Part 20
L’hôtel de Guise savourait la joie de la vengeance; la duchesse et ses gentilshommes prirent l’écharpe verte en signe d’allégresse, mais tout n’était pas fini, car il restait Henri de Navarre devenu le grand adversaire. Celui-ci après sa victoire d’Ivry revint attaquer Paris. Dans la ville assiégée, affamée, affolée, le foyer révolutionnaire entretenu par les Guises flamba si fortement, devint si dangereux, les Seize, en vrai comité de salut public, poussés par le curé Boucher qui était une sorte de Marat pensionné par l’Espagne, allèrent si loin dans leurs fureurs démagogiques que Mayenne les voyant dépasser de beaucoup ses plans, dut se hâter d’intervenir et de faire pendre quelques-uns de ceux qu’il avait précédemment le plus caressés.
Mais après cinq années encore d’agitations, l’hôtel de Guise d’où sont sortis tant de maux pour la France et pour Paris en particulier, ce palais de la Ligue responsable de toutes les horreurs déchaînées, des férocités de la populace guisarde, de la guerre civile, de l’appel aux Espagnols, de la terrible famine du siège, l’hôtel de Guise est enfin vaincu.
Le fils du Balafré et Mayenne lui-même peu après, essoufflé par cinq années de campagnes, firent leurs accommodements avec Henri IV victorieux partout, maître de Paris, oint de la Sainte-Ampoule et rentré dans le giron de l’Église catholique. L’hôtel de Guise humilié, déçu dans ses ambitions n’est plus ce quartier général de la rébellion qu’il a été tant d’années; Mayenne s’en va bâtir un hôtel particulier, en face de celui de Sully son vieil ennemi, dans la rue Saint-Antoine. L’hôtel de Guise, silencieux maintenant, reste pendant un siècle encore aux mains des descendants du Balafré, seigneurs opulents qui ont renoncé aux grands rêves et dont l’ambition ne trouble plus l’État. On ne loge plus de conspirateurs à l’hôtel de Guise, ses immenses bâtiments que la foule des traîneurs d’épée ne remplit plus, donnent l’hospitalité à des protégés de la maison de Lorraine, à de tranquilles gens de lettres, entre lesquels Corneille pendant quelque temps.
En 1700, l’hôtel passa aux princes de Soubise. Alors tombèrent les vieilles murailles pour la transformation du terrible hôtel, à l’aspect grave et solide, en un palais XVIIIᵉ siècle largement ouvert, somptueusement orné et décoré. Il ne resta pour rappeler le temps des Guises qu’un bel escalier de pierre dont la rampe de fer est ornée de croix de Lorraine. Les parties de murailles que l’on conserva furent transformées et complètement déguisées par de nouvelles dispositions et par une décoration à la mode nouvelle. Portique à colonnes corinthiennes, vaste cour d’honneur encadrée d’une colonnade à terrasse, grande façade avec fronton central, statues et sculptures diverses; appartements magnifiques dont la décoration est due à Germain Boffrand, boiseries splendides, plafonds, trumeaux, bas-reliefs, dessus de portes, on trouve là toute la grâce, toute l’élégance du XVIIIᵉ siècle. Tout cela, quand arriva la Révolution, allait être mis en vente par les créanciers des Soubise.
Un moment, la Révolution triomphante vint réveiller à l’hôtel de Guise l’écho des anciennes séditions. Un jour des gens armés envahirent les cours, c’étaient les vainqueurs de la Bastille qui venaient entasser dans l’hôtel quarante-cinq milliers de poudre trouvés dans la forteresse. Les poudres parties, des ateliers divers pour l’armement de la nation les remplacèrent, avec un détachement de hussards Chamboran casernés dans les parties disponibles.
Enfin l’Empire, en 1808, achète l’hôtel Soubise en même temps que l’hôtel de Rohan qui le touche par les jardins. Il fait de celui-ci l’Imprimerie nationale et donne à celui-là son affectation actuelle de grand dépôt des Archives nationales et d’École des Chartes.
Tout près de ce logis de Clisson et des Guises, s’élevait l’hôtel d’un riche financier du XIVᵉ siècle, Étienne Barbette, prévôt de Paris et argentier ou surintendant des finances de Philippe le Bel. C’était un _Séjour_, un manoir de campagne situé en dehors de l’enceinte de Philippe-Auguste, près de la porte de la rue Vieille-du-Temple, qu’on appelait en raison de ce voisinage porte Barbette.
L’hôtel entouré de jardins était très considérable, les financiers de tout temps ont fait imprudemment étalage de leurs richesses, qu’à tort ou à raison, et très souvent à raison, on considérait comme mal acquises. Ces questions de finances, d’impositions, tailles et aides levées irrégulièrement et arbitrairement, c’est la grosse cause de discordes entre les peuples et les rois; il était bien difficile d’y apporter remède et d’améliorer le système de répartition et de perception, à cause des privilèges de classes, des différences de traitement des provinces et de la confusion des franchises, coutumes, immunités. C’est la cause directe ou indirecte de presque toutes les séditions. Les financiers haïs par les peuples, qui voient tous ces ruisseaux d’argent converger vers leurs coffres, soupçonnés par les princes qui les accusent d’en arrêter au passage une trop forte partie, ont souvent payé fort cher leurs malversations. Les hôtels et châteaux construits par eux témoignant imprudemment d’une opulence acquise aux dépens de l’épargne des peuples et de la bourse du roi, leur ont attiré souvent de terribles mésaventures et sont rarement passés à leurs héritiers.
Philippe le Bel, ayant usé de toutes les ressources de l’impôt, s’en était pris aux monnaies, dont il diminua le titre à plusieurs reprises au grand dommage et embarras de tous en général; cela créa une question des loyers qui poussa enfin à bout l’irritation du peuple. Les loyers, convenus en ancienne et loyale monnaie devaient-ils être payés en monnaie altérée, ayant perdu une forte partie de sa valeur? Les locataires disaient oui et les propriétaires non. Tous avec autant de raison. Cette question d’argent tourna en émeute. Le populaire se porta sur la courtille Barbette, mit le feu à l’hôtel et détruisit tout ce qu’il pouvait détruire, jusqu’aux arbres du jardin.
A la fin du XIVᵉ siècle, au séjour Barbette réédifié, habitait la reine Isabeau de Bavière qui au milieu d’une petite cour dissolue, menait toujours sa vie de faste et de désordres. Cette vie licencieuse bien connue de tous, ces fêtes masquées, ces déportements dont l’écho dépassait les murs du séjour Barbette, devinrent un tel scandale public qu’un jour un moine Augustin nommé Jacques Legrand osa, dans un sermon solennel prêché devant la reine et s’adressant à elle, se faire l’interprète de l’indignation générale.--«Je voudrais, dit-il, noble reine, ne rien vous dire qui ne vous fut agréable mais votre salut m’est plus cher que vos bonnes grâces; je dirai donc la vérité, quels que doivent être vos sentiments à mon égard. La déesse Vénus règne seule en votre cour; l’ivresse et la débauche lui servent de cortège et font de la nuit le jour, au milieu des danses les plus dissolues. Ces maudites et infernales suivantes qui assiègent sans cesse votre cour corrompent les mœurs et énervent les cœurs... Partout, noble reine, on parle de ces désordres et de beaucoup d’autres qui déshonorent votre cour.»
Ce dur langage ne pouvait être bien reçu, Isabeau et les dames de sa suite se récrièrent, mais aux reproches le moine répondit plus bravement encore, sans se soucier de la colère des familiers de la reine qui parlaient de le faire jeter à l’eau.
En ce _petit séjour_ Barbette, très vaste hôtel qui tenait tout le carré formé aujourd’hui par les rues Vieille-du-Temple, des Francs-Bourgeois, Payenne, du Parc-Royal et de la Perle, avec l’entrée principale rue Vieille-du-Temple,--Isabeau en relevailles d’un enfant mort en naissant, reçut le 20 novembre 1407, la visite du duc d’Orléans, pour le moment trop lié avec elle et qui resta à souper. Ce souper devait lui coûter la vie. C’était l’occasion attendue depuis longtemps par le duc de Bourgogne. Assez tard dans la soirée, un valet de chambre du roi, acheté par Jean sans Peur, vint demander le duc d’Orléans et lui dit que le roi l’envoyait quérir hâtivement pour choses importantes.
Le duc immédiatement fit seller sa mule et quitta l’hôtel Barbette, suivi seulement de deux écuyers montés sur le même cheval et de quatre ou cinq valets porteurs de torches, car il était venu en petite compagnie. Ils avaient à peine fait quelque chemin dans la rue obscure et déserte, que soudain de l’ombre d’une ruelle il leur tomba sur le corps dix-huit hommes, les uns à pied, les autres à cheval. Dès la première poussée un coup de hache abattit la main du duc d’Orléans qui n’avait pu se mettre en défense et criait: «Je suis le duc d’Orléans!»
--C’est ce que nous demandons! à mort! à mort!
En un instant le duc fut jeté à bas de sa mule et percé de coups. Retourné à terre par les assaillants et encore terriblement martelé, il mourut la tête écrasée, projetant sa cervelle sur les pavés, et avec lui périt un de ses écuyers, un jeune Allemand qui, renversé aussi en le défendant, se coucha sur son maître pour lui servir de bouclier.
Au bruit le cheval qui portait les deux écuyers avait pris peur et s’était emballé; lorsque à une certaine distance ils purent se rendre maîtres de leur monture, les deux écuyers revinrent sur leurs pas et arrêtèrent en route la mule du duc.
Les maisons noires s’éclairaient çà et là de lumières, on s’éveillait au bruit, mais on n’osait bouger. Les deux écuyers s’approchèrent du groupe des assassins acharnés encore sur les cadavres; on leur cria de reculer s’ils ne voulaient subir le sort des autres, puis, la besogne bien terminée, les meurtriers s’échappèrent en criant au feu, et en jetant des chausse-trapes derrière eux pour empêcher la poursuite.
En même temps, pour augmenter le désordre, un des leurs mettait le feu à la maison de l’image Notre-Dame touchant au séjour d’Isabeau, où ils avaient vécu cachés depuis dix jours, commandés par un sieur Raoullet d’Octonville, ennemi particulier du duc, et par Guillaume et Thomas Courteheuse.
On a prétendu que le duc de Bourgogne lui-même avait pris sa part de l’exécution du crime afin d’être bien sûr qu’il réussirait mieux que celui de Pierre de Craon. Ce qui est certain, c’est que les meurtriers allèrent lui rendre bon compte de l’affaire à la tour Mauconseil, et qu’il les fit partir déguisés pour son château de Lens, en même temps qu’il s’éloignait de Paris après l’aveu de son crime.
Le tumulte était grand autour de l’hôtel Barbette, les gens de la reine arrivaient criant au meurtre, on se précipitait vers l’hôtel d’Orléans et aussitôt accouraient serviteurs et chevaliers armés à la hâte. La reine Isabeau, prise de peur, s’était jetée en sa litière et s’était fait porter à l’hôtel Saint-Paul, pendant que l’on enlevait le cadavre pour le conduire au milieu des gémissements, d’abord chez le maréchal de Rieux dans l’hôtel remplacé au XVIIᵉ siècle par l’hôtel Amelot de Bizeuil ou des Ambassadeurs Bataves, puis en l’église Saint-Guillaume des Blancs-Manteaux.
Ce meurtre qui fut le coup de tonnerre annonçant la grande lutte entre Armagnacs et Bourguignons et qui amena tant de malheurs sur le pays, avant d’être expié par la mort de Jean sans Peur tombant à son tour sous les haches et les épées au pont de Montereau, eut lieu dans la rue des Francs-Bourgeois, probablement devant un petit passage bordé de vieux murs et de bâtiments en encorbellement, subsistant peut-être des dépendances de l’hôtel Barbette.
Un peu plus d’un siècle après la reine Isabeau, l’hôtel Barbette reçut dans ses murs une autre femme célèbre, une reine encore, mais de la main gauche, Madame Diane de Poitiers, femme de Louis de Brézé grand sénéchal de Normandie. A sa mort l’hôtel Barbette trop vaste pour être conservé intact fut vendu en plusieurs lots. En 1563, les rues Barbette, du Parc-Royal et des Trois-Pavillons,--celle-ci maintenant Elzévir et qui s’appela aussi rue de Diane,--passèrent à travers le vaste ensemble de constructions ayant formé la courtille Barbette. Il subsista une partie des anciens bâtiments formant des hôtels particuliers comme l’hôtel d’Estrées, marqué sur le plan de Gomboust, logis appartenant au maréchal d’Estrées, père d’une troisième beauté célèbre, maîtresse royale encore, de la _Belle Gabrielle_ qui attacha son nom à tant de maisons, _nids d’amour_ éparpillés dans Paris, où elle recevait la visite du Vert Galant, l’amant officiel, et aussi, dit-on, de plusieurs autres galants, traîtres à leur roi. C’est en cet hôtel d’Estrées, reste des anciens hôtels d’Isabeau et de Diane de Poitiers, que l’Empire plaça la maison-mère des demoiselles de la Légion d’honneur.
La maison formant le coin des rues Vieille-du-Temple et des Francs-Bourgeois porte sur l’angle une magnifique tourelle à pans coupés, la plus jolie de celles qui nous restent à Paris, gracieusement décorée et ciselée d’arcatures ogivales. Tourelle et maison avaient bien souffert; le poids du Temps s’était fait sentir, les affectations diverses avaient forcément amené bien des modifications, mais une restauration récente a rendu son comble effilé à la tourelle et rétabli certaines fenêtres dénaturées. Logis et tourelle ne datent point d’Étienne Barbette, ils n’ont même pu faire partie du séjour d’Isabeau, mais probablement ont été construits plus tard sur quelque dépendance de ce séjour.
Un autre hôtel princier s’élevait dès le XIIIᵉ siècle sur les rues du roi de Sicile et Pavée. Le roi de Sicile qui lui avait donné son nom était Charles, frère de saint Louis. A la fin du XIVᵉ siècle, l’hôtel appartenait au roi Charles VI. Près de là, demeurait le favori Savoisy, compagnon de jeunesse de Charles VI, en croupe de qui le roi, lors de l’entrée solennelle de la reine Isabeau, s’en allait incognito courir les rues de Paris pour jouir de la fête, ce qui lui attira dans la presse quelques horions de bourgeois bousculés.
Savoisy eut avec l’Université une affaire qui tourna mal pour lui. Un jour que les Écoles allaient en procession générale à Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, le cortège se heurta aux gens de Savoisy menant leurs chevaux boire à la Seine. Une querelle s’engagea, les gens de Savoisy chevauchèrent raidement à travers la procession, renversèrent et blessèrent quelques personnes, puis non contents de cela, étant rentrés à l’hôtel s’y armèrent et revinrent tomber sur les écoliers qu’ils poursuivirent jusque dans l’église. Alors une vraie bataille s’engagea, par leur nombre, les écoliers finirent par avoir raison des assaillants à leur tour fortement étrillés.
Très irritée de l’offense, l’Université s’en alla en corps à l’hôtel Saint-Paul réclamer vengeance, reprenant, en cas de non-satisfaction, sa grande menace de quitter Paris. A cette époque de tiraillements politiques aigus, quand les ducs d’Orléans et de Bourgogne se disputaient le gouvernement, Dame Université était une puissance qu’il importait d’avoir pour soi, aussi eut-elle pleine et entière satisfaction. Pour l’offense faite par ses gens, Savoisy fut, par arrêt du conseil, privé de sa charge de chambellan de l’hôtel du roi et banni; on s’en prit aussi à sa maison qui fut rasée de fond en comble.
L’hôtel du roi de Sicile, voisin de cette place vide, eut après une longue et brillante existence un sort plus triste qu’une mort violente. Après avoir appartenu à des princes de sang royal, au duc d’Alençon, il fut acheté en 1390 par Charles VI avant sa démence, alors que ce roi était un jeune prince très chevalereux, passionné d’armes et de tournois et qui donnait les plus grandes espérances; l’hôtel ensuite passa aux rois de Navarre, puis aux Roquelaure, aux comtes de Saint-Paul qui le rebâtirent, au cardinal de Birague qui en même temps qu’il y apportait quelques embellissements fit élever la fontaine de Birague en face Saint-Paul démolie de nos jours; l’hôtel vint enfin aux Caumont la Force, dont il prit le nom.
C’était une magnifique demeure avec de beaux jardins; une partie des bâtiments, après diverses affectations, fut en 1780 transformée en prison pour remplacer le For-l’Evêque et le petit Châtelet. L’hôtel devint la prison de la Force, la _Grande Force_, avec l’hôtel de Brienne voisin pour annexe appelée la _Petite Force_.
En cette prison de la Force fut écrouée en 92 la princesse de Lamballe. Elle faillit échapper aux massacres de septembre, grâce au dévouement de quelques amis qui couvrirent d’or quelques-uns des tueurs chargés de la besogne en cette prison; mais la malheureuse femme, sortie des geôles sanglantes à demi folle de terreur, fut saisie à la porte par d’autres assassins qu’on n’avait pas achetés, qui lui coupèrent la tête sur une borne au coin de la rue du roi de Sicile. Non satisfaits, ces cannibales, après que le cadavre dépouillé de ses vêtements fut resté quelque temps exposé aux regards de tous, pendant qu’un perruquier réquisitionné était contraint de friser et poudrer la tête de la malheureuse femme, ouvrirent le corps, enlevèrent le cœur et le placèrent au bout d’une pique pour le promener avec la tête dans tout Paris, du Temple à l’Assemblée, en s’arrêtant pour boire dans des cabarets, où ils déposaient la tête sur le comptoir à côté de leurs verres.
Il n’est rien resté de la Force qui fut démolie en 1840.
III
L’hôtel des Prévôts de Paris.--Hugues Aubryot et les Maillotins.--L’hôtel d’Orléans.--A l’Abri-Coyctier.--Le fief de la Trémouille.--Magnificences de la maison à l’enseigne de la Couronne d’or.--Sa destruction.--L’hôtel des archevêques de Sens.--Tristan de Salazar.--La justice sommaire de la reine Margot.--L’hôtel des abbés de Cluny.--François Iᵉʳ et la veuve de Louis XII.--Les émotions du cardinal de Guise.--Le connétable de Montmorency.--Le manoir de la Salamandre.--Le chancelier Séguier.--Catherine de Médicis.--La kermesse de l’Agio à l’hôtel de Soissons.
Entre le lycée Charlemagne et l’église Saint-Paul, dans la cour du passage Charlemagne, subsistent quelques débris notables de diverses époques provenant d’un hôtel des Prévôts de Paris. Ce sont des restes de façades de la Renaissance et du XVIIᵉ siècle, à côté d’une tour d’escalier à pans coupés dont les larges fenêtres sont encadrées d’une haute ogive. Un corps de logis de la Renaissance, assez important, a été démoli récemment.
Les prévôts de Paris, magistrats royaux dont les fonctions étaient importantes et qui représentaient à peu près les préfets actuels, comme le prévôt des marchands représentait un maire, ne devaient pas, suivant une très sage ordonnance de saint Louis, être pris parmi les Parisiens d’origine. Le siège de leur juridiction était le Châtelet, mais généralement en entrant en charge, ils quittaient leur domicile particulier pour s’en aller habiter l’hôtel des Prévôts, à proximité du logis royal de Saint-Paul.
Cette tour d’escalier est le seul débris de l’hôtel primitif bâti par le célèbre prévôt Hugues Aubryot, à l’époque la plus troublée du XIVᵉ siècle. Hugues Aubryot, natif de Bourgogne, arrivant après la répression de la commune de 1358, n’avait pas besogne facile, dans ce Paris encore si profondément remué. Il eut à diriger d’importants travaux, à terminer d’abord la muraille d’Etienne Marcel, cette nouvelle enceinte de la rive droite qui triplait de ce côté l’étendue de la ville et avait été hâtivement élevée en l’espace d’une année seulement, en travaillant nuit et jour, pour mettre la Commune révolutionnaire à l’abri de l’attaque des troupes royales. On n’avait alors probablement, dans la grande presse, cherché qu’à se clore; Hugues Aubryot paracheva les travaux.
Pour compléter le système de défense, il construisit la Bastille Saint-Antoine, forteresse formidable destinée aussi bien à garder le saillant Est de la ville et le quartier de l’hôtel Saint-Paul de toute insulte du dehors, qu’à maintenir au dedans le peuple de Paris, toujours grondant et si prompt à se laisser entraîner aux séditions.
Hugues Aubryot eut encore à ordonner d’autres constructions: la réédification du Petit-Châtelet de Philippe-Auguste qui tombait en ruines, le pont Saint-Michel alors appelé le Pont-Neuf. Mais Aubryot, riche et puissant personnage, administrateur rigoureux, s’était, dans ses multiples et importantes fonctions, attiré de grandes inimitiés. L’orage fondit sur lui après la mort de Charles V. «Sur toutes choses, dit Juvénal des Ursins, avait en grande irrévérence les gens d’église et principalement l’Université de Paris»; s’il s’était attiré l’inimitié des dignitaires de l’Université, les écoliers ne l’aimaient pas non plus, car dans la reconstruction du Châtelet il avait ménagé sous la voûte menant au
quartier des écoliers, deux cachots spécialement réservés à Messieurs les étudiants, deux violons que par ironie il appelait Clos-Bruneau et rue du Fouarre, du nom des deux principales rues des études. L’Église et l’Université coalisées préparèrent sa perte. On fit une enquête secrète sur son gouvernement et sa vie «qui était très orde et déshonnête en toute ribaudise, à décevoir femmes partie par force et partie par argent, dons et promesses, et avait compagnie à Juives, et ne croyait pas le Saint Sacrement de l’autel et s’en moquait...».
C’est ainsi que Hugues Aubryot fit connaissance avec les cachots de la Bastille qu’il venait justement d’achever après dix ans de travaux. Son procès s’instruisait, un procès pour «plusieurs hérésies», avec lequel on comptait bien le mener jusqu’au bûcher. Transféré ès prisons de l’évêché, il fut examiné sur plusieurs points «et fut trouvé par gens clercs, ce connaissants, qu’il était digne d’être brûlé». Cependant grâce aux prières des princes, oncles de Charles VI, cette peine fut commuée, après amende honorable au parvis Notre-Dame, en prison perpétuelle en basse fosse, au pain et à l’eau.
Heureusement pour lui cette basse fosse n’était pas dans sa solide Bastille--mais dans les prisons de l’Evêque. Il s’y trouvait depuis quelques mois, un an peut-être, lorsque éclata l’insurrection des Maillotins, en 1382.
Il s’agissait encore d’impôts nouveaux. La sédition commença aux Halles par le refus qu’une vieille marchande de cresson opposa aux percepteurs de l’impôt. Ses cris ameutèrent la populace qui se mit aussitôt à courir sus aux fermiers des aides et à les massacrer. Les émeutiers, mal armés d’abord, marchèrent sur l’Hôtel de Ville, enfoncèrent les portes et s’emparèrent des armes amassées, harnois de guerre, cottes de mailles et «grande foison de maillets de plomb».
Ainsi armés, les insurgés deviennent les «_Maillotins_»; la terreur est si grande par la ville en proie à la violence déchaînée, que les officiers royaux, les magistrats et l’évêque se sauvent. Les Maillotins se livrent à tous les excès, ils tuent, saccagent et pillent. Ils assiègent l’abbaye de Saint-Germain qui se défend vigoureusement et réussit à les repousser. Ils délivrent les prisonniers du Châtelet qui se joignent à eux, ils vont à la prison de l’évêque, enfoncent tout aussi et parmi les prisonniers trouvent Hugues Aubryot.