Paris de siècle en siècle

Part 12

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Formidable coup de théâtre! Tout cela qui semblait éternel, ou du moins qui semblait ne devoir subir que les lentes transformations naturelles, tout cela tombe subitement, en quelques années, comme des architectures de toile peinte au coup de sifflet du machiniste. Si l’ouragan sauvage de dévastations et de démolitions n’avait point soufflé si fort, si l’on avait pu épargner quelques édifices d’un mérite artistique reconnu pourtant par tous, si l’on avait consenti à ne pas exproprier brutalement l’art et l’histoire, combien le Paris d’aujourd’hui n’en paraîtrait-il pas plus beau, avec quelques superbes pièces de plus à sa couronne monumentale, décorant certaines parties demeurées maintenant bien dénuées, et donnant ainsi à la pensée effarouchée par le tourbillon réaliste de la rue, quelques satisfactions supérieures, un peu de doux repos aux yeux effarés par des kilomètres de boulevards interminables, sans arrêt, ou de rues impitoyablement rectilignes.

Cet ordre du Temple né en 1118 en Terre-Sainte, ordre hospitalier et militaire, avait en peu de temps prodigieusement grandi; devenu une puissance formidable, suscitant la crainte et l’envie, il possédait des biens considérables, des places fortes, neuf mille commanderies en terre chrétienne et d’immenses richesses, entassées, disait-on, dans cette fameuse tour gardienne du trésor de l’ordre. Le but de l’institution fut bien vite oublié dans la prospérité, la règle établie par saint Bernard violée, le renoncement et la pauvreté remplacés par le luxe et la satisfaction de tous les appétits. Contrairement à l’esprit des Ordres religieux militaires, admirable création du siècle des croisades, voués d’abord au service des pèlerins, puis uniquement occupés à la défense de la Terre-Sainte, rempart d’épées dressées devant l’Islam,--de ces chevaliers combattant sans cesse sur les brèches ouvertes et qui rendirent à l’Europe l’immense service d’arrêter le débordement du monde musulman,--l’ordre des Templiers dégénère en une association puissante, redoutable même aux autres Ordres, ayant son but secret et sa politique. Cette politique du Temple s’inspire des intérêts de l’ordre et non de ceux de la chrétienté; forts de leurs cent millions de revenus annuels, de leurs nombreuses milices, s’alliant avec les musulmans, avec le Vieux de la Montagne, pour guerroyer contre les princes francs fixés en Terre Sainte ou dans les royaumes fondés aux pays d’Orient, les grands maîtres, souverains dans leurs commanderies, deviennent inquiétants pour les rois d’Europe. Leur ambition croît avec leur richesse. Tout est secret dans l’ordre, l’affiliation, la vie, le but véritable qui ne semble plus être la défense de la Croix, depuis surtout que la Terre Sainte échappe aux Chrétiens.

La commanderie de Paris est une véritable forteresse, aux fortes murailles crénelées flanquées de tours rondes. Ce vaste enclos ouvrant par une seule porte solidement défendue, renferme de grands jardins, des maisons disséminées, des bâtiments habités par une nombreuse population de serviteurs et de vassaux, au-dessus desquels sont les frères servants et au-dessus des frères servants, les chevaliers à la croix rouge sur manteau blanc. Les édifices principaux sont: une église dont la nef est précédée d’une rotonde à colonnes établie, dit-on, sur le modèle de l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, et le château du grand prieur, immense agglomération féodale que domine la grosse tour.

La grosse tour du Temple est un très fort bâtiment carré, d’une épaisseur de murs considérable, d’une grande hauteur, atteignant trente mètres à son crénelage, et flanqué de quatre tours rondes plus hautes avec un avant-corps à tourelles. Ce bâtiment a été élevé en 1212 par Hubert, trésorier de l’ordre, pour servir de donjon et garder les archives et le trésor.

Cet enclos est une ville d’ailleurs, la _ville neuve du Temple_ avec sa juridiction, ses usages, ses métiers exercés en franchise, ses boucheries qui font tort aux bouchers de Paris et suscitent de leur part des réclamations inutiles. Une petite ville concurrente de la cité de Paris et qui n’a pas les mêmes charges que celle-ci. L’installation des grands maîtres est riche et forte. Henri III d’Angleterre revenant de ses possessions de Guyenne en 1259 et faisant visite à saint Louis, préféra loger en la forteresse du Temple plutôt que dans le palais de la Cité.

L’Ordre au faîte de la puissance allait s’écrouler pourtant. La ruine allait atteindre subitement ces templiers si riches dont l’audacieuse et toujours grandissante ambition pouvait devenir un danger pour les rois,--et frapper ces chevaliers oublieux du but de l’institution, seigneurs fastueux de qui le luxe et les excès en Europe étaient un objet de scandale, pendant que les chevaliers des autres ordres, repoussés d’Orient, luttaient pied à pied, cramponnés maintenant aux îles grecques et mouraient pour la défense de l’Europe, attaquée à son tour par l’Islam triomphant. L’orage s’amassait: d’un côté un ordre trop riche, trop ambitieux, une puissance grandissante; de l’autre Philippe le Bel, un roi menacé de toutes parts, gêné de toutes façons, à une époque de crise où, aux dépens des grands fiefs, la monarchie se formait avec de larges visées, et peu de ressources;--un roi aux prises avec toutes les difficultés, toujours à court d’argent, pressurant ses peuples, pillant les Juifs ou battant de la mauvaise monnaie.

Philippe le Bel aux abois cherchait l’argent où il savait en devoir trouver. Il n’y avait plus moyen de baisser encore le titre des monnaies; déjà pour le trouble apporté par ces altérations successives, une révolte avait éclaté à Paris. Il y avait eu bataille, massacre d’agents du roi, pillage et destruction de la courtille Barbette, maison d’Étienne Barbette, argentier royal; et même le roi, pendant cette révolte, était justement venu au Temple dont il avait pu apprécier la force.

C’était le moment de la grande querelle de Philippe et du pape Boniface VIII, entamée à propos des subsides réclamés par le roi au clergé. Toujours l’âpre question d’argent, tracas perpétuel de ces temps où l’on n’avait pas encore inventé de ronger l’avenir par l’emprunt à jet continu, de vivre sur le travail des générations à venir.

Ceci dit non pour excuser, mais pour expliquer les exactions des rois besoigneux, cette perpétuelle course à l’argent si difficile pour le monarque et si dure au pauvre peuple foulé.

Impôts arbitrairement établis, mal répartis et mal perçus, expédients inventés au jour le jour, tailles nouvelles au fur et à mesure des besoins immédiats, vente des offices, extorsions aux financiers dans les moments difficiles: voilà le seul système financier d’alors. Aussi le trésor royal pendant trois ou quatre siècles est-il presque constamment à sec. Henri III en vint à emprunter individuellement aux membres du Parlement, aux grands fonctionnaires, taxant chacun selon sa fortune, demandant aux uns quelques milliers de livres, aux autres cinq cents, deux cents, ou moins encore. Ce roi prodigue, quand l’argent rentrait mal, dut plus d’une fois, en voyage, laisser les manteaux de ses pages en gage. Temps naïfs! on ignorait alors le secret de reporter, par des émissions de rente, ses charges sur le dos de ses descendants, comme nous faisons aujourd’hui.

La lutte entre Philippe le Bel et Boniface VIII, poursuivie à coups de bulles et d’édits, se termina par un coup de force incroyable pour ces temps: l’arrestation du pape arraché de son siège pontifical à Anagni, par Guillaume de Nogaret. Ensuite un accord s’établit entre le roi et Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, élu pape sous le nom de Clément V. L’ordre du Temple devait faire les frais de la réconciliation entre la monarchie et la papauté; le roi vendit la tiare au pape, le pape livra les templiers.

Le 13 octobre 1307 l’affaire éclata. A la même heure, les instructions cachetées envoyées par tout le royaume furent ouvertes, et toutes les commanderies immédiatement investies.

A Paris, Guillaume de Nogaret, l’homme du coup de main d’Anagni, se présenta dès l’aube à la grand’porte du Temple et s’en saisit au nom du roi. La porte prise, ses soldats se glissèrent rapidement dans tout le Temple et mirent la main sur tous les chevaliers qui s’y trouvaient.

Par toute la France le même coup réussissait de la même façon, à la même heure les chevaliers trouvés dans les manoirs surpris allaient s’entasser dans les prisons. Le long et terrible procès commença, mené de parlement en concile, avec le roi et le pape pour grands juges et pour bourreaux. On sait comment, sur quelques particularités assez étranges de l’affiliation à l’Ordre, sur quelques rites mystérieux, fut appuyée l’accusation d’hérésie et comment, à la plupart des chevaliers, la torture arracha tous les aveux que l’on souhaitait pour la perte de l’ordre. Ceux qui avouèrent des crimes imaginaires eurent la vie sauve, ceux qui s’obstinèrent ou se rétractèrent périrent par le feu.

A Paris cinquante-quatre Templiers furent brûlés en 1310 dans un champ devant l’abbaye de Saint-Antoine, et le 11 mars 1314, dans l’île de Bussy, formant l’extrême pointe de la Cité et rattachée aujourd’hui à la grande île par le Pont-Neuf,--c’est-à-dire à la place où se dresse aujourd’hui la statue d’Henri IV,--un bûcher, vu de tout Paris réuni sur les rives, s’éleva pour le grand maître de l’ordre, Jacques Molay, et Guy, maître de Normandie, qui, le même jour sur le parvis Notre-Dame, avaient rétracté tous leurs aveux. Ces deux grandes victimes montèrent au bûcher avec une fermeté qui frappa la multitude d’admiration et de stupeur; la légende veut qu’enveloppés dans la flamme, ils interpellèrent ce roi qu’ils voyaient assister à leur supplice de son jardin du Palais et l’ajournèrent à comparaître devant Dieu quarante jours après eux et le pape un an après.

Les Templiers morts, leur trésor entré dans les coffres royaux, leurs biens confisqués, la grande commanderie du Temple échappa au roi et fut transférée par le pape à l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui devint plus tard l’ordre de Malte. Le Temple aux chevaliers de Malte, rien ne changea dans l’enclos, le palais du grand maître devint le palais du grand prieur, la population augmenta. La grosse tour cependant fut quelquefois prison d’État. Enguerrand de Marigny, financier de Philippe le Bel et de Louis X, y fut enfermé avant d’aller mourir à Montfaucon. C’est dans la forteresse du Temple que Duguesclin réunit autour des tables d’un banquet les chefs des Grandes Compagnies et traita avec eux pour les entraîner en Espagne et en débarrasser la France.

Malgré la force du Temple et son importance, il ne joua aucun rôle dans les guerres contre l’Anglais ou dans les luttes entre Bourguignons et Armagnacs; il n’y a point de faits notables dans son histoire aux siècles troublés qui suivirent, il semble pour ainsi dire qu’il resta terrain neutre constamment.

La _Ville neuve du Temple_ prospère; des maisons, des hôtels se sont construits dans l’immense enclos. Il y a quelque raison à cela, c’est un lieu de franchise, exempté de certains impôts; le commerce et l’industrie sont libres sur son territoire et ne connaissent point les restrictions, les entraves des maîtrises et des corporations. Ces lieux de franchise sont nombreux à Paris; si les corporations, par les barrières qu’elles élevaient devant la maîtrise, maintenaient la valeur de l’enseignement professionnel et garantissaient, pour ainsi dire, la bonne main-d’œuvre, le produit de bon aloi, il fallait bien à côté d’elles une porte ouverte aux industriels qui n’avaient pu franchir régulièrement les degrés corporatifs ou acheter une maîtrise. Le Temple, la Commanderie de Saint-Jean de Latran, l’enclos des Quinze-Vingts et bien d’autres petites enceintes privilégiées étaient donc ouverts en franchise à tous artisans. On y travaillait librement, les produits pouvaient être inférieurs, mais comme ils se vendaient à meilleur marché, la clientèle du dehors ne manquait pas; ainsi le grand marché de nos jours ne fait que continuer la tradition. Autre privilège du Temple, les débiteurs insolvables réfugiés dans l’enclos y étaient garantis contre toute poursuite.

Au XVIIᵉ siècle, les édifices du Temple, on le voit par les estampes, ont un certain aspect de ruine, par suite de manque d’entretien, sans doute, plutôt que par l’âge. C’est, depuis l’établissement de l’enceinte de Charles V, une petite ville enfermée dans la grande, une petite ville avec sa campagne, sa ferme, ses jardins maraîchers, contenus dans le grand carré de murs crénelés. Devant l’église et les bâtiments des charniers, on dirait une place de village avec son abreuvoir au milieu, et ses terrains coupés de fondrières, les massifs d’arbres entourant de vieilles constructions et les jardins seigneuriaux, à l’arrière-plan sous le grand donjon.

Des maisons, des petits hôtels, y sont loués à des gens de cour de petite fortune, dames veuves, abbés de petit revenu qui viennent chercher la tranquillité dans cette enceinte éloignée du bruit et du mouvement. A côté de cette aristocratie que les carrosses des nobles habitants du quartier du Marais viennent visiter, la population industrielle continue à vivre libre d’impôts et d’entraves corporatives; elle fait un commerce considérable. Avec les débiteurs insolvables qui passent la porte du Temple comme on franchit aujourd’hui la frontière de Belgique, mais qui peuvent circuler dans Paris le dimanche sans crainte des recors, il y a plus de 4,000 âmes dans cette petite ville.

Le palais du grand prieur, reconstruit au XVIIᵉ siècle, au fond d’une cour bordée de charmilles en hémicycle, avec un grand portail à colonnade sur la rue du Temple, fut occupé vers la fin du règne de Louis XIV par un grand prieur épicurien, Philippe de Vendôme, petit-fils d’Henri IV, et ce grand prieur, pendant la régence, trouva le moyen, dans les petits soupers de son prieuré, de scandaliser le Paris de cette folle époque. Le Temple fut alors aussi licencieux que le Palais-Royal. Les nouveaux Templiers y buvaient au moins aussi bien que les anciens, ils chantaient avec Chaulieu, abondant en vers anacréontiques. Quand le XVIIIᵉ siècle arrive à sa fin, le Temple est complètement noyé dans Paris, qui déborde en faubourgs de l’autre côté des boulevards.

Les constructions s’étaient multipliées aussi dans le Temple, empiétant fortement sur les jardins, le grand prieur de Vendôme a construit des rues sur les anciennes dépendances et l’un de ses successeurs venait de faire construire en 1781 ce grand bazar de marchandises neuves et d’occasion, la Rotonde, étrange souvenir, comme la rotonde de l’église, du temple de Jérusalem.

Voici, esquissé par Mercier, le tableau du grand enclos du Temple à ses derniers jours:

«L’ancienne demeure des Templiers sert d’asile aux débiteurs qui ne paient point. Là l’exploit de l’huissier devient nul, l’arrêt qui ordonne la prise de corps expire sur le seuil de la porte, le débiteur peut entretenir ses créanciers sur le seuil même, les saluer, leur prendre la main. S’il faisait un pas de plus il serait pris; on fait tout pour l’attirer au dehors, mais il n’a garde de tomber dans le piège. Il paie cher une petite chambre étroite toujours préférable à la prison; du fond de cette retraite, il arrange ses affaires, il traite, il négocie...

«La visite des jurés des communautés n’a plus lieu dans le Temple. Toutes les professions y sont libres; en voici un exemple récent. Un épicier ruiné, ayant trouvé la recette d’une tisane purgative et confortative, la débite aujourd’hui dans le Temple avec un prodigieux succès, le débit de cette tisane monte jusqu’à douze cents pintes par jour.

«Mᵍʳ le duc d’Angoulême, fils de Mᵍʳ le comte d’Artois, frère du roi, est grand prieur du Temple; on enterre dans l’église du Temple tous les commandeurs, chevaliers de l’ordre de Malte, qui meurent à Paris...»

De terribles événements bouleversèrent la France et l’Europe et tout à coup, dans l’histoire de France, reparut le vieux donjon des Templiers, fantôme noir oublié depuis le grand drame de 1307. Après cinq cents ans, cette grosse tour sinistre allait servir de théâtre au dernier acte d’un autre grand drame et les victimes du roi allaient pouvoir y contempler, vengeance du destin, la royauté prisonnière.

Ce n’est plus Nogaret et ses hommes d’armes qui forcent l’entrée du Temple comme au matin de la surprise de 1307, c’est une immense troupe de gardes nationaux, en grande partie sans uniformes et armés de piques, qui se présente; c’est la multitude en bonnets rouges, ce sont les combattants du 10 août qui viennent de forcer le palais des Tuileries et de faire écrouler sur les cadavres de ses défenseurs l’antique monarchie, ce vieil édifice qui résistait depuis quinze cents ans à tous les assauts. Sous les invectives ou les menaces, à travers la houle des fusils et des piques, le maire de Paris vient écrouer au Temple Louis XVI, Marie-Antoinette, Mᵐᵉ Elisabeth et les enfants royaux et les enferme dans la grosse tour, hâtivement mise en état de garder ses prisonniers.

Le roi est aussi bien gardé que pouvait l’être jadis, en cette même tour, le trésor que son aïeul saint Louis avait apporté et confié aux Templiers avant le départ pour la croisade.

Grands bouleversements dans le Temple, on place corps de garde sur corps de garde, on creuse un fossé et l’on élève une forte muraille autour de la prison royale qu’il s’agit de rendre inaccessible aux tentatives désespérées des royalistes, aux conspirateurs tournant héroïquement autour du sinistre donjon. Ce donjon se divise en quatre étages voûtés: le rez-de-chaussée, où jadis était tenu le chapitre de l’ordre du Temple, est occupé par les officiers municipaux; le premier étage est un corps de garde; le roi habite le deuxième étage et la reine le troisième, sans moyens de communication ensemble, sauf ceux que peut inventer l’ingéniosité toujours en éveil des captifs. Au-dessus de la plate-forme les merlons du crénelage ont été surélevés et les créneaux bouchés par des jalousies. Louis Capet se promène sur cette galerie. Plus tard, quand le roi est allé à la guillotine, place de la Révolution, la reine, restée seule en attendant son tour, y vint guetter les rares sorties dans le préau du malheureux petit Dauphin livré à Simon. Dans cette dernière et terrible période de sa vie, on a vu la fille des empereurs raccommoder là-haut sa chaussure trouée.

Dans les premiers jours de la captivité, pendant les massacres de Septembre, les tueurs de la Force et de l’Abbaye ont défilé sous les fenêtres de la Tour en brandissant les outils du massacre, en appelant avec des cris féroces Marie-Antoinette l’Autrichienne, pour lui montrer au bout d’une pique la tête de la malheureuse princesse de Lamballe, pâle et sanglante figure qu’un perruquier des environs a été contraint de coiffer et de poudrer, et que les assassins dans leur tournée dans Paris, promenant triomphalement pendant toute une journée leur horrible trophée, déposaient à côté de leurs verres sur le comptoir des épiciers ou limonadiers chez lesquels ils s’arrêtaient pour boire.

Malgré les conspirations désespérées, les tentatives répétées, la Tour du Temple a gardé ses prisonniers jusqu’au dernier jour et ne les a lâchés que pour l’échafaud. Prison elle était redevenue, prison elle demeura encore pendant une quinzaine d’années pour des prisonniers de marque comme Pichegru, Toussaint-Louverture, Georges Cadoudal, Moreau, etc...

En 1811, on voulait faire du grand prieuré le ministère des cultes, le souvenir sinistre de 93 gêna, on abattit la grosse tour. Le Temple disparaissait morceau par morceau, l’église et les autres bâtiments avaient été rasés peu auparavant. Après 1814, un couvent de Bénédictines prit la place du ministère, puis le couvent fut transformé en caserne. Puis survinrent encore d’autres changements, et en peu d’années tout vestige disparut du grand domaine des Templiers, de ce pittoresque ensemble de bâtiments et de tours, du gros donjon historique et de cette petite ville qu’il dominait, si particulière avec ses usages et ses privilèges singuliers.

Une autre commanderie des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem existait encore il y a cent ans de l’autre côté de la Seine. Cet enclos, dit de Saint-Jean de Latran, occupant un vaste espace entre le collège de Beauvais et le collège de France, mais moins considérable que le Temple, était lieu de franchise aussi; les commandeurs, par spéculation, y avaient construit des maisons louées à des artisans qui pouvaient exercer leurs professions en dehors de tout règlement corporatif. Fondée, pense-t-on, vers 1158, elle avait bientôt groupé un ensemble de bâtiments considérable autour du logis du commandeur fortifié par un donjon. A côté s’élevait l’église, bâtie au commencement du XIIIᵉ siècle, refaite en partie en gothique flamboyant aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, et remplie de tombeaux de commandeurs et de chevaliers. La commanderie de Saint-Jean de Jérusalem s’était à une époque indéterminée et sans qu’on sache la raison du changement, appelée Saint-Jean de Latran. «La Grange aux Dîmes, dit M. de Guilhermy, dans son Itinéraire archéologique, était une curieuse construction du XIIIᵉ siècle, couverte de voûtes ogivales à nervures croisées et partagée en deux nefs par un rang de colonnes monostyles... Depuis bien des années, des épiciers, des marchands de vins, des vendeurs de peaux de lapins remplissaient ces vieilles galeries, où chacun s’était fait un gîte de plâtre et de bois.»

L’église, vendue à la Révolution, fut démolie en 1835, mais il en subsista des ruines importantes longtemps encore, jusque vers 1863. Le donjon méritait de survivre, c’était une magnifique construction militaire aux murs solides soutenus par des contreforts, avec trois belles salles voûtées superposées et un étage de crénelage. On le démolit sans pitié en 1854 pour la rue des Écoles qui aurait bien pu s’infléchir à droite ou à gauche et respecter ce vieux souvenir, pour son caractère imposant et pour sa valeur artistique. On l’appelait alors tour Bichat, parce qu’au commencement de notre siècle, elle avait été le laboratoire d’anatomie du célèbre physiologiste.