Part 19
De l’hôtel de Clisson il reste la porte, une belle entrée d’aspect militaire comme il convenait à une demeure de connétable, une haute ogive protégée par deux tourelles en encorbellement. La tourelle de droite a bien été un peu attaquée et amaigrie par les architectes du siècle dernier, à qui nous devons savoir gré d’avoir oublié de la démolir, mais la porte du connétable n’en souffre pas trop; les deux écussons peints au-dessus de la voûte portent les armes de la maison de Guise compliquées d’armoiries d’alliances et de chiffres.
Plus haut, se voit gravée dans la pierre une grande M, initiale mystérieuse sur laquelle on a beaucoup disserté. A Josselin en Bretagne, dans l’église où dort le connétable sous un beau tombeau mutilé, l’M se trouve partout, alternant avec des Marguerites presque effacées, c’était l’initiale de Marguerite de Rohan sa femme. D’après la légende de l’hôtel de Clisson, cela voudrait dire aussi Miséricorde et rappellerait un épisode des insurrections parisiennes du règne de Charles VI.
En 1382, au retour de l’expédition victorieuse de Flandre, Charles VI, alors enfant de quatorze ans, trouva Paris en armes, atterré par la nouvelle de la victoire de la noblesse à Rosebecke, alors que les bandes parisiennes s’étaient préparées à joindre leurs efforts à ceux des Flamands. Cette nouvelle révolte des Maillotins fut plus sévèrement châtiée que celle de l’année précédente. Le roi et les princes ses oncles, en trois «_batailles_», dont Clisson commanda la première, entrèrent dans Paris par les portes rompues et abattues. Clisson avait la main dure et le fit sentir aux révoltés. Après avoir pris tout ce qui avait marqué dans la sédition, et décapité aux Halles les principaux meneurs, on désarma Paris, on enleva les chaînes des rues; il fallut livrer les maillets, arbalètes, vouges, fauchards, et tout les harnois de guerre «et disait-on qu’il y en avait assez pour armer cent mille hommes».
Des bourgeois compromis restaient aux prisons attendant leur sort. Un jour le peuple de Paris fut convié au Palais de Justice. Sur les degrés de la cour un siège avait été élevé pour le petit roi, qu’entouraient ses oncles et ses capitaines et ses conseillers. Le chancelier d’Orgemont prit la parole, semonça véhémentement les Parisiens, rappela toutes leurs séditions et commotions, et les crimes et délits commis dans les désordres, puis arrivèrent les familles des prisonniers, «_les dames et demoiselles toutes déchevelées_» qui se jetèrent aux pieds du roi criant miséricorde; les oncles du roi, les capitaines en firent autant et le peuple à genoux, nu-tête, de tous les points de la cour du palais, clama de même: Miséricorde!
Alors le roi, comme s’il se laissait attendrir, quitta sa figure courroucée et donna l’ordre de mettre les prisonniers en liberté, changeant les peines encourues en amendes qui servirent à payer les gendarmes. On attribua surtout, dit-on, la clémence royale aux conseils de Clisson et en reconnaissance le peuple, voyant ces M sculptés par Clisson sur sa maison en l’honneur de sa femme, appela cette maison l’hôtel de Miséricorde. Ceci est l’explication de la légende, la vérité est peut-être toute contraire, et le mot miséricorde est plus probablement une ironie des Parisiens se souvenant de la poigne de Clisson dans la répression.
Clisson avait des ennemis mortels; le duc de Bretagne, qui déjà l’avait par trahison tenu en son château de l’Hermine à Vannes et ne l’avait relâché que sur grosse rançon, ce dont il se repentait fort, et le chevalier Pierre de Craon que Clisson avait fait chasser de la cour. Ces deux haines s’entendirent et Pierre de Craon, assuré en tout cas d’un refuge en Bretagne, s’en vint à Paris tendre une embuscade au connétable, se jurant bien de trouver le moyen de réussir l’occision que le duc avait manquée à Vannes.
Au bout de la rue de la Verrerie, derrière l’hôpital Saint-Gervais, c’est-à-dire tout proche de l’hôtel du connétable, par la rue des Mauvais-Garçons et la rue du Murier, Pierre de Craon possédait un logis dans lequel il fit secrètement provision d’armes et d’armures et qu’il pourvut largement de vivres. Ces _pourvéances_ faites, Craon réunit des «_compagnons hardis et outrageux_»; il les envoya par petites troupes en son hôtel où ils arrivaient de nuit et restaient tapis sans sortir, faisant largement honneur aux victuailles amassées, en attendant l’ouvrage inconnu qui leur était réservé. Quand il y en eut une quarantaine, Craon arriva à son tour, toujours secrètement et s’enferma comme les autres, gardant seulement dehors des espions qui guettaient tous les faits et gestes du connétable.
Enfin l’occasion si patiemment épiée se présenta. Il y avait fête à l’hôtel Saint-Paul, le jour de la Fête-Dieu de 1392, joûtes toute la journée dans les lices de l’hôtel devant les dames, puis festin et danses. Les danses ne finirent qu’une heure après minuit, l’assemblée tout aussitôt se dispersa, chacun s’en retournant au logis. Messire Olivier de Clisson ayant causé longuement avec le roi quitta l’hôtel le dernier, alors que les lumières de la fête s’éteignaient et que tous à l’hôtel se préparaient à dormir. Ses gens et ses chevaux l’attendaient à la porte, ils étaient huit seulement, avec deux torches que les valets allumèrent dès que le connétable fut en selle.
Pierre de Craon avait fait monter ses hommes à cheval et dans la nuit noire s’en était allé s’embusquer au carrefour Baudoyer. La petite troupe du connétable quittant la rue Saint-Paul, tourna au carrefour des rues Saint-Antoine et Sainte-Catherine, maintenant Sévigné; Clisson causait avec un écuyer, il était en train de lui dire: «Je dois demain avoir au dîner chez moi, monseigneur de Touraine, le seigneur de Coucy, messire Jean de Vienne, messire Charles d’Hangiers, le baron d’Ivry et plusieurs autres, or pensez que ils soient tous aisés et que rien n’y ait d’épargné...» lorsque tout à coup retentit en arrière le galop des quarante chevaux de Craon.
En un clin d’œil le cortège du connétable fut bousculé, les deux torches éteintes. Le connétable prit d’abord l’attaque pour une plaisanterie du duc d’Orléans, il cria aux assaillants: Monseigneur, par ma foi, c’est mal fait, mais je vous le pardonne, car vous êtes jeune...
--A mort Clisson! à mort, ci vous faut mourir, lui répondit un homme de la mêlée.
--Qui es-tu, qui dis de telles paroles?
--Je suis Pierre de Craon!
Et les épées commençaient leur jeu; les gens du connétable et lui-même, dans leurs habits de fête, étaient peu armés, tandis que les hommes de Craon étaient couverts de fer.
--Occirons-nous tout? demandèrent-ils à Craon.
--Oil, tous ceux qui se mettront en défense.
Les gens de Clisson furent vite à terre ou jetés de côté, dans le noir de la rue; le connétable se défendait de son mieux avec une courte épée contre les coups qui pleuvaient dru sur lui. Par bonheur l’obscurité le protégeait un peu, et d’un autre côté les hommes de Craon qui venaient seulement d’apprendre à quel illustre personnage ils s’attaquaient, s’en trouvaient fort troublés. Clisson ferraillant toujours, déjà meurtri et blessé par tout le corps, se maintenait à cheval. Un coup formidable asséné sur la tête le renversa enfin. Il tomba juste dans la porte d’un boulanger qui préparait son pain et qui au terrible fracas des épées venait d’entrebâiller son huis. Sous le poids du corps roulant à terre, la porte s’ouvrit toute grande et le connétable resta sans mouvement, la tête dans la maison du boulanger épouvanté, les jambes dans la rue.
Craon hésita un moment, il n’osa descendre pour voir si l’œuvre était bien achevée.--Allons, dit-il, nous en avons assez fait, s’il n’est pas mort, il mourra du coup féru à la tête!...
Et toute la troupe fila au grand trot vers la porte Saint-Antoine pour s’échapper. Or toutes les portes de Paris, depuis la révolte des Maillotins, avaient été enlevées, précisément sur le conseil du connétable. Si elles avaient pu être closes comme jadis à la nuit, jamais Craon n’aurait osé tramer son attentat, arrêté par l’impossibilité de sortir une fois le coup fait. «Or considérez comme les choses adviennent, dit Froissart, le connétable avait cueilli la verge dont il fut battu.» Craon, sorti sans difficulté par la porte Saint-Antoine, poussa tout d’une traite jusqu’à Chartres, y trouva des chevaux préparés et continua de la même allure jusqu’au château de Sablé.
Criblé de blessures et la tête pleine de sang, Clisson gisait dans la boutique du boulanger, on le croyait bien mort et l’on avait couru prévenir à l’hôtel Saint-Paul, d’où le roi partit immédiatement en robe de chambre, avec quelques chambellans et des gens d’armes, torches allumées, et tout ce monde vint remplir la rue et la petite boutique du boulanger. Cependant Clisson, que l’on avait déshabillé pour visiter ses plaies, donnait quelques faibles signes de vie, au grand étonnement de ses gens.
--Connétable, comment vous sentez-vous? demanda le roi se penchant sur ce corps tout sanglant qui remuait encore.
--Cher sire, petitement et faiblement, murmura le connétable.
--Qui vous a mis en cet état?
--Sire, c’est Pierre de Craon, traîtreusement...
--Connétable! je le jure, jamais chose ne sera si bien et si fort vengée! Or tôt, aux médecins et surgiens d’abord!...
Déjà les médecins de l’hôtel Saint-Paul accouraient. Ils examinèrent longuement et pansèrent les blessures dont le connétable était navré par tout le corps. Par chance miraculeuse, aucune n’était mortelle, le grand nom de Clisson, jeté subitement aux assassins, avait pour ainsi dire amolli leurs bras; néanmoins le connétable eût été achevé sous les pieds des chevaux, si la porte du boulanger ne s’était ouverte quand il tomba sous le grand coup porté par Craon.
--Dans quinze jours, dirent les médecins au roi bien heureux, nous vous le rendrons chevauchant!
On sait comment Craon ne fut pas rattrapé par le prévôt de Paris lancé sur ses traces, comment n’estimant point le château de Sablé asile assez sûr quand il apprit que le connétable n’était pas mort, il se réfugia près du duc de Bretagne, comment, la guerre ayant été déclarée à ce duc, Clisson guéri et le roi déjà malade, s’obstinant malgré sa faiblesse, menèrent l’armée vers la Bretagne, et comment se déclara dans la forêt du Mans la folie de Charles IV.
Que de maux découlèrent de ce meurtre manqué rue Culture-Sainte-Catherine: les longues guerres civiles pendant la démence du roi et la jeunesse de Charles VII, la lutte des princes s’arrachant villes dévastées et provinces ravagées, les féroces massacres des partis, cruelles meurtrissures auxquelles vinrent s’ajouter encore les désastres de la guerre anglaise, comme pour achever de faire un cadavre de la France pantelante.
Pierre de Craon ne fut pas pris; mais il eut tous ses biens confisqués, son logis de Paris fut rasé et l’emplacement ajouté au cimetière Saint-Jean; la ruelle qui longeait les murs du logis et dont il reste un fragment, prit alors, pense-t-on, le nom de rue des Mauvais-Garçons. Plus tard Craon repentant fit, en signe d’amende honorable, élever dans le cimetière, à l’endroit où avait été sa maison, une croix de pierre portant son nom et l’aveu de son crime.
L’hôtel de Clisson, après avoir passé dans diverses mains, devint en 1553 la propriété d’Anne d’Este, femme de François de Lorraine, duc de Guise. Les Guises, par diverses adjonctions et bâtisses agrandirent considérablement l’ancien logis de Clisson et formèrent le très haut et très vaste hôtel à deux grandes cours, avec jardins derrière et sur les côtés, que l’on peut voir sur le plan de Paris de Gomboust, tenant déjà tout le pâté de bâtiments de la rue des Quatre-Fils à la rue des Francs-Bourgeois.
Dans cet immense hôtel magnifiquement installé et meublé, orné de peintures murales du Primatice, décoré de tapisseries merveilleuses qui étaient, d’après Sauval, avec celles du Vatican et du Louvre, les plus belles du monde, les Guises tenaient une véritable cour et pouvaient loger une suite considérable de gentilshommes attachés à leur fortune, garnison qui s’augmenta, aux jours critiques, de soldats et de partisans nombreux.
A François de Guise, défenseur de Metz, assassiné sous Orléans par Poltrot de Méré, succéda Henri de Guise le Balafré qui devait périr à Blois. Dans l’Etat bouleversé par les factions, au moment le plus terrible des guerres de religion, la maison de Guise si rapidement élevée, n’ayant plus de frein à ses ambitions, pouvait tout espérer. Elle avait déjà les cœurs d’une bonne partie des Français détachés des Valois dégénérés; Paris conquis par ses curés et ses prédicateurs, par les meneurs fanatiques, était Guisard. Les Guises pouvaient nourrir l’espoir de culbuter les fils de l’italienne Catherine de Médicis, de rejeter en sa Gascogne ou supprimer le Béarnais, cet Henri de Bourbon que Charles IX avait épargné à la Saint-Barthélemy, puis, cet héritier du trône écarté, d’enlever le trône de France au roi des Mignons, à cet Henri III méprisé, que les ciseaux de la duchesse de Montpensier comptaient bien tonsurer pour en faire frère Henri de Valois.
En ces années tumultueuses, de 1560 à 1594, l’hôtel de Guise est une citadelle rivale du Louvre. C’est là que les ligueurs prennent le mot d’ordre, les gens de robe, intrigants, parlementaires ou sorbonnistes, les gens d’épée cherchant le bon parti, les bourgeois remuants, les terribles Seize. Le fil de toutes les intrigues secrètes aboutit ici et c’est d’ici que part le signal de toutes les complications qui viennent embrouiller et compléter l’anarchie du pauvre royaume.
Autant et plus que le Louvre, l’hôtel de Guise a trempé dans le sang de la Saint-Barthélemy; la tentative d’assassinat de Maurevel sur Coligny y fut tramée, et c’est le duc de Guise, dans son hôtel changé en place de guerre et rempli de soldats, qui organisa le massacre, donna l’ordre au prévôt des marchands et aux échevins de préparer leurs gens.
Aux coups du tocsin l’hôtel de Guise s’ouvre et lâche par la ville ses bandes de forcenés, tandis que Guise lui-même à la tête d’une forte troupe marche sur la maison de l’amiral pour faire exécuter sous ses yeux ce que Maurevel avait manqué deux jours auparavant.
Pendant les années qui suivent, Guise est aussi roi, sinon plus, que cet Henri III pour lequel il ne cache pas son mépris. Les gentilshommes de l’hôtel de Guise insultent journellement les mignons du roi et lui tuent les plus aimés, Quélus et Maugiron, tombés dans le fameux duel de trois contre trois, aux Tournelles près de la Bastille. Guise est le vrai roi de la ville de Paris, le roi de la très sainte Ligue dont il tient tous les fils avec ses frères Mayenne et le cardinal de Guise, jouant même avec adresse, pour l’opposer au roi de Navarre, de son oncle le cardinal de Bourbon. De ce vieillard, ils ont l’air de faire l’héritier éventuel du trône, dont chaque pas semble les rapprocher, pas assez vite cependant au gré de l’impatience de la sœur des Guise, l’ardente et vindicative duchesse de Montpensier, qui, à elle seule, suffirait à entretenir toutes les intrigues, toutes les machinations de la maison, à maintenir à la température voulue, dans la cuve parisienne, le bouillonnement des passions révolutionnaires savamment malaxées.
L’heure étant venue, l’insurrection parisienne étant bien préparée, tous les rôles sus, le plan des barricades, faites de tonneaux remplis de terre, adopté, les chefs de quartier nommés, les capitaines guisards introduits et cachés, le duc de Guise malgré la défense du roi entre dans Paris. C’est un triomphe, une ovation sans fin, de la porte Saint-Denis à l’hôtel de Soissons où tout d’abord il se rend pour saluer la reine mère. Puis il a l’audace de se présenter au Louvre, où peu s’en faut qu’il ne trouve ce qui l’attend à Blois.
--Sire, tenez-vous M. de Guise pour votre ami ou votre ennemi, dit au roi le colonel des gardes Alphonse d’Ornano, il ne faut qu’un mot sans vous en donner autrement peine et je vous apporte aujourd’hui sa tête à vos pieds.
Mais Henri III ne dit pas le mot, _il n’ose_, cette fois. Il ne se sent pas assez fort dans Paris, au milieu de ce peuple dont il a entendu jusque sous ses fenêtres les cris d’amour frénétiques pour les Guises--«de qui la France, a-t-on dit, est folle car c’est trop peu dire amoureuse».
Rentré à l’hôtel de Guise, le Balafré prend les dernières mesures pour le corps à corps avec le roi; l’hôtel de Guise devient un arsenal et un quartier général. Dans le jour ce ne sont qu’allées et venues de gentilshommes, de curés, de capitaines et de bourgeois; les meneurs populaires sont les plus caressés par les princes lorrains. Pendant la nuit on amène à l’hôtel grande provision d’armes. Le roi de son côté fait venir des troupes.
Le jeudi 12 mai 1588, la mine éclate, un immense réseau de barricades couvre la ville. Tout le monde marche sous la direction des dixeniers et quarteniers, dans la fumée des arquebusades; les suisses sont cernés, culbutés et désarmés. Guise toute la journée resta aux fenêtres de l’hôtel de Guise surveillant son œuvre et occupé à donner des ordres. A quatre heures, la révolte étant partout maîtresse et les troupes qui n’étaient pas prisonnières rabattues sur le Louvre, Guise sortit de son hôtel en pourpoint blanc tailladé, avec une suite de gentilshommes. Les rues autour de l’hôtel sont pleines de monde, à sa vue c’est une frénésie d’enthousiasme, les gens des barricades, la foule qui se presse, bourgeois et bourgeoises, l’acclament. «Il ne faut plus lanterner, crient des gens, il faut le mener à Reims!» On l’étourdit par les rues de tant de cris de: Vive Guise! qu’il ne fait que lever son grand chapeau et qu’il feint d’en être fâché. «Mes amis, c’est assez, messieurs, c’est trop, criez vive le roi!»
Il est presque au but maintenant, il ne reste plus pour achever l’œuvre que la suppression d’Henri III et c’est, il y compte bien, ce que les Parisiens fanatisés vont faire sans qu’il ait besoin d’y mettre la main. Déjà des gens à lui excitaient le peuple à compléter sa victoire par la prise du Louvre.
--Allons prendre et barricader ce bougre de roi dans son Louvre! criait-on aux carrefours changés en places d’armes.
Toute la nuit se passe ainsi tumultueuse, les bourgeois de la Ligue ont saisi les portes de la ville, ce qui permet aux partisans des Guises d’accourir; ils s’emparent de l’Hôtel de Ville et de l’Arsenal et bloquent la Bastille; les barricades touchent le Louvre et tout semble présager une grande attaque du château.
Ce vendredi la reine-mère monte en sa chaise et, péniblement, à travers la foule armée, à travers les retranchements des rues «si dru semés» où elle obtient difficilement passage, elle se dirige vers l’hôtel de Guise, quartier général de l’insurrection déchaînée. Elle tente une dernière démarche auprès du duc de Guise, le suppliant d’éteindre tant de feux allumés et de venir s’entendre avec le roi disposé à toutes les concessions. Le duc de Guise répond froidement qu’il n’y peut plus rien, que le peuple est un taureau échappé qu’on ne peut plus retenir: il déplore l’état des choses, mais quant à aller au Louvre il s’y refuse absolument, ne voulant se mettre à la merci de ses ennemis.
Cette démarche cependant sauve peut-être le roi, car pendant ces négociations, les colonnes ligueuses qui se préparent à marcher sur le Louvre ne reçoivent point les ordres de Guise et l’appoint de soldats dont le courage éprouvé doit donner de la vigueur à l’attaque. Guise tergiverse et va laisser échapper la proie qu’il tient presque en sa main. Henri III, prévenu par sa mère, comprend que s’il reste un instant de plus il est perdu, et il se décide à une fuite précipitée.
Jamais plus il ne remettrait le pied dans Paris; il ne devait le revoir que de loin, des hauteurs de Saint-Cloud quand il essaya de tenir son serment d’y rentrer par la brèche. Mais alors l’arrêta le couteau du cordelier Jacques Clément, mis en la main du moine par la duchesse de Montpensier qui, à la journée des Barricades, n’aurait pas eu les hésitations de son frère.
Dans son journal, l’Estoile raconte qu’à la nouvelle de cette fuite qui renversait tous les plans des Guisards, «un quidam dit que les deux Henri avaient tous deux bien fait les ânes,» l’un pour n’avoir pas eu le cœur d’exécuter ce qu’il avait entrepris, c’est-à-dire de faire tuer Henri de Guise à sa visite au Louvre et fait donner sérieusement ses troupes dès le commencement du soulèvement, et l’autre pour avoir le lendemain laissé échapper la bête qu’il tenait en ses filets.
L’hôtel de Guise, n’ayant point réussi à force ouverte, reprit sa politique de feintes et de machinations, qui devaient bien étonner le bon badaud ligueur ne voyant pas plus loin que le bout de sa hallebarde; le duc de Guise pour reprendre contact avec le roi réfugié à Chartres, ouvrit les négociations par une singulière ambassade, une procession de capucins conduite par frère Ange, un Joyeuse qui s’était fait moine et qui plus tard redevint homme d’épée. C’était une procession ridicule ou plutôt une mascarade.
En tête des Capucins, frère Ange déguisé en Jésus-Christ couronné d’épines lié et garrotté, marchait sous les coups de fouet entre deux femmes représentant Marie et Madeleine; des soldats venaient derrière en costumes burlesques, portant en guise de casques des marmites renversées et brandissant de vieilles armes rouillées.
On négocia; par un accord signé entre le roi et les princes, le duc de Guise fut nommé lieutenant général du royaume. S’y croyant tout autant qu’à Paris le maître de la situation, il alla aux États réunis à Blois, où les élections avaient envoyé une majorité ligueuse, où le président du Tiers était La Chapelle-Marteau, un des Seize, un des chefs de la journée des barricades, devenu prévôt des marchands de par les Guise.
Cette fois le roi osa et deux des Guise périrent, le Balafré et le cardinal.
A l’hôtel de Guise il ne restait plus que Mayenne et la duchesse de Montpensier; la déchéance du roi fut proclamée dès qu’arriva la nouvelle du meurtre et Mayenne, prenant la présidence du conseil général de l’Union, se nomma lieutenant général. Paris vécut dans l’effervescence révolutionnaire, on pendit, on emprisonna les royaux et les politiques, pendant que l’armée de Mayenne manœuvrait autour de Paris contre l’armée royale formée des troupes combinées d’Henri de Valois et d’Henri de Navarre. Quand, à la fin de juillet 1589, les deux rois vinrent attaquer Paris, les Seize firent «_reserrer_» en toutes les prisons de Paris environ trois cents bourgeois des plus apparents et notables, pris comme otages, et la duchesse de Montpensier, à l’hôtel de Guise, eut des conférences avec le petit cordelier Jacques Clément amené par le prieur Bourgoin. Bien caressé et catéchisé, enflammé par des promesses de toutes sortes, celui-ci s’en alla résolument à Saint-Cloud, et son couteau vengea l’assassinat de Blois.