Paraboles et diversions

Part 8

Chapter 84,010 wordsPublic domain

Puis, en concentrant davantage ma pensée, il me semble m’apercevoir que toutes ces associations d’images se rapportent aux souvenirs les plus anciens de mon enfance... L’autre jour en montant mon escalier, par un temps de brouillard, ce fut tout à coup la mémoire abolie d’une petite pièce, qui servait de resserre, dans la ville de province que j’ai habitée il y a quarante ans, en hiver. Cela sentait la poussière comme aujourd’hui, quand le soleil commençait d’aspirer vers lui l’humidité visible, l’humidité blanche et mouvante qui montait du sol et qui s’était chargée des particules ténues qu’elle avait prise aux vieilles choses. Ces vieilles choses, je les vois: un meuble Empire, avec des coussins tout crevés, des instruments de jardinage, et les branches noueuses, sans feuilles, d’un figuier qui avaient cru dans l’angle d’un mur, et s’entre-croisaient devant la fenêtre poudreuse. Je commençais à peine à savoir parler, alors, et cependant tout m’apparaît: les traits du tableau sont nets, précis, il n’en manque aucun.

Quelquefois, la cause odorante qui évoque l’image est ridicule, prosaïque, presque inavouable. Ce sont des barils de saumure qu’un épicier roule sur le trottoir; et je distingue le premier port de mer où j’ai promené mes tout petits pieds quand je portais encore mes cheveux sur le dos, ma mère qui me tenait par la main, les canons de bronze fichés en terre, et qui servaient à amarrer les navires, les hauts mâts des islandais, avec leurs vergues en croix, sans voiles, et la couleur de l’eau, jaune dans le port, verte et blanche au delà de l’estacade. Et même, même est-ce qu’on peut le dire, est-ce qu’on ne se moquera point? Voilà un pot de colle, sur un coin de ma table: et si je l’approche de moi, c’est une vieille dame qui ressuscite, une vieille dame chez qui l’on me conduisait quand j’étais tout petit. Elle était très bonne, elle me caressait beaucoup, je l’aimais bien... mais c’était _ainsi_ que cela sentait dans sa chambre et j’ai de la confusion, presque des remords, que ce soit ce souvenir un peu pénible, un peu risible, qui fasse jaillir son ombre des cendres où elle est enfouie.

... Et il y a aussi, par contre, des parfums très délicats, très précieux, qui m’attristent, ceux qu’on tire de certaines fleurs et qu’exhale l’élégance de certaines toilettes quand il fait un peu froid, en automne. L’air mouillé les macère, les vieillit en un instant, les pervertit; et je me rappelle alors avec une intensité douloureuse des anniversaires très anciens où l’on me conduisait dans un cimetière parmi des feuilles mortes et des bouquets agonisants. La senteur de ces bouquets se transformait de la sorte, elle m’inquiétait, elle me donnait l’idée de la mort; et voici que de belles femmes vivantes, heureuses, et qui rient, soulèvent cette vision et s’en iront sans savoir pourquoi je suis devenu tout à coup un peu grave, un peu absent! Chose étrange, on ne peut résister à cette association d’une odeur et d’un souvenir. L’image se dresse sans qu’on ait la force de la repousser, justement parce qu’on ne la prévoyait pas, parce qu’on ne savait pas qu’elle allait naître; et on l’accueille sans déplaisir, on la regarde, on lui dit: «C’est toi? Je t’avais oubliée: que ma vie est déjà longue!» Une sorte d’étourdissement vous vient, et véritablement on a dans la bouche une saveur un peu amère, dont on repasse le goût par culte du passé.

Il arrive aussi qu’on écoute des sons. Vous connaissez ces grosses baies bleues et noires qui croissent sur des arbustes aux branches tourmentées et qui dégagent la même odeur que certains insectes? La première fois que je respirai celle-ci, c’était sur une terrasse, alors que passaient des soldats tumultueux, en route pour une grande guerre et de grands désastres; et aujourd’hui encore, quand la senteur juteuse de ces fruits monte jusqu’à moi, il me semble que j’entends des clairons et des cris.

«Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.» C’est donc vrai? Oui, cela est vrai. Mais ce qui est faux, c’est qu’il y ait entre ces trois sens de la vue, de l’odorat et de l’ouïe la relation mystique qu’on a voulu établir. Il n’y a très probablement qu’association dans la mémoire. Le sens de l’odorat est un sens méprisé, parce qu’il nous sert de moins en moins. Nul n’en fait chez nous l’éducation comme on fait l’éducation de nos oreilles et de nos yeux. Quand nous nous servons de notre odorat, _nous ne le faisons pas exprès_, on ne nous avertit pas de le faire exprès, on ne nous dit pas: «Tâche de bien sentir», comme on nous répète de nous efforcer à bien voir ou bien entendre. Et alors nous n’enregistrons que des impressions d’odorat confondues avec celles de la vue et de l’ouïe qui ont été éprouvées en même temps. Voilà, je crois, l’explication de ces fausses correspondances de sensations sur lesquelles on a voulu fonder toute une théorie poétique; et peut-être a-t-on eu raison tout de même, s’il est vrai--et c’est vrai--que les parfums fassent sourdre, des profondeurs de notre inconscient, des images colorées ou auditives. Mais ce n’est pas à cause d’une espèce «d’unité de nos sens». C’est parce que nous n’avons pas cultivé l’un d’eux. Et je connais pareillement des sauvages qui n’ont qu’un même mot pour le toucher et pour l’ouïe. Ils n’ont pas assez réfléchi sur eux-mêmes. Et ce serait, après tout, une chose assez belle et caractéristique qu’un poète ne soit qu’un sauvage qui n’a pas assez réfléchi sur lui-même ou qui n’a pas réfléchi de la même façon, qui croie encore à du mystère, là où nous savons qu’il n’y en a pas...

Et pourtant, pourtant, il y a sans doute encore du mystère. Au mois de mars, alors que la terre demeure, dans nos pays, nue et sans germes, n’avez-vous pas prévu, quand soufflent certains vents du sud ou d’orient, que le printemps allait venir? Et vous ignoreriez tout de l’époque, du pays et de la saison, vous seriez enfermé dans un cachot ne laissant rien voir qu’un coin du ciel, vous diriez: «Le printemps va venir, cela sent le printemps, le vent a passé sur des plaines ou des monts où il y a déjà des herbes et des feuillages.» Il n’y a point cependant d’odeur particulière d’herbes et de feuillages. C’est ainsi que vous annoncez parfois, à cause d’une tension particulière de vos nerfs, qu’un orage va venir. Les parfums se sentent, et ils se pressentent. Ils ont plusieurs manières d’arriver jusqu’à nous, par des ondes dont nous ignorons encore la nature; et il se peut que ce soit ainsi que les abeilles et les vautours soient avertis de la place où est la fleur, et la proie. Il n’y a plus d’odeur, alors, il n’y a plus ce petit grain de matière en somme pondérable qui parvient jusqu’à nos narines. Et je ne sais pas ce que c’est, personne au monde ne sait ce que c’est, ne pourrait expliquer ce que c’est, excepté, j’imagine, les abeilles et les vautours, s’ils pouvaient parler, et s’ils avaient une intelligence logique de même nature que la nôtre. Ils diraient qu’il y a quelque chose qui vibre et qui les prévient.

VIII

Le pays où on est né

J’ai visité l’autre jour le petit morceau de terre où je suis né. Qu’il y avait longtemps, mon Dieu, que je ne l’avais revu! Tant d’années que je n’ose plus l’avouer, même à moi, et quand j’y pense, c’est comme une révélation brutale et subite de la vieillesse qui vient: voilà pourquoi c’est très triste. Mais il paraît que les Parisiens sont un peuple d’émigrés venus de tous les côtés de la France, même du monde, et qu’il n’y en a pas la moitié, parmi ses habitants, qui aient été enfantés dans son ventre de pierre. Il en est donc beaucoup qui sont pareils à celui qui a pris ces notes. Peut-être y trouveront-ils alors un intérêt personnel, songeant: «Nous aussi, nous avons éprouvé les mêmes choses, et nous les éprouverions s’il nous était donné de retourner là-bas, d’où nous venons.»

* * * * *

Il n’y a d’abord que ce qu’on pensait bien devoir trouver, et qui n’émeut pas trop: le rapetissement. La gare paraît misérable, il semble que les années lui aient fait encore plus de mal qu’à vous, et ce n’est pas étonnant! On est resté jeune assez longtemps, avant seulement de croire encore l’être, et même les années venues, on a fait ce qu’on pouvait pour garder la façade. La gare est demeurée ce que les ingénieurs de la compagnie l’ont faite, elle a noirci, elle s’est salie, et personne n’a pris soin d’elle, parce que personne ne l’aimait. Aux «marchandises», il y a toujours, dirait-on, les mêmes futailles vides qui ont maintenant l’air de niches à chien: dire qu’on entrait dedans tout debout quand on était gosse, et qu’on rêvait d’en avoir une à soi pour s’en faire une maison, c’est simplement drôle; on sourit, on s’amuse de soi-même. Car les souvenirs qu’on garde de sa petite enfance ne sont presque jamais mélancoliques. C’est sans doute qu’entre l’enfant et l’homme, la distance est si grande que l’enfant paraît à l’homme une autre personne qu’il est possible de considérer avec désintéressement, ou plutôt avec une espèce de sympathie indulgente et détachée. Comme les routes sont devenues plus étroites et les maisons plus basses! Et il y avait aussi la forge du maréchal ferrant; elle paraissait un antre monstrueux, redoutable, plein de mystère; aujourd’hui c’est un petit jouet tout usé. Ce n’est rien, mais voici déjà quelque chose qui commence à vous faire souffrir, ce sont les arbres de la route: ils étaient vraiment des géants, en vérité! On les avait plantés sous Louis XV, c’étaient des ormes altiers, branchus, moussus, si larges de taille qu’un homme très grand ne pouvait les tenir dans ses bras. Eh bien, ils ont disparu: eux aussi avaient un terme marqué à leur vigueur, et avant que la sève ne les abandonnât complètement, comme ils montraient des signes de décrépitude, des bûcherons sont venus, qui les ont tranchés. On les a remplacés par des platanes si exigus, si délicats, qu’il a fallu protéger leur tronc frêle par des cuirasses d’épines. C’est la vraie déception: les arbres du moins, on les supposait immortels, et hors de mesure.

... Il y a l’église. Je n’avais jamais pensé à savoir si elle était laide ou belle. C’était l’église où on allait le dimanche, où on s’est ennuyé mortellement quand on était tout petit parce que les offices étaient trop longs, où on a eu plus tard d’autres sentiments dont il ne faut point parler, par pudeur, tant ils furent parfois intimes et profonds. Mais elle a été construite à la même époque où furent plantés les ormes, sa façade est de style «jésuite», affreuse, figurant à peu près un rideau de théâtre en train de se lever: le voile du temple, probablement, dans l’esprit de l’architecte. Quelle misère, quel contresens dans la conception, comme cela fait mal à regarder! Et on aurait été si heureux, si attendri, de la trouver haute et touchante, la première église où on est entré. Mais il faut encore renoncer à cette illusion. Toutes les églises de village ne sont pas belles, voilà ce qu’il faut se dire, mais ce n’est pas gai.

On secoue les épaules, et vos pieds vous portent, sans qu’on y pense, vers la maison où on est né, où on a vécu. Il y a un grand jardin, tout autour, serti d’une grille, et les arbres, par bonheur, n’en ont pas été tranchés comme ceux de la route. Ils n’ont pas beaucoup grandi non plus, ce n’est plus de leur âge, chacun d’eux a gardé sa physionomie, on les reconnaît de loin à leur cime. Au-dessous de ces marronniers, qui formaient «la salle de verdure», une source sort d’une grotte en rocaille, et s’épanche dans un lac en miniature. C’est là que vivaient des canards mandarins, tellement civilisés qu’ils pondaient leurs œufs au fond de l’eau, ne sachant pas ce que c’était qu’un œuf, je suppose! Plus loin, près de la grande allée de tilleuls, s’ouvre la serre où le caprice d’un ancêtre avait placé une statue du Bon Jardinier; et voici l’acacia têtu dont on coupait toujours les branches, parce qu’elles entraient dans la salle de billard. Oui, oui, ce sera ici enfin de la jeunesse qui ressuscite!... On approche, et l’on s’aperçoit que la grille a été entourée par les propriétaires d’une épaisse doublure de tôle, qui cache tout, les marronniers, le lac, la serre, les tilleuls, l’acacia, et la maison même dont on ne voit plus qu’un pan de muraille, sur une rue. Et même cette muraille a vieilli, toute décrépite maintenant. Si on entrait, cependant? On demande à qui appartient la maison. Bah! le nom du propriétaire est inconnu, il ne vous dit plus rien, on n’ose pas sonner. Et que trouverait-on, à l’intérieur? Il n’y aurait plus les mêmes tentures, les mêmes meubles, les mêmes vivants. Mieux vaut s’en aller. La vraie maison est morte; ce qui en existe encore n’est que son squelette.

Il y en a d’autres, cependant, où vivent toujours des gens qu’on a connus. On retrouve avec les vieux des sentiments très doux, il vous vient à l’âme l’impression d’une grande paix, parce qu’ils n’ont presque pas changé de figure et pas du tout d’âme. Les choses les plus nouvelles du monde extérieur et de leur existence personnelle, ils les jugent toujours d’après les mêmes principes, qui ont été les vôtres, et c’est alors comme si enfin on reprenait racine dans l’ancien sol. Ils vous racontent les mêmes histoires, et s’ils en ajoutent qu’on ne connaissait point, on les reconnaît pourtant, elles sont comme les filles légitimes des autres; un instant on s’épanouit.

Mais les hommes de votre propre génération, au contraire, ne vous inspirent plus que de l’inquiétude et du malaise. Que les vieux ne fussent point pareils à vous, on ne s’en étonnait point, on leur en était reconnaissant, on les avait toujours vus comme ça! Mais les jeunes qui pensaient comme vous! Ils ont suivi des chemins différents; leurs gestes, leurs paroles, leur façon ne juger vous paraissent ridicules, ou vous importunent, ou vous révoltent. Ils sont si lointains que même leurs enfants vous paraissent appartenir à une autre race, née quelque part au-delà des mers.

Mais eux-mêmes vous considèrent avec le même trouble et le même ennui. Et l’on s’évade de la terre natale comme si on en était banni.

... Une trompe mugit, et la mémoire vous revient de ce cri retentissant. Il n’a pas changé: c’est la vieille patache qui passe, celle qui menait les voyageurs du haut village jusqu’à la gare. D’un bond, on grimpe sur l’impériale, à côté du messager. Mais ce n’est pas le même messager, ce n’est pas celui qui vous menait _avant_. On sent qu’on n’a rien à lui dire, et il ne songe pas à vous parler. Alors on se rappelle deux vers de Gérard d’Houville:

Le rameur qui m’a pris l’obole du passage Et qui jamais ne parle à l’ombre qu’il conduit.

Et le vieil omnibus coule dans les rues comme si l’on descendait l’Achéron.

* * * * *

Oh! l’enthousiasme, le plaisir de vivre quand on est revenu à Paris. Et pourtant Paris n’est ni plus gai, ni plus neuf peut-être que ce qu’on vient de voir. Mais ce sont les souvenirs qu’on en a qui sont plus jeunes. Paris est bien élevé. Il ne vous dit pas, comme le rustre provincial qu’on a quitté: «Est-ce toi? Comme tu as vieilli!» Paris ne regarde rien.

IX

Les compliments

Mon Dieu, comme je voudrais savoir! Mais j’ai été pris trop tard: j’ignorerai toujours comment m’y prendre; je ne serai jamais qu’un maladroit. La première révélation que j’eus de cet art merveilleux me fut dispensée en Extrême-Orient, et ma pauvre personne n’avait plus la souplesse nécessaire aux imitations. Je n’étais plus éducable, alors que pour comble de malheur mon intelligence et ma sensibilité n’avaient point encore passé l’âge des étonnements. Je n’étais que déconcerté... Ils arrivaient à trois ou quatre dans la soie splendide et sombre de leurs robes de cérémonie, ces vieux mandarins qui avaient consacré à l’acquisition de la science des rites, de la morale et de la littérature, mais aussi à la connaissance des hommes, dix fois plus de temps que je n’en mis à pénétrer, bien vaguement et par ouï-dire, en des leçons mal écoutées, les lois de certains phénomènes. N’est-ce pas en effet à ces cours imparfaits de philosophie naturelle que se borne aujourd’hui l’enseignement que nous recevons au collège? Combien alors j’étais embarrassé en présence de ces sages! Toutefois, ils m’écoutaient d’un air d’attentive déférence, d’autant plus insupportable que j’étais tout possédé de l’amère conviction qu’il était injustifié. Le seul geste qu’ils se permissent était de passer leurs mains desséchées à travers leur barbe blanche, aux poils si rares que j’avais la burlesque impression que c’est avec ça qu’ils garnissent en cachette leurs fiers pinceaux d’adroits calligraphes. Je parlais cependant, je parlais indéfiniment, à la manière de nous autres, les barbares occidentaux, quand on ne parle pas avant nous, pour remplir le temps. Leurs yeux aigus, qui ne fixaient rien du tout, que le vide où l’on peut suivre sa propre pensée, me paraissaient pleins d’ironie. Et je songeais: «Ils sont en train de se moquer de moi!» Cela m’était si pénible qu’à la fin je m’arrêtais. Alors le plus chenu disait lentement.

--Que mon frère est prudent! Que ses paroles longuement méditées percent au loin l’avenir! Certes, mon frère doit avoir au moins cent ans!

Ainsi s’exprimaient ces vieillards devant ma jeune moustache, et je ne savais plus où me mettre.

Puis je rentrai dans la vie qu’on nomme, chez nous, civilisée, et à plus proprement parler, parisienne. A vrai dire je ne la connaissais point. Beaucoup d’entre nous ne sortent d’un milieu austère et provincial que pour entrer dans des instituts scolaires où l’on ne vous parle que de vérité, et non point des formes qui sont nécessaires pour faire accepter la vérité. Cela est noble et dangereux. Cela pourtant serait parfait si l’on apportait avec soi les formes nécessaires pour vêtir ces rigueurs cruelles. Mais il n’en est point ainsi. On ne saurait croire à quel point l’enfance des Français qui approchent maintenant de la cinquantaine fut religieuse, même quand ils ne s’en doutaient point et que leurs ascendants eux-mêmes l’ignoraient. On dira peut-être un jour qu’un des résultats de l’immortelle Révolution est d’avoir donné le pas, même dans le catholicisme, à la morale sur la foi. Il est des jours où je pense que c’est là un des retours les plus imprévus de l’influence de Rousseau. Et l’on n’a point dit cela au Panthéon! Les familles les plus vraiment françaises, qu’elles vécussent ou non dans une croyance confessionnelle déterminée, étaient hantées sinon de l’idée du péché, du moins de la conception toujours présente à leurs yeux qu’on fût mis au monde pour l’accomplissement d’un certain nombre de devoirs étroits. Et cela ne prépare point à savoir administrer le compliment. De parents à enfants, de frère à sœur, de frère à frère, si l’on se signalait ses actes réciproques, c’était surtout pour se dire: «Fais attention, tu as eu tort!» On était magnifiquement honnête et désagréable; on prenait l’habitude d’insister sur le mal plus que sur le bien. Et ceci a l’air d’une page arrachée à un discours de distribution de prix--mais je pense que tout de même c’est très vrai.

Je ne sais comment les Parisiens ont échappé--je parle de ceux du monde--aux inconvénients pratiques de cette éducation, d’ailleurs excellente. Sans doute il y a des grâces d’état. Sans doute un vieux fond de sociabilité et de galanterie a survécu à l’orage d’il y a cent trente ans. Sans doute aussi les juifs, je me risque à le dire, avec leurs délicates précautions oratoires d’origine orientale, y ont été pour quelque chose. Toujours est-il que le Parisien continue à savoir tourner le compliment et que je n’en suis pas capable. Cela me met dans un état d’infériorité que je confesse avec douleur.

Il doit être si bon de savoir la manière! De trouver vite, sans apparence d’effort, des choses qui sont vraies, toutes vraies, parfaitement vraies, et qui semblent délicieuses parce qu’on omet volontairement les ombres, qu’on n’y ajoute pas de _mais_--ce _mais_ terrible que vous impose une conscience persécutée, devenue persécutante. Et c’est une telle force d’action, on se livre tellement à ces gens-là, on devient tellement «femme» entre leurs mains! On ne leur rend pas ce qu’ils vous ont donné, on en est d’autant plus incapable qu’en leur présence on a été si heureux qu’on ne pense plus qu’à soi, à ce qu’ils vous ont dit, au lieu de penser à eux: et l’on marche à leur rencontre comme un petit enfant, les bras ouverts; c’est qu’on croit que ça va recommencer: on se rappelle. Mais j’espère qu’alors ils sont si satisfaits d’eux-mêmes qu’ils vous en ont de la reconnaissance: c’est bien le moins!

D’ailleurs il en est qui savent parfaitement glisser le conseil au milieu de ces guirlandes aimables. Ceux-là sont les artistes. Cependant ils n’ajoutent pas le correctif brusque et douloureux qui nous fait souffrir, et en vérité je suis tout à fait incapable de vous dire comment ils font. Si je le savais, je garderais cette science pour moi: elle est trop précieuse, elle fait de vous un dominateur, un arbitre. Concevez-vous qu’on puisse conduire les hommes sans en être haï? Rien n’est sans doute plus rare et plus admirable.

On souffre cruellement de comparer sa propre grossièreté à ces délicatesses, et cette impossibilité à s’entourer--après tout, honnêtement!--de gens qui vous aiment, à l’imbécillité qui vous fait perdre la sympathie d’hommes ou de femmes pour qui l’on éprouve une affection, une estime qui restent muettes et inutiles. Et puis, avec une sévérité de conscience ancestrale, on se demande si soi-même on a le droit de prendre toutes ces belles choses au sérieux.

Après y avoir mûrement réfléchi, j’y suis fermement résolu: j’ai décidé, une fois pour toutes, que la susceptibilité aux compliments ne prouve ni orgueil ni vanité. Le soupçon avantageux m’en est venu en voyant combien d’hommes, dans la rue, se regardent dans les glaces des boutiques. Beaucoup plus que de femmes, tenez-vous en pour assurés. On dit «qu’ils se mirent avec complaisance», on incrimine leur fatuité. Je suis persuadé que c’est à tort. Si les femmes, moins souvent que nous, vont contempler leurs visages dans les miroirs publics, c’est qu’elles ont pris méticuleusement chez elles les soins qu’il faut, c’est qu’elles savent qu’en leur personne tout est en ordre et que l’effet qu’elles voulaient produire est acquis. Elles ont confiance en elles-mêmes. La plupart des hommes, quand il s’agit de toilette, n’en ont aucune. Ils sont sortis de chez eux sans songer à rien. Une fois dehors, ils passent la main sur leur menton et doutent que leur barbe soit assez fraîchement rasée: alors ils vont voir; et aussi la couleur de leur cravate ou de leur gilet les préoccupe, un peu tard.

Je suis convaincu, par analogie, que les hommes les plus sensibles aux compliments sont ceux qui doutent le plus d’eux-mêmes. Une perpétuelle inquiétude, que peut-être ils n’aimeraient point s’avouer, assombrit leur cerveau, trouble leur raison. Ou bien, jetés dans une action perpétuelle, ils ont oublié tout ce que déjà ils achevèrent; et la tâche qu’il leur reste encore le devoir d’accomplir leur en paraît d’autant plus écrasante. Le compliment leur est un miroir. Qu’importe, s’il est flatteur? L’homme qui se regarde dans la glace du boulevard, je vous le répète, ne se dit pas qu’il est beau. Il essaye de se persuader seulement qu’il n’est pas _trop laid_. Celui qui reçoit des compliments, à moins qu’il ne soit un sot, espère seulement qu’il n’est pas trop bête!

X

La Confrérie

Qui, je voudrais savoir si vous en êtes! Cela me ferait un tel plaisir, de voir grandir le nombre des compagnons de mon infortune, des complices de mon vice, de mes camarades de chaîne! Il y en eut de quelque réputation: on daigna prendre leur infirmité pour une forme de leur génie. Mais moi, je ne puis même pas me donner cette excuse, et personne ne la donnera pour moi, ce qui est pire... Je suis distrait, voilà le mot lâché. En êtes-vous, de la confrérie?