Paris de siècle en siècle

Part 30

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Le célèbre premier président au Parlement de Paris, sage magistrat qui tenta quelques réformes dans le système judiciaire et essaya d’adoucir un peu la patte de fer de Dame Justice, vint habiter l’hôtel dans le dernier quart du XVIIᵉ siècle, et ses descendants le gardèrent jusqu’à la Révolution, jusqu’à Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, non moins vertueux magistrat, vieillard admirable qui vint courageusement et simplement, à soixante-dix-sept ans, s’offrir comme défenseur à Louis XVI, c’est-à-dire apporter de lui-même sa tête à la guillotine.

Lamoignon de Malesherbes dans sa jeunesse prenait des leçons de danse sans grand profit. Un jour après six mois de persévérance le maître à danser, son professeur, vint désespérément trouver son père.--Monsieur le président, dit-il, je dois à la confiance dont vous avez bien voulu m’honorer, ainsi qu’à ma conscience de maître dans notre art si important, de vous déclarer que j’y renonce, monsieur votre fils ne dansera jamais! et il ne fera jamais rien! j’en suis désolé. Essayez de l’Église, car rien qu’à la manière dont il porte la tête, je le déclare incapable de réussir jamais dans la magistrature!...

La superbe Diane de Poitiers, ensuite Marie Touchet, qui malgré l’anagramme flatteur: _Je charme tout_, fut de toute façon figure bien moindre, ne sont pas les seules ombres de maîtresses royales que le passant épris du passé rencontre en ces parages du Marais et de la Place Royale. L’ombre de la maîtresse du Béarnais plane aussi sur quelques points de la région. Elle y vécut avant que la Place Royale fût créée, elle y eut de nombreuses intrigues, prétend la chronique qui lui prête volontiers toutes les qualités hormis celle de la fidélité, et si elle n’y mourut pas, elle y prit le poison cause de sa mort, chez le financier italien Zamet qui avait son hôtel rue de la Cerisaie.

Il y a peu d’années existait encore cet hôtel devenu l’hôtel de Lesdiguières ou des Diguières, comme on disait jadis. Il avait été bâti par Sébastien Zamet. Cet homme, fils d’un cordonnier de Lucques, était devenu, en passant par d’assez vilains métiers, grand financier et «_seigneur suzerain de dix-sept cent mille écus_», pêchés en eaux troubles pendant les guerres civiles.

Or en 1599, la charmante Gabrielle, créée duchesse de Beaufort, mère de deux enfants, les ducs de Beaufort et de Vendôme, se trouvait sur le point de devenir reine de France; Henri IV était résolu à l’épouser et faisait prononcer ou plutôt régulariser le divorce depuis si longtemps effectué avec sa femme de la Saint-Barthélemy, la reine Margot. Le mariage n’était plus que l’affaire de quelques semaines, la belle Gabrielle allait devenir reine de France. Au printemps, pour aller faire ses Pâques à Paris et terminer quelques apprêts en vue du grand changement prochain, elle quitta le château de Fontainebleau escortée jusqu’à Melun par le roi et toute la cour. Les adieux furent très tendres, Henri ne pouvait qu’avec grand’peine se détacher de cette _racine de son cœur_, comme il appela Gabrielle. Il ne devait plus la revoir. Le roi, pour logement à Gabrielle, donnait l’hôtel du seigneur Zamet, rue de la Cerisaie, maison fort bien montée--Henri le savait pour y avoir fait souvent quelques parties clandestines--logis fort agréable et dont le maître s’efforça de faire avec quelque grandeur les honneurs à la future reine.

Une après-midi, en prenant l’air dans le jardin de Zamet, après un repas magnifique, elle ne put résister au désir de goûter d’un fruit que lui offrit le maître du lieu. En quittant l’hôtel ce jour-là, jeudi saint, Gabrielle alla ouïr un peu de musique sacrée dans la chapelle du petit Saint-Antoine. Mais il lui prit soudain un malaise tel qu’on dut la ramener à l’hôtel.

Chez Zamet l’indisposition empira violemment, le mal était si profond, les souffrances de la pauvre femme tellement atroces que la belle Gabrielle en eut tout de suite la face comme ravagée. Elle comprit sans doute, car lorsqu’elle put parler, dans un instant d’accalmie «_elle n’eut d’autre parole, sinon qu’on l’ôtât promptement du logis_». On la porta dans la maison de Mᵐᵉ de Sourdis au cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, où elle n’arriva presque que pour mourir, terriblement défigurée en quelques heures par le mal mystérieux.

Ainsi finit la pauvre Gabrielle à la veille de partager le trône du Béarnais. Cette mort survenue à un tel moment est une des énigmes de l’histoire. Fut-elle empoisonnée par le Florentin Zamet? Ne le fut-elle pas? Mystère! En tout cas, dix-huit mois après, Henri épousait Marie de Médicis, triste union pour lui et pour la France. Et Marie de Médicis, qui prit la place de la malheureuse Gabrielle, ne craignit pas d’accepter elle-même nombre de fois l’hospitalité et les collations de Zamet, devenu l’un de ses confidents intimes. Apparemment il n’y avait rien à craindre pour elle des poires ou des oranges de son ami.

Pour en revenir à la maison de Zamet, elle devint, après le financier, l’hôtel du duc de Lesdiguières, connétable de France, dont elle garda le nom en passant plus tard aux Villeroy. Du temps des Lesdiguières, une habitante de l’hôtel mourut qui fut si fort regrettée qu’on l’enterra dans le jardin sous un monument portant une épitaphe en vers:

Cy gist une chatte jolie Sa maîtresse qui n’aima rien L’aima jusqu’à la folie Pourquoi le dire? on le voit bien.

Cette chatte tant aimée appartenait à Marguerite de Gondi, veuve de François de Créquy, duc de Lesdiguières. Le monument subsista longtemps, le tzar Pierre le Grand put le voir lors de son voyage en France en 1717. Il logea dans l’hôtel Zamet chez le maréchal de Villeroy, et y reçut la visite de Louis XV enfant. On sait dans quel étonnement, dans quel effarement même, le monarque moscovite aux façons pour le moins excentriques, et sa suite peu raffinée, plongèrent les gens de Versailles, les anciens courtisans du Grand Roy. Lorsque le petit Louis XV, amené en grande cérémonie, lui rendit la visite reçue à Versailles, il l’enleva sans façon dans ses bras et l’embrassa sur les deux joues, ce qui parut une chose absolument inouïe.

Les maisons auxquelles reste attaché le nom de Gabrielle d’Estrées sont assez nombreuses à Paris. Elle habita ou fréquenta de nombreux logis, son père le maréchal François d’Estrées et sa mère, massacrée plus tard à la prise d’Issoire par les protestants, possédaient rue Barbette, sur les terrains de l’ancien séjour Barbette, un vaste hôtel dont les jardins donnaient rue des Trois-Pavillons, maintenant Elzévir, hôtel qui fut plus tard au président de Corberon, et devint sous l’empire la maison mère des filles de la Légion d’honneur. Tout près de cet hôtel, par-dessus la rue Barbette, un autre grand logis de la rue des Francs-Bourgeois fut habité par la belle Gabrielle et, suivant la tradition, vit souvent le roi Henri franchir son seuil. De ces deux figures de la Reine de Beauté et du Vert Galant, que la maison, restée presque intacte jusqu’en ces dernières années, et son vieux jardin purent voir jadis, on peut rapprocher un autre locataire, Barras, vert galant aussi, le presque roi du Directoire, bientôt jeté bas par le général Bonaparte.

La tradition fait passer aussi Gabrielle d’Estrées mais sans nulles preuves, rue des Gravilliers, 69, rue du Four-Saint-Germain dans une maison qui porta ensuite l’enseigne de la chaste Suzanne; elle lui donne aussi une maison rue Galande, façade de belle apparence, logis respectable jadis, tombé aujourd’hui au dernier rang des bouges. Pauvre rue Galande, dont les morceaux encore respectés par les nouvelles voies alignent encore quelques très beaux pignons, qui se douterait aujourd’hui à voir ses assommoirs sinistres, ses louches repaires, qu’elle fut jadis rue écolière très docte, rue de robe, où les régents de collège voisinaient avec les magistrats, les conseillers au Parlement. Des Lamoignon y demeurèrent avant d’aller s’installer à l’ancien hôtel d’Angoulême. Triste décadence.

Pour en revenir à Gabrielle d’Estrées, la chronique parisienne la gratifie encore de quelques logis, entre autres d’une maison rue Brantôme, jadis propriété des nonnes de Montmartre, dont une abbesse qui gouverna fort longtemps l’abbaye était sa cousine Marie de Beauvilliers, simple nonnain au temps du siège de Paris par Henri IV, et qui précéda Gabrielle dans le cœur du Vert Galant. Le dernier logis de la belle fut cette maison du cloître Saint-Germain-l’Auxerrois habitée par Mᵐᵉ de Sourdis, sa tante, où elle se fit transporter dans sa cruelle agonie.

Un peu en dehors du quartier du Marais, près de la Grève et du Monceau Saint-Gervais, César duc de Vendôme, fils de Henri IV et de Gabrielle d’Estrées, eut sa résidence dans un hôtel du XVIᵉ siècle qui allait de la rue Bourthibourg à la ruelle de Moussy, sur laquelle ouvrait la grande porte. Vieux quartier et bien vieux murs tombant aujourd’hui un à un. Quand le démolisseur fait sa trouée dans toutes ces ruelles serrées, l’éventrement des vieilles façades, enlaidies par les replâtrages ou la décrépitude, laisse apparaître souvent de vieux ornements salis, de fines sculptures ou des traces d’or aux vieilles poutres, des escaliers à rampes de fer forgé ou bien à gros balustres de bois, des armoiries parfois, donnant de nobles origines à ces logis tombés en roture d’abord, puis en misère. Nous avons vu disparaître l’hôtel de Vendôme, et récemment en 1893 on a démoli la belle entrée qui avait survécu un peu à l’hôtel, une large porte où restaient des sculptures et une énorme serrure, entrée surmontée d’une galerie encorbellée sur de belles consoles.

Dans notre quartier de la Place Royale, un hôtel fameux tire son illustration principale d’une femme dont il ne porte pas le nom d’ailleurs; c’est l’hôtel Carnavalet, tout rempli du souvenir de la femme à la plume d’or, de la marquise de Sévigné, née place Royale près du Pavillon du roi. Sur des terrains maraîchers du prieuré de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers, fondé après la bataille de Bouvines par les sergents d’armes du roi «_qui pour lors gardaient le pont de Bouvines_», le président au Parlement, Jacques des Ligneris construisit vers 1550 une superbe demeure, œuvre de Pierre Lescot et Jean Bullant décorée par Jean Goujon, demeure que la mort lui fit quitter à peine achevée. La maison fut alors acquise par la marquise veuve de Kernevenoy qui lui imposa son nom breton francisé en Carnavalet. Le marquis de Kernevenoy avait été en son vivant premier écuyer de Henri II, gouverneur du futur Henri III, un vaillant soldat de Montcontour, dit M. Jules Cousin en son étude sur l’hôtel. Mᵐᵉ de Carnavalet qui vécut fort longtemps en ce logis a, pour armes parlantes, laissé un masque de carnaval au-dessus de l’ancien écu aux armes disparues des Ligneris, dans le tympan de la porte d’entrée.

Au milieu du XVIIᵉ siècle, la finance s’installa dans l’hôtel avec l’intendant Claude Boislève, un des subordonnés de Fouquet. La finance ne pouvait se contenter de l’hôtel bâti par M. des Ligneris, il lui fallait un somptueux logis à la nouvelle mode. Ce fut le château de Vaux de l’ami de Fouquet; il fit agrandir, surélever ou reconstruire l’édifice ancien par François Mansard, changea toutes les dispositions de ce qu’il conservait, et fit ajouter aux grandes figures sculptées par Jean Goujon une nouvelle série de bas-reliefs.

Les travaux achevés, les fastueux appartements préparés, survinrent l’arrestation et la ruine de Fouquet entraînant l’effondrement de Boislève. Le financier jeté en prison aussi, l’hôtel fut confisqué et vendu au nom du roi. Un conseiller au Parlement l’acheta et en 1677 il eut la gloire d’avoir pour locataire notre illustre marquise, heureuse de s’installer au centre du beau quartier, dans les splendeurs préparées par le financier avec les bénéfices de la maltote. «Enfin nous avons notre chère Carnavalette, écrit-elle après des négociations laborieuses, le bel air, une belle cour, un beau jardin, un beau quartier!»

Toute la famille tient à l’aise en ce vaste logis, la marquise, son fils, les Grignan quand ils ne sont pas en Provence, son oncle, l’abbé de Coulanges, «_le bien bon_,» etc... Et pendant une vingtaine d’années Mᵐᵉ de Sévigné habite sa Carnavalette qu’elle ne quitte que certains étés pour les Rochers, son château de Bretagne sous Vitré, ou pour aller voir sa fille à Grignan.

Marie de Rabutin-Chantal avait épousé en 1644, à dix-huit ans, le marquis de Sévigné, fort mauvais sujet qui la délaissa pour Ninon de Lenclos et alla peu après pour les beaux yeux de quelque autre se faire tuer en duel. Restée veuve de bonne heure et très jolie veuve, Mᵐᵉ de Sévigné se consacra tout entière à ses deux enfants, un fils ressemblant quelque peu à son père, une fille qui épousa M. de Grignan, gouverneur de Provence. La séparation de la mère et de la fille nous a valu la plus grande partie de cette correspondance merveilleuse, chronique vivante, spirituelle et légère de Paris et de Versailles, miroir fidèle de la société au temps du grand roi et qui nous rend _au naturel_ tant et tant d’illustres ou de gros personnages. De toutes ces lettres exquises, une grande partie a été écrite ici, dans ces salons où se trouve aujourd’hui la bibliothèque du musée.

Donc, en son logis de Carnavalet, la marquise, dit M. Cousin, «régna vingt ans sur cette société polie dont ses lettres sont l’éblouissante chronique, au milieu d’une petite cour de familiers ayant nom Retz, la Rochefoucauld, Arnault, Pomponne, Séguier, Turenne, Condé, Bossuet, Bourdaloue et tant d’autres».

De tels noms suffiraient à donner de la majesté à ce Carnavalet superbe, legs des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, s’il n’avait pas gardé ou repris toute sa splendeur, son imposante mine d’autrefois.

La marquise quitta sa Carnavalette en 1696 pour aller soigner sa fille à Grignan et elle ne revint plus. Après elle, l’hôtel eut des conseillers à la cour, des financiers pour locataires ou propriétaires; pendant près d’un siècle la finance y succéda à la robe et la robe à la finance. On y vit sous la Terreur les bureaux de l’enregistrement; tout était mort alors, sauf le fisc qui ne mourra jamais et qui alors était devenu, par les séquestres et confiscations, le plus gros propriétaire de France. Sous l’Empire, autre administration: la direction de l’imprimerie et de la librairie, autrement dit la Censure. L’école des Ponts et Chaussées lui succéda en 1815, les mânes de la pauvre Mᵐᵉ de Sévigné ont dû souffrir alors, pour tant de géométrie et de mathématiques dans sa maison. Ce fut ensuite une grande pension, l’institution Verdot jusqu’à l’achat par la ville de Paris en 1866.

L’hôtel Carnavalet, sauvé par cet achat de la triste décadence qui attend tous

ces vieux hôtels des quartiers aristocratiques abandonnés par l’aristocratie, est devenu le musée Parisien par excellence, le musée des souvenirs spéciaux à Paris. Il n’y a pas perdu, il y a gagné au contraire, indépendamment des richesses _mobilières_ du musée, puisque aux richesses architecturales de l’_immeuble_, d’autres richesses sont venues s’ajouter.

La belle cour de l’hôtel refait par Boislève a été restaurée dernièrement, c’est là qu’on admire les véritablement merveilleux bas-reliefs des Saisons, sculptés pour M. des Ligneris par Jean Goujon, particulièrement la plantureuse Cérès symbolisant l’Été, corps superbe si élégamment drapé, et le robuste Automne. Ces chefs-d’œuvre décorent la façade du fond de la cour; en face, au revers du pavillon d’entrée, Jean Goujon sculpta également à la clef de voûte de la porte cochère une élégante Renommée, et sur les côtés de l’arc deux Victoires couchées tenant des palmes.

Les ailes en retour, œuvre de Mansard ont également de grandes figures entre les fenêtres du premier étage, mais elles sont bien inférieures, ce sont les quatre Éléments d’un sculpteur inconnu, et les quatre déesses fort lourdes de Gérard Van Ostal.

Les appartements de l’hôtel Carnavalet avaient souffert des transformations et adaptations diverses et des changements de goût, depuis Mᵐᵉ de Sévigné à qui l’on peut reprocher d’avoir, à l’instigation de sa fille, fait enlever des «_antiquailles_» de cheminées du XVIᵉ siècle. Dans la grande restauration entreprise par la ville on a restitué le grand corps de logis de la Renaissance, les hautes fenêtres et les combles élevés, à la place du comble à la Mansard et l’on a rendu à l’intérieur quelques-unes des anciennes dispositions, en y ajoutant quelques cheminées et de belles décorations d’appartements sauvées ailleurs des démolitions parisiennes.

Tout cela est plein maintenant et déborde. Vieux souvenirs parisiens, précieux vestiges d’autrefois, estampes et tableaux, reliques de nos ancêtres, curiosités de toutes sortes et de toutes les époques mais plus particulièrement de la Révolution, objets divers parlant si éloquemment des temps tragiques, toutes les pièces du musée sont dignes de l’écrin et le moment va venir où il faudra l’agrandir.

Derrière le grand corps de logis est l’ancien jardin de l’hôtel. Les galeries qui l’entourent abritent des fragments de sculptures et relient de beaux débris d’édifices parisiens atteints par les démolitions, rapportés et reconstitués ici autour de cette charmante cour fleurie, au parterre de broderies dessiné dans le style des jardins d’autrefois.

L’un de ces débris d’édifice est la façade de l’ancien bureau des drapiers autrefois rue des Déchargeurs, construit sous Louis XIII, arrivé jusqu’à nous très abîmé, mais restitué aussi fidèlement que possible, avec son grand écusson représentant le vaisseau de Paris en gros navire de commerce toutes voiles dehors, sous un fronton supporté par de puissantes cariatides.

En face, le joli pavillon Renaissance ouvert par une large arcade sur la rue des Francs-Bourgeois, c’est le vieil arc de Nazareth, très élégant débris de l’ancien palais de justice rapporté de la vieille impasse de Nazareth, autrefois de Galilée, qui s’appelait ainsi, de même que la rue de Jérusalem, en souvenir des pèlerins de Terre Sainte ici logés dans des bâtiments spéciaux du palais de saint Louis.

L’arc avait été élevé sous Henri II pour relier des bâtiments de l’ancienne et admirable chambre des comptes de Louis XII. Une magnifique grille, du temps d’Henri II aussi, complète cette superbe porte du musée parisien où tant de curieuses choses sont à signaler.

Aux beaux jours du quartier du Marais, si la place Royale eut ses raffinés d’honneur, bravant les édits et la rigueur du terrible cardinal, elle eut aussi ses Précieux et ses Précieuses, belles dames, gens de qualité ou gens de lettres, se rencontrant sur la place aux promenades de l’après-midi, se retrouvant ensuite dans les salons ou dans les ruelles des hôtels du quartier. Tout le grand siècle se promena sous ces arcades et leur resta fidèle tant que le roi Louis XIV n’eut pas inventé Versailles,--tout le noble et élégant XVIIᵉ siècle, depuis les vieux amis d’Henri IV, les grands seigneurs du commencement, qui se souvenaient encore des rudes temps de la Ligue, et leurs fils les brillants cavaliers, de qui le grand cardinal régnant avait tant de peine à retenir les épées trop fringantes. Les duchesses et les princes de la Fronde y viennent lancer mille pointes contre le Mazarin, successeur de Richelieu et de Louis XIII; les poètes qui vont faire de leur époque un grand siècle littéraire, y rencontrent beaux esprits et précieuses qui vont raffiner et subtiliser sur tous les sentiments et s’efforcer d’écheniller la langue de toutes les vulgarités, ou du moins de tout ce que dans les ruelles on trouvait plat et commun.

C’est un besoin de régularité et d’ordonnance qui semble général et s’impose à tout; on élague le langage comme on élague aussi et comme on régularise dans la vie nationale et dans le cadre où la vie s’agite, dans l’architecture touffue des âges précédents; car tout se tient dans ce monde, les manières de penser comme les manières de se vêtir; les idées influent sur le costume, l’architecture, le mobilier, le gouvernement, la littérature, les perruques et tout le reste, il est aisé de s’en apercevoir.

La _Ruelle_ qui joue un si grand rôle dans l’histoire littéraire du XVIIᵉ siècle, c’est l’alcôve de la _chambre de parade_, séparée de cette chambre par un _balustre_, comme on disait, une balustrade reliant parfois des colonnes somptueuses, riche encadrement laissant voir la maîtresse du lieu couchée dans le grand lit à colonnes, courtines et panaches, au milieu d’un cercle de dames, de seigneurs et de beaux esprits lancés dans une causerie animée, dans des dissertations littéraires, ou écoutant les poètes dire les petits vers, l’épigramme ou le sonnet du jour.

La plus fameuse de ces réunions de Précieuses, celle de l’hôtel de Rambouillet n’était point voisine du centre brillant de la place Royale. L’hôtel de Rambouillet était situé rue Saint-Thomas-du-Louvre, près de l’hôtel de Longueville, autre logis de Précieuses. C’est là que trôna d’abord Catherine de Vivonne, première marquise de Rambouillet, puis sa fille Julie d’Angennes, plus tard duchesse de Montausier. Chaque jour à deux heures, Mˡˡᵉ de Rambouillet ouvrait sa _Chambre bleue_ au milieu de laquelle, sur une estrade, se trouvait un grand lit entouré d’une balustrade; elle s’étendait sur ce lit pour recevoir visiteurs et visiteuses, grands seigneurs, nobles dames, poètes, beaux esprits, et alors commençaient les discussions quotidiennes sur toutes les questions, sur tous les raffinements possibles de la galanterie ou de la littérature, pour démêler de tout le _grand fin_ et le _fin du fin_.

Il passa ici, en ce cercle de beaux esprits, les plus pimpantes, les plus fines et les plus précieuses beautés de cette première et plus belle partie du grand siècle, les plus hauts seigneurs de France et les poètes les plus spirituels et les plus grands, Mᵐᵉ de Longueville, l’héroïne de la Fronde, la duchesse de Chevreuse, l’amie d’Anne d’Autriche, la marquise de Sablé, la duchesse de Lesdiguières, la jeune marquise de Sévigné, le cardinal de Retz, Condé, le prince de Conti, le chevalier de Grammont, M. de Montausier qui fut l’Alceste du _Misanthrope_, Bossuet en son adolescence, prêchant déjà, ce qui faisait dire à Voiture un soir que le futur évêque avait parlé longtemps: Je n’ai jamais entendu prêcher ni si tôt ni si tard!...

Et les gens de lettres, toutes les étoiles littéraires du temps, celles qui étincellent toujours, et les autres, lumignons éteints, Corneille, Chapelain, Balzac l’emphatique et le dédaigneux, Conrart qui parlait quelquefois, Colletet, Chapelain l’épique époumonné, Scudéry le matamore, Voiture et Benserade, les auteurs des fameux sonnets d’_Uranie_:

Il faut finir mes jours dans l’amour d’Uranie L’absence ni le temps ne m’en sauraient guérir...

et de Job,

Job de mille tourments atteint...

qui eurent tant de succès dans les ruelles littéraires et partagèrent tous les alcôvistes en Uranistes et Jobelins, ce qui valut un troisième sonnet de Corneille:

Deux sonnets se partagent la ville, Deux sonnets se partagent la cour Et semblent vouloir à leur tour Rallumer la guerre civile...

Tous les poètes de l’hôtel de Rambouillet,--et tout ce qui rimait ou rimaillait dans Paris aspirait à faire partie du Parnasse de la belle Julie d’Angennes,--se

réunirent pour composer la fameuse Guirlande de Julie, recueil de superbes miniatures et de madrigaux dont le manuscrit admirablement exécuté, offert par le duc de Montausier, valut enfin à celui-ci la main de l’idole après laquelle il soupirait depuis tant d’années.