Paris de siècle en siècle

Part 26

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La ferme de la Grange-Batelière, comme la plupart des fermes de campagne, était pourvue de quelques échauguettes et percée de meurtrières sur son pourtour. C’était la Grange _bataillée_ dont on fit _batelière_ plus tard, bien que jamais le ruisseau de Ménilmontant, facile à franchir d’un saut, n’eût porté barques ni bateliers, une petite arche de pont ou quelques planches suffisant très bien pour le passer.

Un des plus curieux exemples d’altérations de noms, c’est celui fourni par la rue du Petit-Musc. Qui donc irait chercher là-dessous la rue _pute-y-muce_ ou _muche_ du moyen âge? Nom provenant soit d’une voirie puante, soit d’un séjour de filles de joie. Le changement est heureux au point de vue des convenances si les mœurs de la rue lui avaient valu cette étiquette grossière; il devient d’une ironie amusante si le nom était dû soit à un égout, soit à l’un des trous punais, réceptacles d’ordures que l’on trouvait aux endroits écartés.

Guillot, dans son _Dict des rues de Paris_ de la fin du XIIIᵉ siècle, a pris soin de signaler toutes les rues spécialement habitées par

... Dames o cors gent

toutes les rues à clapiers, tous les quartiers des femmes et filles _folles de leurs corps_. Et Dieu sait s’il y en avait, à l’en croire, du Val d’amour de Glatigny à la Truanderie grande ou petite.

La rue du Petit-Musc dut transformer son nom de bonne heure, dans ce quartier aristocratique de Saint-Paul et des Tournelles. Il reste en un coin du Paris moderne, dans la rue Geoffroy-Lasnier, une impasse Putigneux fort ancienne dont le nom doit avoir une origine aussi peu recommandable.

D’autres rues, il faut l’avouer, arboraient avec une franchise brutale, et sans rougir le moins du monde, des appellations triviales encore plus grossières, parmi lesquelles on ne peut guère citer que la rue _Tireboudin_ à laquelle on a donné le nom de Marie-Stuart au commencement de notre siècle, la rue _Troussenonnain_, changée en Transnonnain et débaptisée tout à fait en 1850, pour éteindre le souvenir du farouche égorgement de 1832, entre soldats et insurgés. Il y avait aussi une rue _Troussevache_, allant du coin du cimetière des Innocents à la rue des Cinq-Diamants; ce qu’il en reste maintenant a pris le nom de M. de la Reynie, le fameux lieutenant de police de Paris sous Louis XIV. C’est rue Troussevache que le connétable de Montmorency fit au cardinal de Guise la belle peur que nous avons racontée plus haut.

Pour l’amour du pittoresque il ne faut pas oublier la rue _Orde_, le plus propre de tous les noms donnés à quelques voies réputées pour leur saleté; la rue _Maubuée_ qui fait supposer aussi de très mauvaises odeurs, deux ou trois rues dites _Pavées d’andouilles_, probablement pour quelques porcheries; les noms impliquant quelque mauvaise renommée comme les rues _Maudétour_, _Mauvoisin_, _Mauconseil_, des _Mauvais-Garçons_, des _Mauvaises-Paroles_; les carrefours à mauvaise réputation hantés par les tirelaines: la rue _Coupe-Gueule_, la rue _Vide-Gousset_, la rue _Tirechappe_, ainsi nommée de ses fripiers toujours sur le pas de leur échoppe à guetter les clients et les tirant par la manche pour leur vanter les belles friperies, les vêtements neufs ou d’occasion suspendus aux étalages.

Quant au vieux nom de Baudoyer, appliqué d’abord à une porte de l’enceinte antérieure à Philippe-Auguste au-dessous de Saint-Gervais, puis à la porte de l’enceinte de Philippe-Auguste reportée plus loin devant l’église Saint-Louis-Saint-Paul,--nom resté à la place que l’orgueilleuse rue de Rivoli traverse entre la caserne Lobau et la mairie du IVᵉ arrondissement,--son origine, si lointaine et si obscure, permet d’échafauder toutes les suppositions et prête aux plus savantes dissertations. Pour beaucoup, la vieille porte Baudet ou Baudoyer est la porte des Bagaudes, ces paysans gaulois insurgés qui tentèrent de secouer le joug romain quand déjà, depuis deux ou trois siècles, les villes étaient romanisées. Mais il vaut mieux avouer que l’on ne sait rien de certain sur l’origine du nom, et se contenter de constater la célébrité parisienne de l’endroit, rendez-vous pendant de longs siècles des oisifs et des badauds, venant, en prenant l’air hors des murs, se conter les nouvelles de la ville, c’est-à-dire _baguenaudant_, vocable assez cousin de _bagaude_, si bagaude vient de _bagad_, qui voudrait dire en Celte attroupement.

Et combien d’indications topographiques, de points de repère historiques nous sont conservés par les noms des rues, combien de vieux souvenirs surgissent sur la simple vue d’une plaque indicatrice à l’angle d’un carrefour, lequel bien souvent, trop radicalement transformé et modernisé, n’a plus que cela pour frapper l’esprit.

Des nombreuses rues ou places du _Cloître_ il ne reste plus que trois ou quatre indiquant les cloîtres Saint-Merry, Notre-Dame et Saint-Honoré, c’est-à-dire les places formant enceinte fermée devant ces églises; mais beaucoup d’autres noms rappellent des églises ou des monastères supprimés. Toutes les pierres en ont disparu, c’est à peine si quelques fragments sculptés ont pu être retrouvés et portés à Cluny, mais ces églises, dont il ne subsiste qu’un vague souvenir, continuent à dénommer le quartier jadis serré à leurs pieds.

Pour les lignes de rempart ayant successivement enfermé la ville, à défaut des tours disparues, nous en retrouvons parfois la configuration dans certaines rues qui suivent le tracé des anciens fossés et qui longtemps en ont gardé le nom; nous avons encore les rues des Fossés-Saint-Bernard, des Fossés-Saint-Jacques et des Fossés-Saint-Marcel, mais on n’a fait que changer les noms des fossés Montmartre, Saint-Germain des Prés, Sainte-Geneviève, Saint-Victor, Saint-Martin, etc.

Les rues Culture-Sainte-Catherine, Couture-Saint-Gervais, marquent la place des jardins maraîchers d’autrefois appartenant au couvent de Sainte-Catherine et à l’hôpital Saint-Gervais, comme la rue du Chaume, à côté, rappelle les champs de blé du XIIIᵉ siècle, avant la poussée des hôtels seigneuriaux; comme la rue du _Parc Royal_, au quartier du Marais, fait surgir le souvenir du parc de ce palais des Tournelles où mourut Henri II; comme les rues des Jardins-Saint-Paul, Beautreillis, de la Cerisaie, évoquent d’autres jardins royaux, ceux du vieil hôtel Saint-Paul où _s’esbattirent_ sous les ombrages et les treilles, rois, reines et princes des temps troublés du XIVᵉ siècle, où ils reçurent les tumultueuses et terribles visites des Maillotins, des milices d’Étienne Marcel et des Cabochiens, ainsi que plus tard, en d’autres jardins royaux, passèrent les bandes guisardes de la Ligue, les Frondeurs mêlés de grands seigneurs et de duchesses jouant avec l’émeute, les masses terrifiantes des sectionnaires de 92, puis les gardes nationales du XIXᵉ siècle...

Si nous voulons des souvenirs plus lointains, les rues du Cendrier, de Lourcine, _locus cinerum_ et la Tombe-Issoire sont encore là pour rappeler de très anciens cimetières des périodes gallo-romaine et mérovingienne. Toute la région sur les confins des quartiers Saint-Marcel et du Val-de-Grâce fut un lieu de sépultures. La Lutèce des premiers siècles éparpillait à la mode romaine ses tombeaux le long des chemins. Sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève de nombreux sarcophages ont été découverts, quelques pierres avec inscriptions sont allées à Cluny; le Paris mérovingien et carolingien continua à envoyer ses morts ou leurs cendres dans cet immense champ de repos.

La rue d’Enfer tire-t-elle son nom de _via infera_, par rapport à la rue Saint-Jacques, _via supera_, comme le veulent certains des historiographes de Paris, ou doit-on chercher l’origine du nom dans le voisinage des vieux cimetières et dans les contes populaires qui faisaient de tout ce territoire un lieu hanté par esprits et fantômes. La Bièvre, la rivière des Gobelins, délimite cette région et Gobelin en vieux français signifie lutin ou démon. Le nom d’Enfer s’explique donc aisément. De plus elle conduisait au vieux château de Vauvert, manoir du fils d’Hugues Capet, Robert le Pieux, dès longtemps ruiné et abandonné, et dans les décombres duquel démons horribles et fallacieux gobelins faisaient rage aux ordres d’un vieux magicien, un vieillard vert à barbe blanche et queue de serpent. Malheur à qui s’aventurait le soir en ce quartier sinistre, le diable Vauvert en faisait sa proie--ou les voleurs cachés dans les ruines.--Aller au diable Vauvert était une entreprise téméraire. Les Chartreux, plus tard, purifièrent l’endroit et plus tard encore l’Observatoire, ayant succédé aux jardins de la Chartreuse, au lieu de magicien il y eut des astronomes. Il n’y a plus de rue d’Enfer, mais bien, par un calembour administratif, la rue Denfert-Rochereau, ce qui relie d’une façon bien imprévue à ce diable Vauvert le défenseur de Belfort en 1870.

Les diverses rues des Francs-Bourgeois au Marais,--Saint-Marcel--Saint-Michel réveillent les ombres de ces riches bourgeois des temps féodaux qui défendaient si rudement, lorsqu’il le fallait, les franchises acquises ou conquises et leurs pignons sur rue,--la pépinière des notables, échevins et magistrats pour l’administration de la cité parisienne, ce premier échelon vers la noblesse, caste supérieure mais ouverte en somme, ouverte plus qu’on ne le dit, puisqu’un flot constant y arrivait, de grosse bourgeoisie achetant charges qui comportaient l’anoblissement, se pourvoyant de fiefs et de terres et se confondant bien vite avec la noblesse d’épée, ainsi qu’on en peut trouver nombre de preuves.

Tout au bout de la rue des Francs-Bourgeois au Marais, en arrivant aux parages aristocratiques de la place Royale, on trouvait naguère encore la rue de l’Écharpe, qui tirait son nom du cabaret de l’_Écharpe blanche_. Voilà qui sentait furieusement son commencement du XVIIᵉ siècle et faisait penser tout de suite au vainqueur de la Ligue, au roi Henriot conquérant son royaume casque en tête et rapière au poing. Nous le voyons, ce cabaret de l’Écharpe Blanche, avec sa clientèle de cavaliers à grands feutres et longue flamberge, de soldats aux gardes et de mousquetaires, comme nous voyons, au débouché opposé de la place Royale dans la petite rue du _Pas de la Mule_, les graves magistrats, les parlementaires un peu moins lestes que messieurs les gendarmes du roi, se hisser sur leur mule en profitant du montoir de pierre qui a valu à la rue son nom pittoresque. On nous a rendu dernièrement le _Pas de la Mule_, pourquoi ne pas nous rendre la rue de l’_Écharpe_?

Il y a quelque trente ans, une petite rue au pied de la butte des Moulins, la rue des _Frondeurs_, était encore là pour nous faire souvenir des troubles de la Fronde, du temps où, dans ce quartier du Palais Cardinal, les Parisiens, mis en branle par le parlement et par M. le coadjuteur, s’essayaient joyeusement à recommencer une Ligue et faisaient de si belles peurs à M. de Mazarin.

Pour réveiller de plus sombres idées, nous avons la rue de l’Échelle, qui dans notre brillante avenue de l’Opéra, fait surgir l’échelle ou les fourches patibulaires, signe de la juridiction des évêques de Paris; nous avons de l’autre côté de l’eau, derrière le Panthéon, la rue de l’Estrapade qui, jadis, sur le revers du rempart bordant Sainte-Geneviève, au-dessous de la porte papale, était le lieu où s’exécutaient les sentences militaires, où les soldats condamnés subissaient le supplice de l’estrapade. L’instrument de la justice militaire, à demeure ici, était une sorte de potence très haute et à très longs bras, avec un tourniquet en bas par le moyen duquel le condamné, attaché les bras croisés derrière le dos, était hissé jusqu’en haut et brusquement précipité jusqu’au ras du sol.

D’autres voies, comme la rue de l’Écharpe, n’avaient eu pour parrains que les buveurs de quelque cabaret célèbre à un titre quelconque, l’enseigne du cabaret devenant le nom de la rue: ainsi en était-il pour les rues des Deux-Écus, du Cygne, des Ciseaux, des Deux-Anges, de l’Épée-de-Bois, des Deux-Maillets, du Chat-qui-Pesche, du Sabot, de la Cloche-Percée, et d’une foule d’autres que nous retrouvons toujours dans le Paris d’aujourd’hui, quoique les tavernes qui servirent à les dénommer soient depuis longtemps défuntes.

La rue Cloche-Perce, ainsi baptisée du cabaret de la _Cloche percée_, s’appela aussi au XVIIᵉ siècle rue de la _grosse Margot_, du nom d’un cabaret rival, finalement vaincu par la Cloche.

La section de la rue Saint-Sauveur entre les rues Montorgueil et Montmartre, tirait son nom de rue du Bout du Monde d’une enseigne de cabaret représentant un bouc sur un globe terrestre, le _bouc du monde_; ce mauvais calembour voulait dire que la campagne n’était pas loin après la porte Montmartre, ouverte un peu plus haut au bout de la rue des Jeûneurs ou des Jeux Neufs, ainsi nommée de deux jeux de boules donnant sur le bastion.

La rue des Canettes doit son nom à un joli bas-relief représentant des canes nageant dans un étang, sculpté sur la façade d’une maison du commencement du XVIIIᵉ siècle. Le bas-relief est plus ancien, et encore rappelle-t-il sans doute une

plus ancienne enseigne. Ces vieilles enseignes de toute forme et de toute taille, on peut bien les regretter, celles qui, suspendues à des potences de fer, tintinnabulaient au-dessus de la tête des passants, divertissant à la fois l’œil et l’oreille, ou même les dernières, moins artistiques, celles qui se contentaient de porter un emblème fixe, une figure, un animal plus ou moins héraldique, une indication professionnelle, la botte gigantesque des cordonniers, l’homme de fer ou l’épée de l’armurier, la couronne de chandelles de l’épicier, etc. Que de plaintes elles suscitaient dans les rues étroites où les fardiers et les carrosses les accrochaient au passage! On les accusait aussi avec quelque raison d’être un danger pour le passant aux jours de tempête; des ordonnances réitérées réglementèrent leur taille. Elles gênaient en quelques endroits, on les supprima partout et les commerçants durent se contenter d’enseignes sculptées ou peintes sur les façades mêmes.

Les anciennes enseignes disparaissent rapidement; quelques-unes subsistent encore, mais pour combien de temps? on ne les retrouvera bientôt plus que dans le curieux livre de M. Édouard Fournier, l’_Histoire des Enseignes de Paris_.

On peut juger du caractère artistique et décoratif des vieilles enseignes par ces dernières épaves qui subsistent, tandis que toutes les annonces ou indications commerciales d’aujourd’hui sont tout ce qu’il y a de plus banales et presque toujours du plus exécrable mauvais goût; est-il rien de plus écœurant et de plus hideux que ces maisons ou ces monuments bariolés d’annonces gigantesques, sans parler de ces pignons peinturlurés des couleurs les plus criardes pour crever les yeux au loin, qui gâtent nos paysages urbains et déshonoreraient les plus belles perspectives.

Parmi toutes les boutiques d’une vulgarité lamentable, il se rencontre encore de modestes cabarets d’autrefois, qui à défaut d’enseignes, ont gardé leurs belles grilles artistiques, des enroulements de ferronnerie superbes de style, forgés aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. L’Empire, au commencement du siècle, a laissé aussi quelques devantures de boutiques d’un goût particulier; ensuite on ne trouve plus rien que la banalité pure.

Cette chute complète de l’art industriel décoratif, d’un art qui précédemment n’avait jamais eu d’éclipses et se transformait perpétuellement, sans interrègnes de styles, cette disparition subite, absolue, et cette décadence des métiers peuvent s’expliquer par la suppression des corporations à la Révolution. Avec leurs défauts, les corporations maintenaient le niveau du goût et transmettaient les traditions.

Quand l’ouragan éclata sur la malheureuse génération d’il y a cent ans, toute la partie jeune des métiers fut enlevée pour les armées et fauchée dans les grandes guerres; il ne resta que les hommes d’âge mûr, qui, ayant reçu les traditions, firent encore quelque chose, puis, ceux-là disparus, tout disparut. Tout était à recréer. De ce que l’art pur se maintint on ne peut tirer une contradiction, attendu que l’art proprement dit avait conservé son enseignement et ses traditions.

De ces cabarets à enseignes pittoresques, bien peu ont survécu. De même que l’ivrogne d’autrefois, ce joyeux buveur à rouge trogne, a été remplacé par le sombre alcoolique facilement tourné en furieux, le cabaret d’antan a pour successeurs l’assommoir à comptoir de zinc et l’officine du distillateur, où flamboient les cuivres des alambics distribuant les poisons verts et jaunes.

Bien des cabarets de jadis, fréquentés non par des ivrognes mais par d’honnêtes gens, heureux de causer et de rire les coudes sur la table, ont laissé des souvenirs joyeux dans la chronique des rues de Paris, ou même dans l’histoire littéraire. Telle la fameuse _Pomme de Pin_ qui florissait sous Louis XIV.

Située au cœur de la Cité, rue de la Juiverie, en face de l’église de la Madeleine, la Pomme-de-Pin, bien que d’apparence modeste, n’en avait pas moins d’illustres clients. Là se rencontraient Boileau, Molière, Racine, Lafontaine, Chapelle, Lully, Mignard, Furetière et autres. On s’y grisa même quelquefois, dit la chronique, entre illustres compagnons. Chapelle, du moins, s’y laissait aller à son penchant pour les crus de Bourgogne, lesquels alors ne se montraient point si grands seigneurs qu’aujourd’hui et daignaient connaître le chemin du gosier des poètes à bourse plate.

Néanmoins, pour l’ordinaire, les brocs de la Pomme-de-Pin étaient le prétexte de simples et joyeuses débauches d’esprit. Boileau fut l’un des plus fidèles, lui qui, enfant de la Cité, fils d’un greffier du Palais, né quai des Orfèvres, ne fit d’infidélité à son vieux berceau de Lutèce que pour sa maison d’Auteuil, laquelle maison il abandonna dès que la vieillesse et les infirmités l’accablèrent, pour venir passer ses derniers jours en un logis de chanoine du cloître Notre-Dame.

Un jour que Boileau, saisissant Chapelle en quelque Pomme-de-Pin, le morigénait pour son peu de résistance aux appas du vin frais tiré, celui-ci, raconte Voltaire, se laisse docilement sermonner mais invite son ami à s’asseoir pour continuer son sermon plus à l’aise. On s’assoit. Boileau s’anime; le sermon est si bien écouté et l’apôtre de la sobriété se rafraîchit si souvent, que bientôt il n’a guère plus de raison que celui qu’il avait tenté de convertir. Chapelle avait gagné sa cause.

L’antique Pomme-de-Pin aux littéraires souvenirs, devenue peut-être un infâme caboulot, ne disparut que de nos jours dans la démolition générale de la Cité, comme a sombré tout vestige d’autres cabarets littéraires, le _Mouton-Blanc_, rue de la Verrerie au cimetière Saint-Jean, cabaret où Racine causant avec Boileau et d’autres amis, traça le plan de ses _Plaideurs_, la _Tête-Noire_ près de la Sainte-Chapelle, l’_Ange_, les _Bons Enfants_, le _Caveau_, rue de Bucy, etc.

Nous connaissons encore, à défaut de la Pomme-de-Pin, quelques vieilles enseignes sculptées ou forgées, débris du passé, demeurées au frontispice de quelques anciennes maisons. Lully qui fréquentait avec Boileau le fameux cabaret de la Cité, se fit bâtir une superbe maison au coin des rues Sainte-Anne et des Petits-Champs. La musique mène plus que sa sœur aînée, la poésie, à l’opulence, car Lully était déjà le seigneur suzerain de quelques maisons dans Paris.

Cette maison de la rue Sainte-Anne était un logis somptueux, décoré de sculptures, notamment d’un grand panneau d’attributs de musique. Au rez-de-chaussée à l’angle du carrefour, Lully, propriétaire avisé, installa un cabaret dont on peut voir encore, à côté d’un superbe balcon, les belles ferronneries à la mode du XVIIᵉ siècle, enchâssant l’enseigne de l’_Épée de bois_, laquelle épée de bois ou de métal, se trouvait aussi dans l’écu de Lully, devenu gentilhomme par l’achat d’une charge à la cour.

Rue Saint-Sauveur, près de la rue Montmartre, autre enseigne du temps du grand roy, le _Soleil d’Or_, large bas-relief où l’on peut voir un soleil doré et emperruqué comme Louis XIV, darder ses rayons sur des ceps de vigne à l’ombre desquels des amours assis sur des futailles hument allègrement le piot.

Un cabaret à enseigne religieuse peut passer pour une rareté à notre époque; il s’en trouve pourtant un près des Halles, rue des Bourdonnais; c’est le cabaret de l’_Enfant Jésus_, représenté en belle ferronnerie dorée. Très probablement voilà des siècles que l’image de l’_Enfant Jésus_ se perpétue à ce coin de rue et l’enseigne en ferronnerie a dû en remplacer une plus antique fort bien vue sans doute des Parisiens du temps de la Ligue ou d’avant. A côté de cet Enfant Jésus, il convient de ne pas oublier un petit hôtel particulier du XVIᵉ siècle, à l’enseigne de la Barbe d’Or, figurée par un buste de vieillard à barbe d’or au-dessus de sa porte. La Barbe d’Or donne d’un côté sur une antique ruelle, impasse aujourd’hui, qui s’appelait jadis la rue de la Fosse-aux-Chiens, sans doute parce qu’elle n’était qu’un réceptacle d’immondices; cette ruelle de la Fosse-aux-Chiens avoisinait d’ailleurs la place aux Chats, entre les Halles et le cimetière des Innocents.

La rue de la Huchette, une rue de huchiers ou coffriers menuisiers au moyen âge, peut montrer aussi une enseigne sculptée, vieille à peine de deux siècles, la Hure d’Or, datée de 1722, mais qui sans doute remplace une hure plus ancienne. L’enseigne du _Bon Puits_ arborée rue Beaubourg n’est pas sans originalité pour un cabaret. La rue de Grenelle possède la _Petite Chaise_, fondée en 1700. C’est à peu près tout, nous sommes donc assez pauvres maintenant en curieuses enseignes à la mode d’autrefois, ces quelques dernières survivantes suffisent pour faire regretter la _Bonne-Vendange_, le _Gaillardbois_, la _Côte-Rôtie_, le _Juste-Prie_, c’est-à-dire le _Juste-Prix_, le _Cygne-de-la-Croix_, le _Cerf-Mont_, pour le sermon, le _Singe-en-Batiste_ pour le Saint-Jean-Baptiste, le _Puissant-Vin_, la _Vieille-Science_, autres enseignes en rébus, la _Bonne-Femme_, le _Pied-de-Mouton_, le _Treillis-Vert_, le _Panier-Fleuri_, la _Bouteille-d’Or_, le _Chariot-d’Or_ et surtout parmi tant d’autres, le _Monde en travail d’Argent_, situé rue Saint-Médard, la _Lamproie-sur-le-Gril_, décorant la rue de la Huchette, d’après M. Lefeuvre, l’historiographe des rues de Paris.

Pour en revenir aux rues, il y avait au plus serré des quartiers serrés, un dédale de petites voies fortement entamé aujourd’hui, qui pouvait bien mériter la palme, autant pour l’originalité de ses appellations que pour l’intensité et la truculence de son pittoresque. Certes, il ne s’agit nullement de réclamer contre les mesures prises au nom de l’hygiène, trop méconnue sur ce point, mais seulement de signaler l’intérêt de ce vieux décor en grande partie disparu.

C’était entre Saint-Merry, l’hôtel de ville et le féodal hôtel de Guise, coquettement accommodé par les Soubise à la façon du XVIIIᵉ siècle. La rue Saint-Martin d’abord ne commençait jadis qu’à l’archet Saint-Merry, poterne percée dans le premier rempart du Paris sorti de l’île-berceau, avant l’enceinte de Philippe-Auguste. Entre l’archet Saint-Merry et le pont Notre-Dame, il y eut jusqu’en 1851, la rue des Arcis, incommode étranglement d’une voie si fréquentée, et la rue de la Planche-Mibray presque aussi étroite.