Part 27
Regrettons le nom de la _Planche-Mibray_, il rappelait des jours extrêmement lointains, les premiers temps où Paris débordant de son île eut un embryon de faubourg en avant du pont Notre-Dame, et sans doute une tête de pont fortifié. Un fossé, une dérivation de la Seine précédait cette tête de pont, marécage quelconque qu’un pont de bois traversait. Ce pont, c’était la _Planche de Mibray_, c’est-à-dire _mi-boues_. Rien que ce nom sur une plaque nous reportait à des siècles presque carolingiens et nous évoquait, sur ce point si central aujourd’hui, une entrée de ville, des chemins bourbeux sous de pittoresques remparts.
De même la rue du Temple n’arrivait pas comme aujourd’hui jusqu’à la place de Grève. Après l’échelle du Temple, c’était la rue Sainte-Avoye, du nom du couvent de religieuses faisant l’angle de la rue Geoffroy-l’Angevin; puis la rue devenait ruelle et s’appelait, jusqu’à la rue de la Verrerie, rue Barre-du-Bec, à cause de la barre de justice de l’abbaye du Bec en Normandie, dont les abbés possédaient dans Paris un petit fief et plusieurs cures. Pour déboucher devant la maison de ville des Parisiens, sur la fameuse, houleuse et si souvent sanglante place de Grève, il fallait tourner par la rue des Coquilles, un vrai couloir circulant entre de hauts pignons serrés et tassés, qui devait son nom à une maison dont la façade était ornée de coquilles sculptées.
Toutes les voies qui si souvent jetaient des flots de populaire joyeux ou frémissant sur la place de Grève pour les jours sanglants, les exécutions et les émeutes, ou pour les grandes occasions de liesse, quand Sa Majesté daignait accepter de messieurs de la ville festin dans la grande salle, toutes ces voies n’étaient ainsi que des corridors resserrés, les rues de la Tannerie, de la Vannerie, Jean de l’Espine, du Mouton, des Vieilles-Garnisons, aussi bien et quelquefois plus encore que la rue des Coquilles.
Derrière Saint-Jean de la Grève, il y avait le quartier de la tour Pétaudiable, quartier mal famé parmi les plus mal famés, et de l’autre côté de la rue de la Tisseranderie, cet autre coin louche, le carrefour Guillory appelé aussi Guignoreille, parce que, dit-on, aux temps lointains, le bourreau de Paris y essorillait les malfaiteurs...
Qu’on se les figure, ces ruelles, aux jours sinistres, pendant la longue série d’émeutes de la Ligue, pendant la Fronde qui ne fut vraiment terrible que lorsque faillit flamber tout à fait l’hôtel de ville saccagé, qu’on se les figure aux grandes journées de la Révolution. Il nous suffit pour nous représenter ces quartiers au temps des lointaines crises politiques, secoués par les vieilles convulsions révolutionnaires périodiques, de nous rappeler les secousses de naguère, l’aspect sinistre du bas de la rue du Temple le soir du 22 janvier 1871, quand les mobiles bretons gardaient les carrefours avoisinant l’hôtel de ville menacé, et ensuite les barricades de Mars et de Mai...
La moderne rue des Archives, pour déboucher à l’hôtel de ville, a fait élargir ou plutôt a presque absorbé la rue des Billettes où subsiste le seul cloître gothique de Paris et la rue de l’_Homme-Armé_. Celle-ci n’est plus, pour ainsi dire, elle avait 1ᵐ,50 de large, elle en a maintenant dix fois plus et nous ne pouvons plus retrouver que dans le vague du souvenir ce sinueux corridor d’un aspect si moyen âge.
Son nom seul reste sur les plaques; il lui venait, selon une vieille légende, de la prouesse d’un nommé Galleran, écuyer de Renaud de Bréhan, chevalier breton, qui pendant les troubles de la minorité de saint Louis, s’attacha fidèlement au parti du roi. Une nuit de février 1228, cinq soudards anglais pénétrèrent dans le logis de Renaud de Bréhan, situé dans ce quartier, espérant occire sans difficulté le chevalier, mais celui-ci quoique surpris, se défendit bravement avec l’aide de son chapelain et de son écuyer Galleran. Seul le pauvre chapelain périt dans la lutte; Renaud et Galleran le vengèrent bien, ils tuèrent trois de leurs agresseurs et mirent en fuite les deux autres plus ou moins éclopés.
En reconnaissance du courage déployé par son écuyer, Renaud de Bréhan lui fit don du logis et du verger y attenant. Le populaire pour célébrer l’exploit du breton, appela ce logis la maison de l’_homme armé_. La rue s’appela bientôt de même, ou des _hommes armés_, comme on le voit sur le plan Truschet, pendant que le quartier devenait le champ aux bretons ou la Bretonnerie, ce qui fit appeler Sainte-Croix de la Bretonnerie le couvent des frères croisiers établi sur ce point trente ans après.
Deux ruelles qui se suivent bout à bout derrière Saint-Merry, dans ce qu’on appelait le cloître avant le percement de la rue du Cloître-Saint-Merry, portent encore les noms de rue _Brisemiche_ et rue _Taillepain_, suffisamment bizarres pour attirer l’attention. Ces deux rues aux antiques maisons noires, hautes, massives et serrées, bâties sur des terrains du chapitre de Saint-Merry, doivent leurs noms vraisemblablement à des distributions de pains par le chapitre. Au moyen âge, malgré les chanoines peu flattés du voisinage, ces rues furent des clapiers de filles que plusieurs fois le prévôt de Paris, sur requête du chapitre, tenta d’épurer, mais bien inutilement, car pour dix ribaudes expulsées, il en revenait cinquante.
Ce quartier fut le champ de bataille de l’insurrection qui éclata le jour des funérailles du général Lamarque, le 5 juin 1832. Retranchés dans ce dédale de petites rues, couverts par des barricades élevées autour de l’église, les insurgés commandés par un combattant de Juillet nommé Jeanne, résistèrent une nuit et un jour, se défendirent avec fureur contre des forces importantes, barricade après barricade, dans les détours du cloître et dans le passage Jabach. Cernés sur leur dernier tas de pavés, les derniers survivants foncèrent à la baïonnette sur la troupe, Jeanne en tête, et réussirent à se perdre dans les noires ruelles, terrifiées par les péripéties tragiques de la longue lutte. Le passage Jabach où se traîna la tuerie avait été ouvert en 1828 sur les dépendances et devant l’hôtel de Jabach, riche financier et collectionneur du XVIIIᵉ siècle.
Au-dessous de Saint-Merry, le court tronçon de la rue Saint-Bon reste pour rappeler la petite chapelle Saint-Bon ou Saint-Bonnet, dépendance de l’abbaye de Saint-Maur. Sous l’abside de l’église s’abritait l’hôtel des Juges consuls, le premier tribunal de commerce, que fonda Henri III, justement frappé de la longueur des procès commerciaux portés devant le Parlement, qui n’y entendait goutte et volontiers eût décidé de ces causes comme le juge Bridoye de Pantagruel, _lequel sententiait les procès au sort des déz_.
Les alentours du Louvre n’étaient pas moins que les environs de la Grève un labyrinthe de rues et de ruelles, dont quelques-unes n’avaient rien de recommandable, au point de vue de la propreté et de la moralité des habitants.
Au bas de la butte Saint-Roch, où des moulins tournèrent jusqu’en 1670, au cloître Saint-Germain-l’Auxerrois, s’il y avait nombre d’hôtels de noblesse qui disparurent quand le Louvre s’agrandit du côté de l’est, sous Louis XIV, s’il y avait une agglomération de maisons aristocratiques, hôtels d’Aumont, de Villequier, de Longueville, de la Force, de Créquy, à côté du vaste hôtel du Petit-Bourbon, il se trouvait aussi nombre de corridors étroits se faufilant derrière ces hôtels, le long de maisons souvent immondes, ou de masures bâties sur des passages perdus, dans des impasses, le tout formant autour du palais des rois une ceinture de rues plus ou moins mal famées, habitées par une population plus ou moins douteuse.
Rien ne peut aujourd’hui nous donner une idée de l’aspect de ces quartiers tels que le XIXᵉ siècle les a trouvés, les grands travaux autour du Louvre, autour de Saint-Germain l’Auxerrois, l’immense tranchée de la rue de Rivoli, les ont radicalement transformés. Saint-Germain l’Auxerrois, semblable à un surtout de table avec la Mairie construite en pendant, était enveloppé de vieilles maisons canoniales ou autres. La rue des Fossés-Saint-Germain sur le côté gauche rappelait les fossés creusés par les Normands, quand ils se fortifièrent dans les ruines de l’église brûlée par eux au siège de 886.
Reliée au cloître par la ruelle très étroite du Demi-Saint, en face la rue Jean-Tison, elle se continuait après la rue de l’Arbre-Sec par la rue de Béthisy. En cette rue de Béthisy se trouvait la maison où périt la principale victime de la Saint-Barthélemy, l’amiral Gaspard de Coligny, que M. de Guise prit soin de faire assassiner sous ses yeux par des massacreurs que dirigeaient l’italien Petrucci et le bohême Dianowitz, surnommé Boesme, tous deux colonels de gardes françaises.
Le logis a subsisté jusqu’à nos jours et n’a disparu qu’avec la grande démolition d’il y a quarante ans. Quelques jours avant la Saint-Barthélemy, comme l’amiral revenait du Louvre où il avait été si bien caressé par Charles IX, l’assassin aux gages du duc de Guise, Maurevel, embusqué dans une maison de la rue des Fossés-Saint-Germain, lui tira un coup d’arquebuse qui l’atteignit au coude gauche. L’assassin, sans perdre de temps après l’affaire manquée, sauta par une fenêtre de la rue du Demi-Saint, traversa le cloître Saint-Germain, trouva un cheval qui l’attendait et s’enfuit.
Le logis de l’amiral était l’ancien hôtel de Ponthieu, bâti par Jacques de Béthisy, avocat au parlement, vers 1416, et appartenant alors à la famille d’Antoine Dubourg, chancelier de France, d’après M. Édouard Fournier, qui a retrouvé le récit d’un prêtre allemand, témoin oculaire de la Saint-Barthélemy. Dans ce récit d’une
intense couleur dramatique sont rapportés tous les épisodes connus, la mise à sac de la maison par les hommes du duc de Guise, le massacre d’une quarantaine de soldats et de serviteurs dans l’escalier et dans les chambres pour arriver jusqu’à la chambre et au lit où Coligny blessé attendait les assassins.
Ici le récit diffère de la tradition, Coligny ne se laissa pas égorger dans son lit, mais se défendit vigoureusement au dernier moment. Percé de quelques coups dès l’entrée des meurtriers, Coligny retrouva tout à coup ses forces pour lutter contre les assassins; ceux-ci durent l’accabler de coups de hallebarde et lui tirer même un coup d’arquebuse dans la bouche avant d’en venir à bout, l’achevant ainsi en le traînant jusqu’à une fenêtre.
--L’Amiral est-il mort? Jetez-le en bas! criait M. de Guise s’impatientant dans la cour avec le duc d’Aumale, pendant que s’achevait la besogne.
Alors une fenêtre s’ouvrit, un corps vint s’aplatir sur le pavé aux pieds de Guise qui fut obligé, pour reconnaître Coligny, d’essuyer avec son manteau le sang couvrant la figure.
Cet hôtel devint plus tard l’hôtel du duc de Montbazon et l’on a longtemps dit qu’en ce lieu, déjà tragique, s’était passée l’aventure de Rancé, amant de Mᵐᵉ de Montbazon, arrivant joyeux de voyage sans savoir que sa maîtresse était morte et trouvant dans la maison les chirurgiens en train d’embaumer la duchesse, le corps ouvert sur une table et la tête de la femme aimée sur le parquet.
Cette horrible explication de la fondation de la Trappe par Rancé serait, paraît-il, un conte inventé pour dramatiser le renoncement de Rancé, quittant le monde et ses plaisirs pour la tombe effrayante du Trappiste.
Le massacre de Coligny et des gens de sa maison suffisait à la légende de l’hôtel, qui devint, après avoir été aux Montbazon, une simple hôtellerie, l’hôtel de Lisieux, maison de roulage et de messageries. Et voici dans ce sanglant logis de plus gracieux souvenirs. Le peintre Carle Vanloo l’habita. Dans la chambre même où périt l’amiral naquit Sophie Arnould, qui devait se faire un si joli et si galant renom de comédienne, après s’être fait enlever dès ses quinze ans de chez ses parents les hôteliers.
Il se trouvait encore au bout de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, vers le Châtelet, place Perrin-Gasselin, l’hôtel du chevalier du Guet, forte et massive construction d’aspect suffisamment rébarbatif, élevée au XIVᵉ siècle au centre d’un quartier remuant, rempli de malandrins et de _mauvais garçons_. C’était le commandant du guet royal, milice casernée dépendant du prévôt de Paris, armée de vouges et d’arbalètes, et fort différente du guet bourgeois dit _Guet assis_, _Guet dormant_, peu redouté des voleurs. L’hôtel du chevalier du guet survécut à l’institution, adapté à différents usages; il servit même quelque temps de mairie au IVᵉ arrondissement, jusqu’à la construction de l’édifice-pastiche en pendant à Saint-Germain l’Auxerrois.
Comme les enseignes, qui furent trouvées gênantes seulement lorsque triompha la ligne droite, les jolies tourelles que l’on rencontrait si souvent dans le vieux Paris, presque dans chaque rue, accrochées au milieu des façades ou suspendues à l’angle des maisons sur les carrefours, ont presque toutes disparu. Extérieurement elles donnaient du pittoresque et de la grâce à la rue; à l’intérieur des maisons c’était de la lumière et de la gaieté, qu’elles fussent annexe d’une grande pièce ou simple cabinet de toilette. De ces cages étroites et minces, la maîtresse du logis suivait le mouvement de la rue tout en travaillant, bonne ménagère, à l’entretien des hardes de la maisonnée. Pauvres tourelles! combien en reste-t-il aujourd’hui? on peut facilement les compter.
Les grands travaux de Paris, depuis une quarantaine d’années, en ont fait tomber plusieurs particulièrement à regretter pour leur beauté ou pour les vieilles histoires qu’elles pouvaient raconter au passant. Dans la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, il y avait la tourelle du presbytère fort élégante, accrochée au coin d’une ancienne maison canoniale nichée dans les contreforts de l’église, après le portail latéral. Il n’y a guère plus de trente ans qu’on l’a démolie; en ses derniers jours elle avait pu entendre siffler les balles des combattants de juillet, à l’attaque de la colonnade du Louvre défendue par les Suisses de Charles X, et voir entasser les victimes de la guerre civile dans l’église transformée en ambulance. Peu après, en 1831, ce fut autre chose, à l’occasion d’un service célébré pour le duc de Berry, une bande d’énergumènes saccagea l’église et le presbytère et leur fit subir les plus tristes dégâts.
De l’autre côté de l’église, au coin des rues Bailleul et Jean-Tison, il se trouvait une autre tourelle suspendue à l’angle d’une maison du XVᵉ siècle qui faisait face au vieil hôtel Schomberg, plus tard d’Aligre.
La rue du Coq-en-Grève, démolie pour l’agrandissement de l’hôtel de ville vers 1840, et dont il ne reste qu’une impasse, en possédait une fort gracieusement décorée à l’angle d’une maison du XVᵉ siècle.
La rue de Rivoli en a fait disparaître un peu plus tard une plus importante et plus belle, encorbellée non sur un coin de maison, mais dans un angle rentrant d’un pâté de maisons donnant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, entre les rues du Mouton et de la Vannerie. Maison et tourelle étaient du XVᵉ siècle, mais au-dessous les caves immenses dataient du XIIIᵉ. Cette vieille tourelle de la Grève, qui contemplait la façade de la maison de ville dès le temps de Louis XI, avait-elle souvenir des spectacles mouvementés et terribles que lui donna sa terrible voisine et la Grève ouverte sous ses fenêtres; des têtes roulant sur les billots et des condamnés écartelés ou rompus sur la roue; des réjouissances aux entrées royales et des canons de la ville tirant pour le feu de la Saint-Jean; de la potence royale et de la lanterne populaire, des bandes insurrectionnelles barricadant pour la Ligue, la Fronde ou la Révolution,--jusqu’au jour où la maison devint, pour la compagnie de garde à l’hôtel de ville, le café restaurant de la garde nationale de 1830, de la garde nationale boutiquière, amie de l’ordre, marchant courageusement avec la ligne contre les barricades--ou bien laissant faire suivant le cas, baïonnettes intelligentes, embataillonnées pour défendre les institutions et au besoin pour les combattre. La garde nationale est morte en 1871, on n’avait pas attendu jusque-là pour abattre la pauvre tourelle.
Le boulevard Saint-Germain a fait disparaître une autre tourelle plus jeune d’un siècle, décorant agréablement un carrefour des rues de l’École-de-Médecine et Larrey, jadis des Cordeliers et du Paon, tout près du grand couvent dont il reste le réfectoire, et de la cour du Commerce, passage tracé sur les fossés remblayés de la porte Buci, un des vieux coins de Paris où des maisons se sont incrustées dans des tours, dans des morceaux du rempart, malheureusement, sans qu’il y paraisse aux façades, passage ramifié avec des arrière-cours sur lesquelles s’élèvent de beaux corps de logis en pierres et briques d’un hôtel des archevêques de Rouen.
Dans la partie de la cour du Commerce malheureusement supprimée, à l’entrée du passage, demeurait Danton. Il pouvait apercevoir de l’autre côté de la rue le cordonnier Simon, il pouvait voisiner avec Desmoulins rue Dauphine à deux pas, et avec Marat qui imprimait l’_Ami du peuple_ au numéro 8 de la cour et qui demeurait, non comme on l’a dit, dans la maison à la tourelle, mais dans celle d’à côté, au numéro 20.
La maison à la tourelle n’avait pas eu le dément Marat pour locataire, mais elle avait assisté à toutes les scènes révolutionnaires dont le club voisin des Cordeliers avait été le théâtre, elle avait pu entendre les motions des farouches orateurs et le chant terrible que le bataillon des Marseillais fit entendre pour la première fois à Paris, la veille du 10 août lorsque la Commune le logea en face dans le couvent vidé de ses moines; elle avait vu passer l’héroïne de Caen, la petite-nièce de Corneille Charlotte Corday, arrivant résolue avec son couteau caché dans son fichu, et peu d’instants après, quand le couteau disparut dans la poitrine de Marat, elle avait vu dans la rue bouleversée, au milieu des clameurs de mort et des bousculades éperdues, deux cortèges défiler: d’un côté les sans-culottes entraînant Charlotte Corday à la section de l’Abbaye, et de l’autre, une autre troupe poussant des gémissements emphatiques, portant le corps sanglant de Marat au jardin des Cordeliers où l’on fit de ce cadavre et de sa baignoire rouge de sang une exhibition théâtrale en attendant les funérailles au Panthéon.
Journées tragiques dont les derniers témoins sur ce point si bouleversé sont, au coin de la rue Dupuytren, ces quelques vieux pignons renversés en arrière, aux toits mouvementés, avec leurs grandes fenêtres et leurs lucarnes irrégulières, où tant de têtes effarées durent se pencher ces jours-là.
Une autre jolie tourelle voisine a disparu aussi; elle ornait une maison de la petite rue du Jardinet, ruelle d’aspect antique et provincial qui se relie à la cour du Commerce, en passant devant le vieux puits de l’Abri-Coyctier.
L’abbaye de Saint-Germain avait légué au quartier poussé sur ses ruines après la Révolution, une très jolie tourelle carrée, portée en encorbellement par une trompe, à l’angle d’un bâtiment, au coin des rues Jacob et Saint-Benoît qui limitaient le grand jardin de l’abbaye, tracé au XVIIᵉ siècle sur l’emplacement du rempart et du fossé comblé de la petite Seine. Le pavillon et la tourelle dataient de cette transformation de l’abbaye, vers 1630, et de la création de la rue appelée d’abord du Colombier à cause d’une vieille tour du rempart de l’abbaye, et aujourd’hui dotée du nom biblique de Jacob, en souvenir d’une fantaisie de la reine Margot, du couvent fondé par elle sous l’appellation d’Autel de Jacob et qui devint l’École des beaux-arts. La tourelle et le pavillon qui jalonnaient de ce côté le territoire de l’abbaye ont été remplacés par une maison quelconque en 1850.
Arrivons maintenant aux quelques tourelles restées pour l’ornement de quelques rares quartiers. Une rue de l’Université a eu la chance particulière de garder celles qui la décorent, c’est la rue Hautefeuille, très favorisée, car elle possède encore la tourelle de l’hôtel de Fécamp, la maison à trois tourelles engagées, une sur l’angle et deux encadrant la porte du logis, belle construction du XVᵉ siècle d’un aspect si robuste, ancien hôtel de Miraulmont, et la mince tourelle carrée à l’angle de la rue Pierre-Sarrazin, gracieux ornements qui ajoutent encore à sa physionomie si intéressante déjà par ses nombreuses maisons anciennes, par ses toits accidentés.
La grosse tourelle ronde sur l’impasse provient de l’hôtel possédé par les abbés de Fécamp au XIIIᵉ siècle, hôtel ou manoir dit aussi de la _Serpente_, ayant son corps de logis principal rue Serpente, qui tire son nom de la Sirène ou _Serpente_ jadis sculptée comme enseigne sur l’hôtel. Si la tourelle n’a pas tout à fait cette ancienneté, encore est-il qu’elle peut dater, comme restauration peut-être, du commencement du XVIᵉ siècle, les débris de sa fine ornementation l’indiquent. A l’intérieur elle est lambrissée de jolies boiseries de la même époque.
Dans l’appartement auquel s’annexe la tourelle demeura Sainte-Croix, l’amant de la marquise de Brinvilliers. Sainte-Croix, officier au régiment de Tracy, avait été jeté à la Bastille sur la requête du mari de sa maîtresse, M. de Brinvilliers, son colonel, et du père de la marquise, M. d’Aubray, lieutenant civil de Paris. Il fit en prison la connaissance de l’Italien Exili, qui l’initia à ses recherches sur les poisons. La marquise essaya les produits de Sainte-Croix et d’Exili, les poudres de succession, sur son père d’abord, puis sur ses frères.
Une série de crimes effroyables s’ensuivit, la Brinvilliers eut des émules et des imitateurs dans les plus hautes régions de la ville et de la cour. Tout se découvrit à la suite d’un accident arrivé à Sainte-Croix. Celui-ci, la figure couverte d’un masque de verre, préparait ses poisons dans un laboratoire, lorsque subitement son masque se brisa. Suffoqué par des vapeurs mortelles, Sainte-Croix tomba sur son fourneau et exhala aussitôt son âme noire. Dans l’enquête faite par la justice sur les causes de cette mort, on mit la main sur une cassette contenant avec des fioles et des paquets de poudres, des lettres de la marquise qui ne pouvaient laisser aucun doute sur les crimes commis. L’affaire dite des poisons éclata, effroyable et terrifiante, qui devait, à la suite de longues et romanesques péripéties, mener la Brinvilliers au bûcher. L’empoisonneuse s’était enfuie dans un couvent de Belgique où l’on ne pouvait la saisir; après des tentatives diverses, on lui expédia un bel agent déguisé en abbé qui obtint vite toute sa confiance et parvint un jour, fort galamment, à l’entraîner hors du couvent jusqu’à un carrosse dans lequel il la jeta de force, pour courir ensuite à toutes brides jusque sur le sol français.