Paris de siècle en siècle

Part 18

Chapter 183,741 wordsPublic domain

La reine de Navarre, maîtresse de La Mole, et la duchesse de Nevers n’avaient pu sauver les condamnés; la légende qui souvent n’est pas beaucoup plus menteuse que l’histoire, veut que les deux princesses, la nuit de l’exécution, soient allées chez le bourreau chercher les têtes des suppliciés et qu’elles aient de leurs propres mains embaumé ces pauvres chefs sanglants. Elle ajoute, pour la duchesse de Nevers, que celle-ci, fidèle à Coconas, conserva toujours dans une armoire près de son lit la tête de l’amant infortuné.

L’histoire qui se répète quelquefois ajoute ceci, qu’en la même chambre où vécut la duchesse de Nevers avec cette sinistre relique d’amour à côté de son oreiller, un demi-siècle après, sous Louis XIII ou plutôt sous Richelieu, la petite-fille de la duchesse Marie de Gonzague, eut à pleurer sur un autre supplicié, son amant Cinq-Mars arrêté pour conspiration avec l’Espagne contre le terrible cardinal et décapité à Lyon en compagnie du pauvre de Thou, entraîné par l’amitié dans l’affaire et dont la maison était non loin de l’hôtel de Nevers, place Saint-André-des-Arts.

Cet hôtel de Nevers fait bonne figure dans les estampes de Callot et de Pérelle, avec ses grands pavillons de pierres et briques, avec ses toits immenses qui dominent quelques masures, vieux restes de dépendances de l’hôtel de Nesle, et les remparts à demi ruinés touchant à la porte de Nesle. L’hôtel de Nevers ne vécut pas longtemps, il fut démoli à son tour et remplacé par l’hôtel de Guénégaud, plus tard Conti, lequel céda la place à l’hôtel des Monnaies actuel.

Des hôtels élevés par les grands seigneurs féodaux, par les princes de la maison de France aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, il en est un qui traverse en partie les siècles et dont le donjon, témoin des événements tragiques de la grande querelle entre Armagnacs et Bourguignons, a survécu aux tours royales du vieux Louvre, à la Bastille, à presque tous les édifices ses contemporains. C’est la vieille tour du duc Jean sans Peur, le donjon de l’hôtel de Bourgogne, fameux à des titres divers. Précédemment le logis s’appelait hôtel d’Artois, parce qu’il avait appartenu au comte d’Artois, frère de saint Louis. Ayant été confisqué sur un de ses descendants, il fit partie de l’apanage de Philippe, quatrième fils de Jean le Bon, surnommé le Hardi parce que tout enfant, à la bataille de Poitiers, il s’était obstinément tenu en combattant à côté de son père sans vouloir le quitter.

--Père, garde-toi à gauche!... père, garde-toi à droite!... Un rude enfant qui devait être l’aïeul de Jean sans Peur et de Charles le Téméraire.

Les ducs de Bourgogne agrandirent l’hôtel et le fortifièrent vers la fin du XIVᵉ siècle. Situé à cheval sur l’enceinte de Philippe-Auguste au saillant nord, entre la porte aux Peintres de la rue Saint-Denis et la porte de Bourgogne ou Montorgueil, il formait un vaste ensemble de constructions, nous ne pouvons plus juger de son importance que par le donjon subsistant; il dominait le mur de la ville et tout le quartier qui s’appela Mauconseil, _mauvais conseil_, après les sanglantes tragédies du commencement du XVᵉ siècle.

Longtemps enfermée dans une arrière-cour, étouffée parmi les hautes maisons serrées, la vieille tour vient de reparaître au jour, dégagée sur un côté seulement par malheur.

Ce bel et solide édifice rectangulaire en pierres de taille, divisé en plusieurs étages accusés par des encorbellements, a gardé son couronnement de mâchicoulis couvert aujourd’hui par une toiture basse. Les divers étages sont éclairés par des baies carrées à meneaux, inscrites, à l’étage de la grande salle, dans une haute ogive. Un large escalier à vis tourne autour d’un pilier central qui se termine en haut de la cage par un chapiteau en forme de caisse de jardin, d’où s’élance un chêne sculpté, dont les grosses branches se subdivisent bientôt et forment, avec leurs branchages entre-croisés et leur feuillage touffu, quatre travées de voûte ogivale.

On pense que Jean sans Peur avait fait construire ce donjon pour renforcer son hôtel après qu’il eut fait assassiner le duc d’Orléans. Monstrelet le dit: «Et mêmement fit faire en ces propres jours à puissance d’ouvriers, une forte chambre de pierre bien taillée en manière d’une tour, dedans laquelle il se couchait par nuit et était ladite chambre fort avantageuse pour le garder.» Probablement, Jean sans Peur qui se fortifia en son hôtel en vue des événements, l’avait commencée quelque temps avant le crime. Cette tour, dévastée intérieurement par des appropriations diverses, et des intercalations d’étages, montre encore, sculptés extérieurement au tympan d’une fenêtre basse sur la rue, le niveau et les rabots choisis pour emblèmes par le duc Jean.

Son brillant cousin et rival le duc d’Orléans, confiant dans sa force, avait pris pour emblème un bâton noueux avec la devise: _je l’envie_ ou _je l’ennuie_. Jean sans Peur adopta en réponse au défi l’emblème du rabot, avec les mots flamands: _Ich oud_, _Je tiens_.

Jadis pris par les Turcs à Nicopolis dans le grand désastre de la Croisade aux pays du Danube, Jean sans Peur, héritier de Bourgogne, avait été l’un des rares chevaliers francs épargnés par Bajazet, parce qu’au moment où l’on allait le mettre à mort, dit une légende probablement forgée plus tard, un vieil iman turc s’était écrié qu’il fallait soigneusement préserver ce seigneur, destiné à faire couler plus de sang chrétien qu’aucun musulman ne pourrait faire. L’événement ne donna que trop raison à la prophétie.

A la mort du duc de Bourgogne Philippe le Hardi, en 1404, son fils Jean sans Peur hérita de sa rivalité avec le duc d’Orléans. Depuis douze ans déjà Charles VI était en démence et les oncles du roi, les princes, se disputaient la direction des affaires. La lutte s’était bientôt circonscrite entre le duc d’Orléans qui avait pris la position de chef et de défenseur de la noblesse, et le duc de Bourgogne, chef du parti populaire.

Avec Jean sans Peur, fougueux et violent, la rivalité se changea presque aussitôt en lutte ouverte, il y eut des préparatifs de guerre civile, malgré des essais de réconciliation tentés quand Charles VI recouvrait un instant l’esprit. On s’arrachait le dauphin. Le duc d’Orléans, avec l’appui d’Isabeau de Bavière, levait des armées en province, le duc de Bourgogne armait les Parisiens, leur rendait les chaînes de leurs rues et les maillets des guerres civiles du siècle précédent. Puis il y eut accalmie, une feinte réconciliation encore entre les ducs à l’occasion de mariages princiers, mais toujours, suivant l’expression de Juvénal des Ursins, il y avait «quelques _grommellis_ entre les ducs et souvent fallait faire alliances nouvelles».

Les ducs, déguisant en affectation de courtoisie leur farouche inimitié, s’embrassaient et se donnaient des fêtes magnifiques. Le duc d’Orléans, tout en dehors, se reposait de la politique par une vie de plaisirs, tandis que Jean sans Peur, retiré dans son donjon de Mauconseil, tramait résolument la mort de son rival et travaillait patiemment à l’exécution du plan longuement médité.

Le coup fait dans les environs de l’hôtel Barbette, le 20 novembre 1407, le duc de Bourgogne, accusé partout, dut se résoudre à l’avouer après avoir tenu un coin du drap mortuaire aux obsèques qui furent faites en l’église des Célestins. Devant l’horreur générale, ne se trouvant pas assez en sûreté dans sa _chambre de pierre_, craignant de se trouver assailli en son hôtel, il monta subitement à cheval, au retour d’un conseil royal tenu à l’hôtel de Nesle où il n’avait pas été admis, et partit à toute bride, suivi de six hommes seulement, sans s’arrêter nulle part avant son château de Bapaume. Cette rapide chevauchée lui sauva la vie, car dès que la nouvelle de sa fuite arriva en l’hôtel d’Orléans, des hommes d’armes du défunt s’armèrent d’eux-mêmes et se mirent à sa poursuite avec l’intention arrêtée de le mettre à mort.

L’an 1407 fut «_l’année du grand hiver_», la gelée très rude dura soixante-six jours et la débâcle de la Seine emporta le pont Saint-Michel de Paris avec les maisons. Les neiges empêchèrent les partis d’entrer en campagne tout de suite sur le coup de l’événement. Il y eut des rassemblements de troupes dans les villes, des entrevues de princes. Le roi de Sicile et le duc de Berry allant à Amiens conférer avec Jean sans Peur et lui défendre au nom du roi de revenir à Paris sans y être mandé, se trouvèrent presque arrêtés par les grandes neiges et durent faire parfois marcher devant leur troupe des paysans pour ouvrir le chemin.

Jean sans Peur à la porte de son logis d’Amiens avait placé deux lances, l’une à fer de guerre, l’autre à fer émoulu, offrant ainsi la paix ou la guerre. Pour toute réponse à la défense des princes, il assembla des troupes et dès que les neiges le permirent, marcha droit sur Paris. Le populaire goûtait fort les ducs de Bourgogne pour leur opposition politique aux taxes et impôts, il cria Noël à l’entrée de Jean sans Peur qui s’en alla réoccuper son hôtel bien pourvu de gens de guerre.

Et ce ne sont plus, pendant des années, que terribles et successives secousses, ayant pour point de départ cette tour de Mauconseil, où revenait sans cesse se tapir le duc Jean sans Peur, qui entre temps, pour sa répression des troubles en ses villes de Flandre, avait mérité le nom de Jean sans Pitié. Paris en a pour douze années de perturbations, de guerre ouverte et de révolutions sanglantes. Jean sans Peur appuyé sur la démagogie déchaînée, sur les bouchers, les écorcheurs, sur des bandes de malandrins sans aveu ne rêvant que violences et pilleries, tient la ville où il a mis la main sur le Dauphin, n’en sort que pour piller, faire tête aux gens de guerre du parti des princes d’Orléans qu’on appelle maintenant les Armagnacs, du nom du comte d’Armagnac, dont Louis d’Orléans, fils du prince assassiné, venait d’épouser la fille.

Armagnacs, Bourguignons et Anglais se disputent et s’arrachent la ville où éclatent des mouvements révolutionnaires, les «_Journées_» de la commune cabochienne, pendant lesquelles il n’est pas de pavé qui n’ait sa tache de sang, pas de rue où les massacreurs ne travaillent.

Dans la tour de Jean sans Pitié se tiennent des conciliabules avec les bouchers, les chefs de la populace armée, prompte à la tuerie; ces chefs ce sont les Saint-Yon, les Le Goix, avec Jeannot Caboche, écorcheur de vaches à la boucherie de Saint-Jacques, qui tient Paris sous la terreur et donne son nom aux gens de sa troupe et par extension à son parti. Alors les Cabochiens prirent la Bastille par capitulation, comme en 89, et néanmoins coupèrent peu après la tête à son gouverneur Pierre des Essarts. Ce furent des journées de terreur où le chapeau blanc joua le rôle du bonnet rouge de 93; il désignait les partisans de Bourgogne et de la commune de Paris, comme le bonnet rouge coiffera plus tard les patriotes sans culottes,--et ce chaperon blanc on l’imposa au roi de l’hôtel Saint-Paul comme on le fera pour le bonnet rouge au roi des Tuileries, en 92, l’histoire sans se recommencer se répétant souvent.

Dans son jardin de l’hôtel de Bourgogne, Jean sans Peur se trouva même, de par la révolution qu’il avait déchaînée, obligé de recevoir le bourreau de Paris Capeluche, devenu homme d’importance et tueur par amour du métier; il alla même jusqu’à lui toucher la main quand Capeluche vint à la tête de sa bande lui parler hardiment.

Jean sans Peur ayant réussi à envoyer les Cabochiens guerroyer aux alentours de Paris, crut laver la tache restée à cette main, en faisant saisir soudainement Capeluche pour lui couper la tête à son tour.

Capeluche enlevé comme il buvait aux Halles, prit philosophiquement son parti du changement de rôle, et, comme son propre valet chargé de le décapiter lui semblait s’y prendre mal, il leva la tête du billot pour lui donner d’une voix ferme quelques conseils sur la manière de trancher proprement un col et, cette dernière leçon donnée, tendit froidement la nuque au coupe-tête.

Après Jean sans Peur vint Philippe le Bon, prince aux goûts superbes; Philippe le Bon à l’avènement du roi Louis déploya son faste accoutumé dans cet hôtel de Bourgogne aux sanglants souvenirs. Il avait tendu les salles de magnifiques tapisseries d’Arras rehaussées de soie, d’argent et d’or. Une vaisselle précieuse par le métal et merveilleuse par le travail, garnissait de splendides buffets. Dans son jardin sous un pavillon de velours doublé de soie, brodé de ses emblèmes et couvert des armoiries de ses innombrables seigneuries, le duc donna de grands festins à tous les princes et seigneurs réunis à Paris après les fêtes de son sacre, festins auxquels il daigna convier «les plus notables bourgeoises de la ville» sans oublier leurs maris il faut l’espérer.

«Le duc Philippe, dit M. de Barante dans son _Histoire des ducs de Bourgogne_, tenait en son hôtel un état qui émerveillait tout le monde. Quand il allait visiter les églises, sa suite n’était jamais de moins que quatre-vingts ou cent chevaliers parmi lesquels étaient des princes, des ducs, des grands seigneurs. Les archers étaient richement équipés. Pour lui il mettait chaque jour quelques joyaux différents, tantôt une ceinture de diamants, tantôt un rosaire de pierres précieuses, d’autres fois un bonnet ou une aumusse qui en étaient tout brodés. Le peuple de Paris qui avait vu bien des princes et qui ne se dérangeait pas toujours pour les voir passer, courait dans les rues pour regarder le duc de Bourgogne chaque fois qu’il sortait.»

Charles le Téméraire, fils de ce magnifique prince, semble réincarner en lui Philippe le Hardi et Jean sans Peur, avec un caractère poussé encore davantage dans le sens de la violence. Avec lui finit la superbe et terrible maison de Bourgogne qui se couche dans une pourpre sanglante et à sa mort l’hôtel de Mauconseil revient à la couronne qui, à défaut de preneurs princiers, le subdivise et le loue à des particuliers.

En 1453, François Iᵉʳ pressé par le besoin de pécunes, fit mettre en vente aux enchères les anciens hôtels royaux ou princiers qu’il ne pouvait utiliser, certaines parties de l’hôtel Saint-Paul, l’hôtel de Bourbon confisqué au connétable, et avec eux l’ancien hôtel de Bourgogne.

C’était la fin pour cette grande résidence qui fut découpée en treize lots à travers lesquels passait une rue nouvelle qui s’appella du nom du roi, rue Françoise dont on a aujourd’hui, à tort, changé l’_o_ en _a_. Tout sur ce point se transforma bien vite, le jardin de Jean sans Peur disparut, les grandes salles jadis si richement meublées et tapissées tombèrent et des maisons vinrent s’accrocher au donjon. Évanouis, les souvenirs tragiques des Bourguignons et des Armagnacs. Le vieil hôtel sanglant où s’étaient préparés les grands drames du siècle précédent devint le théâtre des confrères de la Passion et des enfants Sans Souci, c’est-à-dire le théâtre de l’hôtel de Bourgogne, si fameux pendant cent cinquante ans, donnant ainsi pour successeurs à Jean sans Peur les désopilants farceurs, Gros-Guillaume, Turlupin, Gauthier Garguille et Bruscambille.

Les _Confrères de la Passion_, chassés de l’hôpital de la Trinité, près la porte Saint-Denis, s’arrangèrent une salle de spectacle à l’hôtel de Bourgogne et reprirent leurs représentations de mystères, jusqu’à ce qu’un jour le Parlement leur ayant fait défense de tirer désormais leurs sujets des légendes et miracles des saints, de l’histoire sacrée et des dogmes mis continuellement à la scène, depuis la Création jusqu’au Jugement dernier, avec tous les personnages de l’ancien ou du nouveau testament, il ne leur resta plus pour domaine que les sujets profanes, les romans de chevalerie et la mythologie, ainsi que les sotties et moralités, ces farces satiriques des enfants Sans Souci dont les allégories, fort audacieuses parfois, suscitaient les colères de l’autorité, du parlement et du roi.

En ce temps les confrères de la Passion faisaient annoncer leurs représentations par un ou plusieurs acteurs, au son du tambour, par les carrefours environnants. Vers 1570 il arriva même, dit-on, qu’un de ces acteurs, Jean de Pontalais, alors célèbre par ses facéties, faisant l’annonce devant le porche de Saint-Eustache, le curé de Saint-Eustache, incommodé au cours d’un sermon par le bruit du tambour, descendit de la chaire, et vint interrompre l’annonce:

--Qui vous a fait si hardi, dit-il à Pontalais, de jouer du tambourin pendant que je prêche?

Pontalais, qui ne se laissait pas démonter facilement, répondit:

--Eh! qui vous a fait si hardi de prêcher pendant que je tambourine?

Le curé furieux creva la caisse et battit ensuite en retraite, mais Pontalais le rattrapa sur les marches de l’église et le coiffa de son tambour crevé, aux éclats de rire de l’assistance plus égayée que scandalisée de cet exploit inattendu d’un comédien aimé.

Au commencement du XVIIᵉ siècle le goût est à la farce joyeuse, c’est le moment des fantoches comiques, des baladins et des bouffons jouant soit dans les petits théâtres, soit en plein air sur les tréteaux des charlatans et vendeurs d’orviétan du Pont-Neuf. Et pourtant l’hôtel de Bourgogne, où des comédiens de métier ont succédé aux Confrères de la Passion, joue alors des pièces quelque peu amphigouriques, de froides tragédies au langage précieux et il s’inquiète de voir de plus en plus vides ses banquettes. Les farceurs célèbres, Gauthier-Garguille, Gros-Guillaume et Turlupin, trois garçons boulangers du quartier Saint-Jacques enlevés au pétrin par le goût de la farce, avaient fondé un petit théâtre place de l’Estrapade; sur ces très humbles tréteaux leurs joyeusetés eurent un succès de curiosité d’abord, puis une telle vogue, que le théâtre de l’hôtel de Bourgogne, se voyant de plus en plus délaissé par le public, alla porter ses plaintes devant Richelieu, plus favorable à la tragédie qu’à la farce. Celui-ci fit venir le trio au Palais-Cardinal, le fit jouer devant lui et, gagné à son tour, engagea sur l’heure l’hôtel de Bourgogne à se l’attacher.

Et alors les pièces de Scudéry, Hardy et Rotrou, les premières tragédies de Corneille alternèrent avec les grosses farces de l’énorme Gros-Guillaume, au ventre cerclé comme un tonneau, du fluet et tout disloqué Gauthier-Garguille et de Turlupin, leur maître peut-être en bouffonneries, d’une verve extravagante peu ordinaire, mais aussi de grosse joyeuseté très peu délicate, très ordurière et même frisant trop souvent et de trop près l’obscénité.

Immense succès pour les trois compères, vogue fabuleuse. On se bouscule à la porte de l’hôtel de Bourgogne, où les bouffons ouvrent la représentation par une parade pour attirer le public et égayer la _queue_ des spectateurs devant le guichet. Les banquettes sont bondées à l’intérieur, on s’écrase, même pour les tragédies qui nous semblent les plus rébarbatives, comme certaines de Scudéry qui eut pourtant l’honneur de faire étouffer dans la presse le portier du théâtre.

Bientôt d’autres bouffons, Bruscambille, Jean Farine qui _paradaient_ en même temps sur le Pont-Neuf, Galinette la Galina viennent seconder ou remplacer le trio sur les planches de l’hôtel de Bourgogne, puis arrive Guillot Gorju, dont le pseudonyme cachait un fils de médecin qui, après avoir lui-même obtenu ses diplômes, courut la province comme charlatan ambulant avant de devenir tout à fait comédien.

Sous Louis XIV, grande rivalité entre les comédiens de l’hôtel de Bourgogne et la troupe de Molière. Celle-ci après avoir couru la province à la façon de la troupe du _Roman comique_ de Scarron, pour laquelle elle a servi peut-être de modèle, après avoir erré dans Paris de salle en salle, chassée de la salle du jeu de paume de la Croix-Noire du Marais au jeu de paume de la Croix-Blanche de la porte de Buci, puis au jeu de paume de Nesle, a conquis enfin la faveur du roi et une salle à l’hôtel de Bourbon.

La troupe royale des comédiens français de l’hôtel de Bourgogne regardait de son haut ces comédiens errants, lesquels finirent par lui disputer la vogue. A la mort de Molière les deux troupes se fondirent en une seule qui s’en alla occuper la salle de la rue Guénégaud, tandis que la salle de l’hôtel de Bourgogne restait en la possession des comédiens italiens, lesquels, appelés par Mazarin, alternaient déjà depuis longtemps avec les comédiens français.

Sous la tour de Jean sans Peur ce sont d’autres fantoches maintenant qui égaient de leurs lazzis le vieux quartier Mauconseil; c’est Scaramouche et sa bande avec il signor Pantalone, c’est Scapin, c’est Arlequin, c’est Polichinelle sans peur et sans pitié aussi, le farouche capitaine Matamore, Cassandre toujours berné et le doux Pierrot avec Colombine la Coquette.

Les bouffons italiens s’étant permis quelques épigrammes sur Mᵐᵉ de Maintenon dans une pièce intitulée _la fausse Prude_, on les mit à la porte en 1693 et leur théâtre resta fermé jusqu’à la Régence. Précédemment les confrères de la Passion qui n’étaient plus comédiens du tout, mais dont l’association, en tant que confrérie de charité, était demeurée propriétaire de la salle, avaient été supprimés par édit de 1677 et leurs revenus affectés à l’entretien des Enfants Trouvés.

La salle abrita ensuite la comédie italienne, c’est-à-dire sous le même titre, la musique italienne et l’opéra comique français, jusqu’à la construction de la salle de la rue de Choiseul; tout était fini alors, le vieux théâtre de l’hôtel de Bourgogne avait vécu. En 1783, au moyen de quelques travaux d’aménagement il devint la halle aux cuirs, jusqu’à l’éventrement du quartier pour le passage de la rue aux Ours ou Étienne-Marcel, qui fit soudain reparaître au jour le donjon des ducs de Bourgogne.

II

L’hôtel de Cluny, Guise, Soubise.--Marguerite ou Miséricorde?--Les mauvais garçons de Pierre de Craon.--L’assassinat de Clisson.--MM. de Guise, rois de la très sainte Ligue.--La citadelle des Ligueurs.--Le Balafré aux Barricades.--Mˡˡᵉ de Montpensier.--L’hôtel aux Soubise.--Le séjour Barbette.--La reine Isabeau.--Meurtre du duc d’Orléans.--La lampe du meurtrier.--Savoisy.--L’hôtel du roi de Sicile.--Mᵐᵉ de Lamballe à la Force.

Au quartier du Temple, dans la rue du Chaume qui continue la rue de l’Homme-Armé, le connétable Olivier de Clisson en 1370 éleva pour «soi demeurer pendant ses séjours à Paris» un hôtel point trop éloigné de l’hôtel royal Saint-Paul, un peu en dehors de l’ancienne enceinte de Philippe-Auguste, remplacée depuis peu par la muraille d’Étienne Marcel.

Cet hôtel de Clisson, modifié et augmenté, devint plus tard l’hôtel de Guise et tint en cette qualité une place considérable dans l’histoire de Paris, en reprenant dans les troubles du XVIᵉ siècle, le rôle de l’hôtel de Bourgogne dans les guerres civiles du XVᵉ siècle. Modifié encore, reconstruit, il fut au XVIIIᵉ siècle l’hôtel Soubise et il est maintenant le palais des Archives. Après avoir fait de l’histoire, il abrite ce qui en est le résidu aujourd’hui, gardant entre ses murs toutes les innombrables et précieuses paperasses, chartes, diplômes, dossiers, lettres, etc., poussière des siècles vécus, lave refroidie des Révolutions, dernières traces de tant de grands faits, de nobles ou criminelles actions, de grands travaux et d’intrigues tortueuses, d’événements lointains qui ont passionné les esprits, terrifié ou réjoui les cœurs, fait couler les larmes et le sang des générations successives...