Paris de siècle en siècle

Part 29

Chapter 293,786 wordsPublic domain

Riberac mourut le lendemain, Livarot fut six semaines en danger. Quant à Quélus, dans l’hôtel de Boissy où il avait été transporté, il mit trente-trois jours à mourir, soigné par les chirurgiens du roi et par le roi lui-même qui venait passer les journées à son chevet.

Ce XVIᵉ siècle, quel temps d’énergie surexcitée! et ces enragés ferrailleurs n’étaient que des adolescents efféminés, des mignons de cet étrange Henri III, et ils avaient déjà fait leurs preuves, si sérieusement que Maugiron en était borgne, ayant eu l’œil crevé à seize ans au siège d’Issoire. Cela fait penser aux débuts du terrible Montluc, à peu près au même âge, se lançant à corps perdu dans un trou de brèche à l’assaut d’une bicoque du Piémont, tombant sous les arquebusades à bout portant, accroché par une jambe par ses compagnons qui le tirent de là en lui cassant cette jambe et plusieurs côtes.

Henri III éleva à Quélus et Maugiron, réunis à Saint-Mesgrin tué rue Saint-Honoré, un tombeau magnifique dans Saint-Paul, avec des inscriptions où sa douleur s’épanchait en vers et en prose. Saint-Foix dans ses _Essais_ sur Paris donne, entre autres, l’étrange épitaphe de Maugiron, gravée sur le tombeau détruit en 1588 par les ligueurs:

La déesse Cyprine avait conçu des Cieux, En ce siècle dernier, un enfant dont la vue De flammes et d’éclairs était si bien pourvue Qu’Amour, son fils aîné, en devint envieux. Chagrin contre son frère et jaloux de ses yeux Le gauche lui creva, mais sa main fut déçue Car l’autre qui était d’une lumière aiguë Blessait plus que devant les hommes et les Dieux. Il vint en soupirant s’en complaindre à sa mère; Sa mère s’en moqua; lui tout plein de colère La Parque supplia de lui donner confort La Parque, comme Amour en devint amoureuse; Ainsi Maugiron gît sous cette tombe ombreuse, Et vaincu par l’Amour et vaincu par la mort.

C’est seulement en 1605 que disparurent les dernières ruines du palais des Tournelles et avec elles les restes de ses jardins. Sur cet emplacement abandonné, qui peu à peu prenait un aspect misérable et devenait, par sa population sordide, une vraie cour des miracles, Sully avait fait décider par Henri IV la création d’une vaste place carrée qu’on appellerait place de France et sur laquelle viendraient aboutir huit grandes rues destinées à porter des noms de huit provinces. Le temps manqua au Béarnais pour exécuter complètement le projet de Sully, la place seule fut achevée et encore seulement au commencement du règne de son successeur, en 1612.

La place Royale par sa noble et symétrique ordonnance, ses arcades ininterrompues, ses pavillons réguliers aux immenses combles, ses grandes lignes, son heureux mélange de pierres et de briques demeure un spécimen complet et précieux de l’architecture des commencements du XVIIᵉ siècle.

Sur les deux grands côtés du rectangle, deux hauts pavillons dominent les autres, l’un ouvrant sur la rue de Birague par trois larges arcades, du côté de la rue Saint-Antoine, est le pavillon du Roi; il porte d’ailleurs pour le rappeler, au fronton de la fenêtre centrale du principal étage, le buste du bon Henri à la barbiche souriante. Le pavillon qui lui fait face, ouvert également par trois arcades, s’appelle le pavillon de la Reine.

Henri IV bâtit lui-même la face méridionale, côté du pavillon du roi, et l’on raconte qu’il venait souvent, comme un particulier qui se livre à la bâtisse, surveiller ses maçons, dont il ne devait malheureusement pas voir l’œuvre achevée. Les terrains des autres faces avaient été mis en adjudication, à charge pour les acquéreurs de bâtir aussitôt suivant les plans arrêtés. Grands seigneurs et riches parlementaires s’étaient disputé les terrains. Le quartier était lancé. En même temps que les hôtels de la place Royale sortaient de terre, d’autres constructions s’élevaient rapidement aux alentours, sur tous les emplacements libres, couvrant le vieux Marais de logis princiers, de beaux hôtels aristocratiques.

Les somptueux logis de la place Royale aux majestueux appartements d’une seigneuriale hauteur de plafonds, ouvrant au-dessus des arcades leurs balcons ventrus, eurent parmi les premiers occupants les Rohan-Guémenée, le marquis de Vitry, le maréchal de Lavardin, le marquis de Tresmes, le duc de Chaulnes, etc... On y vit plus tard les Rohan-Chabot, le marquis de Dangeau, le duc de Richelieu et bien d’autres parmi les noms les plus illustres. Un seul hôtel est resté depuis la fondation jusqu’à nos jours dans la famille de l’acquéreur primitif, c’est l’hôtel d’Escalopier, au numéro 25.

Bientôt trois siècles se sont écoulés depuis ces temps, la place Royale n’a plus cette brillante population qui faisait de ce vaste carré rouge et blanc quelque chose comme une immense cour de château, les nobles seigneurs se sont envolés, mais elle a gardé son grand air. Cette douairière ne vieillit pas trop et se défend contre les atteintes du temps. Ses hôtels ont à l’intérieur gardé de beaux restes de leur splendeur, et conservé extérieurement leurs vieux balcons.

Parmi ceux que des noms particulièrement grands recommandent, il convient de citer l’hôtel portant aujourd’hui le numéro 1 _bis_ et l’hôtel numéro 6. Au premier de ces hôtels naquit Mᵐᵉ de Sévigné. Le second, qui fut primitivement l’hôtel Guéménée, vaut par la majesté du génie une demeure royale, illustre entre les plus illustres, car il fut le logis de Victor Hugo de 1830 à 1852. Aux grands jours de la place Royale, en ce même hôtel vécut la belle Marion Delorme, dont le souvenir devait inspirer au poète un de ses plus beaux drames.

Ainsi habitée par les plus grands seigneurs, devenue en quelques années le plus aristocratique carré du sol parisien, la place Royale toute fraîche voit affluer sous ses arcades toute la fleur de Paris, les brillants cavaliers, les seigneurs à la moustache galamment retroussée en barbe de chat, le col encadré dans les grands rabats, de la dentelle au cou, de la dentelle aux bottes, relevant avec l’épée les pans de leurs manteaux brodés et soutachés, et toutes les belles dames de la cour et de la ville, femmes de qualité ou beautés à la mode, recevant ou lançant les œillades, presque toutes la figure cachée sous un masque qu’elles retiennent par un bouton de verre dans un coin de la bouche.

C’est un vivant tableau d’Abraham Bosse que cette place Royale des premiers temps; tous les personnages du graveur et les gentilshommes de Callot, toutes les élégances du temps rencontrent sous les arcades ou sous les tilleuls de la place, les gens de robe d’allure plus grave et les gens de finance. Parmi ces jeunes cavaliers au large feutre empanaché circulent de vieilles barbes engoncées dans les fraises à l’ancienne mode, vieux compagnons des longues chevauchées du feu roi, ou de non moins vénérables barbes d’échevins et de parlementaires, épaves de la Très Sainte Ligue, des gens trempés au feu des terribles luttes religieuses, d’anciens ligueurs apaisés, oublieux des vieilles passions.

De temps en temps dans le bourdonnement des causeries et des rires scandés par des bruits d’éperons, un mouvement se produit, on s’arrête, on se hausse pour voir, on s’incline pour saluer, c’est le siècle défunt qui passe, c’est Maximilien de Béthune, M. le duc de Sully, grave et imposante figure à belle barbe blanche, marchant cérémonieusement entouré de ses gardes et de ses gentilshommes, et rentrant en son hôtel de la rue Saint-Antoine, qui touche par les jardins à un angle de la place Royale.

Cette place qui devait sa naissance au tournoi d’Henri II, le dernier tournoi chevaleresque marquant la fin des gendarmes aux lourdes armures et de toute l’antique et majestueuse ferraille des combats, avait été inaugurée en 1612, à l’occasion des fiançailles du petit Louis XIII avec Anne d’Autriche, par un grand carrousel, tournoi théâtral et galant où le clinquant, les rubans et les plumes remplaçaient les armures, la lance et les masses d’armes.

Tout le pourtour de la place avait été garni d’immenses estrades et de pavillons merveilleusement décorés et pavoisés, destinés à recevoir la cour et tout ce que Paris renfermait de gens de qualité ou de notables. Au centre la lice était gardée par les mousquetaires et les Suisses, sous les ordres du duc d’Épernon. Les tenants de ce tournoi pour rire étaient les ducs de Guise, de Nevers, de Bassompierre, de Chevreuse et le marquis de la Châtaigneraie, caracolant à la tête de cinq cents gentilshommes qui luttaient de somptuosité dans les costumes et les équipages et qui s’évertuaient en inventions fastueuses de toute sorte.

Le sujet de ce pas d’armes inauguratif, réglé comme un ballet, était des plus galants. Sur un côté de la place avait été élevé un château fort à tourelles joyeusement pavoisé, _le palais de la félicité_ que devaient défendre contre tout venant les tenants du carrousel, les chevaliers de la Gloire, dénommés Alcindor, Léontide, Alphée, Lysandre, Argant, assistés par plusieurs escadrons de non moins brillants gentilshommes, les _chevaliers du Lys_, à la tête desquels marchait le duc de Vendôme, les _chevaliers de la Félicité_ commandés par le duc de Retz, les _chevaliers de l’Univers_, les _chevaliers du Soleil_, conduits par le prince de Conti sous le nom d’Aristée, les deux Amadis, Persée, plus un certain nombre de preux de romans de chevalerie, bizarrement mélangés de chevaliers romains, de nymphes de Diane représentées par de jeunes gentilshommes, plus une interminable suite de hérauts d’armes, d’archers, d’estafiers, de pages, d’écuyers, d’esclaves, etc...

On devait y voir même les Quatre Vents, mais ils ne se trouvaient plus par malheur qu’au nombre de trois, le Vent du Nord, c’est-à-dire le chevalier de Balagny, dit Balagny le brave, bretteur fameux par nombre de duels heureux, ayant eu la malechance de se faire tuer l’avant-veille dans une dernière querelle.

Il y avait aussi un rocher figurant le Pinde, garni d’un orchestre de divinités chantant agréablement et comme intermèdes des défilés de chars divers de toutes formes, de bêtes fabuleuses, de géants de carton et d’animaux vivants. Pour cette immense cavalcade, des sommes folles avaient été dépensées, aussi bien par ceux qui figuraient dans les cortèges que par les invités des tribunes, mais quel succès que ces trois jours de fête, de passes d’armes courtoises, de courses de quintaine et bagues, au fracas des musiques, des arquebusades sur la place et de deux cents canons tonnant à la Bastille! Journées joyeuses, terminées chaque soir par un défilé du cortège interminable à travers la ville, à la lueur des lanternes. Superbe occasion de désordres dans le turbulent Paris d’alors, et pourtant, à quelques bousculades près, tout se passa bien «sans qu’il en résultât d’autres accidents que deux incendies».

Mais la destinée de la place Royale n’était pas seulement de servir de champ clos à des luttes réglées comme des menuets, elle devait revoir des rencontres assez semblables à celles des Mignons et des Guisards au temps du marché aux chevaux des Tournelles. Tous ces galants à grandes flamberges qui promenaient leurs panaches sous les arcades avec mille politesses et mille gracieusetés pour les dames rencontrées, tous ces _raffinés d’honneur_, ces seigneurs pimpants et piaffants avaient aussi l’amour des belles estocades. Leurs rapières n’étaient pas seulement pour battre leurs talons, elles sortaient facilement du fourreau à la moindre occasion, pour une querelle, sérieuse ou anodine, pour une rivalité quelconque, pour un mot, pour un coup d’œil de travers, pour un regard de dame intercepté, ou pour rien, «pour le plaisir»!

La manie des duels, en quinze ans sous Henri IV, avait coûté la vie à sept ou huit mille gentilshommes. Il y avait pourtant des défenses formelles, des édits sévères, mais les survivants de ces combats en étaient quittes pour se mettre quelque temps à l’abri des officiers de justice et pour solliciter, une fois l’affaire assoupie, des lettres de rémission.

Richelieu arrivé au pouvoir renouvela les prohibitions d’Henri IV et résolut par des exemples sévères de couper court à cette rage de combats singuliers. L’un de ces plus enragés parmi ces enragés duellistes, le comte de Bouteville-Montmorency, exilé à Bruxelles pour quelques rencontres où il avait couché ses adversaires sur le carreau, faisait demander vainement au roi de rapporter l’ordre d’exil. Provoqué à Bruxelles par le marquis de Beuvron, parent du comte de Thorigny, un de ses derniers adversaires, Bouteville déclara qu’il se battrait à Paris en pleine place Royale et en plein jour.

Il prend la poste, rentre à Paris et le 12 mai 1627, dans l’après-midi, à l’heure du beau monde, apparaît place Royale avec son adversaire et les seconds, qui vont, selon la vieille coutume, s’entrégorger également. Bouteville amène le comte des Chapelles et la Berthe, Beuvron est accompagné de Briquet et de Bussy d’Amboise, lequel, malade depuis deux semaines, sortait du lit avec la fièvre pour venir estocader aux côtés de son ami.

Il y a foule sur la place; aussitôt qu’on les reconnaît, galants cavaliers et belles dames font le cercle et voilà les six adversaires aux prises. Bouteville et Beuvron après avoir ferraillé furieusement et s’être désarmés successivement, se réconcilient tout à coup, mais pendant ce temps, des Chapelles tue le pauvre Bussy. Les archers du guet, accourus au bruit, ont de la peine à fendre la foule, ils arrivent juste pour voir les survivants sauter sur des chevaux et s’efforcer de mettre du terrain entre eux et le cardinal bafoué.

C’est à cette occasion que Mᵐᵉ de Sévigné dut de perdre son père, le baron de Chantal, quelques mois à peine après son entrée en ce monde dans l’hôtel de la place Royale. Le baron avait aidé à la fuite des duellistes: poursuivi lui-même, il dut fuir à son tour et se réfugia chez son ami le comte de Toiras, gouverneur de l’île de Ré; il y périt l’an d’après au moment du siège de la Rochelle; les Anglais venant secourir la cité protestante débarquèrent dans l’île et le baron de Chantal fut tué dans le combat.

Bouteville et des Chapelles couraient sur la route de Lorraine, Beuvron et Briquet galopaient vers un port de mer pour gagner l’Angleterre. Les deux premiers se laissèrent rattraper à Vitry-le-Brûlé. On les ramena à Paris et le 21 juin 1627, le grand cardinal ayant repoussé inflexiblement toutes les sollicitations, ils furent décapités sur la place de Grève. A propos de «l’accident qui est arrivé à M. de Bouteville», écrit le cardinal dans une lettre, «pour couper les

racines de ce mal si invétéré dans le royaume, le roi a cru être obligé en conscience et devant Dieu et devant les hommes, de laisser le cours libre à la justice en cette occasion».

Ce terrible exemple refroidit un peu les têtes trop chaudes de la jeune noblesse. Bouteville habitait l’hôtel de Royaumont, rue du Jour, sous l’église Saint-Eustache, hôtel bâti pour les abbés de Royaumont et qui existe encore aujourd’hui, occupé par un magasin de faïences; il en avait fait une véritable académie de bretteurs, non pas seulement friands de lame, mais bien possédés de la fringale de l’épée.

En 1639 une statue de Louis XIII fut érigée par Richelieu au milieu de la place Royale qui n’était délimitée alors que par un carré de barrières. La monture royale était, ainsi que le cheval de bronze de Henri IV au Pont-Neuf, un cheval d’occasion qui avait déjà dû servir pour une statue de Henri II projetée par Catherine de Médicis sur cette même place.

Le cavalier, paraît-il, valait moins comme art que le cheval: on le trouvait grotesque. Louis XIII était représenté avec le bâton de commandement en main, une nuit d’audacieux satiristes en action lui enlevèrent ce bâton. Le cardinal, en dressant cette statue au roi pour le compte duquel il gouvernait, avait chargé les inscriptions du piédestal de préciser un peu indiscrètement son rôle. La dédicace le donnait déjà à entendre:

«_Pour la glorieuse et immortelle mémoire du très grand, très invincible Louis le juste XIIIᵉ du nom, roi de France et de Navarre, Armand, cardinal et duc de Richelieu, son principal ministre dans tous ses illustres et généreux desseins, etc..._»

En réponse à cette dédicace, un sonnet de Desmarets faisant parler Louis XIII, disait sur l’autre face:

Armand, le grand Armand, l’âme de mes exploits Porta de toutes parts mes armes et mes lois Et donna tout l’éclat aux rayons de ma gloire...

Cheval et cavalier, en 92, furent envoyés à la fonte par la Révolution. Une autre statue équestre les remplaça sous la Restauration.

A cette belle place Royale, dont le nom seul fait revivre tant de choses et qui, restée complète, intacte, nous représente toute cette époque, on a infligé le nom de place des Vosges; on peut se demander ce que ces montagnes viennent faire ici, la raison en est qu’en 93 ou 94, pour récompenser le département des Vosges d’avoir achevé le premier de payer ses contributions, on inscrivit ce nom sur les plaques à la place du nom historique. Il est fort louable de payer ses impôts avec exactitude, mais la débaptisation de la pauvre place n’en est pas moins ridicule.

Le grand ministre du grand Henri, le duc de Sully, qui survécut trente années à son roi, ne fit point bâtir l’hôtel de Sully, ce vaste hôtel de magnifique architecture, qui demeure assez mélancolique dans sa pompe seigneuriale au fond de sa grande cour toujours silencieuse si près de la rue bruyante et populaire, à deux pas du remuant faubourg Saint-Antoine, où se ralluma le feu des révolutions juste deux siècles après la pacification de la France par le roi et le ministre. Sully n’est pas le constructeur de cet hôtel et pourtant, comme il est bien dans le caractère du ministre, avec sa solennité, son ornementation abondante mais lourde, cet aspect ordonné, solide et massif qui respire la noblesse et la gravité, avec une certaine dose de morgue; comme cette façade grise d’une noblesse imposante, mais pesante et morose, évoque puissamment la grande figure de Sully vieillissant dans l’inaction et dans l’ennui solennel!

Et pourtant, ce cadre tout à fait digne de lui, Sully l’aurait acheté, sinon tout fait du moins fort avancé, d’un sieur Gallet, riche financier, spéculateur et joueur, qui en avait gagné, disait-on, le terrain d’un coup de dés heureux. Ce terrain était un morceau des Tournelles, là-dessus en 1624 le très riche Gallet fit édifier par Jean Androuet du Cerceau l’hôtel que nous voyons et peu de temps après, en 1627, la construction n’étant pas achevée, Gallet ruiné vendit à un acquéreur qui recéda au vieux ministre en 1634 l’hôtel non encore terminé. Il y a encore incertitude sur tout cela. On se représente assez peu un financier à la fortune peu assise édifiant un pareil hôtel tandis que Sully semble en être le maître naturel.

Le style, d’ailleurs, retarde un peu sur l’époque de Louis XIII, comme l’homme et en 1630 il en est resté à Henri IV. Bossages, riches encadrements et frontons de fenêtres, lucarnes énormes et robustes consoles, la façade est très décorée; de grand bas-reliefs, un Hercule et un Bacchus ornent les trumeaux du premier étage au-dessus de l’entrée. Cette façade principale au fond de la cour est précédée d’un fossé sur lequel est jeté un pont que gardent deux espèces de sphinx Renaissance. Aux bâtiments en retour sur la cour, toujours même décoration, mêmes robustes lucarnes, et de grands bas-reliefs de nymphes et de déesses.

Derrière est un jardin qui va rejoindre la place Royale, l’aspect de ce côté est aussi bien XVIIᵉ siècle, ce ne sont que grands murs à vieille décoration, antiques bâtiments par-dessus lesquels se profilent les grands toits des maisons de la place. De tout l’hôtel, la façade sur la rue Saint-Antoine seule a été modifiée; entre les deux gros pavillons à larges frontons arrondis, à fenêtres colossales, le grand portail d’entrée voûté à caissons, jadis couvert d’une simple terrasse, a été surmonté d’un bâtiment d’une hauteur égale à celle des pavillons, ce qui a bouché la cour, supprimé la vue à la façade du fond et donné à cette cour un air de froide tristesse.

Sully qui s’était démis de sa surintendance des finances six mois après la mort d’Henri IV, écœuré par les dilapidations de la régence de Marie de Médicis, c’est-à-dire du règne de Concini devenu soudainement grand seigneur et maréchal d’Ancre, demeura grand maître de l’artillerie et garda une habitation à l’Arsenal. Il partagea sa vie entre ses châteaux, Villebon et Sully-sur-Loire, l’Arsenal et cet hôtel de la rue Saint-Antoine; éloigné des affaires, absent du siècle pour ainsi dire, il vécut dans un fastueux ennui jusqu’à quatre-vingt-deux ans, quittant ce monde six mois à peine avant Richelieu.

Presque en face de l’hôtel Sully vécut un autre survivant du XVIᵉ siècle et des longues guerres, M. de Mayenne, l’ancien adversaire du Béarnais que le Béarnais essouffla si bien en des années de courses et de combats. L’hôtel de Mayenne est d’une quinzaine d’années antérieur à celui de Sully, il fut élevé sur un terrain ayant dépendu de l’hôtel Saint-Paul. Lorsque Sully vint occuper son logis, Mayenne n’existait plus et c’est dommage, car c’eût été motif à philosopher que de voir les deux vieux ennemis encore face à face, se regardant à travers la rue, tous deux, le vainqueur et le vaincu, pacifiés et bien revenus des furieuses haines d’antan. Mayenne n’a pas eu de chance, son hôtel a quitté son nom et pris celui de l’intendant des finances Lefèvre d’Ormesson. L’hôtel d’Ormesson élève sur l’angle des rues Saint-Antoine et du Petit-Musc de hautes et sévères murailles, ce fut la pension Favart, c’est maintenant une grande école libre des Frères. Dans un angle de la belle cour récemment restaurée et modifiée, au-dessus du bâtiment d’entrée surélevé comme à l’hôtel Sully, se voit une jolie tourelle d’angle, encorbellée sur une trompe.

Rue Pavée, à l’angle de la rue des Francs-Bourgeois, s’élève l’hôtel de Lamoignon qui jadis s’en allait par ses jardins border la rue de la Culture-Sainte-Catherine et ne se trouvait guère séparé de la place Royale que par le couvent de Sainte-Catherine du Val-des-Écoliers. C’est encore un logis qui fait surgir de l’histoire des noms fameux du XVIᵉ siècle. Aux frontons des grands pavillons sur la cour se reconnaissent les emblèmes de Diane de Poitiers, les cerfs et les chiens, les croissants de la maîtresse de Henri II. Malgré ces marques ce n’est pourtant pas elle qui a construit l’hôtel, mais sa fille légitimée Diane de France. Celle-ci fut une très vertueuse dame fort éloignée de ressembler à sa mère la belle Diane; elle avait épousé Charles de Valois, duc d’Angoulême, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet, son neveu par conséquent, lequel était un très vilain personnage. On connaît la réponse du duc d’Angoulême aux réclamations de ses valets auxquels il oubliait de payer leurs gages:--Des gages! C’est à vous à vous pourvoir, quatre rues aboutissent à l’hôtel d’Angoulême, vous êtes en beau lieu, profitez-en si vous voulez!

L’hôtel, bien que serré par les constructions élevées à la place de ses dépendances, a conservé grande allure avec ses énormes pilastres corinthiens et ses frontons; à l’encoignure de ce carrefour où les valets du duc auraient dû prélever leurs gages sur les passants, il encorbelle encore une large tourelle carrée, d’un bel effet. Le nom de ce duc d’Angoulême, triste et méprisable sire, n’est pas resté à l’hôtel, pour lequel on a préféré le nom respectable de Lamoignon.