Part 17
«Aux constructions de pierre de l’époque gallo-romaine, dit Viollet le Duc, sont venues, après les invasions, s’ajouter des ouvrages de charpenterie, système de construction particulier aux races du Nord et de l’Est. Dans les villes fermées de murailles où l’espace par conséquent était mesuré, les deux systèmes se superposèrent; sur les rez-de-chaussée en maçonnerie suivant les traditions gallo-romaines, se superposèrent des étages en pans de bois pour gagner en hauteur l’espace qui manquait en surface... Il suffit de jeter les yeux sur les manuscrits occidentaux des IXᵉ, Xᵉ et XIᵉ siècles, sur quelques sculptures d’ivoire de cette époque et même sur la tapisserie de Bayeux pour constater l’influence des traditions gallo-romaines dans les maçonneries du rez-de-chaussée des habitations et celle des constructions de bois indo-germaniques pour les couronnements des palais et des maisons, tandis que les églises affectent toujours la forme de la basilique latine ou celle de l’édifice byzantin.»
L’architecture civile a brisé le moule romain aussitôt après la chute de l’empire, et au bout de peu de temps rien ne rappelle plus, dans les villes bâties sur nos fleuves gaulois, la vieille métropole du Tibre, cette Rome, mère d’une innombrable quantité de petites Romes qu’elle avait pour ainsi dire modelées, ou plutôt déguisées à son image, dans les contrées les plus différentes et sous les climats les plus divers. Aussitôt après l’écroulement de Rome et des idées romaines tout se modifia. La caractéristique de l’architecture des époques suivantes fut l’importance de la charpenterie: les fortifications des villes elles-mêmes s’en ressentirent, sur les débris des tours gallo-romaines ébréchées par les guerres s’élevèrent des étages de bois hourdé. Sans remonter jusqu’au gros donjon de bois du camp de Clovis, le _Lower_ sur l’emplacement duquel Philippe-Auguste bâtit plus tard le château royal du Louvre, on voit au IXᵉ siècle, quand Paris se défend contre les Normands, les têtes de pont couronnées par des ouvrages et des tours de bois.
Le Paris des temps Carolingiens répandu sur la rive droite devant l’ancienne Lutèce de l’île, ayant à peine quelques têtes de faubourgs sur la rive gauche, entre la rivière et les abbayes, devait présenter derrière ses remparts élevés à la hâte et criblés de blessures par les sièges, un ensemble d’assez rude apparence, de massives constructions de chefs militaires, des logis de l’aristocratie bourgeoise et marchande, décorés avec un art encore grossier qui se cherchait dans les ressouvenirs ou les imitations de l’époque romaine, des façades posées au rez-de-chaussée sur des arcades protégeant contre la pluie et la neige les passants et les petits marchands; puis, au centre, surtout aux endroits où la ville se serrait près des ponts communiquant avec la vieille cité, des maisons de bois, pressées, se hissant les unes sur les autres avec leurs étages encorbellés sur de grosses poutres surplombant rues et ruelles.
Ainsi par de lentes modifications nous arrivons aux siècles du moyen âge, aux architectures que nous connaissons parfaitement, non seulement par les représentations plus fidèles des miniatures qui enrichissent tant de beaux manuscrits, mais de plus par les spécimens qui nous en restent, fragments de palais, hôtels ou maisons encore habités, abritant encore, après tant de générations, les descendants trop souvent ingrats et malveillants de ceux qui les ont construits.
Si des maisons du XIIIᵉ siècle il ne peut rester à Paris que des fragments nombreux, cachés dans les bâtisses postérieures, ou des pans de murs, au fond des vieux pâtés de maisons aux façades plusieurs fois rhabillées, au fond des quartiers anciens, s’il ne subsiste des hôtels seigneuriaux de ces temps rien à peu près d’antérieur au XIVᵉ siècle, les documents ne manquent plus et l’on peut très bien se faire une idée exacte du Paris du moyen âge, avec les vieux historiographes de Paris, avec toutes les peintures et gravures qui nous ont transmis la physionomie des rues étroites, si grouillantes sur certains points de croisements des grandes artères, et si encombrées de populaire, de marchands, de chariots et de cavaliers, et l’aspect des grands logis féodaux, des demeures de ville de hauts et puissants seigneurs, princes de sang royal, grands officiers de la couronne, ou seigneurs ecclésiastiques.
Ces logis féodaux, manoirs ou _séjours_ comme on disait au XIVᵉ siècle, bâtis cependant de façon à traverser les siècles, étaient plus exposés aux destructions que les simples logis populaires. Leurs murs étaient de taille à braver les coups de force des révolutions, à résister aux tempêtes populaires si fréquentes sur l’océan parisien, mais les révolutions de la mode, cette reine puissante, et les brusques changements qu’elle apporte dans les goûts et les idées, ont eu raison de la plupart d’entre eux.
Si l’emplacement de ces hôtels seigneuriaux était bon, pas trop éloigné des logis du roi, soit du Louvre, soit de Saint-Paul ou des Tournelles, ces hôtels, suivant la fortune de leurs possesseurs, subissaient pour se mettre au goût du siècle des transformations, des reconstructions partielles ou totales. Si au contraire l’emplacement était médiocre, si peu à peu la marée parisienne montait, si les maisons de marchands et de populaire, envahissant jardins et cultures, venaient se coller aux murailles seigneuriales, alors ses nobles possesseurs s’en allaient en quelque quartier nouveau et plus aristocratique bâtir de nouveaux logis, abandonnant les anciens à quelque riche marchand qui l’occupait avec ses commis ou le partageait en divers logements.
Des grands logis du moyen âge ce sont surtout ces derniers hôtels abandonnés au populaire qui nous sont restés. Ainsi l’hôtel des archevêques de Sens, l’hôtel des abbés de Cluny, le manoir de ville de Jean sans Peur, qui était une espèce de château fort élevé tout près des remparts parisiens, l’hôtel des prévôts de Paris, près des remparts aussi, mais sur un autre point, ont survécu à tant d’autres logis de grands barons dont il n’est pas resté une pierre, et, plus ou moins diminués ou abîmés, sont venus jusqu’à nous, peut-être parce qu’ils sont tombés en roture dès le temps de Louis XIV.
L’hôtel de la Trémouille, magnifique spécimen de l’architecture civile du XVᵉ siècle, l’hôtel du Chevalier du guet, plus ancien et plus sévère, avaient ainsi traversé les siècles jusqu’à notre époque, tandis que tout vestige avait dès longtemps disparu d’autres grandes et illustres demeures. Ceux-là, ce sont des travaux d’édilité, des percées de rues qui leur ont donné le coup suprême.
Tout près du vieux Louvre de Philippe-Auguste, du Louvre à la grosse tour suzeraine, s’élève au commencement du XIVᵉ siècle l’hôtel de Bourbon, bâti en 1309 par un prince de la maison de France, Louis de Bourbon, fils du comte de Clermont; cet hôtel, agrandi et embelli dans le courant du XIVᵉ siècle, occupe tout le carré formé par les fossés du Louvre, la rue du Petit-Bourbon conduisant à Saint-Germain l’Auxerrois, et la rue des Poulies qui aboutit à l’arche de Bourbon jetée sur la berge au-dessus d’un abreuvoir.
Sur le quai au coin de la rue des Poulies se dresse un grand corps de logis à trois pignons, dont le plus grand, au milieu, porte une bretèche, une belle loge fermée à balustrade délicatement sculptée, où se découpent dans un entrelacement de fleurs de lis, les lettres du mot «_Espérance_». Un long bâtiment, la _galerie dorée_, ornée de peintures, borde le quai. En arrière est une cour dominée par le bâtiment de la grande salle au pignon flanqué de tourelles, au comble énorme, aussi élevé, dit Sauval, que celui de Saint-Eustache.
Cet hôtel de Bourbon a bien des pages tragiques en son histoire. En 1418 lorsque Perrinet Leclerc livra Paris aux Bourguignons, les tueurs du parti de Bourgogne, ayant par le massacre vidé les prisons de tous les Armagnacs qu’on y avait jetés, s’en vinrent après «_l’occision_» à l’hôtel de Bourbon où ils tuèrent encore tout ce qu’ils rencontrèrent. Et ayant, dans le pillage qui accompagnait naturellement ces horreurs, trouvé dans une chambre «une grant bannière comme estandard où il y avait un dragon figuré qui par la gueule jetait feu et sang, si furent plus mus en ire que devant et la portèrent par tout Paris, les épées toutes nues, criant sans raison: «Veez ici la bannière que le roy d’Angleterre avait envoyé aux faux Arminaz...» et par tous les carrefours se replongeant dans leur soulerie de sang, écorcheurs et bouchers toute la nuit encore assaillirent tous ceux qu’on leur signalait comme Armagnacs, sans même demander aucune preuve, et massacrèrent hommes et femmes, les laissant nus sur le pavé, sans que le duc de Bourgogne osât ou pût arrêter la tuerie!»
Un siècle après l’hôtel était en la possession du connétable de Bourbon, comte de Montpensier et dauphin d’Auvergne, duc de Bourbon, comte de Clermont, de Forez, de la Marche, de Gien, etc., etc., possesseur d’immenses domaines, prince du sang, aussi près du trône que son logis de Paris l’était du château royal du Louvre. Héros de Marignan, seigneur magnifique éblouissant la cour par son luxe et son opulence, Bourbon de plus était un homme beau et bien fait.
La mère du roi, Louise de Savoie, fatale en plus d’une occasion à d’autres personnages et à la France, princesse alors âgée de quarante-sept ans, s’éprit du superbe connétable qui dépassait de peu la trentaine et venait de perdre sa femme Suzanne de Bourbon-Beaujeu. Louise de Savoie rêvait de l’épouser, mais ses avances à différentes reprises furent repoussées. Alors, la haine remplaçant l’amour déçu, Louise de Savoie, liguée avec le chancelier Duprat, autre ennemi de Bourbon, chercha par un grand procès en Parlement, à enlever au connétable les terres de la maison de Bourbon qu’il tenait d’une donation de sa femme et qui formaient peut-être la moitié de ses domaines.
Un premier procès fut perdu par le connétable, le comté de la Marche lui fut enlevé et il parut à tous que Louise devait avoir gain de cause pour le reste. C’est alors que les émissaires de Charles-Quint vinrent trouver le connétable et, profitant de sa fureur, réussirent à l’entraîner dans une trahison qui n’allait à rien moins qu’au démembrement de la France, dont on devait, avec un des morceaux ajouté aux terres du connétable, fabriquer un royaume de Bourgogne. Les événements se précipitèrent, la fuite de Bourbon hors du Royaume, le connétable de France à la tête des bandes allemandes de l’Empereur, l’invasion de la Provence et la défaite de Pavie.
Pendant ce temps, à Paris, le Parlement instruisait lentement le procès du traître, confisquait tous ses biens, flétrissait sa mémoire, le retranchait de la race des Bourbons «comme notoirement dégénéré des mœurs et fidélité des autres sieurs de ladite maison».
En conséquence de l’arrêt, un jour de 1527, le connétable étant déjà mort du coup d’arquebuse que Benvenuto Cellini se vantait d’avoir tiré sur lui à l’assaut de Rome, l’hôtel de Bourbon paya pour lui. Devant la foule assemblée on commença par décapiter, en signe d’infamie, la tourelle formant l’angle de la rue des Poulies; puis le bourreau de Paris brisa les armoiries du connétable, barbouilla d’ocre jaune, couleur de flétrissure, le portail d’entrée, la _porte dorée_, les fenêtres et tous leurs ornements et sema du sel dans les appartements.
Les marques infâmes de la trahison furent longtemps visibles et la tourelle d’angle demeura informe et tronquée jusqu’à la démolition de ce qui restait de l’hôtel en 1758. Cette flétrissure n’empêcha pas la grande salle de servir, de 1614 à 1615, aux séances solennelles des États généraux, les derniers convoqués avant ceux de 89, les séances ordinaires se tenant aux Augustins.
Il y eut là des scènes qui furent comme la répétition de ce qui devait se passer cent soixante-quinze ans plus tard: querelles d’étiquette d’abord, dissentiments profonds entre les ordres, prétentions des uns dans leurs cahiers, doléances et réclamations des autres, présentation solennelle au roi des cahiers des trois ordres dans la grande salle de l’hôtel de Bourbon, puis mise à la porte sans façon des députés du tiers, qui le lendemain en arrivant pour siéger aux Augustins trouvèrent la salle fermée et démeublée, avec défense de se réunir ailleurs. Il fallut s’en aller; le tiers état n’était pas mûr alors pour un serment du Jeu de Paume.
Cette grande salle, salle de fêtes et salle de bal aux beaux jours de la jeunesse de Louis XIV, fut, au milieu du XVIIᵉ siècle, transformée en théâtre, sur lequel alternativement jouèrent la comédie Italienne et la troupe de Molière. Celle-ci y donna le 18 novembre 1659 la première représentation des _Précieuses Ridicules_ et, le 28 mai 1660, celle de _Sganarelle_. Molière y joua pendant deux ans; un jour la troupe arrivant pour la représentation trouva la salle en démolition, on mettait les acteurs à la porte comme de simples députés du tiers aux États généraux, pour faire de la salle le garde-meubles de la Couronne.
Cette affectation nouvelle, privant la cour d’une salle spéciale pour les fêtes, l’obligea à chercher dans le Louvre un emplacement nouveau, ce qui fut cause qu’au premier bal, le feu prit au palais et faillit brûler, avec une foule de meubles précieux, le pauvre cardinal Mazarin alors presque mourant dans son lit. Quant à la troupe de Molière, le roi lui avait donné une autre salle, celle construite par Richelieu pour la représentation de _Mirame_, dans le Palais-Royal, alors Palais Cardinal.
Les derniers restes du Petit-Bourbon transformés en garde-meubles ne tombèrent qu’en 1758, lors des travaux qui dégagèrent le Louvre de vieux bâtiments de service accolés à la façade orientale et permirent de voir cette fameuse colonnade de Perrault chantée par Boileau:
Dans Florence jadis vivait un médecin Savant hableur, dit-on, et célèbre assassin... Le rhume à son aspect se change en pleurésie Et par lui la migraine est bientôt frénésie... Notre assassin renonce à son art inhumain Et désormais la règle et l’équerre à la main Laissant de Galien la science suspecte De méchant médecin devient bon architecte... Soyez plutôt maçon si c’est votre talent...
Juste en face de l’hôtel de Bourbon, de l’autre côté de la Seine, d’autres somptuosités, d’autres superbes bâtiments lui font pendant, comme la tour de Philippe Hamelin ou de Nesle, de l’enceinte de Paris, fait pendant à la tour du coin de l’enceinte du Louvre. L’hôtel de Nesle, de fameuse et légendaire mémoire, a été bâti au XIIIᵉ siècle par un seigneur de Nesle, sur le terrain formant ici l’angle saillant de l’enceinte de Philippe-Auguste. En 1308, Amaury de Nesle vendit son hôtel au roi Philippe le Bel qui ne le garda pas longtemps, pas plus que son fils Philippe le Long. A la mort de celui-ci, en 1322, l’hôtel devint la propriété de sa veuve Jeanne de Bourgogne, laquelle, à sa mort en 1329, ordonna par testament que l’hôtel serait vendu et le prix appliqué à la fondation du collège dit de Bourgogne, avec bourses pour les pauvres écoliers.
Ce serait le séjour de cette reine pendant le court espace de sept à huit ans qui valut à l’hôtel de Nesle sa réputation légendaire et à la tour de Philippe Hamelin ou de Nesle sa célébrité sinistre.
On connaît par les vieux chroniqueurs les débauches reprochées aux femmes des trois fils de Philippe le Bel qui régnèrent successivement, Marguerite de Bourgogne femme de Louis le Hutin, Jeanne de Bourgogne femme de Philippe le Long, et Blanche de Bourgogne première femme de Charles le Bel. Le terrible scandale qui éclata à la cour de France et révéla les désordres des princesses est de 1314, l’année même de la mort de Philippe le Bel. Après le procès et le supplice terrible des deux frères Philippe et Gauthier d’Aulnay, Charles le Bel répudia sa femme et la força de prendre le voile à l’abbaye de Maubuisson, près Pontoise; Marguerite fut enfermée au château Gaillard où son mari Louis le Hutin, désirant un divorce plus complet, la fit étrangler le jour où il monta sur le trône.
Quant à Jeanne de Bourgogne, on la déclara solennellement innocente pour permettre à Philippe le Long de la garder et de conserver avec elle ses domaines de Bourgogne apportés en dot.
C’est donc l’épouse proclamée innocente qui est la reine dont parle Villon dans sa ballade des dames du temps jadis,
..... la reine Qui commanda que Buridan Fut jetté en ung sac en Seine?
Jeanne de Bourgogne, rapporte la tradition, de son hôtel placé au pays des Ecoles, sur le chemin du Pré aux Clercs, voyait journellement passer et repasser les jeunes gens de l’Université et pouvait à son aise jeter son dévolu sur ceux qui lui plaisaient et les attirer en son logis. Le bel écolier, mystérieusement introduit le soir par quelque poterne, était conduit en une chambre de la tour de Nesle, laquelle était pourtant séparée de l’hôtel par une rue, ce dont ne s’inquiète pas beaucoup la tradition qui au besoin inventerait des passages secrets sous la rue. En cette tour, l’écolier trouvait bon repas, bon gîte et le reste, mais il ne sortait pas vivant. Avant le jour, Jeanne de Bourgogne rassasiée quittait le pauvre écolier; celui-ci tout étourdi encore et radieux de son bonheur, recevait un bon coup de dague et rapidement était jeté en Seine d’une fenêtre de la tour. Quand le cadavre échouait sur une berge de Passy ou de Saint-Cloud, on attribuait le crime aux malandrins de Paris, on enterrait le pauvre diable et tout était dit. L’écolier Buridan plus méfiant que les autres et mis en soupçon par les disparitions successives de compagnons partis pour bonne fortune et jamais revenus, fut plus heureux et sortit de la tour de Nesle autrement que par la fenêtre, car il vécut longtemps et devint même, trente ans après, recteur de l’Université.
Voilà le roman, la sombre légende de l’hôtel de Nesle, simple tradition très grossie et très dramatisée sans doute des désordres connus de Jeanne de Bourgogne et de son goût pour messieurs les écoliers, fantaisie de grande dame cherchant à égayer les jours de son veuvage.
Était-ce en souvenir pour ces escoliers qu’elle fonda par testament avec le prix de l’hôtel de Nesle le collège de Bourgogne rue des Cordeliers, remplacé au siècle dernier par l’école de Médecine?
En 1350, l’hôtel de Nesle était habité par le roi Jean le Bon au retour de son sacre à Reims. C’est là, qu’après les fêtes de son entrée solennelle, il fit arrêter et décapiter le comte d’Eu et de Guines, connétable de France, qui venait par traité de s’engager à livrer Guines au roi d’Angleterre.
En 1380, le duc de Berry, second fils de Jean le Bon, l’un des oncles de Charles VI, acheta l’hôtel pour en faire son logis de Paris. C’était un prince magnifique, aimant les arts, le luxe et les bâtisses somptueuses comme il l’a prouvé par ses constructions de Bourges et par ses châteaux.
Le duc Jean de Berry apporte aux bâtiments de Nesle des adjonctions et des embellissements nombreux. L’hôtel de Nesle devient entre ses mains une résidence vraiment princière. Il occupe un grand triangle ayant la tour et la porte de Nesle à sa pointe, la Seine d’un côté, le rempart de l’autre; un long corps de logis très richement décoré tient tout le troisième côté séparé par une ruelle, la rue de Nevers actuelle, du couvent des Grands-Augustins et des jardins de l’hôtel de l’abbaye de Saint-Denis.
La berge de la Seine est défendue par un rempart depuis la tour de Nesle
jusqu’au château Gaillard, petit ouvrage terminal; un passage public entre ce rempart et le mur de l’hôtel conduit à la porte de Nesle. De l’autre côté de cette porte, en dehors de la ville, le duc de Berry a bâti sur le petit Pré aux Clercs le séjour de Nesle où sont ses écuries. Pendant les guerres entre Armagnacs et Bourguignons, les Le Goix, fameux bouchers de Paris, du parti de Bourgogne, qui se livrèrent à tous les excès dans Paris, pillèrent et dévastèrent le séjour de Nesle.
L’hôtel de Nesle revint à la couronne à la mort du duc de Berry et ce fut encore une princesse connue par ses désordres qui vint l’habiter, Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, en grande partie responsable des malheurs et des crimes de son temps. Les Anglais étaient à Paris, qui souffrait de la guerre et d’une famine horrible. Pendant que Charles VI végète à l’hôtel Saint-Paul entre deux accès de démence, Isabeau en son hôtel, toujours magnifiquement vêtue de robes éblouissantes, coiffée de hennins ou de «_Cornes merveilleusement larges et hautes_» si larges avec leurs accessoires que la reine et ses dames, lorsqu’elles voulaient passer par la porte d’une chambre, étaient obligées de se baisser et de se tourner de côté, Isabeau donne des fêtes au roi Henri V d’Angleterre, régent de France, époux de sa fille Catherine et proclamé héritier de France; elle fait représenter en l’hôtel de Nesle par les confrères de la Passion _le mystère de la passion de saint Georges_, en 1422, bien peu de semaines avant que mourussent le roi Charles VI et le régent Henri V lui-même.
L’hôtel eut ensuite pour propriétaires, sinon pour habitants, le comte de Richemont, connétable de France, duc de Bretagne, le comte de Charolais, Charles le Téméraire, mais il revint encore à la couronne.
François Iᵉʳ l’avait donné ou prêté à la ville de Paris pour l’installation de quelques services, pour l’établissement d’une juridiction spéciale aux écoliers. En 1540, le roi, pour loger Benvenuto Cellini et son atelier, oublia l’attribution faite à la ville, reprit le petit Nesle, c’est-à-dire la partie de l’hôtel qui touchait aux remparts et complètement séparée du grand Nesle, le grand corps du logis du fond,--mais Benvenuto n’entra pas en possession sans difficultés, le prévôt de Paris défendit ses droits contre cet intrus malgré les ordres du roi, et Cellini dut presque employer la force pour le déloger.
Cellini qui était peut-être aussi grand hâbleur qu’excellent artiste, en ses mémoires où les estocades et les arquebusades tiennent autant de place que les souvenirs artistiques, raconte avec complaisance que pour ne pas être attaqué dans son Petit-Nesle par les anciens occupants, et assassiné, il dut s’entourer de précautions et armer jusqu’aux dents ses élèves et serviteurs. Il avait mis son logis en état de siège. Une nuit rentrant avec une forte somme touchée au Louvre pour ses travaux, il faillit être assassiné sur la berge par de simples voleurs, et dut combattre et estocader avec vigueur, bien qu’il fût gêné par l’argent qu’il avait enveloppé dans son manteau.
L’hôtel de Nesle devait tomber à la fin du XVIᵉ siècle. A sa place s’éleva, sans se terminer jamais, l’hôtel de Nevers, bâti par le duc de Nevers, prince de Gonzague. Dans les bâtiments de l’hôtel de Nesle qui ne furent détruits qu’au fur et à mesure de la construction du nouvel hôtel, la belle duchesse de Nevers cacha sa douleur de l’exécution de M. de Coconas, son amant, compromis dans une conspiration du duc d’Alençon, sacrifié par cet horrible prince et décapité en place de Grève avec son ami La Mole en 1574.