Paris de siècle en siècle

Part 10

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Flamel fut de son vivant une figure populaire; il était considéré presque comme un alchimiste à cause de sa science, et aussi de sa fortune que les bonnes gens du quartier grossissaient considérablement, et il devint après sa mort bien vite légendaire. Pour expliquer ses bonnes œuvres et toutes les largesses qu’il faisait aux églises et aux hôpitaux, on racontait qu’il avait trouvé la pierre philosophale, sans songer que le diable se fût montré bien niais de favoriser un si fervent chrétien. On ajoutait que Satanas lui avait vendu le secret de la longue vie, que cette tombe devant laquelle on passait chaque dimanche en se signant ne renfermait aucune dépouille humaine, et que maître Flamel et dame Pernelle continuaient leur alchimie quelque part au pays d’Orient. La légende traversa les âges. Et longtemps il fut tenu pour certain que la maison de la rue des Écrivains gardait quelque part, en une cachette bien dissimulée, une partie des trésors amassés par l’alchimiste. Plusieurs fois on fit des fouilles dans ce logis que Flamel avait légué à la paroisse. Au siècle dernier encore, un particulier se disant en quête de bonnes œuvres à accomplir, offrit à la paroisse de réparer à ses frais la maison affaissée par l’âge; la paroisse ayant accepté, le bienfaisant inconnu s’installa avec ses maçons, fouilla, creusa, démolit, puis, ne trouvant aucun trésor, disparut sans payer personne.

On travailla pendant tout le XVᵉ siècle à l’église Saint-Jacques agrandie et modifiée, le portail fut refait vers 1492, et en 1508 commencèrent les travaux de la grosse tour destinée à remplacer le petit clocher du temps de Flamel. Elle s’éleva et s’acheva en quatorze années, majestueuse et dernière efflorescence du style gothique, sur laquelle le tailleur d’ymaiges Rault campa une figure colossale de saint Jacques, accompagnée, aux angles de la tour, des quatre figures symboliques des Évangélistes, l’aigle, le lion, l’ange et le bœuf regardant au-dessous d’eux bouillonner Paris.

Il ne faut pas oublier qu’au XIIIᵉ siècle les chirurgiens se réunissaient dans l’église Saint-Jacques la Boucherie et que les maîtres avaient même obtenu l’autorisation d’y faire leurs cours, ce qui place, on peut le dire, sauf le respect dû à la science, le berceau de la chirurgie chez messieurs les bouchers.

La _grant rue Saint-Martin_, où la foule des passants et des chalands se pressant aux boutiques n’est pas moins serrée que dans la rue Saint-Denis, possède dans sa partie basse Saint-Merry ou Médéric, et Saint-Julien des Ménétriers. C’est une très ancienne église que Saint-Merry, on en fait remonter la fondation au VIIᵉ siècle; alors elle était une simple chapelle dédiée à saint Pierre où, vers l’an 700, vint mourir saintement un moine nommé Merry. Saint Pierre céda la place à saint Merry, la chapelle fut rebâtie et agrandie par un des vaillants défenseurs de Paris au grand siège des Normands, nommé Odon le Fauconnier, qui reçut à sa mort la sépulture dans l’église.

Sous François Iᵉʳ, en même temps que se termine la tour Saint-Jacques, on reconstruit l’église Saint-Merry et l’on couvre d’une riche broderie gothique le grand portail du milieu de la façade, les deux petites portes voisines et les façades latérales, portails du transept, pignons de chapelles, fenêtres flamboyantes, contreforts à pinacles. Décoration très fouillée qui se trouve par malheur aux trois quarts perdue et cachée sous le grand presbytère du côté sud, sous les petites maisons appliquées contre les murailles, incrustées pour ainsi dire dans tous les creux extérieurs de l’édifice et enveloppant complètement l’abside.

La tour seule, terminée au XVIIᵉ siècle, est sacrifiée, ses étages supérieurs sont sans décoration, flanqués de froids pilastres grecs. L’intérieur de l’église a reçu la même riche ornementation, nervures fouillées, frisées, clefs pendantes; aux fenêtres découpées en meneaux délicats et variés, brillent de superbes vitraux. Sous la nef, il reste de l’ancienne église la crypte de Saint-Merry, marquant l’endroit où fut le tombeau du saint, belle chapelle souterraine dont la voûte à nervures repose sur des colonnes trapues.

Un peu plus haut que Saint-Merry, à l’angle de la rue de _la Cour du More_, presque en face de la rue aux Ours, s’élève le pignon de Saint-Julien des Ménétriers, attenant à un hôpital de la confrérie des jongleurs et ménétriers. Du Breul, bénédictin de Saint-Germain des Prés, dans son _Théâtre des antiquités de Paris_, rapporte ainsi l’histoire touchante de sa fondation:

«En l’an de grâce 1328, le mardy durant la saincte Croix en Septembre, il y avoit en la rue de Saint-Martin-des-Champs, deux compagnons menestriers qui s’entr’aymoient et estoient toujours ensemble. Si estoit l’un de Lombardie et avait nom Jacque Grare de Pistoie, autrement dit Lappe; l’autre estoit de Lorraine et avoit nom Huet, le guette du Palais du Roy. Or advint que le jour susdit après disner, ces deux compagnons estant assis sur le siège de la maison dudit Lappe et parlans de leur besongne, virent de l’autre part de la voye, une pauvre femme appelée Fleurie de Chartres laquelle estoit en une petite charrette et n’en bougeait jour et nuict, comme entreprinse d’une partie de ses membres, et là, vivait des aumosnes des bonnes gens. Ces deux, esmeus de pitié, s’enquerrent à qui appartenoit la place, desirans l’achepter et y bastir quelque petit hospital. Et après avoir entendu que c’estoit à l’abbesse de Montmartre, ils l’allèrent trouver et pour le faire court, elle leur quitta le lieu à perpétuité, à la charge de payer par chascun an cent solz de rente et huict livres d’amendement dedans six ans seulement et sur ce, leur fit expédier lettres, en octobre, le Dimanche devant la Sainct Denys 1330. Le lendemain les dits Lappe et Huet prinrent possession dudit lieu et pour la memoire et souvenir firent festin à leurs amys.»

«.... Les jongleurs, menestriers et maistres en l’art de menestrandrie dependant de la science et art de musique qui lors étaient demourans en ceste ville de Paris» se joignirent à leurs deux charitables confrères, et, agrandissant leurs plans, résolurent de construire sur le terrain acquis un hôpital pour héberger les pauvres «en l’honneur et revérence de Dieu, de Notre Dame, de saint Julien du Mans et de saint Genest».

L’hôpital avec sa chapelle se construisit rapidement. Le portail de cette chapelle sur la rue Saint-Martin encadre dans sa grande ogive toute une légion de petits anges accrochés à la voussure et jouant de la harpe, de la viole, du rebec et autres instruments. A droite du portail est la statue de saint Genest, comédien romain et martyr, que les jongleurs ont pris pour patron, à gauche saint Julien l’Hospitalier, le saint à la légende terrible, patron de l’église Saint-Julien de la rive gauche.

Voyez à certaines heures devant ce portail ces groupes aux allures pittoresques, ces gens costumés de façons bizarres ou porteurs d’instruments de musique. Ce sont jongleurs, ménestrels, chanteurs, musiciens qui attendent ici qu’on vienne les louer pour les cérémonies, banquets, noces et fêtes quelconques. Ils ont le siège de leur corporation un peu plus bas que l’église dans la rue des Jongleurs, dite plus tard des Ménétriers.

Voulez-vous, honorable bourgeois, quelques bons joueurs d’instruments, viole, mandoline, flûte et hautbois, pour faire danser vos invités aux noces de votre fille? Vous, digne majordome, cherchez-vous bons diseurs de vers ou farceurs joyeux pour une fête au manoir de votre maître, pour l’ébattement des convives en un banquet de fête? Vous trouverez ici votre affaire. Êtes-vous chargés de recruter un corps de musique pour une cérémonie publique, désirez-vous bons sonneurs d’instruments à placer sur les échafauds enguirlandés pour quelque entrée solennelle de prince, quelque belle procession? Vous avez le choix, vous trouvez ici gens capables de faire partie des Maîtres violons du roi, attachés à

sa cour en l’hôtel Saint-Paul ou au Louvre; demandez au Roi des ménétriers, Prévôt de Saint-Julien, grand chef élu de la corporation des jongleurs, jongleresses et ménétriers, qui dirige toutes les affaires de la corporation, fait observer ses règlements et interdit à quiconque n’est point reçu confrère de Saint-Julien de venir en la place proposer au public des talents non reconnus.

Jusqu’à la fin du XIIIᵉ siècle, qui marque aussi la fin des corporations et la fin de la chapelle, se maintient l’usage établi de la louée des musiciens sous le portail de Saint-Julien et l’église reste affectée à la corporation, demeure même sa propriété, laquelle propriété, par suite des transformations de la corporation, se disputent à coups de procès la communauté des joueurs d’instruments et l’Académie de Danse, ancienne communauté des maîtres à danser.

Derrière la Maison aux piliers, l’Hôtel de Ville, il y a Saint-Gervais, notable église, et Saint-Jehan de Grève. L’église Saint-Jehan est trop voisine de cette maison de ville toujours grandissante, le futur palais du peuple la couvre de son ombre et finira un jour par l’absorber. En attendant, sous les tours de Saint-Jean se cache un quartier assez mal famé qui est à la fois une juiverie et une cour des miracles où grouille une population guenilleuse vivant de diverses industries équivoques, de mendicité quand ce n’est de rapines, et logeant en des masures délabrées adossées à la vieille tour Petaudiable, ancien hôtel Saint-Mesme, ancienne propriété des Templiers qui tenait elle-même la place d’une ancienne pierre druidique. Jean Gerson, le grand théologien, chanoine de Notre-Dame, était curé de Saint-Jean aux temps troublés du XIVᵉ siècle. Il faillit un jour être massacré par les féroces bouchers de Caboche et ne trouva son salut qu’en se cachant dans les grands combles de Notre-Dame.

A l’église Saint-Jean en Grève, à la fin du XIIIᵉ siècle, se disait chaque année la _Messe de la pie_, en souvenir de la fameuse affaire de la _Pie voleuse_ et de la pauvre servante pendue pour le vol de dix couverts d’argent, que l’on retrouva plus tard cachés sous les tuiles du toit dans le nid de la pie.

Saint-Gervais est une église plus ancienne, puisque Saint-Jean n’en fut d’abord que la chapelle baptismale, érigée plus tard en paroisse. Dès le VIᵉ siècle, il y avait déjà là un édifice religieux, un oratoire devenu église, agrandie et reconstruite au XIIᵉ siècle. Une complète reconstruction en fut faite encore vers la fin du XVᵉ siècle dans le style flamboyant, œuvre superbe où l’on va admirer la grande clef pendante de la chapelle de la Vierge, qui suspend aux nervures de la voûte une délicate couronne de pierre ciselée.

«Bonnes gens plaise vous savoir que ceste présente église de messeigneurs saint Gervais et saint Prothais fut dédiée le dimanche devant la feste de Saint-Simon et Saint-Jude l’an mil quatre cens et vingt...» dit une inscription encastrée dans le mur du bas côté gauche, et probablement antérieure à la dernière reconstruction.

Saint-Gervais, déjà illuminé par de magnifiques vitraux de Pinaigrier et par d’autres verrières non moins belles des XVᵉ, XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, peut se décorer aux grands jours de superbes tapisseries de haute lisse, en plusieurs suites sur l’Histoire Sainte, l’histoire des Sibylles, l’histoire d’Hector, représentant une longueur de plus de 540 mètres. Des nombreux tombeaux de jadis, il ne reste à Saint-Gervais que celui du ministre de Louis XIV Le Tellier, représenté à demi couché sur un sarcophage de marbre porté sur deux énormes têtes de vieillards et accompagné de figures allégoriques.

Au commencement du XVIIᵉ siècle, à la place de son portail gothique, l’architecte Jacques de Brosse lui plaqua, comme un masque sur la figure, ce portail où les colonnes doriques, ioniques et corinthiennes se superposent pompeusement, déguisement sans aucun rapport avec l’intérieur. Et l’on considéra ce placage comme une merveille, comme le seul portail de Paris digne d’être admiré, bien autrement beau que la façade barbare de Notre-Dame, et Voltaire, dédaignant l’église gothique, en dit dans le _Temple du goût_: «le portail de Saint-Gervais, chef-d’œuvre auquel il manque une église...»

En sortant du cimetière Saint-Gervais bordé de maisons, nous tombons à la place Baudet ou Baudoyer, marquant au pied du _monceau Saint-Gervais_, la place d’une porte de l’enceinte attribuée au règne de Louis VI, qui enveloppait le faubourg de la rive droite de la Seine et fut reportée plus loin par Philippe-Auguste.

La deuxième porte Baudoyer coupe la grand’rue Saint-Antoine par le milieu; dans cette deuxième moitié de la rue que termine la sévère masse grise des tours de la Bastille bouchant l’horizon, à côté des hôtels divers formant l’ancien hôtel Saint-Paul, en face de l’hôtel des Tournelles, se montre la tour, flanquée d’une haute tourelle d’escalier, de l’église Saint-Paul, paroisse royale, quand les rois et les princes étaient voisins et qui garda son importance tant que la noblesse et la haute magistrature restèrent fidèles au quartier.

La façade n’a rien de très remarquable, car Saint-Paul, primitivement, n’était qu’une église de faubourg; le faubourg s’étant embelli, étant devenu séjour royal, l’église y a gagné, avec des paroissiens de qualité, une plus riche ornementation à l’intérieur, des verrières, des tombeaux et des monuments nombreux. Comme les rois habitant l’hôtel Saint-Paul y faisaient baptiser les enfants de France, un curé de Saint-Paul changea l’ancienne cuve baptismale, trop modeste pour d’aussi puissants paroissiens, contre des fonts plus riches, et les anciens fonts où Charles V et Charles VI avaient été faits chrétiens, furent recueillis par le seigneur de Médan près Poissy, pour l’église de sa seigneurie.

Les vitraux de Saint-Paul à personnages du XVᵉ siècle étaient magnifiques. Dans la plus remarquable de ces étincelantes verrières figuraient quatre panneaux curieux. Les deux premiers représentaient Moïse et David armés, avec cette légende:--Nous avons défendu la Loy. Le troisième montrait un chevalier croisé, Godefroy de Bouillon, s’appuyant sur son épée avec cette inscription:--Et moi la foy.

Dans le quatrième enfin, le plus précieux, car c’était une représentation contemporaine de la grande Lorraine, se voyait Jehanne la Pucelle l’épée à la main, et la légende au-dessous achevait:--Et moi le roy.

Parmi les inscriptions curieuses de nombreuses pierres tombales de l’église Saint-Paul, l’abbé Le Bœuf rapporte celle-ci:

«Cy-devant gist Denisette la Bertichière, femme Husson la Bertichière, Gardehuche de l’Echanssonnerie du Roy et lavandière de corps du Roy nostre Sire: Laquelle décéda le jeudi XXVI du mois d’octobre de l’an MCCCCLI. Priez Dieu qu’il ait l’âme d’elle.»

M. H. Cocheris, continuateur du savant chanoine, parmi d’innombrables épitaphes de gentilshommes, de fonctionnaires de la cour, conseillers du roy, magistrats, etc., en donne une autre du XVIᵉ siècle non moins curieuse. C’est celle de Pierre de Cambray, seigneur de la Fosse Sandarville, tué à la bataille de Saint-Denis en 1567.

Le dixième jour de novembre, L’esprit du corps luy fallut rendre Et ce fut le jour d’un lundy Entre Paris et le Landy En débattant la querelle De Jésus-Christ et ses fidelles, Estant au combat Sous la charge du seigneur et comte de Brissac,

De son cheval rué par terre. Par ses amis retourné querre Pour che Céans inhumez Priez Dieu pour les trépassés.

Sous les voûtes de Saint-Paul quand les mignons de Henri III moururent dans le fameux combat des Tournelles, le roi fit enterrer avec pompe Quélus, Maugiron et avec eux Saint-Mesgrin, attaqué en sortant du Louvre par vingt ou trente cavaliers appostés par les Guise, qui le laissèrent criblé de coups d’épée, de dague et de pistolet. Il leur éleva un monument décoré par le ciseau de Germain Pilon, œuvre superbe qui n’orna pas longtemps l’église, car, bien peu d’années après, en 1588, la rue étant toute aux Guises et à la Ligue, la populace pensa venger le meurtre de Blois en détruisant ce mausolée des Mignons. Le meurtre et la violence étaient tellement entrés dans les habitudes à cette époque de sang, dans cette cour de bretteurs, que pendant les obsèques de Saint-Mesgrin, sur la place de Saint-Paul, le seigneur de Grammont, pour une futile querelle, tua un autre gentilhomme, lieutenant de sa compagnie.

Dans le cimetière séparant l’église des hôtels royaux, fut inhumé l’homme qui, dans ce XVIᵉ siècle si bouleversé, apparaît comme la personnification de la bonne et franche humeur gauloise, d’un esprit de philosophie «_confite en mépris des choses fortuites_», maître François Rabelais, ayant vécu en toute sagesse, puisque la suprême sagesse est de s’efforcer de tirer des circonstances tout le bien qu’elles sont susceptibles de contenir, et puisque aussi «_mieux est de ris que de larmes écrire_». Ayant quitté sa cure de Meudon, maître François s’en vint vivre quelque temps sur la paroisse Saint-Paul, rue des Jardins-Saint-Paul, dans une maison dont la place est inconnue, où très chrétiennement il passa de vie à trépas en avril 1553. On l’enterra dans le cimetière Saint-Paul sous un grand arbre que l’on conserva longtemps en mémoire de lui, à défaut d’un de ces somptueux mausolées qui sont faits pour les grands de ce monde, de qui le souvenir disparaîtrait si vite et si complètement sans cela, aussitôt l’âme exhalée,--monuments que la première Révolution survenant s’empresse de mettre en pièces.

Tout à côté de la dépouille de Rabelais, le cimetière Saint-Paul donnait le suprême _in pace_ aux prisonniers de la Bastille, échappés à la prison par la mort. Ainsi cette terre a dévoré le secret de l’homme au Masque de Fer, mort en 1703. Qu’il fût le diplomate Marchiali, ou Fouquet, ou le fils d’Anne d’Autriche et de Mazarin, ou le frère jumeau de Louis XIV ou tout autre, son destin misérable s’est achevé ici, et il repose aujourd’hui sous un lavoir installé sur l’emplacement du cimetière.

Dans le passage Saint-Pierre une partie des charniers survit à la disparition de l’église et du cimetière; convertis en logements, et même en synagogue fort pauvre pour les juifs, en nombre dans ce quartier, venus d’outre-Rhin ou d’outre-Vistule, les vieux charniers résonnent au bruit réaliste des battoirs et des caquets des blanchisseuses, absolument ignorantes de tout ce qui faisait encore il y a cent ans la vieille gloire du quartier.

Le passage conduisant aux charniers longeait le côté sud de l’église; sur le côté nord se trouvait une prison, l’ancienne Grange-Saint-Éloi, vaste bâtiment appartenant au monastère de Saint-Éloi dans la Cité, dans lequel, en juin 1418, Paris livré par Perrinet le Clerc, étant retombé aux mains du parti bourguignon, on entassa, comme en beaucoup d’autres lieux, des prisonniers du parti Armagnac, seigneurs, bourgeois et prêtres. Comme en tant d’autres prisons aussi, les malheureux y furent massacrés sans pitié.

«... Lors se leva la déesse Discorde, qui estoit à la tour de Mauconseil, et esveilla Ire la forcenée, et Convoitise, et Enragerie, et Vengeance, et prindrent armes de toutes manières et boutèrent hors d’avecques eux Raison, Justice, Mémoire de Dieu, Atrempance, moult honteusement. Lors Forcenerie et Meurtre et Occision abbatirent, tuèrent, meurtrirent tout ce qu’ils trouvèrent es prisons sans merci, sans cause ou à cause, et Convoitise avait les pans à sa ceinture et son fils Larrecin qui tost après qu’ils estoient morts ou avant, leurs ostoient tout ce qu’ils avoient...»

Ainsi le Bourgeois de Paris commence le récit des horribles scènes de carnage où se ruèrent les écorcheurs de Caboche et la lie de la population, conduite par le bourreau Capeluche.

«Et si n’eussiez trouvé à Paris rue où n’eust aucune occision et en moins (de temps) qu’on y iroit cent pas de terre, depuis que morts estoient, ne leur demeuroit que leurs brayes; et estoient en tas comme porcs au milieu de la boue...»

La prison de Saint-Éloi vit arriver les massacreurs une des premières; à coups de haches, d’assommoirs ou de piques, tous les prisonniers furent dépêchés, sauf un, l’abbé de Saint-Denis, Philippe de Villette, qui eut le temps de revêtir ses habits sacerdotaux et de se jeter, l’eucharistie en mains, à genoux dans le sang, devant l’autel de la prison où les assassins le laissèrent.

Combien d’autres églises ou chapelles encore, perdues dans le lacis embrouillé des petites rues centrales ou dans les faubourgs: Saint-Josse, rue Aubry-le-Boucher,--Saint-Germain le Vieux, près le Petit pont,--Saint-Jacques du Haut Pas, fondé au XIIIᵉ siècle par les frères pontifes hospitaliers du Haut Pas (sur l’Arno près Lucques), église que le XVIIᵉ siècle reconstruira,--Saint-Laurent hors Paris, fondé aux premiers siècles dans les champs bordant la route de Saint-Denis, réédifié aux XVᵉ, XVIᵉ et XVIIᵉ siècles,--Saint-Lazare en face, très vieille église, antique monastère desservant la plus célèbre léproserie du royaume,--Notre-Dame de Bonne-Nouvelle à Villeneuve-sur-Gravois, près la porte Saint-Denis, chapelle extra-muros bâtie parmi les moulins à vent, rasée pour la défense au temps de la Ligue et reconstruite en attendant de nouvelles démolitions et reconstructions;--Saint-Martin et Saint-Hippolyte au faubourg Saint-Marcel,--l’église Saint-Marcel, grande et importante collégiale et très antique édifice,--Saint-Médard, pittoresque église dans le même faubourg, près de la Bièvre, accaparée par les tanneurs et teinturiers.

IV

Les Églises des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles.--Le vandalisme à perruque et manchettes de dentelles.--Mutilations et amputations.--Saint-Étienne du Mont, Val-de-Grâce.--La Révolution.--Les édifices déséglisés.--Fermetures et destructions.--Clubs et prisons, Temples, Marchés ou magasins.--La grande démolition.

Les révolutions du goût ne sont pas moins dangereuses pour les églises de Paris que les révolutions politiques. Les révolutions politiques abattent, les Révolutions du goût mutilent, charcutent. Les édifices n’en meurent pas toujours, mais ils restent estropiés, amputés ou raccommodés avec des membres d’occasion.

Ce fut le sort de beaucoup d’églises gothiques à partir du XVIᵉ siècle, quand l’art ogival commença à être regardé comme vieillot et suranné. Au début du grand mouvement de la Renaissance, comme le XVᵉ siècle dans sa deuxième partie, plus heureuse que la première, achevait à peine de réparer les désastres de la guerre civile et de la guerre anglaise, de déblayer les ruines, de relever dans le style flamboyant les édifices détruits, de donner à tant d’églises touchées par le temps ou abattues par la guerre, ces beaux portails si délicatement ouvragés, le XVIᵉ siècle survenant ne trouva plus les édifices à son goût. Ce siècle donna le premier l’exemple mauvais et dangereux de mépriser ses prédécesseurs. Il croyait avoir retrouvé, dans les ruines de la Rome antique, l’art pur et unique, en dehors duquel rien n’existait que barbarie. François Iᵉʳ, rapportant d’outre-mont cette idée de la supériorité de l’art et des artistes d’Italie, projeta même, pour sa capitale, un grand travail de transformation des façades des principales églises gothiques qu’on aurait mises au goût du jour par un rhabillage et des applications de colonnades antiques.