Paris de siècle en siècle

Part 35

Chapter 353,563 wordsPublic domain

Après la prison, sur le flanc sud de l’église on fit encore deux rues, la rue Childebert et la rue Sainte-Marthe encadrant la place du Parvis au pied de la grosse tour. Le boulevard Saint-Germain a fait sauter tout cela. La prison de l’Abbaye, démolie en 1854, tenait toute la largeur du boulevard devant le petit passage de l’abbaye.

Le nom de la rue Childebert évoque pour nous le souvenir d’une maison célèbre dans les fastes littéraires du siècle, maison fameuse, maison bruyante, la _Childebert_ comme on disait, où vécurent des poètes et des peintres tous plus ou moins échevelés, de l’époque romantique. Une jolie petite fontaine appuyée sur une façade de cette rue Childebert, une simple niche en coquille surmontée de deux dauphins, mérite de rester dans le souvenir.

En face de la vieille abbaye et des maisons de la rue Childebert, avait rapidement prospéré, sous le règne du grand roi, une Académie comme il y en avait plusieurs en ce quartier, rue de Condé, rue de l’Université, rue du Vieux-Colombier, etc., établissements où les jeunes gentilshommes venaient compléter leur éducation, c’est-à-dire apprendre les armes, l’équitation et la danse. Cette académie est déjà marquée sur le plan de Gomboust; ses bâtiments se retrouvent dans la cour du Dragon, qui n’était pas alors un passage, cour très curieuse, remarquable d’abord par sa porte d’entrée; la haute voûte cintrée encadrant une fenêtre à beau balcon supporté par un gigantesque Dragon, ailé, boursouflé et pustuleux. Ce dragon, représentant un monstre légendaire dompté par sainte Marguerite, est là parce qu’il faisait face à la rue Sainte-Marguerite aujourd’hui Gozlin. La maison au fond de la cour du dragon n’est pas moins pittoresque avec ses deux tours encorbellées où se suit extérieurement la spirale de l’escalier; le passage donne rue du Dragon, jadis du Sépulcre, où se trouvent des maisons du XVIᵉ siècle plus ou moins transformées, mais montrant encore parfois des pignons ou des détails caractéristiques. Au nº 24 a demeuré Bernard Palissy, le maître potier des _Rustiques figulines_. On y voyait naguère comme souvenir, encadré dans la muraille au-dessus de la porte, un médaillon de Palissy représentant Samson terrassant un lion, avec cette légende qui servait d’enseigne à la maison: _Au fort Samson_. Le plat a disparu pour aller enrichir quelque collection.

Non loin de ces académies de danse et d’équitation s’élevait au commencement du XVIIIᵉ siècle, sur des terrains cédés par les Carmes déchaussés, le bel hôtel dit de Hinisdal, du nom de l’un de ses propriétaires après la Révolution. Grande porte majestueuse, style du grand siècle, belle cour entourée d’imposants corps de logis. Ce fut il y a cent ans l’hôtel du dernier gouverneur de Paris sous l’ancien régime, le duc de Brissac, qui par dévouement à la monarchie ne voulut pas émigrer, resta près du roi, devint le commandant de sa garde constitutionnelle en 90 et fut en 93 arrêté en province et massacré à Versailles, comme on le ramenait à Paris pour le juger. Il aimait d’une affection très vraie, avec un grand dévouement aussi, Mᵐᵉ du Barry, qui devait finir peu après lui sur l’échafaud où l’amenaient les dénonciations de ses gens de Louveciennes, intendant et valets pillards, y compris le nègre Zamore, devenu une autorité dans le pays.

Ce coin des rues Cassette et de Vaugirard est un endroit tragique. Au couvent des Carmes qui touche à l’hôtel de Brissac, les massacreurs de septembre égorgèrent 117 prêtres insermentés parmi lesquels plusieurs évêques. La chapelle des martyrs existe encore. Dans le jardin où les assassins poursuivaient leurs victimes, les flonflons résonnèrent aussitôt après la Terreur; c’était le bal des Tilleuls, un des innombrables endroits où Paris sortant de son bain de sang, heureux de vivre, se rua au plaisir.

Ces quartiers de la rive gauche virent encore au XVIIIᵉ siècle s’achever d’autres transformations. Sur le côté gauche du collège des Quatre Nations, l’hôtel Guénégaud qui avait succédé à l’hôtel de Nesle, était devenu sous Louis XIV l’hôtel Conti, pour la princesse de Conti qui l’avait augmenté d’un petit hôtel. En 1750, la ville de Paris acheta le tout et après diverses hésitations, on en décida en 1769 la démolition pour construire sur cet emplacement l’hôtel des Monnaies, celui que nous voyons actuellement, considérable masse de bâtiments dans lesquels fut cependant conservé le petit hôtel Conti.

Parmi les beaux hôtels du faubourg Saint-Germain, deux palais importants s’élevaient, le premier était né en 1722, mais on y avait travaillé tout le long du siècle. C’est le palais Bourbon, notre chambre des députés, dont les bâtiments primitifs construits pour la duchesse de Bourbon, continués par les princes de la maison de Condé, furent au moment de la Révolution considérablement transformés et augmentés pour loger d’abord la commission des travaux publics, en 93, quand le palais des Condé s’appela maison de la Révolution, puis le conseil des Cinq-Cents sous le Directoire. La façade sur le quai date de l’Empire; mais, de transformations en adaptations, les travaux continuèrent jusque vers 1830.

L’autre palais est un charmant édifice construit d’un seul jet dans le style gréco-français de Louis XVI, par l’architecte Rousseau, pour le prince Frédéric III, rhingrave de Salm-Kirburg. Il donne sur la rue de Lille et sur le quai d’Orsay; l’entrée principale rue de Lille est une sorte d’arc de triomphe ouvrant au milieu d’un portique ionique qui se continue tout autour de la cour d’honneur. Pour racheter la froideur antique de cette arche triomphale on a jeté coquettement au-dessus de l’archivolte de la voûte des bouquets de fleurs et de feuillages.

Sur le quai le palais ne se présente pas moins gracieusement; au-dessus d’un jardin en terrasse, façade décorée d’une rangée de bustes, et au milieu, pavillon demi-circulaire terminé par une coupole basse entourée de statues.

Le prince de Salm qui se construisit ce palais était un grand seigneur allemand au service de la France, marié à une Hohenzollern. Grand joueur, ayant entamé déjà sa principauté en prodigalités ostentatives, le prince se trouva, la construction terminée, à peu près complètement ruiné. Il acheva cette ruine en dépenses d’installations, en fêtes et pendaisons de crémaillère, si bien qu’au commencement de la Révolution il n’était plus que le locataire de son architecte.

Pour couronner dignement une vie de désordres, ce prince Frédéric de Salm-Kirburg, jadis aussi absolument aristocrate que possible, se jeta dans le mouvement révolutionnaire et s’efforça de faire oublier son origine par l’excès de son sans-culottisme. Il ouvrit même un club démagogique en son hôtel, mais comme malgré tout on se moquait du prince sans-culotte, on appela cette réunion où l’on phrasait à tort et à travers le club Salm-igondis, et le pauvre citoyen Salm, emprisonné malgré ses preuves de civisme, fut guillotiné par ses nouveaux amis.

Sous le Directoire, le palais tomba en de tristes mains, il fut acheté par un nommé Lieuthrand, ex-garçon perruquier, enrichi dans l’agiotage et les fournitures nationales, et qui se faisait appeler marquis de Beauregard. Pour continuer la tradition du prince, Beauregard donna des fêtes splendides à toute la bande d’agioteurs et de financiers véreux de ce temps, mais il vit bientôt sa carrière interrompue par la gendarmerie et dut quitter son palais pour les galères, en raison de quelques escroqueries un peu trop fortes.

Mᵐᵉ de Staël occupa quelque temps le palais ensuite, le temps de le purifier, puis Napoléon l’acheta pour y installer la Chancellerie de la Légion d’honneur. Elle est encore là, mais le palais n’est plus tout à fait celui du prince de Salm, pétrolé en 71. La Commune y avait installé le général Eudes et son état-major; le 23 mai, quand arrivèrent les troupes de Versailles, les fédérés battirent en retraite après avoir savamment organisé l’incendie du palais. Les derniers tisons éteints, il ne restait plus debout, sur les décombres, que le portique d’entrée et les colonnades de la cour d’honneur; il fallut donc reconstruire le palais, mais on s’abstint d’apporter aucun changement aux anciens plans.

Parmi les grands travaux accomplis sous le roi Louis XV le Bien-Aimé, il faut citer la création de la place Louis XV, plus tard de la Révolution, puis de la Concorde, l’Ecole militaire et la fontaine de la rue de Grenelle. Celle-ci est un bel échantillon de l’art décoratif académique du XVIIIᵉ siècle; elle n’a rien de rococo, de ce qui caractérisait le style Louis XV aux lignes contournées, parfois amples et grasses; on y sent déjà l’école de David et le triomphe des purs Romains de la génération suivante: mais il y a de jolis morceaux dans ce grand décor assez froid et de gracieuses figures sculptées par Edme Bouchardon.

Cinq cents jeunes gentilshommes devaient être logés à l’École militaire et y recevoir toute l’instruction nécessaire à la carrière d’officier; l’architecte Gabriel leur éleva la monumentale caserne à portique qui fait le fond du Champ de Mars, vaste quadrilatère aménagé pour les exercices militaires des élèves.

Il semble que Louis XV dont le triste règne a préparé la terrible crise de la Révolution, préparait aussi par une sorte de fatalité le terrain nécessaire pour les grandes évolutions de peuple, arrangeait le cadre des formidables événements qui devaient marquer le règne de son successeur et la fin sanglante de la dynastie. En grande partie responsable de la Révolution, pour les hontes et les fautes de son règne néfaste, il fit le lit de cette Révolution.

Là-bas, devant l’Ecole militaire, il traçait le champ de la future fédération, où le 14 juillet 1790, au commencement de la grande commotion, les Français des diverses classes, l’Assemblée, la garde nationale, des députations des gardes nationales de quarante-deux départements, avec le drapeau tricolore encadré par le drapeau blanc et par une représentation de la vieille oriflamme des anciens temps portée par des maréchaux de France, le roi et les représentants de la Commune vinrent solennellement jurer la Constitution, Lafayette conduisant l’immense cortège, et M. de Talleyrand, alors évêque d’Autun, disant une messe solennelle sur l’autel de la Patrie.

D’autres fêtes devaient suivre cette journée de fraternisation, il ne fallut pas attendre plus d’un an pour y voir couler le sang sur les marches de l’autel de la Patrie; ce fut un jour de grande explosion des colères populaires savamment attisées par des meneurs, manifestation aboutissant à la proclamation de la loi martiale, à des fusillades et mitraillades jonchant de cadavres le terrain où l’année d’avant ces Français s’étaient embrassés. Après cette journée sanglante dont l’épilogue eut lieu sur le même point dix-huit mois plus tard, par le supplice de Bailly, du malheureux Bailly attendant assis dans sa charrette, sous la pluie et la bise glaciale de novembre, que le montage de la guillotine fût achevé, le Champ de Mars vit d’autres fêtes: Fête commémorative de la prise de la Bastille, défilé de l’Assemblée, des gardes nationales et du peuple autour d’un bûcher où l’on brûla solennellement armoiries, couronnes, titres de noblesse; Fête des victoires après la première campagne de Bonaparte en Italie; Fête de la fondation de la République avec jeux et courses de chars à la romaine, etc... Ces premières années du Champ de Mars furent bien mouvementées, mais des temps plus calmes vinrent et il ne fut plus qu’une Esplanade de manœuvres, jusqu’aux jours où les Expositions universelles l’accaparèrent pour les grandes assises de l’industrie.

Arrivons à l’autre emplacement révolutionnaire préparé par Louis XV. Sous le règne précédent Paris finissait ici au bout du jardin des Tuileries par un bastion enfermant une garenne entre la Porte de la Conférence sur le quai, et la Porte Saint-Honoré plus haut, mais Paris avait grandi, le jardin des Tuileries avait renversé le bastion. Entre le jardin et le commencement du Cours la Reine, restait devant le pont tournant du jardin des Tuileries un vaste espace vide ou occupé par des hangars, des dépôts du magasin des marbres, espace dont le prévôt des marchands et l’échevinage projetèrent de faire une place monumentale avec, pour principal ornement, la statue du roi Louis XV, alors le Bien-Aimé, que la petite vérole avait failli enlever à l’amour de son peuple.

Votée en 1748, la statue ne put être terminée qu’en 1763, Louis XV était toujours sur le trône, mais il n’était plus le Bien-Aimé, c’était le roi du parc aux cerfs et de Mᵐᵉ de Pompadour, que Mᵐᵉ du Barry allait remplacer. Aussi, quand la statue parut sur un piédestal flanquée de quatre grandes figures de femmes symbolisant la Force, la Paix, la Prudence et la Justice, les pasquinades insultantes ne manquèrent pas. On placarda sur le piédestal entre autres épigrammes celle-ci:

O la belle statue! ô le beau piédestal! Les vertus sont à pied, le vice est à cheval!

L’architecte Gabriel avait fait à cette statue un cadre vraiment magnifique. Le quadrilatère de la place Louis XV était dessiné par un large fossé entouré de balustrades, ouvert aux angles et au milieu de chaque face. Au fond s’élevèrent les deux bâtiments jumeaux du garde-meuble et du ministère de la marine, édifices d’une belle ordonnance et de lignes imposantes, entre lesquels alors s’apercevaient, au lieu du temple grec de la Madeleine, les petites maisons du boulevard et la verdure de la campagne voisine.

Hélas! la belle place aux tragiques destins si proches devait avoir, à peine achevée, un sinistre baptême. C’était le 30 mai 1770. En réjouissance du mariage du dauphin avec l’archiduchesse Marie-Antoinette, la municipalité fit tirer un feu d’artifice sur la place encore en partie obstruée de matériaux. Une foule immense était venue contempler le spectacle. Aussitôt la dernière fusée éteinte, cette foule entassée entre les fossés et qui n’avait pour rentrer dans Paris que l’issue de la rue Royale, se mit en mouvement et se heurta à une autre foule de curieux descendant des boulevards. Il y eut dans l’obscurité une atroce mêlée. Les deux masses se heurtant s’étouffèrent; tout ce qui tombait était piétiné, écrasé, des flots humains roulaient sur d’autres flots humains, se broyaient sur les obstacles, soulevaient des voitures dont on égorgeait les chevaux à coups de couteau; des gens affolés mettaient l’épée à la main pour essayer de se faire jour. Quand l’effroyable mêlée se fut dissipée, il restait sur le terrain plusieurs centaines de cadavres. Tristes noces pour le pauvre couple qui devait finir ici même aussi, vingt-trois ans après.

Entre ce baptême lugubre et les grandes et sanglantes journées qui vont venir, la place Louis XV a peu de choses en ses annales; elle hérita de la foire Saint-Ovide qui se tenait précédemment sur la place Vendôme, et qui amena avec elle de la gaieté pour quelques années. Dans la nuit du 22 au 23 septembre 1777, un incendie éclata, baraques de saltimbanques et de montreurs de curiosités, boutiques de marchands, théâtres de marionnettes, tréteaux de chanteurs, tout brûla.

Que citer encore? Des défilés joyeux en attendant les autres, le défilé du carnaval qui dans ces dernières années de la monarchie était très bruyant et remplissait la rue Saint-Honoré et les grandes voies d’innombrables masques; le cortège du beau monde, à la fin du carnaval, pour la promenade traditionnelle de Longchamps, où les impures et les filles d’Opéra, mêlées aux duchesses, rivalisaient de luxe et d’élégance dans les toilettes et dans les équipages tarabiscotés, pour lesquels les carrossiers trouvaient les inventions les plus galantes, comme cette conque dorée et enguirlandée dans laquelle trôna Mˡˡᵉ Guimard fardée jusqu’à l’extravagance.

Mais voici avec l’an 89 bien d’autres foules et bien d’autres tumultes; la place Louis XV voit passer le prince de Lambesc cavalcadant et sabrant à la tête de Royal Allemand, puis des bandes de gardes nationaux, de fédérés fêtant dans les guinguettes des Champs-Élysées la liberté conquise et la Bastille démolie, des cortèges de clubistes et de sectionnaires, allant pour quelque cérémonie à l’autel de la Patrie.

Mais ce n’est encore que la petite pièce avant la grande. Voici le drame qui se dessine et les événements qui se précipitent. Les femmes de Paris, le 6 octobre, sont allés enlever la royauté de son château de Versailles et la ramènent à Paris, déjà captive, sinon prisonnière. C’est encore dans le carrosse royal traîné à huit chevaux que Louis XVI et Marie-Antoinette font leur entrée dans leur capitale, mais autour de ce carrosse les poissardes dansent et chantent, le peuple brandit des milliers de sabres et de fusils, et, en avant pour ouvrir la marche, des énergumènes balancent à la pointe des piques quelques têtes de gardes du corps.

Le 10 août 1792, le canon et la fusillade annoncent que derrière les bosquets des Tuileries le peuple donne le dernier assaut à la royauté, puis les feux de peloton, les salves d’artillerie s’espacent, d’immenses clameurs de victoire et d’horribles cris retentissent. Le château est pris, ses derniers défenseurs sont égorgés ou fuient dans le jardin; on leur donne la chasse, ils tombent sous les arbres les uns après les autres; seuls, quelques groupes peuvent gagner les Champs-Élysées...

Le pont de la Concorde, alors appelé pont Louis XVI, a été commencé en 1787; ironie du sort, ce pont Louis XVI, on l’achève avec les pierres provenant de la démolition de la Bastille. Comme il mène à la Chambre des députés, il restera révolutionnaire, en dépit de son nouveau nom, et chemin naturel de l’émeute, nous l’avons déjà vu maintes fois.

Toute blanche, toute fraîche dans la fleur de sa jeunesse, la place Louis XV voit disparaître la statue de Louis le Bien-Aimé et s’élever sur le même piédestal une colossale figure de la Liberté. La place n’en reste pas moins coquette et jolie. A l’ombre de cette figure de la Liberté, on construit autre chose, l’autel sur lequel on va lui offrir de terribles holocaustes, l’autel sur lequel Samson dira tous les jours pendant des mois la _messe rouge_.

La place Louis XV est la place de la Révolution ou plutôt la place de

la Guillotine. Le carrosse royal encore une fois va passer. Le 21 janvier 93, sur l’immense place couverte de troupes, la guillotine fait le centre d’un carré de fusils et de canons derrière lesquels se pressent, houleuses et sombres, les masses populaires. A dix heures du matin, au roulement des tambours de Santerre qui étouffent la dernière protestation royale, tombe la tête de Louis XVI.

Le roi était venu à la guillotine dans son carrosse, la reine, plusieurs mois après, y viendra en charrette, après avoir suivi, les mains liées derrière le dos, toute la rue Saint-Honoré, longue route d’un calvaire qui lui permettait d’entrevoir au détour de chaque rue transversale, le palais où elle avait régné et les beaux ombrages du jardin où le soleil avait éclairé les heureuses journées de naguère.

Avant elle et après elle, combien de fois la charrette fit-elle, ou plutôt le convoi de charrettes fit-il ce voyage, amenant à Samson la fournée quotidienne de condamnés que le tribunal révolutionnaire lui envoyait: les Girondins et les Feuillants, Mᵐᵉ Roland, Camille Desmoulins et Danton, Charlotte Corday, Philippe Egalité... puis, les fournisseurs de la guillotine arrivant à leur tour, Hébert, Fouquier-Tinville, Robespierre...

Ainsi chaque jour, comme des employés de ministère qui vont à leur bureau, Samson et ses aides arrivaient sur la place pour l’effroyable besogne, procédaient tranquillement au nettoyage de leur machine, et se mettaient ensuite à trancher froidement toutes ces têtes, jeunes ou vénérables, illustres ou obscures, innocentes ou scélérates... Et le ruisseau rouge coulait, mare de jour en jour plus impossible à étancher et que le sol saturé refusait de boire, dont l’odeur attirait les chiens errants et faisait reculer les chevaux au passage. Quand nous traversons près de l’Obélisque et des fontaines jaseuses, la place actuelle, vivante, élégante et gaie, fermons un peu les yeux sur le présent et voici que s’évoque, sinistre vision, la place de la Révolution avec l’instrument de mort, les deux bras rouges levés en l’air et les horribles tricoteuses en cercle, guettant l’éclair du couperet qui tombe...

Pendant des mois, tous les jours, Fouquier-Tinville envoie sa fournée, Samson travaille. Le sol saturé refuse de boire le sang qui coule dans une fosse sous l’instrument; de même le cimetière des suppliciés à la Madeleine refuse les cadavres, on envoie les corps dans un nouveau cimetière taillé dans le parc du duc de Chartres à Monceaux, puis à partir du 25 prairial an II (13 juin 93), le terrible abattoir humain est transporté à la place du Trône.

La rue Saint-Honoré n’a plus chaque après-midi son défilé de charrettes, c’est le faubourg Saint-Antoine qui hérite du tragique spectacle et qui s’en émeut, qui réclame à son tour.

L’extrémité de la ligne des grands boulevards au point le plus animé, le plus peuplé, qui fait à peu près le centre du Paris d’aujourd’hui, ce n’était, il y a cent et quelques années, qu’un commencement de banlieue. La promenade des boulevards pour les Parisiens du milieu du XVIIIᵉ siècle, c’était une ouverture sur la campagne; il y avait des arbres, il y en a encore, mais moins vigoureux et moins nature; il y avait de petites maisons, des guinguettes champêtres éparpillées aux entours de quelques _folies_ de grands seigneurs ou de financiers, presque des maisons de campagne, coquets nids d’amour, joyeux vide-bouteilles où les fredaines galantes du beau monde trouvaient une discrète tranquillité.

La Chaussée d’Antin est née dans la première moitié du XVIIIᵉ siècle, alors que les choux des champs environnants avaient encore de longues années de tranquillité devant eux. Cette précocité s’explique, cette chaussée nouvelle conduisait au pimpant hameau des Porcherons en avant du village de Clichy. Un petit chemin serpentant dans les cultures s’appelait Chaussée de l’Egout de Gaillon, ou chemin des Porcherons. Quand on en fit une rue, on lui donna d’abord le nom de rue de l’Hôtel-Dieu parce que l’Hôtel-Dieu y avait une ferme et des terres, voisines de celles des Mathurins, desquelles terres l’Hôtel-Dieu conserva des bribes jusque vers 1840.