Part 28
La rue Vieille-du-Temple possède encore, récemment restaurée avec goût, la vraiment remarquable tourelle de l’hôtel Herouët, considérée souvent à tort comme un reste de l’hôtel Barbette, parce qu’elle touchait à l’hôtel Barbette qu’habita Isabeau de Bavière, et au sortir duquel fut assassiné le duc d’Orléans en 1409. D’après les recherches de M. Sellier, cette maison, construite probablement sur quelque ancienne dépendance du séjour Barbette, appartenait déjà à une demoiselle Herouët, lorsqu’en 1561 le séjour Barbette fut vendu par ses derniers propriétaires, les héritiers de Diane de Poitiers, pour être démoli peu d’années après. La tradition rapporte que l’un des assassins du duc d’Orléans, pris de remords, établit à perpétuité sur le lieu du crime une lampe allumée le soir dans une fenêtre grillée de cette tourelle. La tourelle étant bien postérieure au meurtre, les remords seraient venus bien tard à ce criminel, à moins que la fondation de la lampe du remords sur ce point n’ait été établie avant la construction de la maison et n’ait persisté ensuite.
Cette tourelle de l’hôtel Herouët est aussi précieuse que celles du même temps qui flanquent l’hôtel de Sens. Plus bas dans la rue du Temple, la maison qui fait l’angle de la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie porte sur cet angle une haute tourelle carrée dépourvue d’ornements. Elle est loin de valoir celles que le XVᵉ siècle nous a laissées, mais elle n’en donne pas moins une belle allure à la maison qui la supporte. Cette tourelle est datée de 1610, le cabaret à qui elle sert d’enseigne fait remonter sa naissance à 1690.
Un peu plus bas dans la rue du Temple, à propos d’enseigne, se trouve appliquée sur la façade d’une maison, l’enseigne de l’_Orme Saint-Gervais_ provenant d’une maison de la place Saint-Gervais.
Ce fameux orme qui sans doute est pour quelque chose dans le dicton ironique: _attendez-moi sous l’orme_, était planté devant le portail de l’église Saint-Gervais; on l’avait entouré d’un banc toujours occupé par des flâneurs ou par les bonnes gens du quartier venant y goûter, après journée faite, le repos assaisonné de petites ou grandes nouvelles.
L’orme traditionnel de Saint-Gervais, pas toujours le même, car il vieillissait et mourait comme tout dans la nature, mais pour renaître bien vite, ombrageait cette étroite place de l’église depuis six ou huit siècles; en 1131 il était là déjà, Philippe, fils de Louis le Gros, passant à cheval sur la place, se cassa la tête près de lui, son cheval ayant pris peur d’un porc qui se jeta dans ses jambes.
Le XIXᵉ siècle ne respecte guère les antiques traditions, on le sait; il trouva encore à sa place le fameux orme parisien, mais, sans pitié pour ce monument végétal, Napoléon le fit raser.
Revenons aux tourelles, il en est une encore, carrée comme la tourelle de la rue du Temple, qui s’encorbelle à la maison du coin des rues Saint-Paul et des Lions-Saint-Paul, une haute et forte tourelle accrochée à un énorme pignon remarquable par sa masse, mais qui a dû perdre dans des ravalements successifs les ornements que ses constructeurs avaient pu lui donner. D’après M. Lefeuvre, là demeurait le médecin de Charles IX et de Henri III, peu après le percement de la rue des Lions sur les terrains de l’hôtel Saint-Paul.
La partie de l’hôtel dite _hôtel de la Reine_ était derrière, entre cette tourelle et l’église Saint-Paul. Quant à la rue des Lions, on la nomma ainsi parce qu’elle traverse, dans les dépendances de l’hôtel Saint-Paul, l’emplacement de la ménagerie des rois, qui gardaient près de leur palais des cages pour _lions_, _ours_, _sangliers et aultres bêtes étrangères et sauvaiges_. La ménagerie royale en s’établissant plus tard au jardin du roi ou des Plantes ne fit que traverser la rivière.
Henri III eut sa ménagerie au Louvre: la chronique du temps rapporte qu’à la suite d’un rêve où il se voyait dévoré par ses lions et ses ours, il fit arquebuser tous ses pensionnaires, ce qui ne conjura pas le danger, car on lui expliqua aussitôt que les bêtes du songe étaient allégoriques et représentaient les dragons furieux de la révolte prêts à le déchirer, les factions de la très Sainte Ligue.
Nous trouvons maintenant encore une tourelle dans le quartier du Marais, celle de l’hôtel Lamoignon, tourelle carrée portée sur une trompe. Ensuite, plus de tourelles aux hôtels du XVIIᵉ siècle, plus d’encorbellements. Sous le règne de
la ligne droite, on ne songea guère à gracieusement accidenter la silhouette des constructions.
Le XVIIIᵉ siècle cependant, cherchant à donner un peu d’agréments aux lignes, a laissé en fait d’encorbellements la curieuse maison qui fait l’angle des rues de la Vrillière et Croix-des-Petits-Champs. Assez semblable à deux tours accolées dont on aurait fortement rogné la base, la maison avec ses corniches saillantes, ses espèces de frontons ondulés, conserve quelque prestance malgré les enseignes commerciales cachant en partie sa ceinture de balcons.
Outre les puits de carrefours assez nombreux, des fontaines aussi ornaient quelques places. La plus ancienne était celle des Innocents qui existait avant le XIIIᵉ siècle. La fontaine primitive avait-elle un caractère architectural, c’est fort probable. On dut la reconstruire au XVIᵉ siècle; appuyée à l’église des Innocents, elle donnait sur la rue Saint-Denis et sur la rue aux Fers. C’était, de par les talents réunis de Pierre Lescot et de Jean Goujon, un monument charmant orné des nymphes gracieuses que l’on connaît.
En 1786, à la suppression de l’église et du cimetière, on créa sur l’emplacement le marché des Innocents; alors, en remontant la fontaine, il fallut lui donner les deux faces qui lui manquaient, avec trois nymphes de plus, que le sculpteur Pajou traita dans la manière de Jean Goujon.
Il était fort pittoresque ce marché des Innocents et la fontaine en faisait superbement le centre; en 1865, on le supprima à son tour pour le remplacer par un square. Hélas! elle fait moins bien maintenant, la pauvre fontaine, sur les pelouses banales de ce jardin correct et bourgeois. Oh! les squares ridiculement bien peignés, que de monuments ils ont gâtés!
On connaît les noms et les emplacements de quelques-unes des fontaines d’avant la Renaissance, Sainte-Avoye, Barre-du-Bec, de la place Baudoyer, des Filles-Dieu, etc., celle du prieuré Saint-Martin existe toujours ainsi que la fontaine Maubuée.
Celle-ci, reconstruite en 1734, fut ornée de sculptures bien abîmées aujourd’hui, au-dessus desquelles cependant un bel écusson de la ville de Paris subsiste malgré tout et laisse voir la nef parisienne sous forme de frégate marchant toutes voiles dehors.
Rien n’est resté, pas même un dessin, de la fontaine monumentale de la Trinité, près la porte Saint-Denis, cette fontaine qui jouait toujours son rôle dans les divertissements des entrées royales.
La fontaine primitive de la Croix-du-Trahoir a disparu aussi, mais elle a été remplacée par celle que nous connaissons. François Iᵉʳ reconstruisant en 1529 la croix ruinée du Trahoir, lui donna pour soubassement une petite fontaine octogonale qui formait le centre d’un petit marché, dans un carrefour pourtant fort étroit. La grande gêne qui en résultait pour la circulation fit déplacer cette fontaine en 1636; on l’appliqua contre un pavillon construit par le prévôt des marchands François Miron, pour recevoir les eaux de l’aqueduc d’Arcueil.
Au XVIIIᵉ siècle cette vieille fontaine tombant en ruines fut remplacée par celle que nous voyons aujourd’hui, construite sur les dessins de Soufflot.
Le carrefour de l’Arbre-Sec, avec sa fontaine et la croix du Trahoir, était un de ces vieux décors de l’histoire parisienne, fameux à bien des titres. Proche des Halles et du Louvre, au confluent de la rue Saint-Honoré, avec le fleuve humain coulant sur le Pont-Neuf, c’était un endroit vivant, bourdonnant et remuant et qui ne manquait pas de jouer son rôle aux jours d’émeute.
Si le bourreau y venait quelquefois accrocher ses clients à la potence qui faisait pendant à la vieille croix du Trahoir, le roi y passait aussi. Un jour, Henri III s’y rencontra avec Monsieur de Paris au moment où celui-ci allait pendre un pauvre diable. Le criminel à la vue du roi se débattit en criant grâce et le roi s’arrêta pour s’informer des méfaits du patient. Renseignements pris, le crime était vraiment trop notable pour que Sa Majesté pût faire acte de clémence; le roi, en haussant les épaules, continua son chemin en disant: Qu’on ne le pende point qu’il n’ait dit son _In manus!_... Le pendu récalcitrant jura qu’il se garderait bien de le dire, et voilà juges, greffiers et bourreaux bien embarrassés. On courut après le cortège royal pour exposer le cas et cette fois Henri III ne put faire autrement que d’octroyer sa grâce à ce criminel si avisé.
Le 21 juillet 1578, le mignon Saint-Mesgrin sortant du Louvre à onze heures du soir, fut chargé par une troupe nombreuse tout près du Trahoir et percé de trente-quatre coups mortels. Et, dit l’Estoile, «de ce meurtre n’en fut fait autre instance ou poursuite, tout favori du roi qu’il était, Sa Majesté étant bien avertie que le duc de Guise l’avait fait faire par le bruit qu’avait ce mignon d’entretenir sa femme». C’était d’ailleurs le frère de Guise, le duc de Mayenne, qui conduisait les assassins, le fait était connu.
Bien d’autres assassinats entre gens de qualité, en ce terrible XVIᵉ siècle et aussi après, ensanglantèrent ce carrefour ou ses environs. N’est-ce pas entre l’Arbre-Sec et la barrière des Sergents qu’en 1618 le chevalier de Guise, fils du duc de Guise, ayant formé le projet de tuer le maréchal d’Ancre pour prendre sa place dans les bonnes grâces de la veuve d’Henri IV, Marie de Médicis, et voyant ses plans déjoués par un avertissement donné à Concini, se vengea sur l’indiscret, qui était un vieux gentilhomme nommé le baron de Luz. Il le rencontra en carrosse rue de l’Arbre-Sec, le força à descendre de voiture et le tua d’un coup d’épée avant que le baron eût pu se mettre en garde. Le fils du baron ayant voulu venger son père, provoqua peu après le chevalier de Guise, qui, dit-on, se servit encore du procédé qui lui avait réussi et assassina le fils de la même façon que le père.
A la journée des barricades de la Fronde, dont le coadjuteur fait en ses Mémoires un si pittoresque tableau, le carrefour de l’Arbre-Sec eut sa bonne part d’émotions. Quelle journée mouvementée pour le coadjuteur frétillant d’ambition, et pour le quartier du Pont-Neuf!
Quand la sédition occasionnée par l’arrestation du conseiller Broussel est bien allumée et que le populaire en fureur bouscule les quelques troupes envoyées pour le contenir, le cardinal de Retz sort en rochet et camail pour aller trouver la reine, prend en passant le maréchal de la Meilleraye fort en peine au Pont-Neuf au milieu de l’émeute et arrive avec lui au Palais-Royal, suivi d’une foule criant: Broussel! Broussel! Il est d’abord mal reçu par la reine courroucée, par les courtisans qui essayent en s’en moquant de diminuer l’importance de cette sédition soulevée, disent-ils, par la nourrice du bonhomme Broussel,--lequel bonhomme avait quatre-vingts ans.
Anne d’Autriche furieuse déclara que plutôt que de rendre Broussel elle l’étranglerait de ses deux mains! Mais sur de nouveaux renseignements annonçant que l’émeute est à deux doigts de tourner en révolution, les courtisans qui tout à l’heure se moquaient ouvertement du coadjuteur, arrachent à la reine la promesse de la liberté de Broussel, promesse que l’on comptait bien d’ailleurs ne pas tenir une fois l’ébullition parisienne refroidie.
Munis de cette promesse, le coadjuteur et le maréchal repartent pour répandre la nouvelle dans la ville soulevée. Le maréchal de la Meilleraye, encore ému de ses embarras de la matinée et de la peine qu’il a dû se donner pour convaincre la cour, se fraie péniblement un passage dans la foule, à la tête de ses chevau-légers, et marche l’épée haute, s’époumonnant à dominer les vociférations populaires par le cri de vive le Roi, liberté à Broussel!
Mais en touchant à la rue de l’Arbre-Sec, l’épée qu’il brandit paraît une menace aux émeutiers, qui dans le tumulte ne saisissent point le sens de ses paroles. Le maréchal est pressé, menacé, des bras se lèvent contre lui, il se défend, il se fâche et abat un homme d’un coup de pistolet. A ce coup tout paraît gâté, l’escorte repoussée se débat et essaie de charger, les bourgeois allument la mèche de leurs arquebuses et la mêlée s’engage dans le carrefour bondé d’une foule hurlante.
Fort de la faveur des Parisiens le coadjuteur veut, pour arrêter la bagarre, interposer son autorité; il est renversé d’un coup de pierre et un garçon apothicaire lui appuie le canon de son mousquet sur le front, il va lui faire sauter la cervelle lorsque Retz, qui garde un grand sang-froid à cette minute terrible, se retourne et lui crie: «Ah! malheureux, si ton père te voyait!» Le garçon interdit à ce mot relève son mousquet, et le coadjuteur peut se faire reconnaître. On parlemente, Retz entraîné dans la foule traverse les quartiers soulevés et bientôt, suivi de trente ou quarante mille Parisiens criant, chantant, acclamant et menaçant, foule bariolée, bardée de vieilles cuirasses, hérissée de toutes les vieilles arquebuses et hallebardes de la Ligue, il reparaît devant le Palais-Royal avec la Meilleraye que son intervention à l’Arbre-Sec avait sauvé, et rentre avec lui chez la Reine pour renouveler ses instances en faveur de Broussel.
Ainsi chemin direct, sinon trait d’union entre le palais des rois et la maison du peuple, la rue Saint-Honoré, depuis que le Parisien s’émeut, et cela lui est arrivé assez souvent dans le cours des siècles, a servi de champ à bien des bagarres semblables. Il est peu de générations de Parisiens qui n’aient eu l’occasion de la voir parcourue par des bandes ayant pour objectif l’un ou l’autre de ces deux édifices ennemis, qui se regardaient depuis si longtemps par-dessus Paris bouillonnant.
Lorsque triompha l’édifice de la Grève où siégeait la commune de 93, la rue Saint-Honoré ne fut-elle pas aussi le chemin conduisant du tribunal révolutionnaire, tenant séance dans le palais de saint Louis, à la guillotine de la place Louis XV, dite alors de la Révolution et maintenant de la Concorde? Après les cortèges royaux, les convois des charrettes fatales.
En ce siècle les habitants de la vieille rue y ont eu surabondance de spectacles: splendeurs impériales, défilés de soldats épiques revenant, harassés de victoires, de toutes les contrées d’Europe avec le fulgurant empereur en tête; bandes insurgées criant Vive la Charte, vive Orléans, vive la République ou vive la Commune! comme leurs pères avaient crié: vive Bourgogne, vive Guise ou vive la Ligue!
Le dernier défilé de ce genre, nous l’avons vu nous-même le 22 mai 1871 au matin, c’était la débâcle des soldats de la Commune surpris au petit jour aux remparts de Passy et refluant en désordre le long des boutiques se fermant à la hâte...
Encore un souvenir cependant à notre carrefour de l’Arbre-Sec. Molière fut un de ses enfants. Nous avions à Paris pour le grand poète comique, deux maisons natales, une rue de la Tonnellerie aux Halles, et une rue des Étuves-Saint-Honoré en face de la croix du Trahoir, et deux maisons mortuaires rue de Richelieu. Des plaques en font encore foi.
C’était vraiment beaucoup. Il n’y a plus guère de doute maintenant. Les recherches des moliéristes semblent avoir définitivement prouvé qu’en 1622, au moment de la naissance de l’enfant qui devait être Molière, le tapissier Jean Poquelin avait quitté la rue de la Tonnellerie et occupait la maison faisant le coin de la rue des Étuves et de la rue Saint-Honoré. Dans tous les cas, Molière y a passé son enfance.
En ce temps la rue des Étuves, aujourd’hui rue Sauval menant à la Bourse du commerce, aboutissait aux jardins de l’hôtel de la reine Catherine de Médicis. La maison Poquelin était une construction à pans de bois apparents, déjà vieille de plus d’un siècle, décorée sur l’angle d’un beau poteau sculpté jusqu’au toit; ce poteau cornier figurait un arbre après lequel grimpait une troupe de singes, se contorsionnant, grimaçant et croquant des pommes. Le tapissier en avait tiré son enseigne: _au pavillon des cinges_. On a pu voir encore ce poteau des singes au commencement de notre siècle, la maison ayant vécu jusqu’en 1802.
Quant aux deux maisons mortuaires rue de Richelieu 34 et 40, il paraît que la dernière seule a droit à la plaque relatant la mort de Molière le 6 février 1673.
Grâce à l’intervention du roi près de l’archevêque de Paris, la dépouille du grand comédien put s’en aller reposer en terre sacrée. On l’enterra à sept heures du soir dans le cimetière de la petite église Saint-Joseph, bâtie à l’angle des rues Montmartre et du Temps-Perdu, maintenant Saint-Joseph. Une grande pierre recouvrait la tombe et sur cette pierre la veuve de Molière fit charitablement, dans un hiver rigoureux, allumer de grands feux pour un chauffoir public.
A la Révolution on créa un marché sur l’emplacement de l’église et du cimetière; nous avons vu il y a peu d’années démolir ce marché Saint-Joseph, et retirer des fouilles des tombereaux d’ossements, parmi lesquels peut-être les os et le crâne de Molière. Alas, poor Yorick!
Jusque vers la fin du XVIᵉ siècle la grande muraille de Charles V enferma, entre la Bastille et le Temple, de vastes terrains non bâtis; les quartiers du Marais et de la future place Royale, ces quartiers qui devaient bientôt devenir le centre du Paris aristocratique, restèrent en jardins, en cultures de maraîchers, entremêlés de quelques hôtels, de couvents en certain nombre, de maisons de repenties.
La lance de Montgommery en frappant Henri II dans le dernier tournoi chevaleresque fut comme la baguette magique qui donna le signal de la transformation, bien lente il est vrai.
Le palais des Tournelles avait succédé comme demeure royale à l’hôtel Saint-Paul, le vieil _hôtel des grands esbattements_; la cour occupait, de l’autre côté de la rue Saint-Antoine, juste sous la Bastille, le vaste palais ceint d’une muraille que flanquaient de place en place les _tournelles_ ou tourelles qui lui avaient valu son nom.
Des lices, un champ clos pour _tournoyer_ tenaient un large espace bordé de bâtiments à galeries. Les grandes joutes chevaleresques données en 1559 à l’occasion des accordailles de la fille du roi avec Philippe II d’Espagne et des noces de Marguerite, sœur du roi, avec Emmanuel Philibert, duc de Savoie, coûtèrent la vie au roi de France et au palais des Tournelles.
Le tournoi fatal, dans des lices spécialement établies entre la Bastille et le Palais, dura quatre jours. A la fin du quatrième jour, le roi ayant déjà rompu quelques lances, voulut malgré l’avis de certains seigneurs saisis d’un vague pressentiment, courir une dernière joute et tenter de faire vider les arçons à Montgommery, capitaine de sa garde écossaise, «_grand et raide jeune homme_» qu’il avait déjà ébranlé une première fois. Le choc eut lieu; par malheur, Montgommery oublia de jeter aussitôt sa lance rompue; le bois de cette lance donna dans la visière du roi et s’enfonça dans un œil.
Le roi tomba de son cheval à moitié mort déjà.
Malgré toute la science des premiers chirurgiens, et bien qu’on eût fait toutes les expériences et essais possibles sur les têtes de quatre criminels décapités au Grand Châtelet, on ne put retirer les esquilles logées dans le cerveau et, après dix jours d’horribles souffrances, Henri II trépassa, à peine âgé de quarante-trois ans.
Catherine de Médicis prenant les Tournelles en horreur, les quitta sur-le-champ et finit par obtenir de Charles IX en 1563 un arrêt de démolition.
Cette démolition se fit très lentement, les Tournelles restèrent longtemps à l’état de ruines dont on ne savait que faire, entourées de terrains vagues où se tint même un marché aux chevaux. Les événements n’étaient guère favorables, la Ligue et la guerre civile donnaient d’autres sujets de préoccupations aux rois qui se succédaient sur un trône en état de démolition aussi.
L’autorité royale rétablie sous Henri IV, les dernières ruines des Tournelles disparurent définitivement. Alors par la création de la place Royale avec son carré de bâtiments d’une si belle ordonnance, le quartier aristocratique en formation prit tout à coup une grande et noble allure et conquit avec la vogue son renom d’élégance et de gentilhommerie cavalière.
Les raffinés Louis XIII, les belles dames et les gens de qualité, les précieux et les précieuses se donnant rendez-vous sous les arcades, allaient en faire le centre du Paris élégant, et succéder aux maquignons et aux maraîchers chassés de leurs terrains où poussaient maintenant au lieu de choux de magnifiques hôtels.
Mais pendant que les Tournelles étaient encore en l’état de ruine à demi démolie, sur le terrain de la future place Royale, emplacement de l’ancienne grande cour du palais et alors marché aux chevaux, eut lieu en 1578 le fameux duel des mignons d’Henri III.
Un jeune gentilhomme attaché aux Guises, Charles d’Entragues, le bel Entraguet, ayant, dans l’enceinte même du Louvre, insulté publiquement Quélus l’un des mignons du roi, une rencontre fut arrêtée pour le lendemain 29 avril à cinq heures du matin, au marché aux chevaux. Quélus avait pris pour seconds Maugiron et Livarot, autres mignons du roi, Entraguet amenait Riberac et Schomberg; c’étaient de très jeunes gens tous les six et qui n’avaient même pas tous atteint leur vingtième année.
L’animosité était si grande alors entre guisards et royaux que le combat s’engagea furieusement tout de suite, aux cris de «Vive le roi!» et de «Vive Guise!» Or, Quélus n’avait que son épée.--Tu as une dague et je n’en ai point! dit-il à son adversaire quand ils tombèrent l’un sur l’autre.
--Tu as donc fait une grande sottise de l’oublier au logis! lui répondit Entraguet en ferraillant.
Et le malheureux Quélus eut bien vite la main gauche «toute découpée de plaies» en parant les coups avec le bras faute de dague. Bientôt Maugiron et Schomberg roulèrent à terre tués raides; leurs adversaires victorieux, Riberac et Livarot n’en valaient guère mieux.
Quélus couvert de sang luttait encore; après s’être longtemps défendu, il ne tomba que criblé de dix-neuf blessures; tandis qu’Entraguet s’en tirait avec une simple écorchure.