Part 14
Les jésuites, de plus en plus en faveur à la cour de Louis XIV, firent disparaître une nuit le nom de Clermont inscrit sur leur porte et lui substituèrent celui de Louis le Grand. Agrandi des collèges de Marmoutiers et du Mans, le collège Louis le Grand acquit une prospérité extraordinaire et vit se presser sur ses bancs les fils des plus grandes familles de France, jusqu’à l’expulsion des Jésuites en 1763.
Particularité curieuse, en 93, l’ancien collège des jésuites Louis le Grand, sous le nom de collège Égalité, fut le seul collège qui resta ouvert pendant toute la durée de la Terreur.
Pendant les deux derniers siècles, le collège des Jésuites eut son théâtre, où pour les solennelles distributions de prix, devant une foule aristocratique, les élèves jouaient des tragédies rimées par des professeurs, des pièces latines, des tragédies en musique et dansaient même des ballets. M. Cocheris a donné une longue liste de ces pièces de circonstance, dans laquelle nous pouvons relever quelques titres:
_Les réjouissances du Lys et de l’impériale_, ballet dédié à Leurs Majestés par les écoliers du collège de Paris de la compagnie de Jésus, 1660.
_Les Tartares convertis_, 1657.
_La Prise de Babylone_.
_Le Ballet des songes_, 1671.
_La France victorieuse sous Louis le Grand_, ballet, 1680.
_Les Héros ou les Actions d’un grand prince_, ballet, 1684.
_Le ballet de Mars et de la Guerre_, 1696.
_Jason ou la conquête de la Toison d’or_, ballet mêlé de récits, 1701.
_Adonias_, tragédie; l’_Empire de l’Imagination_, ballet pour la tragédie d’Adonias, 1702.
_Maurice, empereur d’Orient_, tragédie.
_L’Empire du monde partagé entre les dieux de la fable_, ballet, 1710.
_L’Empire de la folie_, ballet, 1712. _L’Art de vivre heureux_, ballet intermède de la tragédie d’_Hermenegilde_, 1718, etc...
Les jésuites avec leur théâtre _officiel_, pompeux et ordonné, ne faisaient que reprendre en la modifiant une vieille tradition écolière. Les collèges avaient eu autrefois des théâtres _libres_, où les étudiants des collèges Navarre, Bourgogne, Justice, Boncourt, etc., à l’instar des Clercs de la Basoche du Palais, des Enfants Sans Souci et des confrères de la Passion, donnaient en spectacle public des _farces_ et _moralités_, dans lesquelles les acteurs prenaient souvent d’audacieuses libertés vis-à-vis des autorités de l’Église ou du royaume, et des gens de la cour.
Reprenons la liste des collèges:
_Collège de Suède_, fondé au XIVᵉ siècle.
_Collège des Allemands._
_Collège de Dace ou de Danemark_, fondé en 1275.
_Collège de Picardie._
_Collège de Chollet_ ou _des Chollets_, fondé en 1292 par le cardinal Jean Chollet, supprimé à la Révolution. Les derniers bâtiments et la chapelle ont été rasés en 1822 pour l’agrandissement de Louis le Grand.
_Collège de Navarre_, fondé en 1304 par la reine Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, et doté assez richement pour que les bourses y fussent plus importantes que partout ailleurs. On a calculé que la valeur moyenne d’une bourse à Navarre était de 1,170 francs, monnaie actuelle. Collège illustre entre tous et qui eut pour élèves Jean Gerson, Ramus, et nombre de savants et professeurs fameux.
C’était aussi le collège de la noblesse au XVIᵉ siècle avant les succès des jésuites. Henri de Valois, Henri de Bourbon et Henri de Guise y étudièrent en même temps et y reçurent un jour, en 1568, la visite du roi Henri II.
Le roi de France était de fondation le premier boursier de Navarre et l’argent de sa bourse était affecté à l’achat des verges _nécessaires_ aux études. Navarre possédait une belle entrée sur la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, un beau porche décoré de statues s’ouvrant dans une ligne de pignons gothiques. Navarre, à la Révolution, fut réuni à Boncourt et devint l’École Polytechnique.
_Collège de Boncourt_, fondé en 1353 par Pierre de Boncourt.
_Collège de Tournai_, réuni à Navarre en 1638.
_Collège de Presles_, fondé en 1313 par Raoul de Presles.
_Collège du Plessis_, fondé en 1322 par Geoffroy du Plessis, uni à la Sorbonne en 1646, prison en 93. Ce collège a été rasé pour les nouveaux bâtiments de Louis le Grand.
_Collège des Écossais_, fondé en 1323 par l’évêque de Murray en Écosse. Prison en 93, où Saint-Just au 9 thermidor fut écroué. Les bâtiments occupés par une institution existent encore devant la rue Clovis.
_Collège d’Hubant_ ou de l’_Ave Maria_, fondé en 1336 par Jean Hubant, conseiller du roi, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève.
_Collège Saint-Michel_, rue de Bièvre, 12, fondé en 1348 par Guillaume de Chanac, évêque de Paris.
_Collège des Trois-Évêques_ ou _de Cambrai_, fondé en 1348 par les évêques de Langres, de Laon et de Cambrai; démoli en 1774 pour le collège de France.
_Collège de Beauvais_, fondé en 1370 par le cardinal Jean de Dormans, évêque de Beauvais, pour douze boursiers de Dormans ou de Soissons. Après l’expulsion des Jésuites au XVIIᵉ siècle, les boursiers du collège de Beauvais passèrent à Louis le Grand, et ses bâtiments furent affectés au collège de Lisieux. A la Révolution, ils devinrent magasins militaires, puis caserne dite de Lisieux. La caserne ayant été supprimée, les bâtiments ont disparu, mais la chapelle subsiste rue Saint-Jean-de-Beauvais; restaurée après la démolition de la Caserne, elle est affectée aujourd’hui à l’église roumaine.
_Collège de Fortet_, fondé en 1397, berceau de la Ligue et du conseil des Seize.
_Collège de Sainte-Barbe_, fondé en 1420; le collège vit arriver au XVIᵉ siècle un étudiant espagnol de trente-sept ans, déjà docteur de l’université de Salamanque, Ignace de Loyola, qui devait devenir le fondateur de la société de Jésus.
_Collège de Reims_, fondé en 1412 par l’archevêque de Reims, reconstruit au XVIIIᵉ siècle et réuni à Sainte-Barbe.
_Collège de Bayeux_, fondé en 1308 par Guillaume Bonnet, évêque de Bayeux, pour des boursiers du Mans et d’Anjou.
_Collège de Laon_, fondé en 1327 par Guy de Laon, trésorier de la Sainte-Chapelle.
_Collège de Montaigu_, fondé en 1314 par le cardinal de Montaigu, évêque de Laon.
_Collège de Narbonne_, fondé en 1307 par Bernard de Fargis, archevêque de Narbonne.
_Collège de France_ ou _collège Royal_, dit d’abord Collège des Trois Langues, fondé en 1529 par François Iᵉʳ pour les hautes études.
_Collège de Tréguier_, fondé en 1325.
_Collège de Grassins_, fondé en 1571 par Pierre Grassins, conseiller au Parlement. Ce collège innova au XVIIIᵉ siècle le palmarès; il en reste une porte, rue Laplace, ancienne rue des Amandiers.
_Collège de Bourgogne_, fondé en 1332 par la reine Jeanne, femme de Philippe V, rue des Cordeliers, acheté en 1769 par l’Académie Royale de Chirurgie, aujourd’hui École de médecine.
_Collège Mignon_, fondé en 1345, appartenant aux religieux de l’ordre de Grammont, chapelle reconstruite en 1749, transformée aujourd’hui en imprimerie.
_Collège du Cardinal Lemoine_, fondé en 1297 par le cardinal Jean Lemoine.
_Collège des Bons-Enfants Saint-Victor_, XIIIᵉ siècle. Ce collège eut pour principal, au XVIIᵉ siècle, saint Vincent de Paul. Il fut transformé plus tard en séminaire et devint prison en 93.
_Collège de Justice_, fondé par Jean de Justice, chantre de Bayeux, chanoine de Paris, pour huit écoliers du diocèse de Rouen et quatre de Bayeux.
_Collège des Trésoriers_, fondé en 1269 pour vingt-quatre écoliers par le trésorier de Notre-Dame de Rouen.
_Collège de Calvi_, démoli au XVIIᵉ siècle pour la Sorbonne.
_Collège d’Harcourt_, fondé en 1200 par des membres de la famille d’Harcourt, qui possédait près de là un hôtel.
_Collège de Cornouailles_, fondé en 1317.
_Collège de la Marche_, fondé en 1362 par Guillaume de la Marche, chanoine de Toul.
_Collège d’Arras_, fondé en 1332 par l’abbé de Saint-Wast d’Arras.
_Collège de Tours_, fondé en 1333 par Étienne de Bourgueil, archevêque de Tours.
_Collège d’Autun_, fondé en 1337, rue Saint-André-des-Arts.
_Collège de Boissi_, fondé en 1356 par Guillaume de Boissi pour «étudiants pauvres et de basse extraction» de la famille de Boissi ou natifs de Boissi-le-Sec.
_Collège de Dainville_, 1380; _collège de Seez_, 1427; _collège du Mans_, 1519.
_Collège de Mᵉ Gervais_, fondé en 1371 par Gervais Chrétien, chanoine de Bayeux et médecin de Charles V.
_Collège Mazarin_ ou _des Quatre-Nations_, devenu le palais de l’Institut.
La plupart de ces collèges, on le voit, datent du XIIIᵉ ou des premières années du XIVᵉ siècle.
Ces fondations ainsi que les dons et legs destinés à l’entretien des professeurs et des boursiers apportaient remède à la misère des écoliers, si souvent relatée dans les documents du XIIIᵉ siècle, qui nous montrent bien des fois le pauvre écolier allant au cours le ventre vide, puis quêtant aux portes des couvents, ou ramassant les rebuts des halles qu’il fait cuire tout en repassant ses cahiers dans le froid taudis où il loge.
Il faut ajouter à cette liste les collèges religieux où les couvents des différents ordres envoyaient leurs novices pour compléter leurs études dans Paris, centre des lettres et des sciences. Ce sont:
Le _Grand collège des Bernardins_, fondé en 1244 par les moines de l’abbaye de Clairvaux et de l’ordre de Cîteaux.
Le _collège de Marmoutiers_, pour les religieux de Marmoutiers, fondé en 1327, passé aux jésuites en 1641.
Le _collège des Prémontrés_, fondé en 1283 pour les chanoines réguliers de l’abbaye de Prémontré dans la forêt de Coucy. La chapelle subsiste près des Cordeliers.
Le _collège de Cluny_, fondé en 1269, séminaire de l’ordre illustre qui comptait plus de deux mille maisons en Europe. Le collège de Cluny possédait un cloître superbe et une très belle église, ajourée comme la Sainte Chapelle; après la Révolution le peintre David en fit son atelier.
Le _collège de la Merci_, fondé en 1516 pour les religieux de cet ordre.
Quartier de contrastes, cette ville particulière de l’_Université_, quartier de _moinerie_ et de _clergie_, où moines et clercs se coudoient par les rues que bordent de hautes constructions sévères; où les cloîtres sont proches voisins des tavernes d’écoliers, où passent tant de frocs de tout ordre et de toutes sortes, cachant sous le capuchon des fronts plissés par la méditation ou de béates figures épanouies par les satisfactions matérielles, Claude Frollos ou Gorenflots; ville tranquille des études, ville agitée des étudiants, où bouillonne une jeunesse avide de science, et aussi,--malheureusement pour le repos des couvents ses voisins--jeunesse amoureuse de bruit et de gaîté dans l’intervalle des sévères études, jeunesse remuante et turbulente, jalouse de ses droits et privilèges, souvent en lutte avec ses recteurs, en dispute perpétuelle quand ce n’est pas en guerre ouverte avec les moines de la grande abbaye de Saint-Germain des Prés.
Fixés par diverses ordonnances royales, depuis Philippe-Auguste, les privilèges de l’Université sont nombreux et importants: privilèges de protection quand l’écolier est attaqué, privilège de justice particulière quand il s’agit de délits commis par les écoliers. Tout homme qui blesse un clerc est frappé d’excommunication et n’en peut être relevé que par le pape. Hors le cas de flagrant délit, les écoliers ne peuvent être arrêtés, ils ne sont justiciables que de la justice ecclésiastique ou de l’Université.
Et cette Université savait soutenir ses clercs et maintenir ses privilèges. On le vit bien souvent à l’occasion de désordres d’écoliers débauchés et batailleurs.
Ces écoliers sans le sou, toujours en quête de ressources, amis des _repues franches_, comme dit Villon, avaient souvent dispute avec hôteliers et marchands, et par suite maille à partir avec les archers du Prévôt de Paris. Le prévôt Hugues Aubryot, en reconstruisant le petit Châtelet au Petit-pont, avait, sous la voûte, ménagé deux petites geôles pour messieurs les clercs auxquels ses archers dans les bagarres devaient mettre la main sur le collet. Et ce prévôt, qui n’aimait pas beaucoup les écoliers, avait donné à ces deux cachots par dérision les noms de _clos Bruneau_ et de _rue du Fouarre_.
Souvent des batailles ensanglantaient les tavernes où s’entassaient ces clercs, futurs prêtres ou docteurs, les cabarets hantés par les filles, des bagarres s’engageaient aux carrefours où quelques mauvais écoliers se transformaient en tirelaines vulgaires.
L’Université alla quelquefois, pour défendre ses droits et privilèges, lorsqu’elle les croyait menacés ou méconnus, jusqu’à fermer ses collèges et cesser ses cours. En 1230, l’affaire fut plus grave, l’Université abandonna Paris, ville hostile et ennemie. «En cet an même, dit Joinville, grande dissension mut à Paris entre les clercs et les bourgeois et les bourgeois occirent aucuns des clercs par quoi l’Université se départit et issit hors de Paris et allèrent en diverses provinces.»
Ce fut au grand chagrin de saint Louis. Il s’agissait d’une bataille entre écoliers et habitants du faubourg Saint-Marceau, à la suite de la mise à sac d’un cabaret par les écoliers; ceux-ci avaient blessé et tué des bourgeois, les archers accourus, trouvant de la résistance de la part des écoliers en fureur, à leur tour blessèrent ou tuèrent.
Plusieurs fois des bagarres semblables donnèrent lieu à des demandes de réparations de la part de l’Université et créèrent des conflits interminables. Il ne s’agissait pas toujours de simples tumultes: en 1303, le prévôt de Paris Pierre le Jumeau ayant fait justice d’un étudiant assassin il en résulta une énorme émotion au Pays des Études, où tous les cours furent suspendus et les collèges fermés. A l’Université réclamant son justiciable se joignit l’autorité ecclésiastique qui le réclamait aussi, le supplicié étant tonsuré et l’on vit un matin une longue et interminable procession de tous les chanoines, prêtres et clercs de Paris se diriger solennellement, croix et bannières des paroisses en tête, vers l’hôtel du Prévôt. Devant l’hôtel fermé les formules d’excommunication furent prononcées et aussitôt après chaque prêtre ou clerc lança une pierre dans les huis ou les fenêtres immédiatement enfoncées.
Le malheureux prévôt fut obligé de dépendre son criminel et de donner un baiser sur la bouche du cadavre, puis de s’en aller à pied à Avignon se faire relever de l’excommunication.
Encore en 1408, le même fait se reproduisit; deux écoliers voleurs et assassins ayant été, pour crimes patents, condamnés et pendus par le prévôt de Paris, l’Université réclama hautement et menaça encore de fermer les Écoles; finalement le prévôt de Paris fut condamné à répéter la réparation de son devancier, à s’en aller détacher les deux écoliers du gibet où ils se balançaient depuis quelque temps déjà et à faire en signe d’amende honorable le simulacre de leur donner un baiser sur la bouche. Il dut ensuite placer les deux cadavres sur un char drapé de noir et les conduire processionnellement, prêtres et religieux en tête, suivis de tous les archers de la prévôté, jusqu’au Parvis Notre-Dame pour les présenter à l’évêque de Paris, puis de là au couvent des Mathurins, pour les remettre au recteur de l’Université qui fit inhumer les deux assassins dans l’église des Mathurins.
En 1440, un maître de théologie nommé Aimeri, poursuivi pour quelque méfait, ayant cru pouvoir recourir au droit d’asile de l’église des Grands-Augustins, les huissiers ou sergents du Châtelet violèrent cet asile; ils entrèrent dans le couvent de haute lutte et enlevèrent le délinquant malgré la vive résistance opposée par les moines. L’un de ceux-ci, par malheur, resta sur le carreau.
Grande rumeur au pays latin, les Augustins firent agir l’autorité ecclésiastique, l’Université réclama énergiquement et reprit sa grande menace de fermeture des Écoles. Elle obtint satisfaction; suivant arrêt du prévôt de Paris, les sergents envahisseurs Jean Bayard, Gillet Rolland et Guillaume de Besançon vinrent pieds nus, en chemise et un cierge à la main, suivis de tous les huissiers du Châtelet, faire à genoux trois solennelles amendes honorables devant les religieux Augustins et les dignitaires de l’Université, au Châtelet d’abord, ensuite au couvent sur le lieu du meurtre et sur la place Maubert, après quoi ils furent bannis. En témoignage de leur victoire, les Augustins firent encastrer dans le mur extérieur de leur couvent sur le quai un bas-relief représentant l’amende honorable des huissiers[C].
Les assemblées générales de l’Université se tenaient depuis les premiers jours dans l’église Saint-Julien le Pauvre, bientôt trop étroite pour la foule universitaire. C’est là que, suivant ordonnance de Philippe le Bel, le prévôt de Paris venait, tous les deux ans, prêter serment d’observer et de faire observer les privilèges des maîtres et des écoliers. Les élections des dignitaires, des délégués de la faculté des arts pour la nomination du recteur, et l’élection du recteur se faisaient également dans l’église hospitalière, et non quelquefois sans dommage pour elle, car elles étaient souvent troublées par des disputes graves, dégénérant vite en bousculades et en batailles, au cours desquelles, plus d’une fois, de turbulents écoliers enfoncèrent les portes et firent dans l’église d’importants dégâts.
La foire du Landit ouvrant chaque année au mois de juin entre le village de la Chapelle et celui de Saint-Denis, sur le territoire de l’abbaye de Saint-Denis, fut bien souvent le théâtre de désordres occasionnés par les écoliers.
L’Université entière, maîtres et élèves, avait pour coutume de s’y rendre en une immense procession, longue troupe bruyante de quinze ou vingt mille étudiants, dont l’avant-garde était déjà au champ de foire quand, disait-on, le recteur n’avait pas encore quitté Saint-Julien le Pauvre ou les Mathurins.
Les écoliers arrivés au Landit officiellement, avec leurs professeurs, pour s’approvisionner de livres et de parchemins, se répandaient ensuite dans le champ de foire aux mille échoppes et tentes, parmi l’innombrable affluence de gens de toute sorte, marchands et taverniers, bourgeois et artisans, ribaudes et malandrins; et se laissaient aller dans la cohue, dans la licence de la fête, à bien des tentations.
Aux écoles de droit du clos Bruneau, on n’enseignait alors que le droit ecclésiastique; le droit civil en ce temps où la coutume avec son extraordinaire variété régnait seule, ne constituant pas encore une science régulière. Ces écoles, trop à l’étroit dans leur maison originaire, l’avaient vendue pour mieux s’installer à côté. Au XVIᵉ siècle, Robert Estienne, fondateur de la dynastie des Estienne, ces illustres imprimeurs, établit son imprimerie dans la vieille maison des décrétales, à l’enseigne de Saint-Jean-Baptiste et aussi de l’olivier, la marque de ses livres. On raconte qu’il avait pour coutume d’accrocher aux vitrages de sa maison sur la rue, les épreuves corrigées des livres en cours d’impression, pour que les doctes passants, escholiers et professeurs, pussent les lire. Il y avait une prime pour qui signalait une faute oubliée. François Iᵉʳ, protecteur des lettres, et en particulier protecteur d’Estienne qu’il avait nommé imprimeur royal pour le grec, vint plus d’une fois faire visite à l’officine de l’imprimeur-éditeur, d’où sortaient tant de savantes éditions et de beaux livres illustrés.
II
La chasse aux Huguenots de la petite Genève.--Mort de Pierre Ramus.--La Ligue.--Formation du Conseil des Seize au collège Fortet.--Les curés ligueurs.--La journée des Barricades.--Escarmouches autour de la place Maubert.--Le comte de Brissac bon sur le pavé.--La Commune blanche.--Misères des Écoles pendant le siège.--Étudiants tirelaines.--Transformation du Pré aux Clercs.--Comment la reine Marguerite faisait faire ses pénitences.--La chapelle des Louanges.
Maintes fois, dans les troubles politiques des XIVᵉ et XVᵉ siècles, l’Université était entrée en scène, et ses docteurs avaient joué un rôle important, assez triste au temps de Jeanne d’Arc et de la guerre anglaise, par l’appui donné aux Bourguignons d’abord, puis au duc de Bedfort, régent pour Henri V, roi de France et d’Angleterre.
Au XVIᵉ siècle, elle se jeta violemment dans les querelles religieuses. Écoliers et maîtres se montrèrent fougueux catholiques et ligueurs
déterminés, les protestants en eurent maintes preuves aux nombreuses échauffourées qui se produisirent à l’occasion de réunions huguenotes ou de prêches clandestins, découverts et assaillis par des bandes d’écoliers, à la mise à sac de maisons protestantes dans le faubourg Saint-Germain, aux désordres du Pré aux Clercs, et à l’échauffourée de l’église de Saint-Médard, quand les protestants rassemblés en grand nombre dans la maison du Patriarche, voisine de l’église, voulant faire taire les cloches que l’on sonnait exprès à toute volée pour troubler leur prêche, assaillirent l’église, et firent le siège du clocher,--véritable bataille enfin dont les protestants sortirent vainqueurs et où le temple mit l’église à sac.
Alors sur la vieille place Maubert où aboutissent les rues écolières du Clos Bruneau, de Saint-Victor, du mont Saint-Hilaire, de la Montagne Sainte-Geneviève, grand carrefour réceptacle, recevant pour les tumultes fréquents les bandes dégringolant des collèges, une potence se dresse non loin de la croix du carrefour Saint-Victor. Maintes fois de pauvres huguenots viennent y prendre la place des malandrins justiciés pour leurs crimes; et l’on voit aussi à côté de la potence s’élever des bûchers pour quelques victimes jugées dignes d’un plus cruel supplice, ministres protestants, religionnaires connus, comme Étienne Dolet, l’imprimeur brûlé avec ses livres en 1546. Et quelquefois aussi de l’autre côté de la montagne écolière d’autres bûchers flambent devant l’abbaye de Saint-Germain sur la place où s’élève le pilori abbatial.
A la Saint-Barthélemy, quand les haines particulières, sous couleur de religion, se donnent libre carrière, périt un des maîtres célèbres de l’Université, Pierre Ramus, principal du collège de Presles. Pour avoir un peu bousculé les idées philosophiques de son temps et les sorbonnagres confits en Aristote, ce maître novateur s’était attiré bien des haines; déjà, pendant les persécutions contre les réformés, Ramus avait été obligé de s’enfuir et l’on avait profité de son absence pour piller sa bibliothèque. Il faut dire aussi que, lors des troubles survenus au Pré aux Clercs, il avait, de son côté, fortement chauffé l’animosité des écoliers contre l’Abbaye de Saint-Germain.
Rentré à son collège, Ramus fut, le surlendemain de la Saint-Barthélemy, découvert caché au fond des caves et mis à rançon d’abord; mais la bande d’assassins, recrutée par ses ennemis dans les bas-fonds de la populace, revint à la charge, l’égorgea tout de même, traîna le pauvre cadavre nu jusqu’à la Seine, et l’y précipita pour aller rejoindre les corps ensanglantés que depuis deux jours la Seine charriait vers les îles de Grenelle, où des fossoyeurs les recueillaient pour les jeter en de grandes fosses.