Part 32
Les idoles populaires dans le cours des siècles, quelle jolie galerie de figures! Il y a de tout, des princes, des tribuns, des magistrats, des journalistes, des soldats et même des rois comme le Vert Galant, et quelle étrange diversité de raisons aussi à ces popularités. Mais il faut toujours la parole ou la haute mine, de grandes phrases ou de cavalières façons,--bien plus rarement une action réelle et une direction vers le bien.
Les comédiens du Marais avaient leur théâtre rue Vieille-du-Temple, entre les rues de la Perle et des Cultures Saint-Gervais, dans l’ancien local d’un jeu de paume. C’est là que se donna la _première_ du _Cid_ avec nombre d’autres pièces de Corneille. Les comédiens comptèrent même au nombre de leurs auteurs le cardinal de Richelieu, qui leur fit jouer l’_Aveugle de Smyrne_, avant que pour _Mirame_ il se fût construit un théâtre particulier au Palais Cardinal.
Madeleine Béjart, sœur d’Armande Béjart, femme de Molière, fit probablement partie de la troupe du Marais, les Béjart étaient du quartier, établis sur la paroisse de Saint-Paul. C’est sans doute au théâtre de la rue Vieille-du-Temple que Molière, tout jeune et dévoré de sa passion pour le théâtre, la connut, l’apprécia et l’enrôla avec ses frères Joseph et Louis dans la troupe de l’_Illustre Théâtre_, audacieuse entreprise dont le succès fut loin de couronner les efforts.
Après avoir essayé pour ses représentations du jeu de paume des _Métayers_, à la porte de Nesle en 1643, la troupe désespérée de ne jouer que devant des banquettes et de ne point encaisser seulement de quoi payer les chandelles, décida de se rapprocher du beau monde et loua dans le beau quartier le jeu de paume de la _Croix Noire_, rue des Jardins-Saint-Paul. Hélas! cruelle persistance de la déveine, l’illustre théâtre ne réussit pas mieux au Marais que de l’autre côté de l’eau, les élégants de la place Royale conservent leur faveur aux comédiens de la rue Vieille-du-Temple, se souciant peu de la nouvelle troupe. On joue de grandes tragédies, toujours devant les banquettes, la troupe fait des dettes, Molière dans les affres de cette détresse signe des billets qu’il ne peut payer à l’échéance et un beau jour, comme dénouement de la navrante situation, les huissiers viennent l’appréhender au corps et il est emprisonné au Châtelet à la requête de ses créanciers, parmi lesquels son moucheur de chandelles.
Le grand roman comique de Molière allait commencer. Après une tentative, en sortant du Châtelet, dans un troisième jeu de paume, à la _croix Blanche_, dans le faubourg Saint-Germain, la troupe de l’_Illustre Théâtre_ abandonne décidément Paris indifférent et se lance pour douze années à travers la province, du Nord au Midi, de Pézenas à Rouen, roulant sur les routes, courant de ville en ville, donnant des représentations dans des auberges, des salles de châteaux ou des granges, jusqu’au jour où Molière, ayant acquis quelque notoriété, auteur de nombreuses comédies, que certains ont pu applaudir en province, revient à Paris, et tout à coup, sur le théâtre de l’hôtel Bourbon, conquiert enfin le succès si longtemps inutilement poursuivi, par sa comédie des _Précieuses Ridicules_ qui fit un terrible esclandre dans le monde des ruelles, parmi toutes les Précieuses, aussi bien les grandes précieuses de l’hôtel de Rambouillet, que les précieuses affectées, bourgeoises imitatrices des grandes dames à prétentions littéraires.
Les temps de gloire de la région du Marais ressuscitent dans l’esprit du passant, lorsque dans ces rues devenues manufacturières, purement industrielles, il retrouve malgré démolitions et transformations, tant de vieux hôtels qui, en dépit des adaptations diverses, gardent de beaux restes de leur physionomie d’autrefois. Les nobles seigneurs, les belles dames à carrosses, les imposants parlementaires à longues barbes et à bonnets carrés, les magistrats à perruque ont cédé la place à des négociants, à des fabricants d’articles de Paris, à des droguistes en gros; partout les raisons sociales couvrent les vieux écussons, partout les enseignes commerciales bariolent les nobles architectures, coupant les fenêtres, masquant les
bas-reliefs ou les beaux balcons; n’importe, il reste assez de superbes frontons sculptés, de balcons ventrus, portés par des figures magistralement traitées, par des consoles d’un art charmant; il subsiste assez d’admirables motifs décoratifs, assez de traits magnifiques sous les rides ou les cicatrices, pour que l’esprit s’essaie en reconstitutions du passé de ces nobles logis, en évocations du décor complet, tel qu’il fut par exemple lorsque Gomboust, au commencement du règne de Louis XIV, traçait son grand plan de Paris, avec la figuration des hôtels et logis importants comme en une vue à vol d’oiseau.
Il en manque certes beaucoup aujourd’hui, mais il n’avait pas tout mis, ayant un tel choix alors. Il a omis par exemple l’hôtel Amelot de Bizeuil ou des ambassadeurs de Hollande, au nº 47 de la rue Vieille-du-Temple, une belle demeure pourtant, pourvue d’un superbe portail par-dessus lequel se silhouette un beau pavillon ardoisé couronnant un fronton, où des génies supportent un écusson avec d’autres petits génies en consoles.
Cy était précédemment l’hôtel du maréchal de Rieux. Le 4 novembre 1407, à l’heure de minuit le carrefour Barbette tout voisin retentit du bruit d’une lutte, d’appels et de cris de mort. C’était le duc d’Orléans que les hommes de Jean sans Peur assassinaient. L’hôtel de Rieux s’ouvrit, les gens du maréchal se précipitèrent, mais il était déjà trop tard, ils n’arrivèrent que pour ramasser les cadavres du duc et de son écuyer qu’ils apportèrent à l’hôtel.
L’hôtel Amelot de Bizeuil remplaça vers 1640 les anciennes constructions de Rieux, les ambassadeurs Bataves peu après s’y logèrent. Les panneaux de la grande porte sont fort beaux, avec leurs têtes de Méduses entourées de vipères, qui contemplent ce sol ayant bu jadis le premier sang versé des longues guerres entre Bourguignons et Armagnacs. Le revers de ce portail encadre un large bas-relief représentant Rémus et Romulus allaités par la louve. Les côtés de la cour ont pour décoration de grands cadrans solaires peints en grisaille avec attributs et sentences latines.
L’hôtel Saint-Aignan, rue du Temple, dans la partie qui prenait jadis le nom du couvent de Sainte-Avoye, attire forcément le regard par ses proportions formidables, ses hautes lucarnes, ses fenêtres à croisillons sur la rue et son portail colossal, dont la porte a aussi de beaux panneaux dans le style de ceux de l’hôtel de Bizeuil. En face était un des hôtels de Montmorency disparu aujourd’hui; à côté se voit encore l’hôtel de Mesme, logis sous Louis XIV du premier président Antoine de Mesme, puis au nº 79 l’hôtel de Montmor, devenu plus tard de Montholon, lequel montre comme Saint-Aignan une grande cour entourée de hautes constructions de très noble aspect, avec son fronton central, son admirable grand balcon au premier palier de l’immense cage d’escalier, ses sculptures et ses lucarnes ardoisées. Comme à l’hôtel de Bizeuil, le revers du portail d’entrée est décoré d’un beau bas-relief.
Un bel édifice du temps de Louis XIV occupe l’angle des rues de Thorigny et des Coutures-Saint-Gervais, élevé sur les jardins maraîchers ou cultures des hospitaliers Saint-Gervais, où l’on commença à bâtir en 1620 seulement. L’hôtel est de 1656; il fut construit pour le financier Aubert de Fontenay, à qui ses bénéfices dans les gabelles permettaient de se loger magnifiquement. A l’aspect de ces somptuosités où le traitant étalait un peu trop au grand jour une fortune extraite des droits sur le sel, on donna unanimement à l’édifice le nom d’_hôtel Salé_, qui devint si bien son nom officiel qu’il le porte toujours.
C’est encore une de ces belles cours du Marais, très vaste, et noblement encadrée, gardée par de grands sphinx posés sur la corniche des bâtiments bas en retour, jadis couverts en terrasses à balustrades. L’entrée du grand corps de logis central se couronne d’un énorme fronton avec des figures de femmes, des amours enguirlandés et de grands chiens, supports de l’écusson effacé. Là se déploie majestueusement, d’une ampleur à contenir une maison de nos jours, un magnifique escalier d’une grande richesse de décoration, abondance de sculptures qui se poursuivait, et se retrouve encore en partie dans les appartements.
L’hôtel Salé après avoir été la demeure du maréchal de Villeroy, l’hôtel des Ambassadeurs de Venise, etc., fut pendant quelque temps avant 89 l’hôtel de Mᵍʳ de Juigné archevêque de Paris.
A la Révolution on y entassa les livres saisis dans les couvents supprimés, puis l’hôtel fut vendu comme bien national et transformé en pension jusqu’à l’installation de l’Ecole centrale, qui l’a quitté il y a peu d’années pour le nouvel édifice contigu aux _Arts et Métiers_.
L’Imprimerie nationale, rue Vieille-du-Temple occupe les vastes locaux de l’hôtel de Rohan, qui s’appela aussi le palais Cardinal ou l’hôtel de Strasbourg. Plus jeune que les autres grands logis du Marais, l’édifice ne date que du commencement du XVIIIᵉ siècle et fut construit par le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg.
Quatre-vingts ans après lui un autre cardinal de Rohan habitait aussi ce palais, réuni par les jardins au palais de Soubise, précédemment hôtel Clisson-de-Guise. Rohan était le cardinal de cette scandaleuse et mystérieuse affaire du collier, commencement pour Marie-Antoinette des terribles infortunes qui l’amenèrent en peu d’années prisonnière à la tour du Temple, si proche voisine de l’hôtel du cardinal.
A l’hôtel de Rohan, l’art du XVIIIᵉ siècle a laissé de nombreuses beautés un peu partout et un morceau de sculpture vraiment superbe, le grand bas-relief de Le Lorrain, qui couvre la muraille au-dessus de l’ancienne porte des écuries et représente Phaéton faisant boire le quadrige de chevaux attelés au char du Soleil. L’imprimerie vint occuper le palais en 1808.
Que d’autres superbes logis dans ce Marais, qui sans avoir l’illustration de ces demeures princières, se montrent un peu partout, dans leurs vieux atours en partie respectés, ou laissent transparaître quelques débris de leur ancienne splendeur. Les belles portes sont nombreuses d’où l’on s’attendrait presque à voir sortir la chaise de quelque marquise, ou l’un de ces longs carrosses du grand siècle menant un président au Parlement. Celle du nº 30 actuel de la rue des Francs-Bourgeois est encore un très beau morceau; monumentale également celle de l’hôtel du maréchal d’Albret, un peu plus loin dans la même rue. Au 28 de la rue Michel-le-Comte, l’immense porte de style grec donnait entrée à l’hôtel de Bouligneux, puis d’Halwill; elle est de l’architecte des barrières de Paris, Ledoux, qui donnait à ses constructions un caractère puissant tout particulier.
Combien d’autres encore, et de riches balcons comme ceux de l’hôtel de La Grange, rue de Braque, nº 6, des fenêtres Louis XIV ou de style rocaille, de grands pavillons, d’énormes toits Louis XIII, dans les rues Pastourelle, des Quatre-Fils, des Vieilles-Haudriettes, au coin de laquelle une fontaine du XVIIIᵉ siècle nous montre une jolie naïade couchée sur son urne. Combien de frontons curieux comme celui de la rue Payenne où l’on voit un long et maigre Temps couché sur
des débris de colonnes renversées, vieillard allégorique qui a l’air de songer tristement aux jours brillants du Marais, aux beaux temps finis pour jamais.
Où sont les hôtels de Lorraine, de Chavigny, voisins de l’hôtel d’Angoulême-Lamoignon sur la rue Pavée, les hôtels d’Orléans et d’Effiat rue Vieille-du-Temple, les hôtels d’Estrées, d’Epernon, de Sordis, Nicolaï, etc. Détruits, disparus complètement, ou, si quelques restes subsistent, ils sont si bien dissimulés par les replâtrages et transformations, si bien perdus dans les reconstructions que c’est tout comme si rien absolument n’en restait!...
La mélancolie des choses qui ne sont plus ne flotte pourtant pas dans l’air et ne tombe pas des murailles grises; il y a tant de bruit et de mouvement dans ce quartier monumental, dans cette ville aristocratique abandonnée au commerce, envahie par tous les métiers, qui la traitent en pays conquis; tant de chariots industriels sortent des portes cochères à carrosses et font retentir d’un fracas de ferraille le pavé des rues démocratisées. Il est bien vivant ce quartier des élégances défuntes, on entrevoit dans les cours le mouvement de la fourmilière travailleuse parmi les ballots empilés, les caisses de marchandises encombrant tous les coins et débordant par toutes les baies, dégringolant des larges escaliers à rampes en volutes de fer forgé... A certaines heures, de ces vieux hôtels des élégantes du grand siècle, de ces logis compassés de haute magistrature, débouchent des foules bruyantes, ouvriers et apprentis en bourgerons, ouvrières en longs sarraus, employés en veston courant au déjeuner.
Il est pourtant bien attristant de penser que fatalement des modifications journalières vont davantage altérer peu à peu la physionomie des vieilles façades, et feront disparaître demain ce que l’on admirait encore hier. Les grands hôtels subsistant à peu près intacts deviendront de plus en plus rares, et peu à peu chaque année enlèvera un trait à leur physionomie... Et le vieillard symbolique du fronton de la rue Payenne, s’il n’est abattu lui aussi, restera seul à se souvenir et à échanger par-dessus les toits des soupirs attristés avec l’ombre affligée de Mᵐᵉ de Sévigné, errant dans le vieil hôtel de Ligneris-Kernevenoy-Carnavalet préservé par son affectation officielle, et d’où elle gémit de ne pouvoir écrire sur tous ces désastreux changements à Mᵐᵉ de Grignan une longue, bien longue lettre, remplie d’exclamations, de protestations et de récriminations.....
Triomphant et glorieux au temps du roi Henri IV, le quartier du Marais et de la Place Royale décline en même temps que le siècle qui a vu sa naissance et sa poussée rapide. Les beaux jours, hélas, passent vite et la vogue capricieuse s’échappe et se porte ailleurs. En un siècle Paris s’était considérablement agrandi du côté de l’ouest, il avait fait une très large enjambée dans la direction du couchant, du côté où son expansion avait été si longtemps contrariée par le rempart et par l’abbaye de Saint-Germain sur la rive gauche, de même que longtemps le Louvre et les Tuileries arrêtèrent et arrêteront l’expansion sur la rive droite.
Louis XIV et les grands seigneurs avaient colonisé Versailles; princes et courtisans, pour suivre le roi Soleil, se contentaient à Versailles d’un simple pied à terre ou d’un mesquin logement au château, mais ils se construisaient de grands hôtels dans les quartiers neufs du faubourg Saint-Germain.
Henri IV avait encore trouvé l’abbaye de Saint-Germain isolée hors de la ville, avec un commencement de faubourgs sous ses remparts. Au delà était la campagne. Il n’y a qu’à regarder les estampes de Callot, Israël Sylvestre et Pérelle pour voir, avec son aspect de bout de ville donnant sur une banlieue, le quartier de la Porte de Nesle toujours dominé par la vieille tour de Philippe Hamelin, ce quartier désordonné de vieilles bicoques et d’antiques constructions au milieu desquelles s’élevaient les grands bâtiments de briques et pierres de l’hôtel de Guénégaud non terminé et destiné à être remplacé par l’hôtel Conti, la future Monnaie.
La reine Marguerite s’était bâti un grand hôtel qualifié de palais, pourvu d’un long jardin pris sur les terrains du Pré aux Clercs, sans contestations avec ces écoliers qui cinquante ans auparavant s’opposaient par la force à tout empiètement sur leur domaine, et l’Université elle-même avait aliéné le reste de ces terrains sur lesquels assez vite s’élevèrent de belles constructions. Un quartier aristocratique naissait qui se préparait à enlever la vogue à la région de l’Est si longtemps en possession du prestige avec ses souvenirs des vieux palais de Saint-Paul et des Tournelles.
La place ne manquait point pour s’étendre par là, puisque l’on n’avait qu’à mordre en pleine campagne, et le site était assez séduisant, juste en face du vieux Louvre et des jeunes Tuileries, des verdures du Cours la Reine, avec un horizon de belles collines encaissant le tournant de la Seine, gracieusement allongée au pied des villages de Chaillot, Passy, Auteuil, si lointains alors et cachés dans les arbres de leurs vergers.
Jusqu’en 1660, l’ombre de la tour de Nesle continua de se projeter sur le talus herbeux et mouvementé du port au nom ironique: Malaquest--mauvaise acquisition--où débouche la rue de Seine et que bordent les constructions de la reine Marguerite, avec la chapelle des Louanges des Petits-Augustins, puis les jardins qui touchent de l’autre côté l’ancien clos de l’Abbaye transformé, montrant des amorces de rues, mais où s’élève encore sur sa butte le vieux moulin à vent des moines, à côté de la chapelle de la Maladrerie.
La tour de Nesle et la porte disparaissent, le rempart est éventré, les fossés comblés, le collège des Quatre-Nations s’élève assez lentement. Transformation complète, un vieux paysage parisien s’efface, un nouveau décor le remplace plus régulier et plus froid.
Pendant que le monument s’élevait, les rues du faubourg Saint-Germain s’allongeaient et se bâtissaient, la rue de la Sorbonne, maintenant rue de l’Université, s’avançait à travers le grand Pré aux Clercs en suivant à peu près le tracé d’un petit chemin qui s’appelait le chemin des Treilles et conduisait à l’île aux Treilles ou des Cygnes. De même se bâtissait aussi la rue de Grenelle, et l’ancien chemin des vaches, devenu la longue rue parallèle intermédiaire de Saint-Dominique depuis l’installation, sur un morceau des anciennes possessions de Saint-Germain, d’un couvent de Jacobins de Saint-Dominique.
Au milieu du siècle, les constructions du faubourg Saint-Germain arrivent à peine à la hauteur de la porte de la Conférence au jardin des Tuileries; la berge de la Grenouillère, en face de cette porte de la Conférence, restait couverte de chantiers de bois. Peu à peu cependant les bâtisses s’égrènent dans les champs et le moment approche où les maisons de campagne devront céder le terrain aux beaux hôtels, mais c’est toujours la pleine campagne, les prés et les champs un peu plus loin, autour de l’hôtel des Invalides qui commence à s’élever en 1670 et reçoit dès 1674 ses premiers pensionnaires, pendant que son église croît lentement.
Le sort des pauvres soldats mutilés dans les guerres était réellement alors plus lamentable que celui de leurs camarades tombés pour ne plus se relever. Que pouvaient-ils devenir, ces pauvres invalides, triste résidu de la gloire, simples ouvriers de la victoire, tombant sur les champs de bataille, chargés de lauriers, mais avec, en moins, une jambe ou un bras qu’emportèrent les boulets ou que hachèrent les sabres. Estropiés, incapables de gagner leur vie, se traînant par les chemins sur des béquilles, ils mouraient de faim, s’ils n’avaient pas la chance rare d’être recueillis par quelque couvent, ou bien, s’ils se trouvaient induits par la misère à la maraude, la potence les attendait.
Cette horrible injustice avait révolté Henri III qui avait essayé d’y porter remède, en créant la maison de Lourcine, hôpital destiné à en recueillir au moins quelques-uns. Mais combien devaient encore mourir sur les grands chemins, de ces tristes épaves de la bataille au temps de la longue guerre civile! Henri IV hérita de l’œuvre et l’agrandit un peu. Louis XIII plaça ces invalides dans des bâtiments construits à Bicêtre sur l’emplacement du château bâti au XVᵉ siècle par l’évêque de Winchester (Angleterre), dont le nom s’était transformé en Vinchestre, puis Bicestre.
Louis XIV à son tour s’occupa des invalides; il en avait fait assez dans ses guerres et reconnut la nécessité de tenter quelque chose pour eux. Mais c’était le Grand roi, il voyait tout de certaine façon, toutes ses idées tournaient d’elles-mêmes au grandiose et à l’ostentation, et ses architectes semblent avoir pensé à élever plutôt un temple à la gloire du roi, qu’un asile pour les soldats mutilés, victimes de son rêve dominateur. C’est un palais qu’ils ont construit, un colossal édifice d’une imposante ordonnance, une pompeuse façade, avec une triomphale entrée au fronton de laquelle domine la statue équestre du roi, et des bâtiments somptueux où travaillèrent les peintres et les sculpteurs ordinaires du monarque. Un superbe monument enfin, mais, hélas, susceptible de recevoir seulement une bien faible partie de tous ceux qui avaient chèrement payé le droit d’y espérer un logement.
Au-dessus du chemin de Vaugirard, entre le bourg Saint-Germain des Prés et le faubourg Saint-Jacques, le plan Truschet de 1550 ne nous montre que des champs encore et quelques maisons éparses. Au loin sont des bâtiments qualifiés de _Pressoir de l’Hôtel-Dieu_, et le grand enclos silencieux des Chartreux qu’indique la flèche effilée de son église. Un sieur de Harlay de Sancy, vers cette époque, y fit construire un hôtel qui passa en 1583 au duc d’Epinay-Luxembourg. Celui-ci se trouvant à l’étroit arrondit considérablement le domaine en constructions et en jardins.
De même que Catherine de Médicis pour se donner un logis particulier avait construit les Tuileries, de même une autre reine de la même famille, Marie de Médicis voulut, quand le couteau de Ravaillac l’eut faite veuve, avoir un palais à elle. Les longues trames qui aboutirent à l’assassinat de Henri IV et au bouleversement des grands plans arrêtés, sont un des mystères de l’histoire. La deuxième Médicis, la triste épouse qu’avait été chercher à Florence ce roi de France qui avait eu tant à redouter une première Médicis comme roi de Navarre, participa peut-être à ces complots et l’on comprend alors que lui fût devenu désagréable le séjour en ce Louvre sur lequel planait l’ombre de Henri IV. En 1612 Marie de Médicis acheta l’hôtel du Luxembourg, plus la grande ferme dite le pressoir de l’Hôtel-Dieu et les fit démolir; elle ajouta au terrain des jardins divers, des pièces de terre et, s’étant constitué un immense emplacement, elle entreprit la construction d’un palais confiée à l’architecte Jacques de Brosse. Ses travaux furent poussés avec rapidité et terminés en cinq années malgré les événements politiques, les crises nombreuses, la guerre civile éclatant, la mort de Concini et l’exil de la reine Régente loin de ce palais où les artistes chargés de la décoration intérieure, Rubens entre autres, se mettaient à l’œuvre.