Part 13
La grande Université de Paris.--Fondation de Mᵉ Robert de Sorbon.--Les quatre nations de la faculté des Arts.--La rue du Fouarre.--Les écoles de médecine.--Le collège des Haricots et son maître fouetteur.--Les pauvres Capettes de Montaigu.--Etudiants vagabonds.--Tavernes et mauvais lieux.--Désordres et bagarres.--Les cinquante collèges.--Immunités et privilèges de l’Université.--La procession du Landit.--Les écoles de droit au Clos Bruneau.--Robert Estienne.
«Les rois de France s’accoutumèrent à porter dans leurs armes la fleur de lys peinte par trois feuilles afin qu’elles disent à tout le monde: «Foi, Sapience et Chevalerie sont par la provision et la grâce de Dieu plus abondamment en notre royaume qu’en les autres. Les deux feuilles de la fleur de lys qui sont ailées signifient _sens_ et _chevalerie_ qui gardent et défendent la tierce feuille au milieu, par laquelle _Foi_ est entendue et signifiée, car elle doit être gouvernée par sapience et défendue par chevalerie...»
Ainsi dit le sire de Joinville, parlant des discordes entre les bourgeois de Paris et les clercs de l’Université. Il ajoute: Précieux joyaux sont la sapience et l’étude des lettres et la philosophie qui vinrent primitivement de Grèce à Rome et de Rome en France...
Passées sur la rive gauche au temps d’Abélard, cent ans avant saint Louis, les écoles de Paris, ayant secoué le manteau épiscopal et sa protection un peu lourde, étaient devenues la libre Université du XIIIᵉ siècle, universalité des maîtres, des élèves et des études, corps régulièrement organisé divisé en quatre facultés: Faculté des Arts dont les étudiants étaient répartis en quatre nations: nation de France, nation d’Angleterre, nation de Normandie et nation de Picardie; Faculté de théologie, Faculté de décret ou droit canon, car on n’enseignait point d’abord le droit romain, et Faculté de médecine. Seules les petites écoles, celles où se distribuait l’instruction élémentaire, étaient restées sous la dépendance de l’Église; établies dans chaque paroisse elles relevaient d’un fonctionnaire de la cathédrale, le _chantre de Notre-Dame_. Il y avait des maîtres et des maîtresses.
L’ensemble de l’Université, collèges, maîtres et élèves, constituait sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève une nation particulière dans une ville à part, ayant sa langue particulière aussi, puisqu’on ne parlait aux écoles que le latin.
Bien vite, avec la renaissance des études, avec des maîtres dont les noms célèbres portaient au loin la gloire de l’Université parisienne, ces Écoles prirent une importance et une extension considérables. Les écoliers leur arrivaient en foule des provinces lointaines, des pays étrangers. Cette jeunesse avide de science, mieux pourvue de bonne volonté que d’écus, ces étudiants de tous les pays trouvaient ici des collèges innombrables, entretenus au moyen de fondations pieuses, où les écoliers recevaient gîte et nourriture ou gîte seulement.
Les bandes d’étudiants, accourant de tous les coins de l’Europe, envahissant la ville des écoles, étaient donc primitivement réparties en quatre nations, mais devant leur foule de plus en plus nombreuse chaque année, on fut obligé de créer de nouvelles subdivisions. Remplis d’une belle ardeur, ils venaient s’abreuver à la fontaine de science, décidés à gravir un à un les échelons conduisant à la maîtrise et à la fortune, sans se laisser rebuter par rien,--obscurités de la scholastique ou difficultés de la vie matérielle,--décidés à mettre tout le temps nécessaire, à passer des années et des années sous la chaire des professeurs, mais à ne se point retirer sans la possession du Trivium et du Quadrivium, les sept arts libéraux enseignés par les maîtres, c’est-à-dire les trois premiers degrés, ou trivium: grammaire, rhétorique et dialectique, base de l’enseignement, et les degrés supérieurs ou quadrivium: arithmétique, musique, géométrie, astronomie.
Ainsi est née avec des statuts élaborés au commencement du XIIIᵉ siècle et approuvés par les papes, avec des privilèges accordés par les rois, cette brillante Université dont les docteurs les plus éminents ont place aux conciles, dont l’éclat dépasse les frontières de France et qui eut pour élèves des papes, des archevêques, des princes, des rois. Ainsi se forma cette ville des écoles vivant de sa vie propre à côté de Paris, avec ses mœurs particulières, ses coutumes, ses privilèges.
Ils sont nombreux, ces privilèges de l’Université, ces immunités particulières des escholiers; le moyen âge, cette époque qu’on s’est toujours représentée si rude et si grossière, aime la science, et la _clergie_ confère aux plus humbles clercs, outre le respect et la considération, une foule d’avantages sérieux. Aussi voit-on arriver dans cette ville de la science, pour prendre leurs degrés aux Écoles de Paris et obtenir par les lettres ces situations sociales, charges séculières ou bénéfices ecclésiastiques, des escholiers de toutes conditions, des cadets de maison noble, des fils de bonne famille bourgeoise, dédaigneux de l’épée ou du négoce, des jeunes gens de petite extraction pourvus d’une bourse en quelque maison, aussi bien que des étudiants dépourvus de la plus mince ressource, venus en mendiant sur les routes, logés ensuite à Paris dans quelque galetas de collège, mais obligés ou à peu près de quêter leur pain par les rues.
Dedans Paris les sciences florissent Et gens sçavants en ce lieu resplendissent Plus qu’en nul lieu car Pallas y octroye Autant et plus qu’en Athènes ou Troie Le sien séjour et les muses sçavantes Font en ce lieu leur demeure tenantes...
A la Sorbonne fondée par Robert de Sorbon, chapelain de saint Louis, choisi par le roi «_pour la grant renommée qu’il avait d’être prudhomme_», sont les grandes écoles de théologie qui ont commencé bien modestement, avec quelques professeurs et quelques boursiers en une pauvre maison. Les leçons des maîtres donnèrent rapidement à la maison de Sorbonne une célébrité sans pareille, une prospérité extraordinaire et une autorité sur toutes les matières de la foi, domaine légitime dont on ne se contenta point aux siècles troublés, quand les docteurs de la Sorbonne voulurent étendre cette autorité sur les choses de la politique.
Sur la savante montagne Sainte-Geneviève brille l’étoile de la pensée que ne voileront pas les obscurités de la scholastique, le pédantisme des études; et toutes les difficultés des épreuves et des thèses, le terrible renom des Sorbonnagres, la rigueur des maîtres des diverses écoles, ne rebuteront point la jeunesse avide de cette science qu’on lui sert pourtant sous épineuse enveloppe et qu’il lui faut décortiquer avec les dents effilées de l’intelligence. Et voyez comme dans son _Traité des louanges de Paris_ Jean de Jaudun, un moine du XIVᵉ siècle, parle avec une emphase respectueuse de ces maîtres:
«... Dans la très paisible rue nommée de Sorbonne comme aussi dans nombre de maisons religieuses on peut admirer des pères vénérables, des seigneurs et pour ainsi dire des satrapes célestes et divins parvenus heureusement au faîte de la perfection humaine qui élucident solennellement les textes sacrés...»
Les écoles de droit ou de décret sont au-dessus de la commanderie de Saint-Jean de Latran, sur l’ancien clos Bruneau, autrefois l’un des petits vignobles couvrant les pentes de la colline, clos fameux chez les écoliers, où se sont installés plusieurs collèges, Beauvais, Presles, etc. «Dans la rue qu’on nomme clos Bruneau, les utiles lecteurs des décrets et des décrétales proposent leurs doctrines devant une multitude nombreuse d’auditeurs.» C’est le berceau de la faculté de droit restée fidèle au clos Bruneau jusqu’à la fin du siècle dernier, époque où les bâtiments de la rue Saint-Jean-de-Beauvais tombant en ruines, l’École émigra dans l’édifice construit pour elle à l’un des angles de la place devant le Panthéon.
Les écoles de médecine furent moins bien partagées que les écoles de théologie, de droit ou de grammaire, elles restèrent longtemps errantes, logées n’importe où. La médecine n’eut son local à elle qu’au XVᵉ siècle, quand on l’installa dans une maison de la rue de la Bucherie. Jusque-là l’enseignement dut se donner dans d’assez mauvaises conditions, on ne sait pas où exactement, dans les maisons des mires ou médecins, dont la science confuse, composée surtout de pratiques empiriques, n’était pas tenue en grand honneur alors et qui n’avaient pu trouver place dans l’Université.
Les docteurs se réunissaient dans des chapelles d’églises, à Saint-Jacques la Boucherie, aux Mathurins, et surtout autour du bénitier de Notre-Dame où se tenaient les assemblées générales. Le médecin de Charles VII, Desparts, légua à sa mort une somme d’argent à la faculté de médecine pour lui assurer un local. C’est alors que fut achetée aux Chartreux la maison de la rue de la Bucherie, installation modeste qui s’agrandit un peu par la suite.
Quant aux écoles de grammaire de la faculté des Arts, elles occupent pendant quatre siècles la vieille rue du Fouarre, bordée de locaux que chaque jour remplissent les étudiants assis ou couchés sur la paille devant la chaire des maîtres, locaux trop petits pour la foule qui s’y presse, qui déborde dans la rue et s’efforce de recueillir l’enseignement qui lui arrive par les fenêtres ouvertes quand il n’est pas donné en plein air dans la rue même.
Les collèges sont au nombre d’une cinquantaine peut-être, quelques-uns ont des maîtres et des cours suivis, mais bon nombre ne sont en réalité que des logis d’étudiants qui suivent les cours des grandes écoles. Ces collèges sont des fondations de hauts personnages, de dignitaires de l’Église ou de simples particuliers qui ont acheté des maisons pour recevoir les écoliers de leur province, de leur diocèse ou de leur ville. Il y a aussi des collèges étrangers, pour les étudiants attirés d’Angleterre, d’Italie, des pays d’Allemagne, et même de plus loin, par la renommée de l’Université parisienne.
Aucune uniformité dans le régime de ces maisons, entretenues plus ou moins bien par des donations, des rentes diverses, fournies quelquefois par de nobles seigneurs, souvent par des legs d’écoliers parvenus, d’honnêtes bourgeois, de bons chanoines, anciens écoliers reconnaissants envers la maison qui donna la pâture intellectuelle et matérielle à leur jeunesse studieuse.
Sous Philippe-Auguste, on comptait déjà plus de deux mille écoliers, mais ils n’avaient point encore de quartier particulier. Dispersés un peu partout, ils venaient aux écoles de Notre-Dame, de Saint-Germain l’Auxerrois ou d’ailleurs,
«personne ne s’étant encore avisé de fonder des collèges ou hospices. Je me sers du mot hospice, dit Sauval, non sans raison, car les collèges qu’on vint à bâtir d’abord n’étaient simplement que pour loger et nourrir de pauvres étudiants. Que si depuis on y a fait tant d’écoles, ce n’a été que longtemps après et pour perfectionner ce que les fondateurs en quelque façon n’avaient qu’ébauché».
Joinville raconte que saint Louis fit acheter «maisons qui sont en deux rues près le palais des Thermes, esquelles il fit faire maisons bonnes et grandes pour ce que escholiers étudiant à Paris demeurassent illecques à toujours: et encore de ces maisons sont aucunes louées à autres écoliers, desquelles le prix ou le louage est converti au profit des pauvres écoliers devant dis».
Bon nombre de ces écoliers venant des provinces lointaines, boursiers de quelque fondation, ne trouvent donc en arrivant à leur collège que le couvert et doivent se pourvoir du reste, c’est une affaire entendue, tandis que d’autres établissements plus riches nourrissent leurs boursiers ou leur donnent chaque semaine quelques deniers pour s’arranger à leur guise. Parmi les grands collèges qui sont quelque chose de plus que des hôtelleries sans cuisine, le collège de Montaigu, très important, est l’un des plus durs, comme régime de vie intérieure, comme aussi l’un des plus pauvres.
C’est là que les écoliers sont le moins nourris et le plus battus, car en ces temps, l’une des façons réputées les meilleures de faire entrer la science dans la tête des étudiants, c’est de distribuer largement les étrivières sur une autre partie du corps. On ne s’en fait pas faute à Montaigu, certain frère fouetteur de Montaigu gagna une telle réputation de forte poigne que parfois les autres collèges l’envoyaient chercher. «Tempeste, dit Rabelais parlant du principal de son temps, fut un grand fouetteur d’escholiers au collège de Montagut; si pour fouetter pauvres petits enfants, escholiers innocents, les pédagogues sont damnés, il est, sur mon honneur en la roue d’Ixion, fouettant le chien courtaut qui l’esbranle.» Rabelais appelle Montaigu collège de pouillerie et Pornocrates, le maître de Grandgousier s’indignant «de l’énorme cruauté et villenye qu’il y connut, car trop mieux sont traités les forçats chez les Maures, les meurtriers en la prison criminelle, voire certes les chiens en votre maison, dit que s’il était roy de Paris, il ferait brusler et principal et régents».
Quelle triste chère aussi pour les pauvres diables d’écoliers condamnés à une dizaine d’années de Montaigu, maigre, très maigre cuisine quand on en fait, la maison est si pauvre! M. Cocheris, à propos de cette pauvreté, cite une supplique au roi en 1675, exposant que le collège n’a pas quatre francs par jour pour nourrir cinquante personnes.
Rabelais qui, plus d’une fois dans son livre, accable Montaigu de son indignation, avait peut-être goûté de son régime en sa jeunesse, M. Édouard Fournier le suppose du moins.
On y faisait donc de bonnes études, les écoliers s’acharnant peut-être au travail pour en sortir plus vite. Erasme, quand il vint compléter ses études à Paris, fut élève de Montaigu. Entré bien portant, avec la fringale de la science seulement, il souffrit tant de l’autre fringale, de la malpropreté et de la tristesse du lieu, qu’il en tomba malade et dut regagner son pays.
Les pauvres élèves de Montaigu étaient aussi mal habillés que mal nourris, on ne leur fournissait que de pauvres hardes avec une cape de grosse bure brune, ce qui les faisait appeler les _Capettes de Montaigu_. Leur collège, objet de raillerie dans le pays latin, était surnommé le _collège des Haricots_, à cause du légume dont on faisait toute l’année le fond de la nourriture des élèves, ce qui ne veut toutefois pas dire qu’on leur en donnât toujours suffisamment.
Ce surnom si bien mérité a traversé les siècles: lorsque le collège Montaigu aux bâtiments rébarbatifs, vieillis et encore assombris, eut vécu ses derniers jours, lorsque la Révolution le supprima, de ce collège _carcere duro_, elle fit tout naturellement une prison: des détenus militaires remplacèrent les écoliers. Furent-ils mieux nourris? il faut l’espérer pour eux qui n’avaient point l’étude pour consolatrice. Le collège Montaigu devint, dans le langage courant, la _prison des Haricots_.
Après les militaires, on y mit des gardes nationaux récalcitrants; le vieux nom persista; la maison d’arrêt de la garde nationale fut dénommée par les soldats citoyens l’_hôtel des Haricots_. On démolit Montaigu pour installer à sa place la bibliothèque Sainte-Geneviève, lorsqu’elle émigra du vieux local bâti par les moines, beau débris du passé dont on fit table rase sous un prétexte non justifié de manque de solidité, et l’on aménagea vers Passy une nouvelle maison d’arrêt de la garde nationale laquelle prit tout aussitôt le vieux surnom provenant de Montaigu et resta, jusqu’à la fin de la garde nationale, l’_hôtel des Haricots_, aux souvenirs vaudevillesques, aux _cachots_(!) illustrés de dessins et peintures entremêlés d’inscriptions en vers et en prose par les gens de lettres et artistes peu soucieux de la gloire de monter la garde aux Tuileries ou à l’Hôtel de Ville. La cellule nº 14 y était fameuse: Decamps, Théophile Gautier, Daumier, Gavarni, Devéria, Français, Alfred de Musset, y incarcérés, l’avaient décorée au crayon et au pinceau.
On dit triste comme la porte D’une prison Et je crois, diable m’emporte, Qu’on a raison.
avait rimé Musset dans cette peu terrible cellule.
Étrange association de noms: Gavarni et Daumier reliés à Rabelais, Gautier et Musset à Erasme, la garde nationale aux pauvres Capettes de Montaigu!
Plus heureux vraiment sont les écoliers presque vagabonds, mais libres, qui, pour vivre, travaillent de leurs bras, louent quelquefois leurs services, se font chantres de quelque église; plus heureux même ceux qui mendient leur pain. Beaucoup de ces collèges sont loin d’être tenus avec l’austérité et la sévérité de Montaigu, la discipline y est inconnue; dans quelques-uns écoliers et maîtres vivent dans un désordre peu favorable aux études; ils sont trop voisins des tavernes et l’on a vu même quelquefois des régents peu scrupuleux serrer les écoliers dans une partie des bâtiments et tirer parti du reste en louant des locaux à des industriels qui en ont fait des cabarets et pire encore.
Ainsi après des années d’études passées depuis l’enfance sous la férule de pédagogues imbus de ce principe que le maître qui bat bien enseigne bien, après les années d’études primaires passées en quelque école de paroisse ou même en quelque collège prenant l’écolier tout jeune, études poursuivies ensuite plus librement comme boursier de quelque fondation, courant aux leçons des maîtres fameux ou préférant les esbattements des tavernes, les plaisirs tumultueux du Pré aux Clercs et les joyeux propos des camarades, au dur labeur de suivre les argumentations des savants à méthodes rébarbatives,--l’escolier, après des examens très difficiles, finissait par attraper ses diplômes et trouvait le moyen de se faire nommer à quelque bénéfice ou pourvoir de quelque bonne place lui fournissant amplement ces pécunes, dont il était jadis si peu pourvu.
Il pouvait devenir pédagogue à son tour et transfuser la science à coups de verges aux écoliers ses successeurs; ou bien il entrait dans les ordres, obtenait quelque bonne cure, quelque canonicat douillet. S’il dénichait de puissantes protections, les chemins étaient ouverts largement devant lui; il pouvait tout espérer, les plus hautes situations séculières ou ecclésiastiques, la faveur des princes et les avantages qui en résultent, les grands emplois... Et alors, sur ses vieux jours, se remémorant ses souvenirs du pays des Études, de ses misères et de ses joies, du bon temps quelquefois si dur de sa jeunesse, il se souvenait de son vieux collège, et lui léguait quelque petit bien pour entretenir les étudiants, ses successeurs. Tous les escholiers n’arrivaient point là. Écoutons François Villon en son grand testament:
Bien sçai si j’eusse étudié Au temps de ma jeunesse folle Et a bonnes mœurs dedié J’eusse maison et couche molle!... Ou sont les gratieux gallants Que je suivye au temps jadis, Si bien chantans, si bien parlans, Si plaisans en faictz et en dictz? Les anciens sont morts et roydiz, D’eulx n’est-il plus rien maintenant. Respits ils ayent au Paradis Et Dieu sauve le remenant! Et les aucuns sont devenuz Dieu mercy! grands seigneurs et maistres, Les aultres mendient tout nudz Et pain ne voyent qu’aux fenestres; Les aultres sont entrez en cloistres, De Célestins et de Chartreux, Bottés, housez com pescheurs d’oystres Voila l’estat divers d’entre eulx.
De ces maisons de science, officines de bacheliers et de docteurs qui hérissent la montagne de Sainte-Geneviève et font de ce Paris de la rive gauche une ville particulière, la grande cité des Études, voici à peu près la liste, non pas complète, car on pourrait y ajouter tels établissements de minime importance qu’il est inutile de nommer, tels collèges qui vécurent peu et disparurent faute de ressources suffisantes:
_Collège de Sorbonne_, grande école de théologie fondée vers 1250, par Robert de Sorbon, du village de Sorbon près de Rethel, grâce à un legs de Robert de Douai, chanoine de Senlis, son ami, et aux libéralités de saint Louis. Le collège de Sorbonne eut de très humbles commencements: il n’y avait d’abord place, dans les maisons achetées par le roi, que pour quelques docteurs menant la vie la plus modeste, pour ne pas dire pauvre, et pour seize boursiers seulement. Peu après la fondation, Robert de Sorbon put adjoindre à l’établissement primitif un petit collège de jeunes enfants qui passaient plus tard dans les classes supérieures, aux études de théologie.
Bien petits commencements pour cette institution qui va croître si vite en grandeur et en puissance, qui va régenter la théologie, décider sur toutes les questions religieuses et bientôt connaître également de la politique, se lancer passionnément, en terrible disputeuse et ergoteuse, dans toutes les querelles des partis, prenant position dans toutes les luttes, et bataillant à coups de thèses et de décrets, avec une vigueur, une violence redoutables et une obstination jamais lassée. La Sorbonne est une forteresse dont la garnison de docteurs et professeurs, dans les crises nationales, n’a pas toujours arboré le bon drapeau. Elle fut bourguignonne dans la guerre civile, anglaise ensuite et condamna Jeanne d’Arc; elle fut guisarde, espagnole, combattit pour la Ligue avec furie et fut, après la victoire du Béarnais tant de fois condamné par elle, très lente à faire sa soumission.
Richelieu, qui la réorganisa, marque la fin de sa grande époque. Dans ces temps, la Sorbonne vieillie vit son champ de luttes se restreindre singulièrement et elle s’achemina tout doucement vers sa transformation définitive.
_Collège des Lombards_, rue des Carmes, fondé en 1334, dit maison des _pauvres écoliers italiens de la bienheureuse Marie_, ruiné et abandonné au XVIᵉ siècle, devenu au XVIIᵉ collège des prêtres irlandais, qui ont laissé une chapelle rue des Carmes, 23, au fond d’une cour.
_Collège de Karembert_, fondé par un gentilhomme breton pour les écoliers du diocèse de Léon, collège de bonne heure tombé dans la misère, les bâtiments s’écroulant, le principal vendant les portes et les fenêtres, les malheureux boursiers obligés de chanter par les rues pour vivre.
_Collège de Lisieux_, fondé en 1336 par Guy d’Harcourt, évêque de Lisieux, pour vingt-quatre boursiers; démoli au XVIIIᵉ siècle, pour former la grande place devant la nouvelle Sainte-Geneviève, c’est-à-dire le Panthéon.
_Collège de Constantinople_, fondé au XIIIᵉ siècle pour des étudiants grecs envoyés par l’empereur Baudoin, après la prise de Constantinople par les Croisés.
_Collège de Clermont_, fondé en 1563 par Guillaume Duprat, évêque de Clermont, qui le donna bientôt aux jésuites. Les jésuites eurent tout de suite de graves désaccords avec l’Université, qui voyait d’un œil inquiet cette nouvelle puissance s’élever, et ces désaccords dégénérèrent vite en guerre ouverte, en procès devant le Parlement. L’Université avait fait sa soumission à Henri IV et voulait se faire pardonner sa participation fougueuse à la Ligue; les jésuites s’étaient distingués aussi, mais ils restaient devant le vainqueur dans une réserve hostile. L’affaire se décida contre eux, lors de l’attentat de Jean Chatel. Le collège fut fermé, le principal et les professeurs furent arrêtés, le Parlement prononça leur bannissement et l’on vit un jour, en 1595, les 37 jésuites de Clermont, conduits par un huissier du Parlement, quitter la ville, les uns empilés dans trois charrettes, les autres à pied. Ils revinrent en 1618 et leur collège de Clermont se rouvrit triomphalement, malgré l’opposition de l’Université.