Paraboles et diversions

Part 7

Chapter 73,809 wordsPublic domain

»--Je ne céderai qu’à la force!

»--Voilà qui va bien, répliqua l’archevêque de Sienne, je vois que nous nous comprenons. Vous allez être incarcéré dans mon palais, pour qu’il soit prouvé que l’Église maintient toutes ses prérogatives, dont l’une veut qu’elle soit au-dessus de la science et n’ait point à lui obéir. Mais j’ai d’excellent vin, un bon cuisinier; vous voudrez bien partager mes repas.

»Au bout de quinze jours, l’archevêque de Sienne dit à Galileo:

»--Êtes-vous convaincu?

»--Je suis persuadé, répondit Galileo, que votre vin de Chypre est excellent. Mais j’aimerais mieux m’en aller. Il me semble que je pourrais me réfugier en France, par exemple, ou bien à Genève.

»--Mon ami, dit l’archevêque d’un air triste,--car il est si pénible d’avoir à médire de son prochain!--vous ne sauriez croire combien le clergé de France est peu éclairé. Le cardinal de Richelieu, qui pense tout savoir, vient de se prononcer contre vos doctrines. C’est un homme très dur: il vous mettra en prison comme hérétique, et les prisons de France sont froides, dépourvues de lumière et de commodités; rien n’y est disposé pour vos travaux d’astronomie. Quant aux habitants de Genève, vous ne pouvez ignorer leur aveugle fanatisme: ils tiennent la doctrine de Copernic en grand soupçon, pour ce qu’elle n’est pas dans la Bible, et vous devez garder en mémoire qu’ils ont fait rôtir Michel Servet pour une hérésie bien plus petite que la vôtre. Suivez mon conseil: faites-vous juger à Rome. Vous y trouverez des gens charmants.

»--Eh bien, j’irai donc à Rome, dit Galileo presque résigné. Mais vous m’assurez que j’y pourrai travailler?

»--Vous serez, affirma l’archevêque, l’honneur des États de l’Église.

»Galileo se rendit donc à Rome. Il fut donné à ce commencement de soumission une publicité suffisante. _Mà_, quand il fut devant le sacré tribunal, il dit:

»--Que voulez-vous que j’y fasse? La terre tourne. Il faut donc qu’on me force à dire qu’elle ne tourne pas. Ce que je dirai, une fois forcé, n’aura plus aucune valeur.

»On fit venir le bourreau, avec tous ses outils. Il entra par une porte et sortit par l’autre. Et les cardinaux demandèrent:

»--Vous avez vu la force?

»--Je l’ai vue, dit Galileo. Elle est habillée de rouge, et bien laide. Où est la déclaration que vous avez préparée? Je la signerai; votre contrainte m’y oblige.

»--La voici, lui répondit-on.

»C’était un papier sur lequel était écrit, comme tout le monde le sait: «J’abjure et je maudis l’erreur et l’hérésie du mouvement de la terre».

»Il signa, et dit encore:

»--Mes chers seigneurs, pourtant, elle tourne!

»Et tous les cardinaux s’écrièrent:

»--Mais nous le savons, nous le savons aussi bien que vous! Le greffier de notre saint tribunal est astronome. Il a regardé dans toutes vos lunettes. Et il réclame l’honneur de vous aider dans vos calculs, et de servir sous vos ordres.

»--Je suis donc libre? demanda Galileo.

»--Pas du tout! La loi nous oblige à vous condamner à la prison perpétuelle.

»--Il me semble alors, fit Galileo, que vous avez abusé de ma candeur.

»Les cardinaux prirent un air encore plus méchant et ajoutèrent:

»--Mais on vous donnera comme prison un observatoire!

»Galileo devint donc directeur de l’observatoire de Rome, et le greffier du Saint-Office lui tenait ses registres. Cependant--et quatre ans s’étaient écoulés déjà--celui-ci entendit un jour Galileo qui soupirait:

»--Je voudrais bien aller à la campagne.

»--Vous voulez donc nous quitter? fit le greffier en versant des larmes. Que le cœur des hommes est donc étroit à la reconnaissance! Mais j’en parlerai au pape.

»Il en parla donc au pape.

»--Où veut-il aller? demanda le souverain pontife.

»--Près de Florence.

»Le pape s’empressa d’accéder à ce désir et laissa ce grand homme partir pour la campagne, où il mourut en 1642, chargé d’ans et de gloire. Il était aveugle pour avoir trop regardé le soleil; mais ce n’était pas la faute du Saint-Office. Tous les cardinaux avaient pour lui la plus grande admiration: d’abord parce que c’était un illustre savant, et ensuite parce qu’il savait ce que c’est qu’une _combinazione_.

V

L’Envers de Ponce-Pilate

--... On élève depuis quelque temps beaucoup de statues à Michel Servet, dit M. Costepierre: il en est une à Annemasse, tout près de Genève, une à Paris; en voici maintenant une troisième dans l’Isère, qu’on vient d’inaugurer dans un flot de discours. Je ne saurais m’en plaindre: Servet était un homme intéressant, un médecin qui mêlait à beaucoup de ratiocinations singulières sur les phénomènes de la biologie des vues justes et neuves; enfin il nous paraît aujourd’hui révoltant qu’un homme soit brûlé pour avoir exprimé une opinion quelle qu’elle soit, sur le mystère de la Sainte-Trinité. Mais j’avoue que j’éprouve en même temps de l’estime pour les pasteurs de la confession calviniste qui ne craignent pas de prendre part à ces manifestations; et s’il est vrai, comme on me l’a dit, qu’ils attendirent, pour élever une statue au fondateur de leur religion, que la mémoire de sa victime eût été d’abord l’objet d’un tel honneur, ne faut-il pas louer une décision si délicate? Ils auront donné là un bel exemple.

--Sur ce dernier point je ne suis pas de votre avis, dit M. Coltat-Chamot. L’honneur tardif qu’on fait à Michel Servet a été entouré à Genève, quoi que vous en disiez, de restrictions telles que je ne saurais les approuver: «L’erreur de Calvin fut celle de son siècle», a-t-on dit. Si cela est vrai, et s’il n’y eut point de protestations en 1553 contre le supplice de ce jeune médecin aragonais--mais il y en eut--qu’en faut-il conclure, sinon qu’il faut blâmer le siècle, mais qu’on ne saurait excuser les hommes de ce siècle, puisque ce sont eux qui le firent tel?

--Mon ami, répondit M. Costepierre, les choses sont beaucoup moins simples que vous me paraissez le penser. Croyez-vous qu’il y a cinq siècles les habitants de notre Occident européen fussent, comme vous l’êtes, persuadés que le premier devoir de l’homme est de vivre heureux sur cette terre en s’arrangeant pour faire seulement le moins de mal possible, peut-être le plus de bien, à ceux qui comme lui jouissent de la bonne lumière? Je ne m’en tiens pas pour assuré. On peut même affirmer qu’il n’en était rien. Tous pensaient que ce monde n’est qu’un lieu de passage. Que dis-je? le sein obscur d’une mère où se développent lentement de tristes et douloureux embryons qui ne doivent naître à la vie, une vie éternelle et la seule véritable, que dans le moment même qui suit ce que nous appelons la mort. Et alors si l’un de ces pâles et souffrants embryons est une cause de mal radical pour ses frères, s’il doit par son contact et ses mouvements funestes les entraîner à la damnation, leur faire perdre cet avenir magnifique, ne doit-on pas le détruire? Nous supprimons encore, de nos jours, ceux qui ont attenté à notre existence terrestre, pourtant si brève. Comment voulez-vous qu’il y a cinq cents ans, alors que tout le monde croyait à la vie éternelle, alors qu’on ne vivait que dans l’espoir de cette vie éternelle, on n’ait pas été aussi sévère pour ceux dont on estimait que les actes et l’enseignement la pouvaient compromettre?

--C’était stupide! protesta M. Coltat-Chamot.

--Cela vous paraît ainsi, poursuivit M. Costepierre, et vous ne réfléchissez pas que si l’échafaud révolutionnaire demeura dressé, pendant plus d’une année, sur le sol de Paris, qu’il inonda de sang, ce fut pour des causes fort analogues. On venait d’instaurer un nouvel évangile, on proclamait que la Raison allait procurer aux hommes le bonheur non pas dans l’au-delà, quand ils ne seraient plus que des ombres sans corps, mais sur cette terre même. Et l’on parvint du même coup à cette conviction que quelques citoyens, que beaucoup de citoyens, dans un intérêt personnel, un intérêt criminel et intéressé, ne voulaient point laisser régner cette libre et radieuse Raison, et que c’était leur faute si l’on n’était pas heureux tout de suite: voilà pourquoi on mit ces citoyens à mort.

--On a eu la main rude, dit M. Coltat-Chamot, mais dans ces gens-là il y avait des traîtres! Ce n’est donc pas la même chose.

--Vous trouvez que ce n’est pas la même chose, dit M. Costepierre, parce que vous estimez que la Révolution devait avoir lieu, et aboutir, parce que vous pensez que puisqu’elle a créé l’état de choses actuel, que vous jugez meilleur que l’ancien, il faut lui pardonner. C’est une opinion. Elle est soutenable, et c’est elle que résumait un esprit hardi, vigoureux, quelquefois tranchant, quand il a dit que cette Révolution devait être «prise en bloc», et comme telle, pour le bien qu’elle apportait, mise au-dessus du blâme. C’est bon, j’entends: mais alors supposez que ceux de la Réforme aient proclamé, de nos jours, que tous les actes de la vie de Calvin devaient être pris en bloc, et mis au-dessus du blâme? Ils pourraient justifier cette attitude en déclarant qu’ils estiment leur religion fort bonne, ce qui est le droit de chacun, qu’ils l’aiment mieux comme Calvin l’a faite que comme la faisait Michel Servet, et que d’ailleurs Calvin en introduisant, peut-être sans le vouloir, dans la pensée religieuse, le principe du libre examen, a rendu à l’humanité un tel service que cela vaut bien...

--Quelques fagots! compléta ironiquement M. Coltat-Chamot.

--Ma foi, fit ingénument M. Costepierre, je vous céderai que j’ai du mal tout de même à digérer les fagots. Malgré tous mes efforts pour entrer dans l’âme des générations disparues, j’ai plus de facilité à sentir les passions révolutionnaires que celles des théologiens. Je me le reproche parfois. Mais c’est que les premières sont tellement plus près de nous! Aussi dois-je vous avouer que mes sympathies, dans l’affaire qui nous occupe, ne vont pas à Calvin, mais à Pierre Paumier.

--Je ne connais pas! dit M. Coltat-Chamot.

--Je ne le connaissais pas plus que vous jusqu’à ce jour, dit M. Costepierre, et j’en suis confus, car celui-là fut vraiment l’homme au-dessus de son temps: une espèce de miracle! C’est M. Édouard Conte, dans la _Dépêche_ de Toulouse, qui vient de me révéler son nom. Ce Pierre Paumier n’était autre que l’archevêque de Vienne, la Vienne qui est en France, et où l’on a retrouvé, vous ne l’ignorez pas, un torse de Vénus antique empreint d’une grâce un peu molle, mais si savoureuse! Il se peut que le paganisme gréco-romain ait laissé, dans cette ville pleine de nobles débris, des souvenirs puissants à l’égal d’un charme. Toujours est-il que l’archevêque Pierre Paumier semble avoir été un prélat plus curieux de science et de poésie ancienne que de certitudes dogmatiques. Lorsque Servet, fuyant Genève, se réfugia auprès de lui, Calvin fit dénoncer à l’archevêque les écrits hérétiques de ce jeune médecin, qui ne s’occupait point seulement de la circulation du sang mais aussi par malheur de théologie. C’est ainsi qu’il ne tint qu’à Pierre Paumier que Michel Servet, au lieu d’être brûlé par les réformés de Genève, le fût par l’Église de Rome.

»Représentez-vous toutes les bonnes raisons qu’avait l’archevêque de Vienne de laisser faire son procès à l’hérétique. Car il n’avait même point à le juger lui-même; il n’avait qu’à l’abandonner au tribunal de l’Inquisition: de telle sorte qu’il trouvait un écran pour abriter sa responsabilité. Il avait bien accueilli Servet, il avait eu pour lui le sourire de l’hospitalité. Mais Calvin et Servet étaient bien plus encore l’un pour l’autre, ils s’étaient rencontrés sur les bancs de l’école, ils avaient été compagnons de jeunesse; et enfin, livrer à un tribunal religieux, parfaitement compétent, un homme dont les thèses sur la Trinité, sur la manière dont il faut envisager la mission du Sauveur, sont aussi nettement contraires à celles des conciles, c’était _un devoir_, après tout, bien plus un devoir que pour Calvin! Car Calvin était en train de «créer» sa Réforme; il pouvait se dire, on pouvait lui dire qu’il se trompait. Et Paumier avait au-dessus de lui le pape, et les pères de l’Église, et ces conciles dont je viens de parler: toute l’autorité de tant de choses antiques. C’était donc encore bien plus que son devoir, c’était son intérêt de faire juger le réfugié. Il ne pouvait même pas faire autrement.

»Seulement, il est bien probable qu’il n’avait plus la foi. En cela, par extraordinaire, c’était un homme de notre temps. Voilà sans doute pourquoi il jugea qu’il était odieux de faire monter un médecin sur le bûcher pour si peu de choses. Il fit donc arrêter Michel. Mais on ne sait par quelle inconcevable négligence ce fut dans une cour dont les murailles n’avaient que cinq pieds de haut qu’il donna l’ordre de l’enfermer: et Michel Servet sauta tout de suite par-dessus le mur! Observez la prudente sagesse de cette combinaison. Ne pas faire arrêter un «coupable», c’est un crime pour le pouvoir exécutif. Mais si ce coupable s’enfuit, il n’y a là qu’une regrettable maladresse. Tel est le moyen qu’employa cet archevêque pour concilier ses obligations de police religieuse et ses sentiments d’humanité.

M. Costepierre souffla un peu, puis il poursuivit:

--Si Calvin s’était conduit de la sorte, il eût ajouté à sa réputation de théologien celle d’être un homme d’esprit.

--Il est vrai, dit M. Coltat-Chamot. Mais y eut-il beaucoup de fondateurs de religion hommes d’esprit? Il ne me semble pas. On exige d’eux d’autres qualités.

--Voire, répondit M. Costepierre. Vous pourriez bien ici raisonner juste. Je n’avais point pensé à cela. Toutefois on élève de nos jours tant de statues qu’il ne serait point choquant de voir dresser un petit monument à ce bon Pierre Paumier, archevêque de Vienne, qui fit comme Ponce-Pilate, mais à l’envers, si je puis dire; et s’il y avait une souscription j’irais volontiers de ma pièce de cent sous.

* * * * *

Moi aussi.

VI

Après l’orage

M. Costepierre n’a jamais eu, avec le _René_ de Chateaubriand, qu’un seul trait de ressemblance: il aime l’orage. Non pas toutefois pour exalter un cœur tumultueux, non pour égaler les tempêtes de son âme à celles de la nature: il veut seulement espérer que ces grandes pluies d’été rafraîchiront l’atmosphère. Il se plaît aussi, faut-il l’avouer? aux langueurs ardentes, au teint de certaines jeunes femmes au moment où le ciel se plombe, où l’air devient électrique et brûlant: un teint qui ressemble à l’intérieur de quelques beaux coquillages des mers australes. Et tout le charme, jusqu’aux sifflements aigus des martinets, jusqu’au vol droit des pigeons qu’un instinct très sûr avertit, et qui gagnent à grands et réguliers battements d’ailes, les abris profonds que leur réservent, depuis des siècles, le palais du Luxembourg et les tours inégales de Saint-Sulpice. Accoutumé à ces écarts du climat parisien comme un pilote qui voit venir le grain dans les eaux qu’il fréquente, dès le premier coup de vent il avait gagné la rue de Médicis; et ce fut des galeries de l’Odéon qu’il put considérer, d’un œil heureux, les lourdes gouttes qui commençaient de faire des étoiles sur le pavé.

--Je vais sentir, songea-t-il avec volupté, passer le vent sous ces voûtes!

Et le vent tomba sur lui en effet: un grand souffle bienfaisant qui lui donnait envie de courber le dos et d’allonger les membres, comme un chat qui s’étire. Mais il y avait les livres aussi. Il ne put, tant les habitudes d’esprit dominaient malgré tout chez lui les joies sensuelles, s’empêcher de regarder les livres! La fiction l’intéressait peu; il dédaigna les romans. Mais un essai de M. Soyer, dans la _Revue des études rabelaisiennes_, sur les termes nautiques employés par l’auteur de _Pantagruel_, attira bientôt toute son attention.

C’est pour cette cause qu’il ne vit pas venir à lui M. Coltat-Chamot. Sortant inconsidérément du Sénat, celui-ci avait été surpris par l’ouragan; et tout de suite, lui aussi, il avait été chercher un refuge sous les arcades de l’Odéon. D’une part ce sénateur radical-socialiste a du respect pour les savants, qui sont, dit-il, l’ornement d’une démocratie. D’autre part il ne comprend pas pourquoi les savants s’occupent seulement de savoir. Il trouve qu’ils devraient s’occuper de savoir des choses utiles, immédiatement. Mais il ne le dit plus de façon ouverte, parce que voilà sept ou huit ans qu’il habite Paris. Ce séjour assez long lui a appris non pas à renier ses convictions, mais à les taire devant ceux qui ne pensent pas comme lui. Frappant sur l’épaule de M. Costepierre, il lui dit seulement, pour montrer qu’il s’intéressait aux choses de l’esprit, et parler en même temps d’une question sur quoi il croyait avoir des lumières:

--Il paraît qu’il y a, dans une revue allemande, une étude très intéressante d’un certain M. de Woldeck sur l’excès de mansuétude qu’on montre aux criminels. Cet écrivain voudrait qu’on se montrât plus sévère à leur égard.

--Et vous? demanda M. Costepierre.

--Moi, dit M. Coltat-Chamot en réfléchissant, je ne puis avoir d’autre avis là-dessus que celui du corps électoral. Évidemment, je trouve que la criminalité augmente, et je m’en inquiète à mon point de vue personnel: car je crains, comme tout le monde, l’escroquerie, le vol et l’assassinat. Mais, d’autre part, je considère que la sagesse, pour les hommes politiques, consiste à ne faire que les choses que tout le monde leur demande. Et là-dessus, on ne nous a encore rien demandé bien clairement... Il nous faut donc attendre. A l’égard de ce problème, je puis vous résumer ainsi la situation: les vieux éléments de nos comités et les meilleurs, les plus vieux républicains, sont persuadés que les criminels et les délinquants de toutes sortes sont ou bien des victimes de la société, ou bien des dégénérés irresponsables. Les autres ne s’occupent pas de ça parce que ça ne rapporte rien.

--Mais vous, qu’est-ce que vous en pensez? insista M. Costepierre.

--Je vous l’ai dit, répondit avec impatience M. Coltat-Chamot. Cependant, puisque vous voulez tout savoir, j’ai cru comme tous les gens de ma génération aux bons effets de la compassion et de la bienveillance.

--Oui, dit le professeur. Et maintenant on vous présente des statistiques dont les conclusions et les totaux sont incontestables. La criminalité augmente, c’est un fait. Et que surtout le nombre des délinquants mineurs soit plus considérable qu’il y a cinquante ans, c’est un autre fait. Or il devient évident que la plupart de ces criminels et de ces délinquants ne présentent aucune tare de dégénérescence. Ce ne sont pas tous des fous ou des alcooliques, des fils de fous ou d’alcooliques. Ce sont des amoraux, bien entendu, mais non des impulsifs. Ne vous y trompez pas: s’ils sont amoraux, c’est par raisonnement, c’est parce qu’ils trouvent que la vie est meilleure à vivre dans le mépris des devoirs sociaux et des lois écrites, qui sont douces, insuffisantes, et même inappliquées.

--Monsieur, cria M. Coltat-Chamot, je vous entends: vous allez finir par un éloge de la morale religieuse!

--C’est à vous que je parle, répondit M. Costepierre. Et j’ai au contraire l’intention de vous demander pourquoi, vous qui êtes matérialiste, vous manifestez une mansuétude que seule pourrait se permettre une société qui eût fait de l’immortalité de l’âme et des rémunérations de la vie future un article de foi.

--Vous dites? interrogea M. Coltat-Chamot, surpris.

--Des chrétiens, des spiritualistes, poursuivit M. Costepierre, ou même de simples déistes voltairiens, croyant en un Dieu rémunérateur et vengeur, peuvent laisser à un juge suprême le soin de punir définitivement les actions des hommes et se contenter sur cette terre d’un minimum de châtiment. Ils ont aussi pour devoir de faire la plus grande attention au problème de la responsabilité ou de l’irresponsabilité du coupable. Mais vous? Le seul raisonnement que vous avez le droit de tenir est celui-ci: «La morale religieuse pourrait être un frein mais nous n’en voulons pas. Que nous reste-t-il donc pour préserver la société? La rigueur de la répression. Et ce qu’on doit enseigner dans les écoles, au lieu de je ne sais quelles niaiseries humanitaires, c’est--même au cas où ce ne serait pas absolument vrai--qu’on n’échappe pas, qu’on n’échappe jamais à la justice des hommes. Puisqu’on ne veut plus faire peur de l’enfer aux enfants, il faut leur faire peur de ce qui reste, entendez-vous: une peur sainte, atroce, épouvantable. Et les magistrats doivent faire en sorte que cette peur soit justifiée.

--Vous êtes fou! dit M. Coltat-Chamot.

--Pas le moins du monde: je suis logique. Une civilisation devenue matérialiste n’a pas le droit d’être indulgente, voilà tout sèchement la vérité. Sans une police exacte, une justice impitoyable, elle est vouée au désastre. Vous supprimez Dieu parce que, dites-vous, rien ne peut démontrer qu’il existe. C’est entendu. Mais alors, supprimez aussi la pitié. La pitié, Monsieur, c’est un sentiment chrétien, qui n’a pu se développer, dans le système de la civilisation chrétienne, que parce qu’il avait sa contrepartie: il devait disparaître, je vous le répète, en même temps que la croyance en un maître éternel, rémunérateur et vengeur.

--C’est un paradoxe! protesta M. Coltat-Chamot.

--Non, affirma M. Costepierre. Seulement, vous êtes resté plus chrétien, c’est-à-dire plus pitoyable que vous ne pensez. Vous verrez si les générations nouvelles, celles que vous faites élever, garderont autant de ces vieux langes tout tachés d’humanitarisme... Tenez, savez-vous pourquoi il y des peuples anthropophages? C’est parce que chaque homme, pour ces peuples, descend d’un animal, crocodile, rat ou gazelle, et non pas d’un homme. C’est donc le crocodile, le rat ou la gazelle, et non pas l’homme, qu’il leur est défendu de manger. L’homme n’est pas leur _totem_. Nous autres, nous avons aboli les vieux totems, et nous les avons remplacés par le totem «humanité». Mais ça n’aura qu’un temps, du train dont vont les choses.

VII

Méditation sur les parfums

Le salon est tout plein de choses que des amis ont envoyées pour le Nouvel An, surtout des bonbons et des fleurs, et voilà que je ne puis plus m’en arracher, que je m’y attarde au lieu d’aller travailler, engourdi et pourtant les nerfs tendus comme un animal qui bâille et s’alanguit, et dont on devine pourtant, à je ne sais quoi, qu’il pourrait subitement bondir. Moments très rares, exquis, dangereux, où l’on n’est plus soi, où la conscience s’évanouit, où l’on se dit: «Qu’est-ce que j’ai, mais qu’est-ce que j’ai?» sans trouver la force de réagir. Il faut un hasard, un appel de l’extérieur pour vous ravir à cet énervement; mais enfin, voilà qui est fait, on est sorti du lieu du mystère, on se reprend, on peut penser. Et alors on réfléchit: «Je sais ce que c’était, j’aurais dû comprendre: l’enchantement, la magie obscure des odeurs.»

Elles flottaient, mêlées, insidieuses, légères, insaisissables, puissantes. Celles des fleurs presque animale, voluptueuse, tragique pour les orchidées; subtile, aérienne, pour les roses et les violettes; sucrée, affadissante et puis parfois un peu amère pour les bonbons et les fruits, confits dans leur verdeur ou leur âcreté. Et maintenant que j’y ai échappé, je songe au pouvoir des parfums, je songe aussi combien on a peu cherché depuis que les hommes méditent et écrivent, à démêler les causes de ce pouvoir et de ce charme, à cultiver les plaisirs que peut donner le sens de l’odorat. Il éveille en nous des échos profonds, voilà tout ce que je sais d’abord; il suscite les associations d’images les plus fortes et les plus involontaires.