Part 31
Ces précieuses habituées de la célèbre ruelle de Rambouillet et les autres alcovistes se retrouvaient aux ruelles littéraires de notre quartier du Marais, lesquelles bien qu’éclipsées par la triomphante réunion rivale n’en ont pas moins brillé aussi et réuni les mêmes personnages de qualité, les mêmes poètes ou beaux esprits.
La marquise de Sablé et la comtesse de Maure, ces deux inséparables précieuses demeurant porte à porte sous les arcades, passaient leur vie ensemble, excepté lorsque le moindre «_mauvais air_» courait dans Paris, la plus petite grippe, car elles étaient horriblement peureuses, et elles se calfeutraient alors dans leurs appartements, s’écrivant l’une à l’autre billet sur billet, faute de pouvoir causer.
Mᵐᵉ Cornuel leur amie était du quartier aussi, c’est la dame aux piquants bons mots, esprit des plus vifs et qui trouvait des mots même dans les situations les plus _refroidissantes_, comme un certain soir lorsque, dans quelque carrefour voisin, en sortant de quelque réunion de beaux esprits, elle fut arrêtée et dévalisée par d’audacieux voleurs qui cherchèrent des bijoux jusqu’en son corsage.
Madeleine de Scudéry à l’encrier inépuisable, fournissant infatigablement à l’admiration de ses lecteurs d’interminables romans héroïco-précieux en 8000 pages, demeurait rue de Beauce. Elle avait des samedis très fréquentés où les précieuses luttèrent jusqu’à la fin et opposèrent une belle résistance aux épigrammes des poètes et beaux esprits de la période suivante. Mˡˡᵉ de Scudéry ne se rendit jamais et resta précieuse Louis XIII jusqu’à la fin, jusqu’à sa mort à un âge aussi avancé que son amie Ninon, au commencement du XVIIIᵉ siècle.
La place Royale si elle avait de nobles dames, grandes par le nom, par l’esprit et la beauté, pouvait aussi voir passer sous ses arcades d’autres femmes non moins admirées et non moins entourées, mais qui n’avaient pour toute principauté que leur charme et leur beauté. Les hommages de tous n’en étaient que plus sincères.
Dans un des hôtels de la place demeurait Marion Delorme, superbe et prodigue, pour qui soupirèrent des princes, le froid Louis XIII lui-même et aussi, dit-on, le terrible cardinal «_l’homme rouge qui passe_»! On dit qu’elle ne lui fut pas cruelle et ne le laissa pas soupirer trop longtemps sous son balcon. Marion était bonne catholique et l’on sait par des mémoires du temps,--calomniateurs ou médisants, qui peut savoir au juste,--comment elle convertit deux jeunes gentilshommes protestants, le comte de Chavagnac et le chevalier de Chatillon. Elle avait mis cette conversion pour prix à ses faveurs et conduisit à confesse, avant tout paiement, les deux cavaliers touchés par la grâce. Comme Ninon de Lenclos, cette femme à la mode avait de la naissance et malgré sa vie libre, la bonne compagnie fréquentait sa maison, dont les galants soldaient les frais et dont elle faisait les honneurs avec une grâce spirituelle et charmante. Quand elle mourut à trente-sept ans, dans tout l’éclat de sa beauté, elle fut exposée vingt-quatre heures sur un lit de parade dans son logis de la Place-Royale et tout Paris vint la voir.
Ninon de Lenclos habitait rue des Tournelles, dans ce quartier aussi; cette épicurienne fantaisiste était de bonne maison et se fit pardonner toutes ses fantaisies à force d’esprit. La haute société ne lui tenait aucunement rigueur; la charmeuse destinée à rester belle, et charmeuse, et spirituelle presque tout un siècle et à porter la tradition des précieuses du temps de Louis XIII presque jusqu’à la Régence, avait une ruelle où se rencontraient bien des gens d’esprit et des précieuses de qualité. Mᵐᵉ de Sévigné y fut souvent; Mᵐᵉ de Maintenon y vint aussi quand elle n’était que la femme du poète Scarron, _le malade_ en titre de la reine. Ninon était oublieuse et légère, heureusement pour elle, sans quoi, dans son cœur que de grands noms du grand siècle, que d’importants seigneurs!
Son dernier logis rue des Tournelles, où elle était locataire de Hardouin Mansart, existe encore; c’est celui qui la vit prendre de l’âge sans vieillir et mourir bien près de la centaine. Par malheur a disparu l’autre logis, celui qui pourrait dire que de serments elle a faits qui valurent juste autant que le bon billet de La Châtre.
Mᵐᵉ de Maintenon est aussi une des figures célèbres de la Place Royale, que parmi tant d’autres il ne faut point oublier. C’était au temps de son obscurité quand elle accompagnait la chaise à porteurs dans laquelle on amenait son mari gémissant, souffrant et riant, pour prendre un peu de soleil sur la place.
Le pauvre Scarron, tordu et perclus à vingt-cinq ans, après on ne sait trop quel accident, mais perclus à ne pouvoir remuer que les doigts, ce «_poète circonflexe, raccourci de la misère humaine_», comme il s’intitulait, vécut d’abord avec ses sœurs rue des Douze-Portes, pourvu d’une petite pension de 500 écus qu’il justifiait burlesquement par sa charge de _Malade de la reine_,--de toutes les charges du royaume, la plus consciencieusement occupée, hélas! Enfoncé dans ce fauteuil qui resta sa coquille pour la vie, il s’efforçait de prendre son mal en gaieté, entassait incessamment avec une verve inattaquable à la maladie, les rimes les plus folles, écrivait le _Roman comique_ et se raillait de tout, spirituellement, avec ses amis les poètes qui venaient rire et causer en sa chambre de malade.
Au temps de la Fronde il fit comme les autres, chansonna Mazarin et se vit retirer cette charge qu’il remplissait si bien. Privé de sa pension, il se consola encore, écrivit et rima davantage, s’efforçant de rire plus haut. En 1652, cet homme ruiné de toutes façons épousa par bonté d’âme la petite Françoise d’Aubigné, alors âgée de dix-sept ans, et qui ne se voyait point d’autre asile que le couvent. Les nouveaux mariés allèrent habiter rue de la Tixeranderie près de l’Hôtel de Ville. Ce triste mariage fut pourtant le point de départ de la fortune de Mˡˡᵉ d’Aubigné. C’est par son mari le pauvre poète, ami de la fine fleur des beaux esprits, protégé par quelques grands seigneurs, que Françoise d’Aubigné entra en relations avec les grandes familles de la Place-Royale et mit le pied très modestement dans ce monde brillant, qui ne se doutait guère alors de la haute fortune à elle promise par le destin.
Tous les mémoires ou récits du temps sont d’accord pour dire que la belle Mᵐᵉ Scarron se tint dignement, très simple et très réservée, en cette maison du poète burlesque, maison irrégulière où les revenus étaient bien incertains, où le rôti absent se remplaçait parfois par une histoire, mais où assez souvent aussi de nobles convives et de joyeux lettrés s’invitaient sans façon à manger les poulardes et les venaisons apportées par chacun ou envoyées par des amis, maison gaie en somme, malgré les tracas d’argent, et que plus tard, sous le terrible fardeau de ses grandeurs, Mᵐᵉ de Maintenon avoua quelquefois regretter en cachette.
Mᵐᵉ Scarron fréquentait alors beaucoup, entre autres nobles maisons du quartier, l’hôtel de Richelieu sur la place, l’hôtel Lesdiguières, l’hôtel d’Albret, un des beaux hôtels encore de la rue des Francs-Bourgeois au numéro 5, en face Carnavalet; elle était assidue chez Mᵐᵉ de Sévigné qui n’habitait pas encore Carnavalet. Combien de fois la marquise écrit-elle à sa fille «Mᵐᵉ Scarron vint dîner hier» ou «Mᵐᵉ Scarron que je vis l’autre jour disait...» On la voit mêlée à l’existence de toute cette haute société, et même plus tard emmenée par Mᵐᵉ de Montespan au château de Saint-Germain où est la cour.
Quand l’excellent Scarron, à moitié mort depuis si longtemps, acheva de mourir, quittant sa chaise, sa vie de souffrances si bravement supportées, ses bons amis affligés, il laissa Mᵐᵉ Scarron fort dépourvue. Il avait rimé depuis longtemps sa touchante épitaphe:
Celui qui cy maintenant dort Fit plus de pitié que d’envie Et souffrit mille fois la mort Avant de perdre la vie.
Passant ne fais icy de bruit, Garde bien que tu ne l’éveilles Car voicy la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille.
La veuve dans son dénuement dut se retirer chez les Hospitalières de la Charité de l’impasse du Foin, maintenant de Béarn et elle eut à se chercher des protecteurs parmi ses belles relations. La protection n’avait plus couleur littéraire, Scarron n’étant plus là pour payer en esprit; sa femme n’était plus qu’une veuve distinguée, mais très pauvre, qui dut se résoudre à bien des amertumes et même à des humiliations. Enfin elle hérita de la pension que l’on avait rendue à Scarron, et s’en alla habiter, croit-on, rue du Perche, une maison qui existe encore.
Elle eut dix ans d’obscurité et de petite vie bourgeoise aux prises avec la gêne, lorsque tout à coup, en 1670, se produisit ce foudroyant coup de fortune qui la jeta dans l’histoire et presque sur le trône de France.
Chez la maréchale d’Albret, Mᵐᵉ de Montespan, maîtresse du roi, avait jadis remarqué cette jeune femme modeste et spirituelle, au maintien très digne, et qui, traitée en protégée, rendait de petits services dans la maison. La favorite du roi avait déjà fait rétablir la petite pension encore une fois supprimée à la mort d’Anne d’Autriche. Elle pensa un jour à cette veuve instruite, intelligente et de bonnes mœurs, pour en faire la gouvernante des enfants qu’elle avait de Louis XIV, ce qui fit mener à Mᵐᵉ Scarron une vie mystérieuse et fatigante, l’obligeant à courir en cachette à Vaugirard dans une petite maison qu’on lui avait donnée, où étaient les nourrices et les enfants, pour revenir au petit jour, rentrer chez elle par une porte de derrière, se rhabiller et monter en carrosse pour aller faire visite à l’hôtel d’Albret, à l’hôtel de Richelieu.
Le secret ne put être si bien gardé cependant que ses amis de la Place Royale et la cour ne fussent à la fin au courant. L’ascension fut longue et dura dix années. Admise à la cour, vivant dans la confidence des amours du roi et de l’altière et querelleuse Montespan, qui même pour le grand roi, était une maîtresse difficile, Mᵐᵉ de Maintenon, car elle ne s’appelait plus Mᵐᵉ Scarron, ayant été gratifiée de la terre et du beau château de Maintenon, plus tard érigé en marquisat, la marquise de Maintenon n’était occupée qu’à recevoir les plaintes de l’un et de l’autre, et devenait par fonctions la confidente des brouilles et l’intermédiaire des réconciliations.
Il est permis de croire qu’elle travailla un peu à ces brouilles. Enfin le moment arriva en 1680 où la veuve du pauvre Scarron, triomphante, de confidente devint autre chose, devint _madame de Maintenant_, comme disait Mᵐᵉ de Sévigné, et supplanta dans le cœur de Louis, Montespan et Fontanges, si bien et si complètement qu’à la mort de la reine, par une nuit de janvier 1685, la chapelle de Versailles vit célébrer par l’archevêque de Paris mandé secrètement, le mariage de la veuve du poète burlesque avec Sa toute-puissante Majesté le roi Soleil.
La maison de Scarron le burlesque, rue des Douze-Portes, fut plus tard celle de Crébillon le tragique. Il y a ainsi en ce siècle des rencontres curieuses; par exemple Regnard venant au monde dans la maison natale de Molière, du moins dans une des deux qui revendiquent ce titre, dans celle de la rue de la Tonnellerie aux Halles, et peut-être, si c’est la bonne, dans la même chambre, et Boileau le satiriste, naissant quai des Orfèvres, dans l’ancienne chambre du chanoine Gillot, où se réunissaient aux mauvais jours de la Ligue les auteurs de la Satire Ménippée, quarante-cinq ans auparavant.
Des vieux hôtels de ce temps, aux alentours de notre centre élégant, les survivants, plus ou moins atteints par la vieillesse et la décadence, ne manquent pas. Ne parlons pas des simples maisons, celles-ci sont en nombre considérable, mais plus touchées et plus déguisées à force de replâtrages; dans la partie de la rue Saint-Antoine qu’on a débaptisée pour lui donner le nom de l’échevin François Myron au nº 68, se voit le très remarquable hôtel de Beauvais, dont la façade a beaucoup perdu à des changements effectués au siècle dernier, mais qui garde sur la cour une réelle splendeur.
Mᵐᵉ de Beauvais, qui l’a fait construire par Antoine Lepautre vers 1654, sur le terrain d’anciennes maisons de l’abbaye de Chalis achetées au surintendant Fouquet et à d’autres propriétaires, était Henriette Bellier femme de chambre d’Anne d’Autriche, complaisante confidente prêtant les mains à toutes les intrigues, connaissant tous les secrets petits ou grands de la reine et sachant admirablement en tirer parti.
Encore un exemple de haute fortune qui peut être rapprochée de celle de Mᵐᵉ de Maintenon. Entre ces deux noms tient toute la vie galante du roi Soleil, quelque peu sultan à Versailles.
Si Mᵐᵉ Scarron fut la dernière passion de Louis XIV, la femme de chambre d’Anne d’Autriche, disent les cancans de la cour, doit être mise en tête de la liste pour Louis adolescent. Et alors Henriette Bellier est toute-puissante, ses coffres se remplissent, la reine, Mazarin, Fouquet sont là pour cela. Echange de bons offices. On pourvoit son mari d’une charge conférant noblesse, et elle se fait bâtir un magnifique hôtel, aidée de toutes façons par la reine qui va jusqu’à donner pour les bâtisses de sa confidente des pierres destinées aux travaux du Louvre.
Le 26 avril 1660, après la paix des Pyrénées, après le mariage royal consacrant la réconciliation de la France et de l’Espagne, eut lieu l’entrée solennelle en leur bonne ville de Louis XIV et de l’infante Marie-Thérèse d’Espagne. On sait quelle fut la pompe déployée et combien d’arcs de triomphe colossaux, de groupes allégoriques et de réjouissances diverses marquèrent, depuis la place du Trône jusqu’au Louvre, le passage du splendide et interminable cortège.
C’était une immense cavalcade. Après le corps de ville, les prévôts, les échevins, les conseillers, les archers, l’université, des députations du clergé et des couvents, les juges et les huissiers du Châtelet à cheval, la cour des aides, la chambre des comptes, à cheval aussi en robes et bonnets carrés, et le Parlement de même, venaient le train de Son Eminence le cardinal Mazarin composé de ses officiers et d’une suite de 72 mulets caparaçonnés et empanachés, conduits par des pages escortant les carrosses de ladite Eminence, les écuries du roi, la maison du roi, tous les gentilshommes officiers de la chambre, les mousquetaires et chevau-légers, la chancellerie avec une haquenée blanche portant le sceau royal, flanquée de conseillers en robe la tenant par la bride, la prévôté de l’hôtel, les Cent Suisses, puis Louis XIV à cheval suivi de la garde écossaise et d’un brillant escadron de princes, enfin dans un char découvert étincelant de dorures, traîné par huit chevaux, la reine non moins étincelante, couverte de tous les joyaux de la couronne.
Entre les arcs de triomphe toutes les rues étaient décorées, enguirlandées de verdure, jonchées d’herbes et de fleurs; de riches tapisseries flottaient aux fenêtres, les hôtels et les maisons des bourgeois se paraient de longues bandes de satin. Pour voir tout cela, pour voir défiler le cortège, la reine mère s’en vint chez Mᵐᵉ de Beauvais et prit place sur le balcon au-dessus de la grande porte avec Henriette d’Angleterre, avec Mazarin, Turenne et d’autres grands personnages. Et le cortège en passant fit halte devant l’hôtel pour laisser échanger les compliments entre le roi et sa mère... Ce glorieux balcon n’est plus, ou du moins il a été modifié quand la façade a été abîmée par le financier Orry entre les mains brutales de qui la propriété passa en 1704.
L’hôtel de Beauvais bâti sur le plan le plus irrégulier, tout en zigzags, sur la commerçante rue Saint-Antoine d’alors, l’hôtel seigneurial avait des boutiques au rez-de-chaussée; il les a encore. Entre ces boutiques s’ouvre un long passage aboutissant à un porche en rotonde soutenu par huit hautes colonnes, devant lequel se développe une belle cour à demi circulaire dans le fond pour le rez-de-chaussée seulement, en écuries et remises; une terrasse sur ces écuries se continue en balcon porté sur de fortes consoles autour de la cour, au-dessus de laquelle terrasse la chapelle encadrée de colonnes fait face au portique d’entrée. Le grand escalier à gauche sous la rotonde est également un superbe morceau avec colonnes et motifs de sculptures. Mais il faut voir le plan de l’hôtel pour se rendre compte du parti merveilleux tiré par Lepautre de son terrain et de l’ingéniosité des dispositions. Sous ce rapport l’hôtel de Beauvais est unique. Loret, dans ses gazettes rimées, parle plus d’une fois et des visites d’Anne d’Autriche à sa confidente et amie, et des merveilles de l’hôtel tout battant neuf, admiré par les gens de la cour, qui n’épargnaient pas d’ailleurs les épigrammes à la propriétaire jalousée.
Après Mᵐᵉ de Beauvais, après le financier son successeur qui fut un maltôtier peu scrupuleux, après ses héritiers de meilleure réputation, la maison logea l’ambassadeur de Bavière. Logis inviolable alors, local interdit au contrôle de la police, l’hôtel fut un tripot fréquenté par les joueurs et les filous de haut vol.
Bien national en 93, l’hôtel eut ses magnifiques appartements d’autrefois fort abîmés et partagés en petits locaux, tandis qu’une entreprise de diligences utilisait ses grandes écuries et ses remises.
Dans la rue de Jouy, au nº 7, derrière l’hôtel de Beauvais, Mansart a bâti pour le duc d’Aumont un hôtel occupé aujourd’hui par la Pharmacie centrale, façade imposante, mais d’une élégance assise un peu lourdement. L’antique rue Geoffroy-l’Asnier, ruelle plutôt, a gardé au nº 26, juste devant la non moins étroite rue _Grenier-sur-l’eau_ qui arrive pittoresquement sous l’abside de Saint-Gervais où jadis était le cimetière, un autre logis bien plus remarquable. C’est l’hôtel de Châlons-Luxembourg, élégante construction en briques et pierres du commencement du XVIIᵉ siècle ou de la fin du XVIᵉ, élevée sur la cour derrière un autre bâtiment dans lequel s’ouvre une grande porte, d’une ampleur superbe.
Un grand arc, souligné par une frise à rinceaux, encadre un beau cartouche largement traité, destiné à recevoir des armoiries disparues, et sur lequel on trouve seulement l’indication que l’hôtel était de Châlons en 1625 et de Luxembourg en 1659. Les boiseries de la porte elle-même sont un chef-d’œuvre de menuiserie et le marteau de bronze une véritable petite merveille.
Dans le quartier près de la Seine qui renferme tant de maisons des XVᵉ et XVIᵉ siècles sans compter les débris plus anciens, il y a encore les hôtels la Vieuville et Fieubet. Tous deux, comme les maisons voisines, ont été construits sur l’emplacement du séjour royal de Saint-Paul. La Vieuville, à l’extrémité de la rue Saint-Paul présente encore sur sa cour de beaux et solides bâtiments en briques et pierres qui cachent peut-être quelques débris des écuries royales achetées
sous François Iᵉʳ par Galliot de Genouillac, grand maître de l’artillerie. Le marquis de la Vieuville qui a donné son nom à l’hôtel est ce ministre de la jeunesse de Louis XIII, surintendant des finances, qui fit entrer Richelieu au conseil du roi et que tout de suite Richelieu supplanta.
A l’autre extrémité du quai, l’hôtel Fieubet est une construction plus importante et surtout plus ornée. Primitivement il était beaucoup moins orné, et malheureusement on ne sait que trop maintenant ce qui est œuvre authentique ou simple pastiche plus ou moins heureux. Il provient de Gaspard de Fieubet, conseiller du roi, chancelier d’Anne d’Autriche, bel esprit et poète de ruelles.
Précédemment, sur son terrain, Galliot de Genouillac abritait les fauconneaux et coulevrines de François Iᵉʳ; aux bâtiments de ce temps qui avaient succédé à ceux de l’hôtel Saint-Paul, succéda l’édifice construit pour Fieubet par Hardouin Mansard. L’hôtel subit bien des transformations et reçut bien des destinations. Enfin, M. de la Valette, rédacteur en chef du journal _l’Assemblée nationale_ de 1848, l’acheta, s’éprit de son acquisition et se mit à restaurer l’hôtel à tour de bras, à le modifier, à le compléter par des sculptures rapportées du haut en bas. Ce qui fait qu’à côté de fort belles choses, de sculptures de grande allure, on voit de maigres ornements et de fort médiocres bas-reliefs. Le pavillon d’angle, qu’il soit une restauration ou qu’il provienne entièrement de M. de la Valette, fait bon effet tout de même avec sa boutique encadrée de gaines à figures barbues, sous un lourd amoncellement de trophées et d’attributs.
Cette région de Paris, habitée par tant de grand et beau monde, centre d’élégances, était aussi centre de plaisirs, ce qui lui avait amené cette population de mœurs faciles qui se presse toujours dans les endroits à la mode. Où la vie de Paris battait-elle son plein alors sinon à la place Royale? Les bourgeois du Marais ne se piquaient point de rigorisme. Le bon Scarron, vivant ici avec ses sœurs non mariées, les voyait mener une existence des plus libres dans ce tourbillon du beau monde. Il est vrai qu’il eût été bien empêché pour les surveiller. Il lui en était venu un neveu qu’il qualifiait spirituellement de _neveu à la mode du Marais_.
Le Marais possédait des théâtres qui au XVIIᵉ siècle disputaient la vogue aux comédiens de l’hôtel de Bourgogne, aux farceurs du Pont-Neuf. Il y avait des salles nombreuses pour le jeu de paume, en grande vogue alors parmi les jeunes cavaliers, comme, pour le populaire, les jeux de boule qui ont servi à baptiser soit directement, soit en passant par des enseignes, des _boules noires_, _rouges_ ou _blanches_, plusieurs rues, par exemple la rue du Bouloi.
C’est dans un jeu de paume du quartier du Marais que M. de Beaufort, aux beaux jours de la Fronde, en train de jouer avec des amis, fut interrompu dans son jeu par les femmes de la Halle, désireuses d’apporter au roi des Halles, ce beau gentilhomme blond de si cavalières façons et petit-fils d’Henri IV par-dessus le marché, pour qui tout Paris brûlait d’une véritable passion, leur tribut d’admiration et d’amour.
Guy Patin, le spirituel et endiablé médecin, raconte l’anecdote dans une lettre. Les femmes de la Halle s’en allaient par pelotons voir leur idole envoyer la balle. «Comme elles faisaient du tumulte pour entrer et que ceux du logis s’en plaignaient, il fallut qu’il quittât le jeu et qu’il vînt lui-même mettre le holà, ce qu’il ne put faire sans permettre que ces femmes entrassent en petit nombre, les unes après les autres, pour le voir jouer, et s’apercevant qu’une de ces femmes le regardait de bon œil, il lui dit: «Hé bien, ma commère, vous avez voulu entrer, quel plaisir prenez-vous à me voir jouer et à me voir perdre mon argent?» Elle lui répondit aussitôt: «Monsieur de Beaufort, jouez hardiment, vous ne manquerez pas d’argent; ma commère que voilà et moi vous apportons deux cents écus et, s’il en faut davantage, je suis prête d’en retourner quérir autant.» Toutes les autres femmes commencèrent aussi à crier qu’elles en avaient autant à son service, dont il les remercia. Il fut visité ce jour-là par plus de deux mille femmes...»
Ces mêmes femmes de la Halle deux jours après lui criaient sur son passage: «Monsieur, ne consentez pas à votre mariage avec la nièce du Mazarin, quelque chose que vous fasse ou vous dise M. de Vendôme votre père. S’il vous abandonne, vous ne manquerez de rien, nous vous ferons tous les ans dans la Halle une pension de soixante mille livres!...»