Part 33
Avec ses belles façades en bossages, avec son élégant pavillon d’entrée à coupole faisant face à la rue de Seine, son grand jardin, le Luxembourg, car on lui conserve malgré tout le nom de l’hôtel disparu, est un magnifique ornement pour le Paris qui va se développer de ce côté et masquer complètement les vieux remparts que l’on aperçoit encore, dominés par les flèches des couvents adossés aux tours.
Sur la rive droite de la Seine, pendant que les nouveaux quartiers de la rive gauche se couvrent de maisons, nous voyons également Paris s’avancer très vite. Au commencement du règne de Henri IV, les Tuileries inachevées, le logis de Catherine de Médicis avec l’élégant pavillon central à dôme de Philibert Delorme, le beau palais non encore transformé, agrandi et alourdi par Louis XIV, se trouvait isolé hors de la ville. En arrière entre le nouveau palais et le Louvre s’élevaient les vieux remparts d’Étienne Marcel aboutissant sur le bord du fleuve à la tour du Bois, absolument semblable à la tour de Nesle, mais sœur non jumelle, car elle avait quelque chose comme cent quatre-vingts ans de moins que la sentinelle parisienne d’en face.
En dedans de la ville, le flot pressé des maisons battait partout cette enceinte vieillie, fort dégradée sur certains points, mais qui venait de servir à la défense de Paris ligueur contre les troupes royales. Au nord et à l’ouest, en dehors des fossés éboulés remplis d’eau bourbeuse, les faubourgs s’étaient considérablement épaissis pendant le cours du XVIᵉ siècle. La guerre civile accumula ruine sur ruine dans la ville, les faubourgs furent en partie rasés pour la défense, et le roi vainqueur trouva sa capitale fort mal en point. Il fallut quelques années pour réparer ces désastres, relever les maisons abattues, faire renaître le commerce et l’industrie, rendre la vie enfin à un organisme malade et ruiné à fond par une si longue série de crises. Henri IV s’employa fortement à l’œuvre de reconstitution avec les échevins et particulièrement le prévôt des marchands François Myron.
Après les premières années difficiles, les progrès de cette renaissance se firent plus rapides. Les ambassadeurs espagnols, au moment des négociations de la paix de Vervins, n’en revenaient pas et avouèrent ne plus reconnaître le Paris qu’ils avaient vu en si triste état au temps du siège. Ce grand nettoyage matériel ne laissait pas d’être une dure besogne, le prévôt des marchands avait beau s’occuper des restaurations d’édifices, de la propreté des rues, des travaux d’assainissement et d’embellissement, des quais et des égouts, l’ordre et la sécurité dans ce Paris nettoyé et embelli restaient difficiles à assurer avec la nombreuse population de gens de sac et de corde, ayant conservé de la période des discordes civiles l’habitude et le goût du brigandage. Pour un tire-laine que les archers saisissaient et qui s’en allait figurer aux potences du roi, il s’en retrouvait quatre-vingt-dix-neuf qui continuaient à infester, dès la nuit venue, les rues et les carrefours, à dévaliser les passants et à les assassiner s’ils tentaient de résister.
Malgré cette insécurité de la ville, qui fut à peu près de toutes les époques, la prospérité matérielle se prouvait par une continuelle transformation, par des travaux d’intérêt public, par l’achèvement de constructions restées en route, par une poussée d’édifices nouveaux, des églises, des couvents, des hôpitaux, des reconstructions de ponts à maisons auxquels on s’efforçait de donner un aspect décoratif régulier et plus de solidité.
En quelques années, après 1630, la partie des vieux remparts comprise entre la tour du Bois et la porte Saint-Denis tomba et la nouvelle ligne d’enceinte fut reportée de la porte nouvelle de la Conférence, ouvrant sur le quai des Tuileries tout près de la place de la Concorde actuelle, à une nouvelle porte Saint-Honoré sise en travers de notre rue Royale, et de là, en passant à la hauteur de la Bourse, jusqu’à la porte Saint-Denis. C’était la marge donnée à Paris pour son développement sur cette rive de la Seine.
La nouvelle enceinte englobait les Tuileries et leur grand jardin, tout le faubourg Saint-Honoré, les buttes de Saint-Roch, de vastes étendues des champs où bientôt les anciens chemins et les sentiers se changèrent en rues et en ruelles, poussant les maisons à la conquête de l’espace libre jusqu’aux nouveaux bastions.
Au milieu du siècle, le changement de décor est déjà complet. Le grand palais que s’est donné Richelieu, le palais Cardinal, aujourd’hui Royal, avec ses vastes jardins, l’autre palais Cardinal qui le suit le long de la rue comme les deux cardinaux se suivent dans l’histoire,--le palais de Jules Mazarin, aujourd’hui la Bibliothèque nationale,--occupent tout le terrain entre le Louvre et la porte Richelieu. L’hôtel de Vendôme, rue Neuve-Saint-Honoré, forme plus à l’est un autre noyau de grandes constructions entouré de plusieurs couvents, Feuillants, Capucins, Jacobins.
Corneille dans le _Menteur_, joué en 1642, constate les grands changements survenus:
Paris voit tous les jours de ces métamorphoses; Dans tout le Pré aux Clercs tu verras mêmes choses: Et l’univers entier ne peut rien voir d’égal Aux superbes dehors du palais Cardinal; Toute une ville entière avec pompe bâtie, Semble d’un vieux fossé par miracle sortie...
Du vieux fossé il reste encore trace alors, au milieu de ces superbes constructions surgissant du sol bouleversé; à côté de la Tour du Bois restée debout sur la berge, se voient des éboulis et des terrains vagues à la place du rempart démoli, de grands trous non comblés encore, des cloaques oubliés sous les masures jadis cachées par le rempart, et maintenant surprises par le grand jour.
Et Paris ne se contente pas alors de dévorer ses faubourgs, il conquiert au dedans de la vieille enceinte au milieu de la Seine une grande île restée inhabitée, l’île Notre-Dame coupée en deux par le fossé d’un rempart disparu qui la faisait entrer dans le système de défense de Philippe-Auguste entre la tour Barbeau et la Tournelle; l’île appartenait au chapitre de Notre-Dame, le roi l’acheta en 1614, et les sieurs Christophe Marie, Le Regrattier et Poulletier entreprirent de la rattacher par des ponts à la ville, de créer de toutes pièces au milieu de la rivière une petite ville à l’arrière de la vieille cité. Une église s’éleva dédiée à saint Louis et peu après le même nom s’appliqua à la vieille île de Notre-Dame enlevée aux quelques vaches qui tondaient ses herbages.
C’est donc sur toute l’étendue de sa partie ouest que Paris, sautant par-dessus ses remparts, gagne les champs et grandit considérablement. Dans le cours du siècle il va pousser fort loin les rues commencées aux talus des vieux fossés et remplir du flot de ses maisons les espaces conquis. Des spéculateurs avisés créeront tout d’une pièce des quartiers nouveaux et bâtiront des rues entières en réalisant de jolies fortunes. La ville prend un aspect nouveau; on veut maintenant de la régularité, des façades rectilignes. C’est au détriment du pittoresque; plus de belles saillies comme dans les âges précédents, plus de pignons pointus, d’encorbellements, de détails imprévus, on a pris le goût des ordonnances froides et lourdes.
Les hôtels que se construit la noblesse n’ont plus rien de l’aspect féodal des grandes maisons nobles d’antan, plus rien de seigneurial même, pour ceux qui ne visent pas au palais. Rien ne les distingue des logis de grosse bourgeoisie, ce sont des maisons cossues et voilà tout, et ce caractère aristocratiquement bourgeois ou bourgeoisement aristocratique s’accentuera encore au XVIIIᵉ siècle, même dans le faubourg Saint-Germain où les plus grands noms de France vont briller au fronton de toutes les grandes portes de style plus ou moins pompeux.
Ces hôtels auront beau montrer une carrure importante, élever sur des cours bien fermées de hauts pavillons avec de vastes ailes en retour, on sent malgré tout une vague tristesse planer, quelque chose comme le découragement pesant déjà sur une caste qui voit confusément arriver la déchéance politique, la fin du grand rôle joué par elle pendant des siècles. A part quelques écussons, quelques maigres sculptures aux fenêtres, toute la décoration est réservée à l’intérieur, aux somptueux appartements, au mobilier, comme si les descendants des fières races féodales, domptés et domestiqués à la longue par les rois, les nerfs coupés, abandonnaient désormais toute idée d’un rôle extérieur à jouer en dehors de leurs fonctions ou de leur rôle purement décoratif à la cour.
Ils ont beau élever de hautes constructions avec dépendances nombreuses, grandes écuries et remises pour leurs chevaux et leurs carrosses, larges communs pour leurs gens, il y a du renfrogné dans ces logis, de la maussaderie qui tournera plus tard à la mélancolie. On peut y mener vie magnifique au milieu d’un monde de serviteurs galonnés, du roulement des équipages, des allées et venues du personnel, mais c’est en somme une existence qui ne diffère guère de celle du bourgeois riche ou du traitant chez qui l’or afflue; les grands seigneurs ne se retrouveront plus réellement grands seigneurs que loin de Paris, dans les châteaux de leurs ancêtres, dans le rayon dominé par les vieux donjons fièrement posés jadis sur plaines et vallons.
De la rue on ne voit rien de ces hôtels bâtis au noble faubourg dans le courant du XVIIᵉ ou du XVIIIᵉ siècle, rien que de grands murs; on devine de beaux jardins à la française, des parterres correctement dessinés. Les appartements sont richement ornés, des tapisseries, des tableaux de maîtres s’encadrent dans les délicates boiseries aux détails menus, fort jolis, dans le style de Berain et Lepautre, ou dans le genre rocaille, mais si menus qu’on les croirait dessinés plutôt que sculptés.
Au centre de Paris, sous le grand roi, un quartier où s’élevaient déjà de beaux hôtels, entre le palais Cardinal, l’hôtel de Soissons et l’hôtel de la Vrillière, vit par un acte de courtisanerie du duc de la Feuillade s’ouvrir la place des Victoires. Le duc de la Feuillade, maréchal de France, colonel des gardes françaises, gouverneur du Dauphiné, vaillant soldat couvert de blessures, qui depuis sa jeunesse avait couru à tous les endroits où les horions se distribuaient et fait brillamment toutes les campagnes du règne, eut l’idée de marquer l’espèce de culte enthousiaste qu’il avait voué au roi pour la grandeur duquel il avait été se faire un peu partout cribler de coups de mousquet, en dédiant à Louis une statue allégorisant les victoires royales au centre d’une place publique aux architectures symétriques.
L’entreprise se fit avec la participation de la ville de Paris. Le maréchal acheta l’hôtel de la Ferté-Senneterre, la ville acheta l’hôtel d’Emery à côté; on les démolit et sur leur emplacement Mansard et Predot créèrent une place circulaire entourée de façades d’une ordonnance régulière. Au centre de la place baptisée des Victoires, M. de la Feuillade érigea la statue du monarque, Louis XIV à pied, vêtu à la romaine, foulant aux pieds la triple alliance représentée par un monstre à trois têtes, avec une Victoire voltigeant derrière qui le couronnait de lauriers. Ce groupe de bronze doré, haut de treize pieds, se dressait sur un piédestal de vingt-cinq pieds, aux quatre angles duquel quatre figures enchaînées symbolisaient les nations vaincues. Le duc pour assurer l’entretien du monument qui devait être redoré tous les vingt-cinq ans, avait constitué sa terre de la Feuillade en majorat grevé à tout jamais de cette charge, et, à défaut de successeurs, la terre devait revenir avec la charge à la ville de Paris.
Quel bruit en 1686 à l’inauguration de ce groupe colossal, acte d’idolâtrie à la romaine, qui valut au duc de la Feuillade un renom de courtisanerie effaçant sa renommée d’homme de guerre et le souvenir de ses services aux armées! Des épigrammes coururent Paris sur le duc et sur le Roi Soleil lui-même. La victoire du monument place-t-elle la couronne sur la tête du roi ou la lui ôte-t-elle? Il n’était pas jusqu’aux lanternes flanquant le monument qui ne fussent devenues motif de moqueries:
La Feuillade, sandis! jé crois qué tu me bernes Dé mettre lé soleil entre quatré lanternes!
Lorsque la victoire tourna et que Louis XIV entra dans sa cruelle période de revers, ce fut d’abord aux lanternes que l’on s’en prit, elles disparurent en 1699, puis ce fut la statue royale elle-même, de pose assez prétentieuse, qui fut remplacée par un autre Romain de Coysevox.
A la Révolution l’âme du pauvre La Feuillade eut à subir un plus terrible assaut. Cette fois on enleva d’abord, au nom de la fraternité des peuples, par politesse internationale, les Nations enchaînées qui furent portées aux Invalides et on jeta ensuite le monarque à terre, pour l’envoyer à la fonte et en faire des canons destinés à envoyer à ces mêmes peuples, en guise d’autres politesses, de solides boulets.
Que mettre en ce milieu de place où l’on s’était habitué à voir quelque chose? On commença par y dresser une pyramide de bois portant les noms des citoyens morts au 10 août, en attaquant le palais du successeur du grand roi. Les grenadiers du 18 brumaire se chauffèrent, dans un corps de garde voisin, avec ce monument, et pour le remplacer on érigea, encore en bois, un modèle de monument égyptien consacré aux mânes de Desaix et de Kléber. Peu après le modèle alla aussi au feu et Desaix tout seul hérita de la place. Desaix en Romain ne resta pas longtemps sur son socle, la Restauration le fit descendre à son tour et fit reparaître Louis XIV non plus à pied mais sur un cheval caracolant.
A côté de la place des Victoires la Banque occupe le vaste hôtel construit par Mansard pour le secrétaire d’État Phélipaux de la Vrillière, une demeure vaste et somptueuse où, plus tard, le comte de Toulouse, fils légitimé de Louis XIV, puis ses successeurs et la Banque de France ont apporté bien des modifications, mais où les modifications ont respecté une galerie digne d’un palais royal par ses proportions et par la richesse de sa décoration.
La place des _Victoires royales_ n’avait pas suffi au roi Soleil pour sa glorification; au même moment où M. de la Feuillade travaillait avec grande hâte à son œuvre, le roi travaillait lui-même à une autre place qui en était comme le pendant de toutes les façons, qui devait être en hémicycle et bordée de bâtiments symétriques, comme l’autre, s’appeler place des Conquêtes et avoir comme ornement central la statue équestre de Louis, statue colossale montrant le roi en dominateur de l’Europe.
C’était une idée de M. de Louvois; le ministre voulait faire grand, élever des édifices majestueux destinés à loger la bibliothèque du roi, les ambassadeurs extraordinaires, certaines administrations et aussi l’Académie qui n’avait pas encore de local bien à elle et tenait séance où elle pouvait.
L’emplacement n’était pas tout à fait vide, l’hôtel de Vendôme et ses jardins en occupaient une partie, un couvent de capucins sur le côté avait le reste; au-dessus, c’est-à-dire dans la rue de la Paix actuelle, était un marché aux chevaux utilisant le terre-plein d’un bastion de l’enceinte de Louis XIV. L’hôtel de Vendôme était une très importante habitation construite par Henri IV pour le fils aîné de la belle Gabrielle, César de Vendôme; il comprenait un grand pavillon central à colonnades et loggias et des bâtiments sur deux grandes cours, plus un très grand jardin bordant le marché aux chevaux du bastion.
En 1652,--quelques semaines après la journée de la paille, où les émeutiers prirent l’hôtel de ville, massacrèrent les magistrats mazarins ou frondeurs, sans distinguer, et mirent le feu à l’édifice,--au plus fort de la Fronde, le 3 juillet à 7 heures du soir, eut lieu sur ce marché aux chevaux un duel fameux qui peut faire le pendant de celui des Mignons au marché aux chevaux des Tournelles.
Cette fois les combattants étaient cinq contre cinq, et il resta trois morts sur le carreau. Le héros principal du combat c’était le petit-fils de Gabrielle, le duc de Beaufort idolâtré des Parisiens. Le roi des Halles vaniteux et fougueux, était depuis longtemps au plus mal avec son beau-frère le duc de Nemours; déjà, au conseil même des chefs de la Fronde, ces deux beaux-frères s’étaient, comme deux crocheteurs, littéralement pris aux cheveux et battus à coups de poings. S’étant repris de querelle, de la même façon en une partie de débauche au jardin de Regnard, ce cabaret célèbre du jardin des Tuileries, ils résolurent d’en finir et sans désemparer réunirent chacun quatre seconds pour vider la querelle derrière les jardins de l’hôtel de Vendôme.
Le duc de Nemours aussitôt arrivé sur le terrain, pendant que les seconds quatre contre quatre, commençaient à ferrailler, s’avança sur Beaufort et lui déchargea un coup de pistolet. La balle passa dans les boucles blondes du roi des Halles, celui-ci hésita un instant, mais voyant Nemours le charger l’épée à la main, il tira à son tour, Nemours tomba comme une masse et mourut pendant qu’on le transportait dans son carrosse. Du côté des seconds les choses allaient aussi vite, il y avait déjà plusieurs blessés, Héricourt, l’un des seconds de Beaufort, était tué par le marquis de Villars qui ne l’avait jamais vu auparavant, et il y eut encore un autre blessé qui mourut peu après.
Louis XIV acheta l’hôtel de Vendôme et le fit démolir. Les travaux de la place des Conquêtes commencèrent, mais ils coïncidèrent avec la désertion de la Fortune; fatiguée d’une trop longue constance, elle passait à l’ennemi. Le temps des revers était venu, le grand projet en souffrit, les travaux traînèrent en longueur; puis Mansard modifia les plans ou les réduisit à des proportions plus modestes, on abandonna l’idée de la place en hémicycle et des palais, on éleva les façades tout de même comme un grand décor derrière lequel les acquéreurs des lots purent s’arranger à leur aise.
Enfin le Louis XIV vêtu à la romaine se dressa sur son cheval de bronze et la place, quoique non terminée, s’inaugura par une magnifique cérémonie en 1699. Des financiers surtout habitèrent ces hôtels mis en vente par la ville. En 1792 la place des Conquêtes ou Louis-le-Grand devint la place des Piques, chef-lieu de la section du même nom. La statue de Louis XIV était tombée; transmuée en canons elle aussi, peut-être servit-elle à la conquête des canons ennemis qui fournirent la matière de la gigantesque colonne de la Grande Armée au sommet de laquelle domine un autre violenteur de la Fortune, le grand empereur Napoléon, statue vêtue à la romaine encore et qui déjà connaît le revers des enthousiasmes populaires.
A l’autre extrémité de la ville on travaillait aussi à un gigantesque monument triomphal qui devait porter à 250 pieds au-dessus du sol une troisième statue équestre du roi Soleil; c’était au bout du faubourg Saint-Antoine, à la place du Trône, où déjà s’était élevé un arc de triomphe provisoire pour l’entrée du roi et de la reine Marie-Thérèse, aux fêtes de leur mariage.
A la suite d’un concours entre les architectes, un projet de Perrault avait été adopté. C’était une modification des arcs de triomphe de Rome, avec d’énormes colonnes accouplées formant avant-corps sur le côté des portes. Ce gigantesque piédestal de la statue royale fut commencé, puis faute d’argent on éleva une carcasse de charpente et de plâtre avec un modèle de la statue en attendant de pouvoir reprendre les travaux. La fin du règne arriva, l’arc de triomphe se détériorait, asile d’une innombrable armée de rats, comme plus tard l’éléphant de la Bastille. Sous la Régence on eut bien autre chose à faire que de continuer des arcs de triomphe dédiés au grand roi dont on était débarrassé, on abattit cette ruine...
Deux autres monuments, des arcs de triomphe aussi, construits en 1674, au moment des grands succès de Louis XIV, ont eu plus de chance. Ce sont nos portes Saint-Denis et Saint-Martin qui méritent d’ailleurs cette chance sous tous les rapports, parce que les armées de Louis XIV s’y trouvent associées à son triomphe, et parce que l’architecte Blondel qui les éleva, leur a donné un tout autre aspect que celui de purs pastiches des monuments romains.
Le Paris de Louis XIV a vu les premiers essais réguliers d’éclairage des rues entrepris par la municipalité: il y avait bien eu précédemment, aux époques de troubles, quelques ordonnances enjoignant aux propriétaires de placer après neuf heures une chandelle allumée sur une fenêtre du premier étage de chaque maison, mais ces ordonnances étaient oubliées aussitôt la tranquillité revenue, et Paris retombait dans l’obscurité propice aux entreprises des larrons. Aussi ne sortait-on le soir qu’en cas de nécessité, et, quand on se risquait dehors par des temps sans lune, n’oubliait-on point de se munir d’une lanterne ou d’un falot. Le souci des fondrières le voulait, comme la prudence commandait de ne se point hasarder sans armes dans certains quartiers.
..... La frayeur des nuits précipite mes pas. Car sitôt que du soir des ombres pacifiques Au double cadenas font fermer les boutiques: Que, retiré chez lui, le paisible marchand Va revoir ses billets et compter son argent; Que dans le Marché Neuf tout est calme et tranquille, Les voleurs à l’instant s’emparent de la ville. Le bois le plus funeste et le moins fréquenté Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté. Malheur donc à celui qu’une affaire imprévue Engage un peu trop tard au détour d’une rue! Bientôt quatre bandits lui serrant les côtés, La bourse!... Il faut se rendre! ou bien non, résistez, Afin que votre mort, de tragique mémoire, Des massacres fameux aille grossir l’histoire...
Voilà ce que disait Boileau en 1660 dans sa satire des _Embarras de Paris_ et le satiriste n’exagérait vraiment pas. Il ajoute un peu plus loin:
..... Des filous effrontés, d’un coup de pistolet, Ebranlent ma fenêtre, et percent mon volet; J’entends crier partout: Au meurtre! on m’assassine!...
On devine ce que pouvaient être, dès la nuit bien tombée, ces rues enténébrées, ces étroites rues aux ramifications compliquées, où les hautes façades rapprochées comme des falaises de ravins sombres et profonds, à peine piquées de quelque lumignon timide çà et là, laissent à peine entrevoir quelques étoiles, ces carrefours de mauvaise réputation où le tournant des ruelles menace à droite et à gauche, ces voûtes inquiétantes, portes cochères ou entrées d’impasses, innocentes dans le jour, prenant l’aspect de coupe-gorge avec la nuit, et tout ce noir qui vous enveloppait, ce noir sinistre, lugubre, se poursuivant interminablement!
Messieurs les voleurs ne se gênaient pas toujours en plein jour et dès la nuit venue pouvaient se dire les rois du pavé. La chronique de ces temps est pleine de leurs coups d’audace. N’osèrent-ils pas un beau soir s’attaquer à M. de Turenne lui-même! Le grand maréchal, ne voyant pas la résistance possible, y laissa sa bourse; sans doute elle n’était pas assez ronde, car les voleurs avec la plus grande politesse d’ailleurs, taxèrent leur illustre victime à une certaine somme en plus, qu’un des leurs se chargea d’aller toucher le lendemain.
Le sieur Loret dans sa gazette rimée raconte maints exploits des détrousseurs de carrefour, qui ne se montraient pas toujours d’aussi bonnes façons qu’avec Turenne:
La sœur du chevalier du guet Fut un jour dévalisée, Et tout entière dépouillée Par des barbares inhumains...