Paris de siècle en siècle

Part 25

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Et la rue du Jour, qui va rejoindre la rue Montmartre, s’appelle alors rue du Séjour. C’est un séjour royal, un logis de Charles V à l’angle de la rue Montmartre; au XVIᵉ siècle le séjour de Charles V fut transformé en un bel hôtel Renaissance et il en demeure au numéro 25 de notre rue du Jour, un superbe morceau dans la cour, une magnifique entrée d’escalier encadrée de sculptures, surmontée d’une imposte fermée d’un grillage en fer forgé aux initiales P. M.; il reste encore deux consoles ayant jadis porté des bustes absents aujourd’hui, à côté d’une large porte d’écurie également ornée de sculptures, sans compter çà et là d’autres jolis détails épargnés lors des adaptations et transformations.

On retrouve ici les bouchers, la violente et redoutable corporation qui opprima Paris dans le grand trouble bourguignon; près de la croix du Tiroir est la boucherie de Beauvais, grande boucherie contiguë au marché à la friperie des Halles. Les piliers des Halles commencent là sur la rue de la Tonnellerie pour aller rejoindre les piliers de la place du Pilori, en tournant autour de cet amas incohérent de bâtiments, maisons et grands hangars qui constituent le grand marché où s’approvisionne la ville.

On se trouvait là au centre du mouvement, au confluent des grandes voies qui sans cesse amènent des flots d’allants et venants, et justement, sur ces points de rencontre, les grandes voies s’étranglaient en rues tourmentées plus étroites, presque des ruelles, où le flux et le reflux des passants se trouvait plus gêné.

Par la rue de la Ferronnerie longeant le cimetière des Innocents ou par des ruelles passant derrière Sainte-Opportune, il fallait gagner la rue Saint-Denis, la descendre un instant et continuer par les rues des Lombards et de la Verrerie. La rue de la Ferronnerie n’avait de maisons que sur un côté, regardant en face, par-dessus le cimetière et les galeries des charniers, les maisons de la rue aux Fers.

On sait qu’il ne fallait pas plus d’une voiture arrêtée pour la barrer complètement. Le 14 mai 1610, dans un encombrement causé par une voiture de tonneaux et un fardier transportant des pierres, se trouva pris le carrosse dans lequel Henri IV, avec quelques seigneurs, se rendait à l’Arsenal pour faire visite à Sully malade, à la veille de partir pour faire sacrer la reine Marie de Médicis à Reims, et de courir ensuite aux armées rassemblées pour une grande guerre longuement méditée, qu’il espérait faire aboutir à une paix bien assise, à une Europe remaniée et mieux équilibrée, en entravant les puissances inquiétantes et en achevant avec tous les matériaux français demeurés hors frontières l’édifice d’une grande France.

Le carrosse royal, robuste et large caisse à lourds ornements, fermé seulement par des rideaux de cuir, dut s’arrêter dans l’étroite rue, devant la maison d’un notaire nommé Poutrain. Comme les seigneurs remplissant la voiture se penchaient pour découvrir la cause de la presse, un homme surgit de l’ombre sous l’auvent d’une boutique, profita de ce que l’escorte royale était rejetée en arrière, et sans opposition de personne, put monter sur le moyeu d’une roue pour enfoncer un couteau dans le flanc d’Henri IV.

Le crime de Ravaillac favorisé par un vulgaire accident arrêtait tout. Les armées déjà en branle reprenaient le chemin de leurs garnisons, le grand projet était abandonné et les destins de l’Europe modifiés sans doute.

L’endroit précis où mourut _le Béarnais_, bon maçon qui recimenta l’édifice national si lézardé, était près de la place aux Chats, à la jonction des rues de la Chaussetterie et de la Ferronnerie, c’est-à-dire sur un point enlevé par notre moderne rue des Halles, entre la rue des Bourdonnais et la rue des Déchargeurs.

Longtemps l’enseigne «Au bon roi Henri» avec un buste du roi sur la façade de la maison du notaire Poutrain, subsista pour rappeler l’événement qui changea probablement tant de choses; la transformation du quartier des Halles a fait tomber cette maison et les trois quarts de la rue. La Révolution avait supprimé

le buste, et le commerçant occupant alors la maison avait mis, à la place du roi, _le grand Marat_ sur l’enseigne, d’autres disent même _le grand Ravaillac_.

Et rien maintenant ne remémore plus au Parisien qui passe ici que sur tel ou tel point précis de son pavé le sang de Henri IV a coulé. Laissons de côté toute idée politique et plaçons-nous au seul point de vue historique: ne restituerait-on pas ainsi à nos rues une partie de l’intérêt que la régularisation et le parti pris de l’uniformité leur ont enlevé, si l’on rappelait par une pierre, une plaque, un petit édicule, les faits plus ou moins importants dont elles ont été le théâtre, si l’on s’efforçait de réveiller et de fixer autant que possible ces traditions qui s’oublient, tant et tant de souvenirs qui se perdent peu à peu?

II

Chronique des rues et carrefours de Paris.--Le Puits d’amour, la rue Pirouette et le Pilori des Halles.--Les rues de métiers.--Quelques bourgeois parisiens d’il y a longtemps.--Vieux noms de rues estropiés et dénaturés.--Noms bizarres.--Les rues à mauvaise renommée.--Cabarets d’autrefois et vieilles enseignes.--La Pomme de pin et les cabarets littéraires du XVIIᵉ siècle.--La maison de l’amiral Coligny.--L’hôtel du chevalier du Guet.--Les dernières tourelles de nos rues.--Les empoisonneurs.--Sainte-Croix et la Brinvilliers.--La fontaine des Innocents.--Souvenirs du carrefour de l’Arbre sec.--Les maisons de Molière.

Se découpant de la façon la plus irrégulière, au confluent de ces rues étranglées et tortueuses, combien pittoresques étaient ces vieux carrefours qui dans des perspectives pleines d’imprévu faisaient filer les lignes de façades à pignons aigus. Ils n’avaient pas tous d’aussi tragiques souvenirs que celui de la Ferronnerie, mais il en était peu qui n’eussent servi de théâtre à quelque épisode de commotion populaire ou de farouche révolte, comme il était peu de pavés qui n’eussent, de siècle en siècle, été soulevés pour défendre les quartiers derrière les grosses chaînes d’Etienne Marcel tendues au travers des rues, ou pour servir à confectionner les barricades de la Ligue et de la Fronde; pas de ruisseaux qui n’eussent été rougis par des rigoles de sang aux traces bien vite effacées.

La chronique des rues de Paris avait aussi ses pages presque poétiques. Que nous raconte par exemple ce vieux carrefour, qui existe encore au centre d’un quartier assez noir, à l’intersection des rues de la Grande et de la Petite-Truanderie, rues sombres et renfrognées aujourd’hui et dont le vieux nom n’indique pas non plus un passé bien noble? Là, jusqu’au siècle dernier, exista un vieux puits appelé le Puits d’amour. La légende voulait qu’une jeune fille s’y fût jetée jadis par désespoir amoureux. Au XVIᵉ siècle le puits était à demi ruiné; un amant éconduit par les parents de sa belle voulant donner raison à la légende, vint un jour s’y précipiter. Par bonheur il en fut tiré avant la noyade complète et seulement couvert de meurtrissures attendrissantes; les parents de la jeune fille touchés de cette preuve de passion lui accordèrent la main de son adorée et peu après, par reconnaissance, les mariés firent réédifier le puits, avec quelques ornements sculptés encadrant un distique:

L’amour m’a refait, En 1525, tout à fait.

Un cabaret établi probablement de toute antiquité en ce carrefour à l’angle des deux rues, mit le Puits-d’Amour sur son enseigne. Ce cabaret vécut longtemps mais n’existe plus malheureusement, quand tant d’autres prospèrent sous des enseignes moins jolies.

A l’autre bout de la rue de la Grande-Truanderie se trouve encore aujourd’hui un autre antique carrefour, curieux comme disposition de maisons à ventres renversés, de pignons bien plantés, mais dont l’appellation pittoresque de carrefour Pirouette rappelle de moins gracieux souvenirs que le Puits-d’Amour.

La rue Pirouette donne sur le côté des Halles centrales; jadis, du temps que les Halles possédaient leur entourage irrégulier, mais continu, de maisons à lourds piliers trapus, la rue Pirouette, comme distraction de haut goût, regardait par toutes ses fenêtres le fameux pilori des Halles. Tourelle gothique ouverte sur toutes ses faces, ce pilori n’avait pas mauvaise tournure et n’était pas dépourvu d’ornements. Le temps passé enjolivait jusqu’aux instruments de punition, les échelles patibulaires quelquefois montraient un peu de style, le puissant gibet de Montfaucon s’élevait monumental et le pilori des Halles déployait quelque élégance.

Le criminel quelconque amené au pilori avec tout un cortège de magistrats à cheval et d’archers du Châtelet, était conduit à la plate-forme ouverte de la tourelle, et là, le cou et les mains pris dans un grand cercle de bois, tournait avec le plancher en montrant successivement sa tête par toutes les ouvertures. De là, dit-on, le nom de Pirouette donné à cette rue à qui l’on offrait assez souvent l’occasion de prendre quelque amusement aux grimaces forcément grotesques des pilorisés. C’est l’origine la plus probable de la pittoresque appellation, bien que certains chercheurs prétendent aussi que Pirouette serait une déformation du nom du fief de Thérouenne sur lequel la rue fut bâtie, possession d’un évêque de Thérouenne, archidiacre de Paris au XIIIᵉ siècle, étymologie un peu tirée à quatre chevaux.

Outre le Puits-d’Amour, quelques autres puits existaient sur la voie publique. On en voyait un très beau sur la place du Cloître-Saint-Germain l’Auxerrois, il y avait le puits de l’Abbaye au marché Sainte-Marguerite devant Saint-Germain des Prés, le puits Certain au carrefour des rues Fromentel et Charretière derrière Saint-Jean de Latran, puits appelé du nom de celui qui l’avait fait édifier, Robert Certain, curé de l’église voisine Saint-Hilaire; sur la rive gauche encore, le _Puits qui parle_ et le _Puits de l’Hermite_, qui ont laissé leurs noms à des rues et qui, eux aussi, avaient leurs légendes.

Le Puits qui parle, dans le faubourg Saint-Marcel près de la rue des Postes, autrefois rue des Pots ou des Poteries, c’était tout simplement un puits sonore, pourvu d’un écho sur lequel peu à peu s’étaient établies des légendes dont le souvenir est assez confus, parmi lesquelles il suffit de rapporter, d’après Charles Nodier, celle d’un méchant mari qui, tourmenté par les caquets de sa femme, aurait jeté celle-ci dans le puits.

Évidemment cela de tout temps a bien pu suffire pour faire bavarder un puits, mais l’explication est trop ironique pour être la bonne et il faut se contenter de celle d’un écho plus ou moins phénoménal.

Quant au Puits de l’Hermite, il ne devait son nom à aucun ermitage, mais seulement à un nommé Adam l’Hermite, tanneur de son état, à la maison duquel il était adossé.

Si pour bien des rues la bizarrerie des noms provient de lentes déformations, il y a néanmoins dans la simple nomenclature des anciennes rues de Paris, à recueillir des vestiges plus ou moins embrouillés de vieilles légendes, à glaner des indications de toute sorte, des renseignements topographiques et des souvenirs historiques, et même quelques dernières traces de vieilles familles parisiennes qui tinrent grande place jadis, évocations d’antiques bourgeois étonnés de voir leurs noms traverser les siècles.

Beaucoup de corps de métiers avaient eu jadis une tendance à se grouper sur certains points; cet usage présentait évidemment des avantages pour les marchands et les vendeurs, et répondait à de vieilles habitudes; les acheteurs avaient ainsi sous la main des points de comparaison et pouvaient faire leur choix plus facilement dans ces rues qui tiraient leur nom des professions exercées.

C’est ainsi que nous trouvions et que nous trouvons encore en partie autour des Halles, la rue de la Tonnellerie, dont la ligne de piliers se continuait jusqu’à la rue Pirouette, la rue de la Cordonnerie, la rue de la Cossonnerie ou Poulaillerie, la rue de la Poterie, les rues de la Lingerie, de la Chaussetterie, la rue de la Ferronnerie faisant pendant à la rue aux Fers, jadis aux Febvres, de l’autre côté du grand cimetière des Innocents; la rue des Déchargeurs, ces ancêtres des forts de la halle, plus loin les rues de la Coutellerie, jadis Guignoreille, de la Vannerie, de la Tissanderie, de la Verrerie, de la Savonnerie, de la Tannerie, le quai de la Mégisserie, dit aussi de la Ferraille, la rue puis le quai des Orfèvres, etc. Mais de bonne heure, paraît-il, suivant les recherches faites par les fouilleurs du passé dans les registres des tailles, ces métiers réunis s’étaient disséminés et les noms seuls étaient restés à ces rues spéciales, sauf pour les marchands autour des Halles et du Châtelet.

La rue des Lombards nous reporte au XIIᵉ siècle et nous rappelle ces négociants et changeurs originaires presque tous d’Italie, venus établir leurs boutiques dans toutes les villes populeuses et commerçantes, pour faire le change ou se livrer à tous les commerces de l’argent. Quelques-uns de ces banquiers prêtaient sur gages et faisaient l’usure, ce qui n’amenait pas beaucoup de sympathies à la corporation. Lombard était alors souvent synonyme de Juif, et dans les séditions populaires les boutiques et les coffres de ces marchands d’argent couraient quelques risques.

Ce qui reste de la rue des Lombards a changé de commerce et semble voué surtout aux produits pharmaceutiques, où déjà les enseignes de droguerie, les _Barbe d’or_, les _Mortier d’or_ ont plus d’un siècle d’âge.

A côté des souvenirs des vieilles corporations, des noms d’antiques bourgeois de temps fort lointains surnagent dans l’immense Paris de leurs arrière-descendants, appliqués encore, après bien des siècles, aux rues qu’ils ont habitées et qu’ils ne pourraient guère reconnaître. Cette longue gloire posthume refusée à tant de gens importants dans leur temps, et dont le souvenir s’éteint sous des couches successives d’autres gens non moins importants, le boulanger Quiquetonne la connaît; il faisait sans doute d’excellent pain blanc, mais à quelle époque? La rue s’appelle encore rue Tiquetonne de son nom à peine estropié. C’est aussi un boulanger sans doute qui fut le parrain de la rue Jean-Pain-Mollet; celle-ci a perdu ses droits séculaires de bourgeoisie de nos jours seulement, lorsque la rue de Rivoli, la rencontrant sur son chemin, l’avala d’une bouchée.

Les Bourdon, Adam et Guillaume, furent au XIIIᵉ siècle de notables bourgeois et commerçants qui, sans doute, perpétuèrent quelque temps leurs boutiques et leur lignée; leur rue s’en appelle encore rue des Bourdonnais. Pierre Coquillier, riche bourgeois du XIIᵉ siècle, survit depuis sept cents ans, grâce à la rue Coquillière, qui, au XVIᵉ siècle, aboutissait à un moulin sur le rempart, à peu près où se trouve aujourd’hui la Banque de France.

Jusqu’aux dernières démolitions de la Cité, la rue Cocatrix garda le nom de Geoffroy Cocatrix, échanson de Philippe le Bel. De même pour Jehan Tison et Jehan Lantier ou Jehan Lointier, Aubry le Boucher, Guérin-Boisseau ou Guérin-Boucel, Simon le Franc, Pierre Sarrazin, Geoffroy l’Angevin, Bertin Poirée ou Porée. Guillot dans son _Dict des rues de Paris_ parle de tous:

Emprès la rue Jehan Lointier Là ne fus-je pas trop lointier De la rue Bertin Porée...

Ces braves gens ne furent pourtant point des seigneurs importants, de hauts personnages ou des échevins, mais tout simplement de bons bourgeois, des commerçants ouvrant boutiques achalandées dans ces rues qu’ils baptisèrent et leurs noms ont traversé les siècles.

Pierre Oilard, bourgeois de Paris, eut moins de chance, son nom donné à sa rue se transforma en Pierre au Lard, à cause, dit-on, du voisinage d’un marché aux pourceaux qui amena la confusion. De même le nom de Jehan Portevin, autre bourgeois, a subi une altération aussi sensible, sa rue étant avec l’âge devenue la rue Portefoin.

En ces temps où les noms des rues n’étaient point fixés _ne varietur_ par des plaques, les fantaisies de la langue et de l’oreille les dénaturaient facilement et il est curieux de suivre les variations successives de certaines appellations en parcourant les anciens plans. Amenées par la mauvaise prononciation, ces modifications ont parfois été un peu fortes; qui retrouverait par exemple dans la rue Boutebrie, le nom primitif d’Érembourg ou Éremburge de Brie. Parallèle à la _grant rue de la Harpe_, cette voie si importante du quartier latin, on la trouve appelée rue du Bout-de-Brie sur le plan Truschet et Bourg-de-Brie sur le plan Gomboust.

Le collège de Maître Gervais y faisait le coin de la rue du Foin-Saint-Jacques; en face, à l’autre coin, une reine douairière de France y avait un hôtel. Quelle était cette reine? On ne le sait plus guère. Le logis s’appelait l’hôtel de la reine Blanche, nom sous lequel étaient aussi connues plusieurs autres maisons dans Paris. Comme les reines de France portaient au moyen âge leur deuil en blanc, la reine veuve devenait pour le populaire la reine Blanche. Ensuite, la reine douairière disparue à son tour, la légende faisait du logis qu’elle avait habité un séjour de la reine Blanche de Castille. C’est ainsi que la mère de saint Louis a été gratifiée de tant de sombres pâtés de vieux murs perdus dans les antiques quartiers.

L’hôtel de la rue Boutebrie, dans tous les cas, ne remontait pas plus loin que le XVIᵉ siècle. On y voyait une très élégante petite porte Renaissance ornée d’un écusson aux trois croissants de Diane entrelacés, marque énigmatique évoquant Catherine de Médicis ou Diane de Poitiers. Le boulevard Saint-Germain a emporté le logis et l’énigme avec bien d’autres choses.

La rue Sac-à-Lie de la paroisse Saint-Séverin, ruelle sordide hantée sans doute par les ivrognes, qui ne pouvaient pourtant s’y étendre sans toucher les façades d’un côté avec la tête et celles de l’autre côté avec les pieds, a transformé, honteuse de son vilain nom, Sac-à-Lie en Zacharie, nom très présentable qu’on a étendu à la rue des Trois-Chandelles.

La rue aux Oües, ou aux Ouches, c’est-à-dire aux Oies, appellation due à de nombreuses hôtelleries qui répandaient dans son atmosphère le parfum des oies à la broche, est devenue la rue aux Ours, ce qui est bien de l’ingratitude pour les excellentes volailles dépossédées au profit d’Ours qui n’ont jamais eu rien à faire ici. Rien que le nom de rue aux Oües faisait venir l’eau à la bouche d’un Parisien des vieux temps, songeant aux bons repas qui s’y préparaient. Hélas! ces rôtisseries et ces hôtelleries ont depuis longtemps éteint leurs fourneaux, et la rue elle-même est réduite à peu de chose.

La rue de l’Autruche, par une non moins étrange transformation, s’est appelée la rue d’Autriche. Les bourgeois de celle-ci n’étaient pas des moindres, puisqu’elle passait entre le Louvre et l’hôtel de Bourbon; elle ne disparut qu’avec la transformation du Louvre sous Louis XIV.

La rue des Prouvaires qui arrive à Saint-Eustache, c’est la rue des Prêtres ou des Prieurs, prouvaires en vieux français. Au XVᵉ siècle, le roi de Portugal Alphonse V étant venu à Paris pour intéresser Louis XI à sa querelle avec l’Aragon, le roi ne daigna pas lui offrir gîte chez lui, il le logea chez Laurent Herbelot, riche marchand épicier de la rue des Prouvaires. De même qu’il traitait son hôte avec assez peu de façons quant au logement, Louis XI ne se ruina pas non plus en fêtes pour le divertir; il lui offrit la réjouissance d’une belle plaidoirie au Palais, suivie de réceptions de docteurs en théologie et, pour couronner le tout, le régala, pour la veille de son départ, d’une grande procession de l’Université, recteurs, suppôts, massiers, escholiers défilant sous les fenêtres d’Alphonse, rue des Prouvaires.

La rue Greneta était au XIIIᵉ siècle la rue Darnetal, du nom d’un bourgeois, Pierre Darnetal, ainsi transformé à la longue.

La rue Bourgthibourg était primitivement le Bourg Thiébault, comme Vaugirard était Valgérard, de Gérard de Moret, abbé de Saint-Germain-en-Laye, lequel y construisit un hospice au XIIIᵉ siècle. La rue Fer-à-Moulin, Fer-de-Moulain au XVIᵉ siècle, s’appelait auparavant Permoulin, du nom d’un de ses habitants.

Pour la rue Gît-le-Cœur, il n’y a point à chercher sous le nom ainsi orthographié quelque légende terrible et sanglante, il faut choisir seulement entre deux parrains, l’un aristocratique, Gilles Cœur, un des fils de Jacques Cœur, l’argentier de Charles VII, et l’autre très démocratique: Gilles Queux, maître queux, cuisinier ou rôtisseur, ce dernier beaucoup plus probable. Forgier l’Asnier est devenu Geoffroy l’Asnier, pour une petite voie très pittoresque de la paroisse Saint-Gervais.

Pour Quincampoix, enseigne de la rue fameuse par le coup de folie de la Régence, c’était vers le XIIIᵉ siècle, la rue Quiquenpoit ou Quiquenpoix, mot bizarre dénaturant le nom d’un lointain gentilhomme breton, possesseur d’un logis dans ce riche et bruyant quartier entre les deux grandes rues Saint-Denis et Saint-Martin, comme plus tard un autre gentilhomme breton verra pour son hôtel de la culture Sainte-Catherine son nom de Ker-Nevenec, trop dur à prononcer pour des lèvres parisiennes, transformé en Carnavalet.

La rue Cassette n’a dans ses souvenirs aucune histoire de trésor, son nom vient d’un hôtel _de Cassel_ connu au XVIᵉ siècle. La rue du Jour était, nous l’avons dit, la rue du Séjour, à cause du manoir ou séjour bâti par Charles V.

Qu’était le Thibaut dont le nom survécut longtemps dans la rue Thibautodé? Était-ce Thibaut Odet, argentier ou financier, ou bien Thibaut Todé, ou encore Thibaut aux Dez, du nom du patron de quelque cabaret fameux hanté par les joueurs, avant le XIIIᵉ siècle, puisque Guillot la cite? Qui le sait maintenant? Cette rue, confondue aujourd’hui avec la rue des Bourdonnais, était toute proche de la rue de Béthisy où mourut Gaspard de Coligny, derrière l’ancien hôtel des monnaies, abandonné en 1778 pour l’hôtel du quai Conti, la _Vieille Monnaie_, antique établissement dont survivent peut-être quelques bouts de muraille au fond des cours, à côté d’autres débris des Greniers à sel qui les avoisinaient sur la rue Saint-Germain-l’Auxerrois.

Le nom de la rue de la Grange-Batelière nous fournit un autre exemple de transformation bizarre. Cette grange était une ferme de campagne, hors des murs, entre Montmartre et Paris, un carré de bâtiments bien fermés, avec son colombier au milieu; on la voit sur le plan Truchet de 1550, non loin des Porcherons et du château du Coq, petit château à tourelles bâti par Jean Bureau, le vieux maître de l’artillerie de Charles VII.

Le ruisseau de Ménilmontant coulait au pied de la Grange-Batelière et descendait au château du Coq, auquel il fournissait de l’eau pour le fossé baignant les bâtiments. Louis XI, à une entrée solennelle dans Paris, s’arrêta au manoir du Coq. Les Porcherons n’étaient qu’une dépendance du château, une vraie ferme avant de devenir les fameuses guinguettes où le XVIIIᵉ siècle galant et joyeux vint se divertir.