Paris de siècle en siècle

Part 11

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Cependant le XVIᵉ siècle, gardant la structure gothique et modifiant seulement les détails, créa encore de belles œuvres, à preuve l’élégante église Saint-Eustache; le fond de l’étoffe est le même, ce sont les broderies seules qui ont changé. Vint le XVIIᵉ siècle qui se libéra complètement des traditions et des formules ogivales. Et pour les remplacer par quoi? Par la pompe, l’excès de richesse et l’ostentation, par la lourdeur aussi, quand ce n’est point par la sécheresse et l’ennui.

A son actif en fait de monuments religieux, le XVIIᵉ siècle a Saint-Étienne du Mont, commencé cent ans auparavant dans le style ogival et très élégamment achevé dans le style de la Renaissance, l’église des jésuites, Saint-Paul-Saint-Louis, d’un grandiose aspect à l’intérieur, le Val-de-Grâce, l’église des Invalides, colossale architecture au goût du Grand Roi.

Ce sont là des œuvres réussies. En revanche, on peut porter à son passif de nombreuses petites églises froides et lourdes, des chapelles de couvent non moins laides, plus une énorme quantité de méfaits: démolitions, adjonctions, placages et enlaidissements quelconques! Et après lui, hélas! le XVIIIᵉ siècle et le XIXᵉ lutteront à qui commettra le plus de dévastations, à qui poussera le plus loin le vandalisme, jusqu’au jour où une réaction bien tardive arrivera juste à temps pour sauver les derniers monuments restant encore à dénaturer ou à renverser.

L’église Saint-Étienne du Mont est née d’une chapelle élevée par l’abbaye de Sainte-Geneviève, pour servir de paroisse à la population groupée autour de son enclos; cette chapelle dut être reconstruite au XIIIᵉ siècle, puis à la fin du XVᵉ elle fut abattue pour faire place à un grand édifice appelé à former, avec l’église de l’abbaye, un groupe de deux grandes églises jumelles, enfermées toutes deux dans l’enceinte des moines.

Le chœur de Saint-Étienne fut encore construit dans le style ogival, mais sa nef est Renaissance. C’est un superbe édifice qui provoque l’admiration par ses belles proportions, par la hauteur de sa nef où la lumière joue à l’aise, indiquant des perspectives inattendues, révélant des détails gracieux, de belles voûtes à nervures compliquées au transept, d’audacieuses clefs pendantes délicatement fouillées.

Le dernier jubé de Paris projette son arche élégante d’un côté du chœur à l’autre et se combine avec des escaliers tournant en spirale autour de chacune des deux premières colonnes du chœur, pour conduire à la galerie de balustrades qui coupe les colonnades à mi-hauteur. L’aspect de Saint-Étienne avec ce jubé et ces curieux escaliers est unique à Paris.

La façade abondamment ouvragée présente une curieuse décoration de frontons de différentes formes, de niches, de colonnes, de bas-reliefs et de groupes, d’un goût moins heureux que l’intérieur cependant; ce qui la sauve tout à fait, c’est le svelte clocher gothique qui monte sur un des côtés, très gracieux de lignes effilées avec sa tourelle d’escalier et son lanternon final; c’est le joli porche latéral à tourelles qui semble un petit manoir accolé au bas de la tour et se prolonge sous le bas côté par une galerie menant aux anciens charniers.

C’est la reine Marguerite de Valois, Margot la Belle, qui posa la première pierre du grand portail en 1610; l’église terminée fut dédiée en 1626, comme en témoigne une inscription au-dessus de laquelle une seconde pierre mentionne un accident survenu pendant la cérémonie.

«..... Et pendant les _Cérimonies_ de la | dédicace deux filles de la paroisse | tombèrent du haut des galleries | du chœur avec l’appuy et deux | des balustres, qui furent miraculeusement préservées | comme aussi les assistans | ne s’estant rencontré personne, | soubz les ruines, vue l’affluence du | peuple qui assistait aux dites cérimonies.»

Saint-Étienne du Mont conserve le cercueil de pierre qui reçut le corps de sainte Geneviève en 1511, sarcophage transféré ici lors de la démolition de l’église Sainte-Geneviève. L’église possède aussi quelques plaques ou épitaphes anciennes, entre autres celles de Pascal et de Racine.

Autre souvenir plus tragique et plus récent, c’est à Sainte-Geneviève, lors de la neuvaine de 1857, que Mᵍʳ Sibour, archevêque de Paris, fut assassiné par Verger.

L’église Saint-Louis-Saint-Paul, dans la rue Saint-Antoine, fut construite de 1627 à 1641 par les jésuites, à côté de leur noviciat, aujourd’hui lycée Charlemagne.

L’architecte était un jésuite, le père François Derrand. Cela se voit au portail, ennuyeuse superposition de colonnes, de niches et de frontons, échantillon du style peu séduisant adopté par la Société pour ses églises.

Mais l’intérieur avec ses piliers massifs, ses sculptures, ses galeries à balcons de fer, et sa coupole centrale, bien assise, rachète l’extérieur et déploie une pompe noble d’un grand caractère, avec une ostentation de richesses qui tient autant du palais que du temple. C’est bien là l’église qui convient à des grands seigneurs du temps de Louis XIII, aux belles dames à grandes fraises et lourdes jupes ramagées, aux cavaliers à grands feutres empanachés, relevant avec l’épée leur large manteau et faisant sonner sur les dalles du palais d’un Dieu grand seigneur aussi, les éperons de leurs bottes aux entonnoirs garnis de dentelle. Le cardinal de Richelieu vint y dire la messe d’inauguration.

L’édifice, imposant par sa masse et l’opulence de sa décoration, témoigne de la richesse et de la puissance de l’ordre qui l’éleva. Comme église de l’aristocratie de ce noble quartier du Marais, aux beaux jours de la place Royale, Saint-Louis des jésuites succéda au vieux Saint-Paul, son voisin, dont elle reprit aussi le titre plus tard. Les caveaux renferment les sépultures de beaucoup de grands personnages et de nombreuses notabilités de la compagnie de Jésus.

Tout près de là, un peu plus haut dans la rue Saint-Antoine et touchant presque à la Bastille, Mansard éleva l’église des filles de la Visitation Sainte-Marie, appelées à Paris par la baronne de Chantal, Sainte-Françoise de Chantal, grand’-mère de Mᵐᵉ de Sévigné. Le petit dôme ardoisé de l’église est fort élégant. Fouquet fut enterré à Sainte-Marie, affectée aujourd’hui au culte protestant.

Dans les champs à l’autre extrémité de Paris, après la porte Saint-Jacques qui se trouvait au milieu de notre rue Soufflot, au bout du faubourg qui s’allongeait derrière le grand enclos des Chartreux, parmi des couvents nombreux, les Ursulines, les Feuillantines, les Capucines, les Carmélites, Port-Royal, etc..., la reine Anne d’Autriche, en remerciement de la naissance longtemps désirée de l’enfant qui devait être le Grand Roi, fonda l’abbaye du Val de Grâce pour les Bénédictines du Val-Profond, dont elle modifia le nom en 1645.

Louis XIV, âgé de sept ans, posa la première pierre en grande cérémonie. «Les mousquetaires rangés en double haie occupaient le haut de l’ouverture des fondations. Les Suisses étaient dans la tranchée sur les parois de laquelle s’étendaient de magnifiques tapisseries du Louvre, plusieurs tentes avaient été dressées pour cette magnifique solennité. Huit étaient destinées aux religieuses, mais celles-ci, par esprit d’humilité, préférèrent rester dans leur couvent. Jean-François de Gondi, en camail et en rochet avec l’étole, précédé des porte-croix et des porte-crosses, escorté d’un nombreux clergé, bénit la pierre et les tranchées destinées aux fondations. La musique du roy pendant la cérémonie accompagnait le chant des chœurs...»

Les grands artistes des commencements du règne de Louis, François Mansard, Jacques Lemercier, Mignard, Michel Auguier, etc... accumulèrent pour cette église toutes les recherches d’une pompe majestueuse, toutes les richesses d’une décoration non plus religieuse, mais plutôt courtisanesque. C’est autant une église dédiée au roi qu’un temple élevé à Dieu.

Il fut décidé, en 1662, que le Val de Grâce donnerait la sépulture aux cœurs des princes et princesses de la famille royale. En 1792, quarante-cinq cœurs furent enlevés de la chapelle Sainte-Anne et dispersés, pendant que les boîtes de métal précieux s’en allaient à la Monnaie.

Le XVIIᵉ siècle, dans sa deuxième moitié, éleva au bout du faubourg Saint-Germain l’église des Invalides.

C’est une autre église du même style, plus grande, plus large, plus majestueuse; une autre coupole aux proportions plus vastes, d’une décoration plus somptueuse. L’église d’abord n’avait point de dôme. Hardouin Mansard posa ce gigantesque couronnement des grands bâtiments de l’hôtel qui se développent avec une ampleur non moins majestueuse à l’extrémité de larges avenues. Hélas! ce refuge ouvert aux pauvres soldats qui ont reçu les faveurs de Bellone sous forme de balles, de boulets ou de coups de sabre, le Grand Roi a bien pu lui donner d’immenses proportions pour recueillir un certain nombre de militaires estropiés en ses batailles, mais il est triste de songer que le moindre combat d’aujourd’hui remplirait à lui seul une douzaine d’édifices de cette taille.

Aussi a-t-on changé sa destination; au lieu d’un refuge d’invalides, au lieu d’un musée de glorieux débris humains échappés au fer et au feu, on en a fait le musée des engins qui faisaient ces invalides, l’hôtel des vieux canons illustrés dans les combats, des antiques carapaces de chevaliers, des vieilles armes vaillantes du corps à corps et du tir à trois cents pas au plus, engins démodés, remplacés aujourd’hui par des instruments de précision à trop longue portée et par les derniers produits de la chimie.

On peut encore citer Saint-Nicolas du Chardonnet reconstruit au XVIIᵉ siècle, sous la direction de Lebrun, et qui renferme le tombeau élevé par Lebrun à sa mère et celui du peintre lui-même. L’église attend encore un portail; telle qu’elle est, avec son pignon provisoire depuis deux siècles, et les masures au pied de la tour restée de l’église primitive du vieux clos du Chardonnet, l’église ne manque pas de pittoresque.

Le XVIIIᵉ siècle acheva un certain nombre d’églises commencées sous Louis XIV et dont la construction avait été ralentie ou interrompue par le manque d’argent; il acheva le nouveau Saint-Sulpice, dont le portail ne manque pas d’une certaine grandeur, à la place d’un petit Saint-Sulpice gothique; il acheva Saint-Roch assez laid et qui ne vaut que comme fond de tableau à l’épisode du 13 Vendémiaire. C’est sur ce portail gris que se détache nettement le profil du général Bonaparte, entrevu pour la première fois, quand il se fait connaître en mitraillant les sections royalistes insurgées contre la Convention et massées sur les marches du perron.

Quelques autres églises sans importance sont l’œuvre de ce siècle XVIIIᵉ, qui a surtout beaucoup démoli. Ce siècle a commencé la nouvelle église Sainte-Geneviève (le Panthéon) et la Madeleine. Au Panthéon, l’église souterraine fut établie en 1758 avec les ressources fournies par une loterie. Le temps n’était plus où les Cathédrales poussaient toutes seules dans un élan de foi, et l’on recourait aux loteries pour avoir des fonds.

Beaucoup d’églises alors doivent ainsi naissance à la loterie. Louis XV, Clovis de la nouvelle Sainte-Geneviève, posa la première pierre de l’église supérieure en 1763.

La Madeleine, commencée lentement en 1763, sur le boulevard alors champêtre qu’on appelait le Cours, où les _petites maisons_ s’entouraient de grands jardins, était inachevée quand survint la Révolution.

Les changements de plan se succédaient depuis la construction, mais on n’était pas au bout. Que faire de ce bloc de marbre? Sera-t-il Dieu, table ou cuvette?

Que faire de ce temple grec aux énormes colonnes, de ce massif colossal et ennuyeux? Sera-t-il la Bourse, le Tribunal du commerce ou la Banque de France? On discutait donc toutes ces affectations qui lui convenaient aussi bien l’une que l’autre. On aurait même pu en faire un théâtre, le chœur étant disposé tout à fait comme une scène. Napoléon trancha la question en le consacrant à la seule divinité de son cœur, il en voulut faire le temple de la Gloire, où tous les ans, suivant le décret, on célébrerait par un concert et des illuminations les anniversaires d’Austerlitz et d’Iéna, mais la Restauration survenant décréta que le temple grec redeviendrait église chrétienne.

Les églises subissaient depuis deux siècles toutes les mutilations que le faux goût leur pouvait infliger; on en était arrivé à considérer les plus belles œuvres du XIIIᵉ siècle, ces édifices merveilleux, ces magnifiques nefs gothiques au si grand caractère religieux, comme de grossières bâtisses d’un peuple de barbares. Mercier, dans le _Tableau de Paris_, miroir fidèle des idées de son temps, est impressionné par leur grandeur, mais il commence ainsi le chapitre de Notre-Dame:

«Quel est l’architecte goth qui a tracé le plan de cet édifice très ancien?».....

Les chanoines à perruques du temps de Louis XIV, les abbés académiques et mondains pouvaient-ils encore s’accommoder de ces chœurs majestueux aux arcatures superposées, de ces sévères piliers romans, de ces frêles colonnettes gothiques montant jusqu’aux voûtes d’un seul jet? Ils ne songeaient qu’à couper, détruire, mutiler, qu’à enlever ce qui pouvait s’enlever et à masquer ce que l’on était bien forcé de laisser, par des applications d’ordres, des placages de marbres, des boiseries pompadour blanc et or.

Les magnifiques jubés placés à l’entrée des chœurs, balcons portés par des colonnes formant le plus souvent trois grandes arcatures, superbe décoration des grandes églises, furent démolis alors. On détruisit en 1709 le jubé de Saint-Merry, en 1725 le jubé de Notre-Dame qui datait du XIVᵉ siècle, en 1745 celui de Saint-Germain l’Auxerrois...

En même temps on raclait les colonnes, on bouchait les ogives, on charcutait les chapiteaux gothiques pour tâcher d’en faire de faux corinthiens. C’était un véritable massacre; les vieilles statues des ymaigiers du moyen âge, les saints et les saintes aux belles draperies taillées dans la pierre au XIIIᵉ siècle, ces figures et ces groupes du XVᵉ siècle si curieusement travaillés d’un art naïf et sincère, d’une imagination si touffue, si curieux de détails avec leurs costumes aux plis cassés et contournés, étaient sans pitié détruits et remplacés par de fades allégories, par de grandes statues amphigouriques et boursouflées, anges bouffis, saints et saintes rococo du style le plus prétentieux. Triste décadence de l’art religieux, sur laquelle nous avons encore trouvé moyen de surenchérir avec nos statuettes et images du quartier Saint-Sulpice.

C’est alors que le vandalisme à perruques et manchettes de dentelles, à cœur joie s’en donna dans Notre-Dame livrée à sa discrétion. Alors disparurent le colossal saint Christophe debout à l’entrée de la nef avec l’enfant Jésus sur les épaules, la statue équestre de Philippe le Bel érigée au souvenir de la bataille de Mons-en-Puelle... C’est alors qu’on «_nettoya_» les chapelles de la plus grande partie des monuments artistiques et historiques accumulés dans le cours des âges, et que l’on détruisit le chœur ancien avec tous ses précieux monuments, jubé, clôture, grand autel, etc., pour remplacer tout cela par la décoration fastueuse et théâtrale dite du vœu de Louis XIII.

On croit rêver vraiment quand on songe que sous Louis XIV des projets furent étudiés pour la transformation complète de la façade de Notre-Dame, dont le bon goût du temps se trouvait trop offusqué, et qu’on se proposait de rhabiller tout entière dans le style du portail Saint-Gervais! Ce fut un heureux manque d’argent qui sauva la pauvre cathédrale, on se contenta sous Louis XV de mutiler le portail central et d’entailler le trumeau pour lui donner plus de hauteur, afin de laisser passer les plumes du dais aux grandes processions!

Alors aussi les vieux cloîtres subissaient les mêmes désastreux _embellissements_; on jetait bas les arceaux gothiques et on les remplaçait par de froides arcades à pilastres romains. Ainsi fut fait à Saint-Martin des Champs, à Saint-Germain des Prés et ailleurs, dans tous les monastères riches. En même temps, l’esprit de spéculation s’emparait des Chapitres, on bâtissait à la place des vieilles clôtures des maisons de rapport. Saint-Martin des Champs démolissait pour cela sa vieille enceinte, Saint-Germain des Prés bâtissait les rues Cardinale, de l’Échaudé, de Furstenberg d’un côté, la rue Childebert de l’autre, au pied de sa grande tour.

L’heure fatale allait sonner, ces grands changements, ces _embellissements_, s’achevaient à peine qu’arrivait l’heure de la destruction totale pour les trois quarts des édifices religieux couvrant Paris: vieilles abbayes de Childebert et de Clovis, murailles historiques, antiques églises, cloîtres superbes ou couvents mesquins, tout allait tomber!

Après le souffle desséchant d’incrédulité qui avait passé même par les ogives des cloîtres, en ce siècle d’abbés musqués et de philosophes athées, après le grand courant de coquetterie Pompadour apportant dans les sévères sanctuaires le style efféminé des boudoirs, tout à coup éclatait la grande tourmente, dont chaque rafale devait faire crouler un pan de la vieille société.

Le vieux culte est supprimé, «_ite missa est_», les églises sont confisquées par la nation et fermées; quand elles ne sont pas réclamées par quelque nouveau culte philosophique ou attribuées à quelque club, elles sont mises en adjudication comme bien national, et bien vite transformées en magasins, en écuries, affectées aux plus viles destinations ou démolies.

Toutes ces vieilles cloches qui pendant tant de siècles ont parlé aux générations, participé aux joies et aux deuils des aïeux, elles ont fini de se faire entendre; ou plutôt, tombées des clochers et transformées en canons, elles vont prendre une autre et plus terrible voix, et rugir dans la grande bataille de vingt-cinq ans!

Les trésors des églises qui contiennent tant de pièces merveilleuses, où l’art l’emportait de beaucoup sur la richesse de la matière, vont se vider dans les fourneaux de la Monnaie. D’ailleurs mauvaise opération d’alchimie, ce sont des millions qui dans la flamme se transmuent en gros sous.

Ces trésors des églises étaient remplis de précieux chefs-d’œuvre d’orfèvrerie religieuse, surtout de châsses de métal ciselées superbement, de reliquaires de toutes formes, souvent illustrant de façon pittoresque et naïve l’histoire du saint personnage dont ils renfermaient une relique quelconque, os, dent, etc.; reliquaires travaillés en forme de bras, de tête humaine, de tour, de chapelle, de nef; châsses portées sur colonnettes, tous objets de l’art le plus original, comme par exemple ce reliquaire du trésor de Saint-Jacques de l’Hôpital cité par M. H. Cocheris dans ses additions de l’abbé Le Bœuf, reliquaire figurant une montagne, au sommet de laquelle était un petit Saint-Jacques couvert d’un chaperon, une escarcelle sous le bras, le bourdon d’une main, un livre ouvert de l’autre, accompagné sur les flancs de la montagne d’autres figurines: deux petits pèlerins assis et buvant, un mulet qui monte...

Alors des merveilles accumulées dans les églises, tout ce qui est métal s’en va à la fonte, tout ce qui est bois s’en va en fumée.

La Commune de Paris, à l’Hôtel de Ville, se chauffera pendant dix-huit mois avec les splendides stalles enlevées des églises, avec toutes les boiseries sculptées, traitées avec tant d’amour par le ciseau des arrière-grands-pères.

Et tout ce qui n’est que pierre sculptée est jeté aux gravats. Quelques amis des arts, avec grand’peine et en risquant beaucoup, sauvent un certain nombre des monuments les plus importants, épaves du grand naufrage, qui enrichiront plus tard le Louvre, l’église-musée de Saint-Denis ou Cluny. Mais combien de belles choses, de reliques artistiques ou historiques disparaîtront à jamais, périront ou serviront aux plus vils usages comme certaines statues enlevées à des porches d’églises et employées en guise de bornes, ou comme la pierre tombale de Flamel sur laquelle pendant trente ans un fruitier hachera des épinards...

Les couvents fermés sont transformés en dépôts de poudre, en fabriques de salpêtre et surtout en prisons.

Assez peu habités en raison de la décadence des ordres, ces vieux monastères où vivaient doucement et mollement quelques douzaines de moines perdus dans les vastes bâtiments jadis débordants, où travaillaient silencieusement dans la paix des bibliothèques des théologiens et des savants en robe à côté de gens de lettres laïques, retrouvent tout à coup comme en d’autres temps les foules bruyantes, le mouvement... Mais quel changement! ces foules, ce sont les clubistes qui s’emparent des grandes salles pour en faire leurs lieux de réunions. Avec eux les mots _Feuillants_, _Cordeliers_, _Jacobins_, vont prendre une nouvelle signification et les frères prêcheurs de la Ligue vont avoir de terribles successeurs.

Ou bien ce sont les nouvelles administrations qui s’installent, les sections, ce sont les gardes nationaux qui viennent y établir leurs postes, ce sont les prisonniers dont on les remplit: aristocrates, ci-devant nobles, ci-devant prêtres, suspects, républicains tièdes, qu’on entasse pêle-mêle dans les vieux dortoirs de moines et de nonnes, en attendant le tribunal révolutionnaire et la charrette...

On démolit la Bastille, mais on en crée cinquante nouvelles rien que pour Paris. Prisons à Saint-Germain des Prés, aux Carmes-Déchaussés, à Saint-Lazare, à Port-Royal qui s’appelle alors dérisoirement Port-Libre, dans les collèges Montaigu, des Écossais, du Plessis-Sorbonne, au Luxembourg, et même prison au collège des Quatre-Nations, c’est-à-dire à l’Institut, dans les bâtiments académiques actuels, qui durent contenir alors, dit Michelet, deux mille prisonniers parmi lesquels le général Hoche.

Plusieurs couvents deviendront ensuite des casernes ou feront place à des marchés.

Les quelques églises conservées d’abord comme paroisses en 1791 sont fermées en 93, ou consacrées au culte théo-philantrophique fondé par Larévellière-Lépeaux; Saint-Germain l’Auxerrois prend le titre de _temple de la Reconnaissance_, Saint-Laurent devient le _temple de la Vieillesse_, Saint-Gervais le _temple de la Jeunesse_, et Saint-Merry le _temple du Commerce_, pendant qu’à Notre-Dame la Commune installe la déesse Raison.

Ces édifices qu’on ne démolit pas, qu’on se borne à _déségliser_, suivant un néologisme créé alors, et qui en sont quittes pour des dévastations intérieures et extérieures, sont les plus heureux. En quelques années, Paris subit une transformation extraordinaire; s’il voit disparaître des monuments sans importance, une foule de couvents où l’art avait peu de choses à pleurer, où les architectes des deux derniers siècles s’étaient livrés à une débauche de frontons, de pilastres et de colonnes à l’antique, en revanche la pioche s’attaque à de splendides édifices à jamais regrettables, aux grands décors historiques qui avaient encadré pendant dix siècles la vie tourmentée du grand Paris.