Part 21
Sentant le besoin d’avoir un chef, ils lui proposèrent d’être leur capitaine. Hugues Aubryot heureux de revoir le jour, leur promit une assistance vigoureuse mais demanda d’abord à s’aller rafraîchir et armer dans son hôtel. Et très sagement, pendant que les Maillotins passaient la nuit en désordres et orgies dans la ville épouvantée, Aubryot trouva le moyen de s’enfuir et de gagner la Bourgogne son pays, d’où il se garda bien de revenir jamais; pendant que tombait d’elle-même cette insurrection sans chef, que se dissipaient les bandes, si forcenées les premiers jours et maintenant effrayées elles-mêmes de leurs excès et que tout se terminait par la punition sévère des plus coupables, dont beaucoup furent secrètement jetés la nuit dans la rivière.
L’histoire de cet hôtel des Prévôts est, après Aubryot, assez confuse; la tradition y fait se succéder des princes, des grands seigneurs, et ensuite d’autres prévôts successeurs d’Aubryot revenant à l’hôtel affecté à leurs prédécesseurs: on y voit le duc d’Orléans qui y fonda l’ordre du Porc-Epic, Jean de Montaigu, surintendant des finances, plus mal traité par le sort que Aubryot et décapité en 1409, le duc de Berry, le connétable de Richemont, l’amiral de Graville, le connétable de Bourbon, le connétable de Montmorency, etc...
Au XVIᵉ siècle l’hôtel fut reconstruit, puis encore remanié et subdivisé au siècle suivant. Outre la tour d’escalier il reste un corps de logis remarquable par d’anciennes lucarnes et de grandes figures en cariatides; à part ces débris, des locaux industriels et une maison de rapport bordent maintenant la vieille cour qui vit si souvent messieurs les Prévôts de la grande ville, en chaperon et robe aux armes de la ville, le bâton de commandement à la main, partir à cheval précédés des sergents en hoquetons aux couleurs parisiennes, pour présider aux cérémonies en solennité, ou pour marcher au bruit, les jours d’émotion populaire.
Si des connétables de France possédèrent ce vieux logis des prévôts, un autre connétable, le chevalier Bertrand du Guesclin, avait son hôtel de Paris dans la rue de la Verrerie, mais rien de rien n’en demeure qui pourrait sur un point bien précis fixer le souvenir du grand Breton. On sait seulement que son logis avait par derrière, dans les communs, une sortie sur la rue Barre-du-Bec englobée dans la rue du Temple, à la hauteur du numéro 17 actuel de cette rue.
Le malheureux duc d’Orléans, assassiné rue des Francs-Bourgeois, avait son hôtel de l’autre côté de la Seine, appuyé au rempart entre la porte de Buci, que Perrinet Le Clerc devait livrer aux Bourguignons, et la porte Saint-Germain. C’était un magnifique séjour qui resta aux ducs d’Orléans jusqu’à Louis XII.
A son avènement celui-ci le vendit en plusieurs parties, dont un lot important fut acquis par Jacques Coyctier, l’ancien médecin de Louis XI, «habile homme, dit Commines, qui savait prendre son malade et lui était si rude que l’on ne dirait point à un valet les dures paroles qu’il lui disait». Cet homme si rude était très retors, en travaillant sans vergogne par la crainte de la mort l’esprit de son malade, il sut tirer de Louis XI d’énormes sommes, des gages de 10 000 écus par mois, des seigneuries et différents bénéfices pour lui ou sa famille. Il dut en partie rendre gorge plus tard et versa au trésor royal 50 000 écus, mais n’en resta pas moins fort à l’aise dans son _abri-Coictier_, comme il appelait sa maison où il avait fait sculpter à côté d’un éléphant chargé d’une tour, ornement de l’hôtel d’Orléans, l’_abricotier_, son emblème particulier formant rébus.
L’abri Coyctier est tombé; on retrouverait pourtant quelques fragments des murailles qui en ont fait partie, au fond de la deuxième cour de Rouen, dans le passage du Commerce; il en subsiste, dans tous les cas, dans un angle de cette cour, un vieux puits gothique dont la margelle sculptée est à demi enterrée aujourd’hui dans le sol remblayé.
Mais retournons de l’autre côté de l’eau dans les parages de la Tour de Bourgogne. Dans la rue des Bourdonnais, se continuant par la rue Thibautodé jusqu’à l’arche Marion, exista jusqu’à nos jours, à l’angle de la rue de Béthisy, un magnifique hôtel du XVᵉ siècle, le plus beau peut-être, avec celui-ci de Cluny, des édifices civils de Paris, au moyen âge. Le très important fief de la Trémouille, qui possédait tous droits de justice et englobait dans sa censive quelques rues autour de l’hôtel, avait été acheté au duc d’Orléans par Guy de la Trémouille, vers la fin du XIVᵉ siècle. Les la Trémouille se contentèrent pendant une centaine d’années de l’hôtel du XIIIᵉ siècle. Louis de la Trémouille, rude homme de guerre, celui qui, tout jeune, vainquit à Saint-Aubin-du-Cormier le futur Charles VIII, alors duc d’Orléans, et fit couper la tête aux seigneurs pris avec lui, celui qui, plus tard, commanda les armées de ce même Charles VIII et s’en fut mourir en 1525 à la journée de Pavie, fit construire en 1490 ce très charmant édifice, un des joyaux si nombreux du vieux Paris, que Paris a malheureusement perdus.
Dans le magnifique hôtel où Louis de la Trémouille s’installe aux premières années du XVIᵉ siècle, le corps de logis principal se trouve entre une grande cour, donnant rue des Bourdonnais, et un jardin fermé par des communs sur la rue Tirechappe, bâtiments et jardins longés par la rue de Béthisy. Cette cour est bordée, en face du grand logis, de portiques irréguliers en ogive et en anse de panier surmontés d’un étage, portiques qui se continuent sur le côté droit de la cour et vont rejoindre le grand logis par la tour contenant l’escalier principal.
La façade principale, élevée de deux étages sur rez-de-chaussée, est flanquée à droite par cette tour d’escalier, ouvrant au-dessus d’un perron une magnifique porte toute fleurie, où les plus délicats rinceaux entourent de leurs volutes l’écusson des la Trémouille; à gauche par une tourelle d’une grâce et d’une légèreté inouïes, entièrement portée par des colonnettes et couverte du haut en bas des plus fines ciselures gothiques, laquelle tourelle au premier étage contient un oratoire annexé aux chambres.
La décoration de cette façade est vraiment merveilleuse, c’est une splendide parure gothique où dans les ramages flamboyants se mêlent déjà quelques détails Renaissance, comme cette rangée de médaillons des lucarnes. Le parti pris est simple, ce sont trois lignes horizontales, deux en fausses balustrades ogivales séparant les étages, balustrades variées offrant de travée en travée toutes les combinaisons de lignes possibles; puis le couronnement des fenêtres du deuxième étage dépassant la naissance du toit et dressant sur les combles leurs frontons ajourés reliés par de légères arcatures. Trois lignes verticales complètent cette décoration, la tourelle oratoire, la tour d’escalier et près de cette tour d’escalier une superbe porte superposant jusqu’au toit les ogives, les niches et les arcatures où s’encadrent des écussons et des statues.
Cet admirable logis, chef-d’œuvre de la dernière période ogivale, ne resta pas longtemps dans la famille de la Trémouille: dès 1535, c’était déjà un hôtel de magistrature appartenant à Antoine Dubourg, chancelier de François Iᵉʳ; passant ensuite de Pomponne de Bellièvre, chancelier de Henri IV, à Nicolas de Bellièvre, président à mortier au parlement de Paris.
De la magistrature, l’hôtel passa au commerce en 1738 et devint un magasin de soieries à l’enseigne de la _Couronne d’or_. Combien à partir de cette époque eut-il à subir de mutilations et de barbares traitements! On sait dans quel mépris incompréhensible étaient alors tenus ces merveilleux spécimens de notre art national. Les artistes eux-mêmes n’avaient que du grec et du romain dans la tête et une taie sur les yeux pour le reste. Que dire des autres! Et dans ces chefs-d’œuvre de l’art français, on rognait, on taillait, on charcutait sans la moindre hésitation; on abattait tout ce que l’on pouvait abattre et quand on ne pouvait gratter la ciselure des murailles, on emplâtrait les meneaux délicats, les sculptures feuillues et fleuries, avec l’idée que l’on rendait ainsi les pauvres façades plus propres et plus présentables.
L’hôtel de Louis de la Trémouille transformé en magasins, en ateliers, en logements, nous arriva fort maltraité, mais enfin, tout couvert de blessures qu’il fût, il existait, ce qui est le point principal. Il était question d’en faire la Mairie du 1ᵉʳ arrondissement ce qui eût été doublement heureux, puisque d’un côté on sauvait le noble édifice, et que de l’autre on évitait d’altérer l’aspect de la belle église Saint-Germain l’Auxerrois par une adjonction de pastiches, par la mairie qui lui fait pendant et la tour pseudo-gothique qui sert de trait d’union.
L’hôtel chef-lieu du fief la Trémouille pouvait être restauré, on pouvait facilement en débouchant ses arcades fermées, ses grandes fenêtres rétrécies, en rétablissant les morceaux disparus de ses lucarnes, lui rendre sa splendeur d’autrefois et conserver au centre de Paris, à quelques pas du Louvre, un monument incomparable. On lésina sur l’achat, on préféra le laisser démolir en 1842, sauf à porter à l’école des Beaux-Arts quelques débris des sculptures, pour construire à sa place la maison qui porte le numéro 31 de la rue des Bourdonnais où l’on peut voir comme marque d’emplacement un débris de balustrade enchâssé dans la façade sur la cour. Comme on l’a regretté depuis ce monumental hôtel, gâché et perdu, qui eût été l’une des attractions du vieux quartier traversé par la rue de Rivoli! On gémit maintenant qu’il est trop tard, et l’on va laisser perdre de la même façon un édifice non moins précieux: l’hôtel de Sens, en si grand danger d’être démoli, abandonné par les édiles à son sort, et sur lequel on gémira plus tard, de la même façon, une fois l’acte de vandalisme stupide accompli.
Par miracle l’hôtel des archevêques de Sens, rue du Figuier, à l’entrée du quartier Saint-Paul, existe encore, après avoir eu les mêmes destinées que l’hôtel la Trémouille, mais le miracle persistera-t-il et ne verrons-nous pas soudain une maison de rapport de cinq étages s’élever à sa place? Son sauvetage malgré l’urgence, malgré les réclamations unanimes des artistes, de la société des Amis des Monuments parisiens, de tout ce qui pense, enfin, rencontre bien des difficultés. Ne tombera-t-elle pas bientôt, la pioche de Damoclès suspendue sur sa tête? Et tant d’affectations diverses seraient possibles pour le conserver!
Les archevêques de Sens, métropolitains des évêques de Paris jusqu’à l’érection du siège parisien en archevêché en 1623, possédaient au XVᵉ siècle entre l’ancienne enceinte de Philippe-Auguste, touchant au couvent des Filles de l’Ave Maria, et la nouvelle enceinte d’Étienne Marcel, une demeure que le roi leur prit par échange avec l’hôtel d’Hastomesnil ou d’Estomenil, pour l’englober dans cette agglomération de grands logis, irrégulièrement disposés sur des cours et des vergers, constituant l’hôtel royal de Saint-Paul.
L’archevêque de Sens, Tristan de Salazar, prélat aux goûts artistes, se fit construire en 1475, un nouveau logis au carrefour des rues du Figuier, du Fauconnier et des Barrés. La façade d’entrée qui donne un si grand caractère à ce carrefour est fort pittoresque par son irrégularité, ses deux belles tourelles d’angle et son portail donnant sur un porche voûté. La grande porte cavalière encadrée d’une profonde ogive a, comme particularité, un mâchicoulis dissimulé à la pointe de cette ogive. Jadis les écussons des archevêques garnissaient le tympan des portes, disposés sur un champ d’étoiles, emblèmes des Salazar.
La cour n’est pas moins intéressante. Dans un angle rentrant un petit donjon comme tour d’escalier, domine de haut les vieux toits; une échauguette à créneaux et mâchicoulis défend la porte et laisse encore deviner entre les merlons des traces d’armoiries.
Une petite chapelle en avant-corps faisait pendant à la tour d’escalier, elle a disparu en même temps que les logis subissaient des transformations intérieures et que disparaissaient quelques dépendances avec le jardin. A son extrémité l’étroite rue de l’Hôtel-de-Ville, jadis de la Mortellerie, passe sous une longue partie des vieux murs de l’hôtel, que décore une troisième tourelle semblable aux deux du carrefour, moins la poivrière rognée.
Le cardinal Duprat, archevêque de Sens et chancelier de France, succéda à Tristan de Salazar; les archevêques Senonnais occupèrent en personne, ou louèrent leur hôtel jusqu’au jour où ils perdirent leur suprématie sur Paris. Le cardinal de Lorraine, le cardinal Pellevé, le cardinal du Perron l’habitèrent. A l’entrée d’Henri IV dans Paris, le cardinal Pellevé, violent ligueur, se trouvait au lit malade; il en mourut de fièvre chaude criant sans cesse: «Qu’on le prenne! qu’on le prenne!»
Lorsque Marguerite de Navarre, femme divorcée du Béarnais, revint à Paris avec l’intention de se faire bâtir un palais au Pré aux Clercs, elle habita pendant un an environ l’hôtel de Sens. Elle avait cinquante-deux ans, elle était envahie par l’embonpoint, mais toujours intrigante, toujours coquette, belle encore, toujours galante et s’efforçant de réparer sans cesse l’œuvre des années, pour demeurer la séduisante reine Margot qui naguère encore «par la seule vue de l’ivoire de son bras» triomphait de son gardien au château d’Usson.
Triste fin pour la belle héroïne de ce XVIᵉ siècle étincelant et terrible! Doublant l’ampleur de ses charmes par l’ampleur de ses vertugadins, la tête engoncée dans de hautes fraises, outrageusement fardée, peinte et musquée, elle déploie un grand faste dans sa résidence.
Deux de ses pages, deux beaux jeunes gens de vingt ans, nommés Saint-Julien et Vermond, se disputaient ses faveurs; Saint-Julien parut un instant le préféré, à la grande fureur de l’autre page. Le 5 avril 1606, comme la reine Marguerite venait d’entendre la messe aux Célestins, Vermond abattait d’un coup de pistolet son rival aux pieds de la reine. La punition ne se fit pas attendre. Deux jours après, sur un échafaud dressé devant la porte de l’hôtel de Sens, la reine, altérée de vengeance comme une lionne blessée, faisait sous ses yeux trancher la tête du meurtrier et quittait immédiatement la demeure maudite pour n’y plus rentrer.
Vers la fin du XVIIᵉ siècle, le logis féodal des archevêques cessa d’être une demeure aristocratique. Les coches de la Bourgogne et du Lyonnais s’y installèrent, ce fut la gare de Lyon de ce temps-là. Des remises et des écuries, de grosses voitures et de gros chevaux, du tapage et des coups de fouet dans la cour où tant de prélats, de princes et de princesses avaient passé. Vendu à la Révolution, tantôt occupé par des entreprises de roulage, ou par des industriels, par un gros marchand de peaux de lapins, nous l’avons connu fabrique de confitures. L’intérieur a reçu forcément bien des outrages en passant par tant de mains irrespectueuses, mais l’extérieur, malgré tout, est resté complet dans son ensemble, a conservé sa grande allure et il est à souhaiter qu’il soit bientôt soustrait au péril imminent qui le menace, arraché au vandalisme, pour que Paris possède ici un superbe pendant de son hôtel de Cluny.
L’hôtel de Cluny, également logis de prélats féodaux, fut le manoir de ville des abbés de Cluny, cette grande abbaye bénédictine de Bourgogne, mère de tant d’abbayes et de couvents. Sur les ruines romaines des Thermes de Julien, éparpillés en décombres ou dressant dans les jardins désordonnés les croupes de leurs robustes voûtes drapées de broussailles, des maisons s’étaient juchées. Pierre de Chaslus, abbé de Cluny vers le milieu du XIVᵉ siècle, acheta un lot de ces ruines avec quelques maisons et jardins et fit construire un premier édifice destiné à servir de résidence parisienne aux abbés de la célèbre abbaye.
D’après les recherches de M. Charles Normand pour son histoire de l’hôtel de Cluny, les travaux de l’abbé Jean de Bourbon, vers 1460, ne seraient probablement que des remaniements de cet hôtel primitif et c’est à Jacques d’Amboise, 43ᵉ abbé, un des frères de Georges d’Amboise, cardinal archevêque de Rouen, ministre de Louis XII, et grand bâtisseur comme tous ces d’Amboise, hommes d’Etat ou prélats, que reviendrait l’honneur d’avoir élevé de 1485 à 1510, ce magnifique monument, dernière et splendide fleur de l’architecture gothique, poussée au moment où va commencer le mouvement de réaction de la Renaissance.
Abandonnée tout à coup par suite d’un engouement rapporté d’Italie pour l’art romain, art de formules et de répétitions, art qui pourtant, avec les architectes ayant dans les veines le sang des artistes nationaux, donnera encore bien des œuvres gracieuses avant d’aboutir à tant de froids pastiches, l’architecture ogivale d’invention inépuisable, avant de disparaître s’épanouit splendidement ici, élève comme à l’hôtel la Trémouille des bâtiments de noble carrure et les décore de ses plus gracieuses dentelures et broderies.
Cette belle cour à la muraille crénelée s’entoure de grands logis dont les riches balustrades se couronnent de hautes et magnifiques lucarnes d’un dessin varié; une robuste tour à huit pans, portant une fine tourelle sur le côté, se détache en avant-corps et montre des cordons de feuillage, des ouvertures en accolades fleuries, avec des écussons de Jacques d’Amboise surmontés de devises sur des banderoles flottantes, dans un semis de coquilles de Saint-Jacques, écussons et coquilles se retrouvant dans les frontons des lucarnes.
Il y a derrière ce corps de logis une autre cour non moins belle, la cour sur laquelle donne la petite chapelle de l’hôtel; cette chapelle, située au premier étage, se termine extérieurement par une petite abside en tourelle suspendue à la muraille et portée hardiment sur un pilier séparant les deux arcades ogivales du bas. La chapelle au dedans est très richement ornée de sculptures, de belles frises feuillagées, de niches à hauts pinacles, etc.
C’est une demeure vraiment seigneuriale que ce logis des puissants abbés de Cluny, aussi splendidement décorée, avec des détails charmants, dans toutes ses salles intérieures et dans les plus petits coins, que sur la cour d’honneur.
L’hôtel était dans toute sa fraîcheur, à peine sorti des mains des sculpteurs, lorsqu’en 1515, la jeune femme de Louis XII, Marie d’Angleterre, sœur d’Henri VIII, devenue veuve après deux mois de mariage, vint l’habiter. La couronne de François Iᵉʳ ne tenait alors qu’à peu de chose, à un héritier posthume qui pouvait survenir du feu roi. Aussi le Valois qui tenait à cette couronne faisait-il surveiller étroitement l’hôtel, et non sans raison, car, suivant la chronique, François vint y surprendre un jour un consolateur de la jeune reine, le duc de Suffolk, ambassadeur d’Angleterre, de qui les assiduités avaient été signalées.
Et sur l’heure le roi, feignant une grande indignation, força Suffolk à épouser Marie dans la chapelle de l’hôtel, après quoi François se chargea d’obtenir le consentement d’Henri VIII au mariage effectué, expédia en Angleterre, avec tous les honneurs possibles, la reine Marie et son nouvel époux, et enfin dégagé de ce souci put s’occuper de son sacre.
L’hôtel, une vingtaine d’années après, fut encore résidence royale. François Iᵉʳ y logea Jacques V, roi d’Écosse, qui le 1ᵉʳ janvier 1536 y épousa Madeleine de France, fille du roi.
Le cardinal de Guise, Charles de Lorraine, étant abbé de Cluny, occupa l’hôtel. En 1565, il lui arriva son aventure fameuse avec le maréchal de Montmorency son ennemi, alors gouverneur de Paris. Le cardinal, revenant du concile de Trente, voulait faire dans Paris son entrée solennelle à la tête de ses abbés et de ses gentilshommes et entouré de toute sa maison en armes, ainsi qu’il avait fait à Saint-Denis. Le maréchal de Montmorency, prévenu de son intention, lui envoya une défense formelle d’entrer avec cet appareil militaire et sur une réponse hautaine du cardinal, il prit ses mesures pour le faire repentir de son orgueilleuse prétention. Les archers du prévôt de Paris se trouvèrent à la porte Saint-Denis quand se présenta le cortège et sommèrent au nom du roi le cardinal de laisser son appareil trop militaire. Le cardinal ne fit que rire de la défense, dispersa les archers et passa outre.
Montmorency, qui s’y attendait, avait fait monter ses gentilshommes à cheval, et se précipita fortement accompagné à la rencontre de son ennemi. Le cortège cardinalice descendait la rue Saint-Denis et se trouvait devant les Innocents, lorsque déboucha la troupe de Montmorency chargeant aussitôt à outrance.
En peu d’instants la troupe du cardinal fut culbutée et dispersée, quelques-uns qui voulurent résister furent tués, leurs mules cherchaient pleines d’émoi refuge dans les boutiques. Le cardinal pouvait tout appréhender de Montmorency, mais il put se jeter dans une maison de la rue Trousse-Vache et chercher une cachette en un galetas, sous le lit d’une servante, d’où il ne se hasarda à sortir que le soir pour gagner l’hôtel de Cluny. Les Parisiens, futurs ligueurs et guisards, ne firent que rire de la mésaventure.
En 1584, l’hôtel des abbés de Cluny abrita un théâtre, une troupe de comédiens donna quelque temps des représentations fort suivies; ils avaient plus de spectateurs, dit l’Estoile, que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris tous ensemble quand ils prêchaient. Un arrêt du parlement expulsa les comédiens.
Au commencement du XVIIᵉ siècle l’hôtel de Cluny devint la résidence des nonces du Pape. Le cardinal Mazarini vint l’habiter en cette qualité en 1634.
A partir du XVIIIᵉ siècle l’hôtel de Cluny entre pour cent ans dans une période moins brillante. L’illustre maison, abandonnée par les abbés, glisse peu à peu à des affectations désastreuses pour ses beautés architecturales. Elle est louée par parties à des industries diverses; il y a des libraires, des imprimeurs, des relieurs et des procureurs dans la maison. La belle tour octogonale sert d’observatoire; de 1750 à 1817 les astronomes Delisle, Lalande et Messier s’y succèdent.
Devenu bien national à la Révolution, l’hôtel fut vendu à un particulier; un instant la superbe chapelle courut le risque d’être cédée à un Anglais pour être réédifiée en Angleterre, heureusement le propriétaire repoussa les propositions, pour conserver à Paris la merveille alors dédaignée par Paris. L’hôtel continua ensuite à être loué en magasins et appartements; c’est ainsi que M. Du Sommerard, le célèbre antiquaire, y installa sa précieuse collection, noyau du musée actuel, laquelle resta dans l’hôtel qu’enfin l’État consentit à racheter, après une longue et laborieuse campagne de MM. A. Lenoir et Vitet, syndiquant les efforts de tous les amis de l’art et de l’histoire.
Les Montmorency possédaient plusieurs maisons dans Paris, l’hôtel de Montmorency rue Sainte-Avoye, le seul qui restera marqué sous ce nom dans le plan de Gomboust, l’hôtel neuf de Montmorency en face de celui-ci, devenu plus tard l’hôtel de Mesmes, plus l’hôtel de Rochepot rue Saint-Antoine, l’hôtel de Damville rue Couture-Sainte-Catherine, et enfin l’hôtel patrimonial de la rue de Montmorency alors rue Courtauvillain. C’était un grand logis du XIIIᵉ siècle, reconstruit plus tard et qui porte aujourd’hui le nº 5 de la rue de Montmorency. Cet hôtel fut confisqué par Richelieu, sous Louis XIV; Nicolas Fouquet l’habita alors qu’il n’était encore que procureur général en Parlement. Grandeurs passées, la finance succède aux hauts barons, le commerce succède à la finance, et maintenant cette grande façade à hautes fenêtres sans ornements ne se distingue plus guère des maisons voisines que par ses proportions.