Part 6
Si la _Joconde_ avait été peinte sur toile, rien n’eût été plus simple. Il la dissimulait sous un ample pardessus, la laissait tomber quelque part, dans une de ces nombreuses salles du Louvre où les visiteurs sont rares, en profitant d’une seconde où le gardien avait le dos tourné. Mais il s’agissait d’un panneau de bois, de dimensions restreintes, il est vrai, mais qui ne laissaient pas que d’être embarrassantes. Il maudit sincèrement sa probité car il lui semblait qu’un professionnel du vol eût triomphé aisément des difficultés qui lui paraissaient insurmontables. A la fin, cependant, il conçut un plan aussi simple qu’ingénieux. Il sollicita, par voie administrative, l’autorisation de copier quelques tableaux et l’obtint sans peine. Cela lui permit de pénétrer dans les galeries du Louvre avec un carton qui contenait le précieux panneau. Il s’assit sur le pliant qu’il avait apporté, fit mine de dessiner patiemment une tête du Greco, attendit la dernière minute avant la fermeture, posa précipitamment le panneau contre la muraille et s’en alla.
Sa conscience était libérée. Il était heureux, il était rajeuni, il salua l’or du couchant, là-bas, derrière l’Arc de Triomphe; il lui sembla s’envoler avec les pigeons qui dans la cour du Carrousel tournoyaient en grands vols sublimes. Et il se disait: «Demain on découvrira la _Joconde_. Après-demain elle sera à sa place, dans son cadre».
Mais les choses ne se passèrent pas comme il l’avait cru. Un gardien, le lendemain matin, rencontra du bout de son balai ce chef-d’œuvre qui venait de retrouver sa demeure légitime. Et le panneau tomba tout à plat sur le plancher, au milieu des poussières.
--Tiens, pensa cet humble fonctionnaire, encore un copiste qui nous a laissé sa croûte!
Et il ramassa le panneau d’une main négligente. La face énigmatique de l’épouse du Giocondo s’éclaira sous un rayon du jeune soleil.
--Elle est forte celle-là! fit le gardien. On dirait...
--Et il appela un collègue.
--C’est rudement pareil! lui dit-il.
--Tu n’es pas fou! répondit l’autre. Elle ne serait pas rentrée comme ça toute seule. C’est encore une farce, une sale farce.
--Je t’assure! affirma le premier gardien. Pendant vingt ans, je l’ai vue. C’est bien la même: il y a les craquelures... et le bois aussi, ce vieux bois. Je vais aller montrer ça à M. le conservateur.
Il franchit deux étages et pénétra dans le bureau du conservateur.
--Monsieur le conservateur, dit-il, c’est une peinture... une peinture que j’ai trouvée ce matin en balayant. Et... je crois que c’est _Elle_!
--Qui, _Elle_? demanda le conservateur.
--La _Joconde_! répondit le gardien, solennellement.
--C’est idiot! déclara le conservateur; c’est absolument idiot! Je la connais, cette blague-là: on nous a ridiculisés parce que nous avions laissé filer la vraie, et on voudrait recommencer en nous en collant une fausse. Enfin, montrez-moi ça...
--Le gardien étendit le portrait sur le cuir vert de la table de travail. Et le conservateur déclara:
--C’est une copie! Ça crève les yeux, que c’est une copie. J’en dirais la date, à dix ans près: une copie faite vers 1850 par un élève de M. Ingres. Où l’avez-vous trouvée?
--Dans la grande galerie, sous le Greco, dit le gardien.
--Bon. Eh bien, reportez-la où elle était. Et quand l’olibrius qui a voulu nous jouer cette petite plaisanterie commencera à tourner autour de ce panneau, mettez-lui la main au collet, et amenez-le-moi. Nous verrons ce qu’il faut en faire. Je n’entends pas qu’on se moque ne nous.
* * * * *
Mais personne ne vint tourner autour du panneau. Au bout de quelques jours, le gardien l’enleva et le rangea, pour s’en débarrasser, dans le galetas où il mettait ses balais et préparait son déjeuner sur un petit réchaud à alcool. Lui-même ne croyait plus à sa découverte. Quelques mois plus tard, au moment où il mettait son pardessus pour sortir, il heurta violemment du pied le portrait. Le bois desséché se brisa en trois morceaux. Il les jeta négligemment dans le bac aux ordures.
* * * * *
J’ai, bien entendu, entièrement inventé cette petite histoire. Mais il n’y a aucune bonne raison pour qu’elle n’arrive pas...
II
Courte Conversation avec un grand Peintre
C’était au temps où l’on venait d’exposer, au salon des _Indépendants_ un paysage sublime, admiré comme il convient par les vrais amateurs, et qu’un âne avait peint avec sa queue...
... A la porte de mon appartement, il y a un cordon de sonnette, non pas un bouton électrique, parce que ma maison est une vieille maison. On tira le cordon de la sonnette, on le tira même assez fort. Et je pensai: «On vient me voir, quel bonheur!» Car j’étais en train de travailler.
Il n’y a rien qui me soit plus désagréable que d’être dérangé quand je ne fais rien. J’aime au contraire les visiteurs quand je compose. Ils m’apportent un prétexte à m’interrompre.
Mais j’éprouvai une certaine stupeur à constater que c’était un âne qui avait monté mes deux étages. Toutefois, c’était une bonne figure d’âne, à la fois vicieuse et naïve, paresseuse et importante. Et puis, en temps d’élections, on est habitué à recevoir toutes sortes de monde. Je ne m’étonnai donc pas.
--Entrez donc, lui dis-je, un peu protecteur, entrez donc! Qu’est-ce qu’il y a pour votre service?
--Monsieur, me dit-il d’un air solennel, je m’appelle Boronali.
Ma figure changea. Je me sentis pénétré d’un profond respect.
--Cher maître, m’écriai-je, c’est vous qui avez peint, avec votre queue, rien qu’avec votre queue,--et les suggestions de votre génie, bien entendu,--ce magnifique tableau qui est exposé aux _Indépendants_: _Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique!_ Je suis heureux de faire la connaissance d’un artiste tel que vous; votre talent a toute la magnifique imprécision de l’immensité.
--N’est-ce pas? dit-il simplement.
J’ai déjà rencontré tellement d’artistes que je le trouvai modeste. D’autres m’en auraient dit davantage.
--J’ai pensé, continua-t-il, que vous ne seriez pas fâché d’obtenir de moi un petit bout d’interview, et je suis prêt à condescendre à ce désir.
--Merci, cher maître, lui dis-je, merci! Vous réalisez en effet mon souhait le plus cher. Désirez-vous, tandis que je recueillerai vos paroles, prendre quelque chose?
--Non, répondit-il, non. Laissez-moi seulement me frotter le dos de temps en temps contre vos meubles. C’est une habitude que j’ai.
--Faites, lui dis-je, ne vous gênez pas. Les tics sont une des caractéristiques les plus fréquentes du génie, tout le monde le sait. Vous n’avez pas affaire à un bourgeois.
--Mais si, me répondit-il, mais si! Et c’est bien là-dessus que je compte. On a calomnié les bourgeois. Auparavant, ils condamnaient sans recours tout ce qu’ils ne comprenaient pas. Mais maintenant ils ont bien changé: ils ressemblent aux jurés de cours d’assises.
--Je n’y suis pas tout à fait, avouais-je.
--C’est que vous n’êtes pas un artiste, répliqua-t-il dédaigneusement. Nous autres artistes, nous avons un esprit fulminant qui découvre sans peine des rapports entre les objets en apparence les plus différents: les jurés français acquittent toujours les auteurs des crimes les plus monstrueux, à condition que les motifs de ces crimes demeurent incompréhensibles. Il en est de même des bourgeois en matière de beaux-arts. Quand ils ne comprennent pas, et surtout quand ils sont choqués, ils admirent. Cet état d’âme mérite d’être loué; il fait notre fortune... Mais ne perdons pas notre temps. Sur quoi désirez-vous m’interroger?
--Livrez-moi, dis-je, quelques détails biographiques: le public en est toujours friand. Vous me donnerez ensuite un aperçu de vos théories esthétiques.
--Avec plaisir, fit-il, avec plaisir. La transition de l’un à l’autre sujet est d’ailleurs facile, et comme nécessaire.
Il se gratta le dos voluptueusement contre ma bibliothèque, et commença:
--Mon enfance a été celle de tous les vrais génies. Je passais pour complètement idiot. Mes parents disaient: «Il est maladroit, même pour un âne!» Voilà pourquoi ils discutèrent la question de savoir s’ils devaient faire de moi un littérateur, un peintre ou un musicien. Ils ne tardèrent pas cependant à repousser pour moi résolument la profession des lettres.
--Elle est en effet, fis-je remarquer tristement, peu lucrative.
--Vous avez raison, mon pauvre monsieur, dit-il en me considérant d’un air de pitié condescendante. Mais là ne fut point la cause unique de leur décision. La vérité est qu’ils s’étaient aperçus que les Français ont encore, sur la littérature, des principes certains et même étrangement étroits. Malgré l’affaiblissement des études classiques, ils tiennent à leur langue, ils en ont le goût, ils veulent qu’on la respecte jusque dans les plus petites choses. Voyez plutôt la formidable opposition que rencontrent les tentatives les plus timides pour la réforme de l’orthographe! Et ils ont souci de la composition, de la séparation des genres, d’une espèce de simplicité, malgré tout, dans l’expression des idées; ils veulent comprendre, enfin, c’est le seul domaine esthétique où ils s’obstinent à vouloir comprendre, et où ils sont vexés quand ils ne comprennent pas. L’échec de l’école symboliste vint de là; il y avait des traditions, des traditions vieilles de plusieurs siècles, et qu’on ne pouvait détruire. Littérairement, ils ont besoin de logique, de clarté, de rapidité, autant que de pain. Les joies du livre et du théâtre sont chez eux sincères, profondes, populaires, nationales, tandis que celles de la peinture et de la musique demeurent superficielles. Au fond, ils y sont très peu sensibles. Heureuse insensibilité! On peut leur faire accepter tout ce qu’on veut. Ils ne distinguent pas le vrai du faux, le fond de l’apparence, la hardiesse consciencieuse de la mystification. Mais c’est que précisément tout leur est parfaitement égal. Que ce soit bon ou mauvais, ils n’en sont pas intimement touchés. Si donc on leur dit que c’est bon, ils finissent par répondre: «Ma foi, puisque vous me le dites!» Imaginez qu’on vous présente un nègre toucouleur et qu’il vous fasse un discours en langue toucouleure. Si quelqu’un vous affirme qu’il a dit des choses étonnantes, vous n’aurez aucun motif pour le nier. Vous serez même disposé à le croire. Et si l’on ajoute, en citant des précédents historiques, que dans quelques années les Toucouleurs se vendront très chers, vous achèterez un Toucouleur. Autant celui-là qu’un autre, puisque vous n’avez pas d’opinion.
»Voilà pourquoi mes sages et bon parents me destinèrent à la peinture toucouleure, si je l’ose ainsi nommer. Dans les premiers temps je réussis assez mal: l’essentiel est en effet d’acquérir une manière dont on puisse prétendre qu’elle est personnelle, et je n’arrivais pas à détacher mon talent d’une plate imitation de la réalité. Je regardais la nature, ce qui est fort dangereux, car j’étais porté à ne la voir qu’à travers des réminiscences; par elle-même elle ne me disait rien. Mais j’eus tout à coup, un beau jour, la révélation de mon tempérament: mon tempérament est de tourner le dos à la nature. Voilà pourquoi je me suis mis à peindre avec ma queue.
--Et vous êtes chef d’école! m’écriai-je, enthousiasmé.
--Je suis chef d’école, en effet, approuva-t-il avec douceur. Dans les commencements, j’avais quelque crainte de l’opinion des critiques. Mais, je me hâte de le dire, ils ont été charmants: je n’ai jamais reçu d’eux que des éloges. L’expérience les a formés: ayant été jadis blâmés pour avoir trouvé mal des choses dont plus tard on découvrit qu’elles étaient bien, ils ont pris le parti de dire désormais du bien de tout ce qui leur paraît déconcertant. C’est ainsi qu’ils se montrent les guides légitimes du goût public. Ah! les braves gens!
--Mais il y a eu cependant, fis-je observer avec un peu d’hésitation, une époque où les Français osaient manifester leur goût véritable. Ils aimaient le père Ingres, Prudhon et les opéras comiques.
--Ils les aiment encore, répondit mon interlocuteur, mais ils n’oseraient pas le dire si Ingres, Prudhon et les opéras comiques ressuscitaient: parce que, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, ni la peinture ni la musique ne les intéressent profondément. Quand il s’agit des arts du langage, c’est différent, bien différent: ayant aimé Voltaire, ils ont reconnu Anatole France. Tandis que, je vous assure, ils ne reconnaîtraient pas le père Ingres. C’est ce qui fait notre force!
Il poussa un magnifique braiement de joie.
--Allons, conclut-il, je vous ai assez vu. Il faut que j’aille encore chez quelques-uns de vos confrères pour soigner ma gloire.
Je le reconduisis, plein de déférence. Subitement une idée me frappa.
--J’ai bien saisi, lui dis-je, en écoutant vos explications, pourquoi vous n’avez pas adopté la carrière des lettres. Mais pourquoi ne vous êtes-vous pas tourné vers la musique?
--Ma voix m’y portait, fit-il; mais j’ai un peu trop d’oreille.
III
De l’éducation des filles
M. Bonnerot appartenait à cette classe honorable et honnête qu’on est convenu d’appeler la moyenne bourgeoisie. Il occupait, dans un ministère, un modeste emploi qui lui rapportait trois ou quatre mille francs par an. Son père et sa mère, en quittant ce monde, lui avaient laissé un petit capital d’une cinquantaine de mille francs, et sa femme, que cependant, je vous assure, il n’avait pas épousée sans amour, lui apportait à peu près la même somme. Il se reconnaissait du bon sens. Ce qui est plus rare, il n’avait pas tout à fait tort. Son esprit était assez vif, son caractère paisible, ses mœurs décentes. Si vous l’aviez connu, vous l’eussiez aimé.
La seconde année de son mariage, sa femme lui donna un fils. Cinq ans plus tard, elle lui annonça de nouvelles «espérances». M. Bonnerot était un bon citoyen; il accepta l’accroissement de famille qu’on lui annonçait sans grand enthousiasme, mais avec simplicité, sachant qu’il faut des enfants à la France. Un matin qu’il travaillait à son bureau, on vint l’avertir qu’il y avait du nouveau chez lui. Il sollicita la permission de sortir et regagna son appartement.
--Monsieur, lui dit le médecin, vous avez une fille.
--Voilà qui va bien, fit le bon M. Bonnerot. C’est justement ce que je désirais.
Après quoi il s’en fut embrasser sa femme et sortir pour prendre l’air. Lorsqu’il rentra chez lui une heure plus tard, il fut étonné de voir que le médecin était toujours là.
--Monsieur, lui dit celui-ci, vous avez deux filles.
--Diable! fit d’abord M. Bonnerot.
Puis il réfléchit que cette exclamation marquait un certain égoïsme, et s’en alla de fort bon cœur embrasser sa femme une seconde fois. Mais comme il était cependant un peu énervé par cette nouvelle inattendue, il prit, pour se calmer, ses registres et son livre de compte, afin d’examiner froidement comment il pourrait organiser sa vie avec ce surcroît de charges.
* * * * *
Il y avait quelque temps qu’il méditait sur ce problème quand le médecin reparut, l’air un peu étonné lui-même.
--Monsieur, dit-il, vous avez trois filles.
--Sapristi! cria M. Bonnerot.
On peut en effet, à la rigueur, s’attendre à deux jumelles. Une troisième est un événement rare, et de nature à déconcerter. Mais je vous ai dit que M. Bonnerot était un très brave homme. Il pensa surtout à sa pauvre femme, et s’en fut l’embrasser pour la troisième fois. Puis il contempla en hochant la tête les trois petites filles qu’on avait couchées comme on avait pu dans l’unique berceau: deux d’un côté, une de l’autre. Elles ouvraient déjà leurs étroites bouches pleines de cris: trois petits moineaux sans plumes dans un seul nid.
Il baisa pensivement ces trois fronts ridés--c’est curieux comme les enfants nouveau-nés ont l’air de vieillards--et s’en fut derechef se promener pour reprendre ses esprits. Il n’était pas positivement gai. Comme beaucoup de Français--et c’est une faiblesse qui leur fait honneur--il avait du respect pour son propre nom, celui de Bonnerot. Son père l’avait bien porté; il l’avait fait valoir, comme il avait pu; il espérait que son fils en ferait mieux encore. La venue inopinée de ces trois filles troublait ses combinaisons. Il ne sut d’abord à quoi se résoudre. Enfin il serra les lèvres, comme un homme qui se décide.
Les jumelles grandirent en force, en gaieté et en santé. C’est une joie, dans une maison, que trois petites filles du même âge. La première s’appelait Julie, la seconde Julia, la troisième Juliette, et leurs parents les aimaient bien. Pour épargner les frais d’éducation, M. Bonnerot leur montra lui-même les premiers rudiments de la lecture, de l’écriture et du calcul. Puis il les plaça dans une petite pension où, à peu de frais, on accrut dans une assez faible mesure ces connaissances élémentaires... Et enfin elles firent leur première communion.
Et quand elles eurent fait leur première communion, madame Bonnerot dit à son mari:
Est-ce que tu ne penses pas que nous devrions faire un petit sacrifice, et enseigner la musique à Julie, qui montre des dispositions?
--Je n’en vois aucunement la nécessité! déclara M. Bonnerot.
Madame Bonnerot pleura un peu. D’habitude son mari montrait plus de facilité à céder à ses désirs; mais cette fois, il paraissait vraiment buté. Un peu plus tard, elle lui dit encore:
--Julia montre un goût remarquable pour le dessin. Je crois qu’il serait temps de lui donner un maître.
--Nous verrons! répondit M. Bonnerot.
Et il n’en fut plus jamais question.
Madame Bonnerot jugea que son mari devenait autoritaire et brutal, ce qui lui donna beaucoup de chagrin. Il n’y fit aucune attention. Et lorsque les jumelles eurent quinze ans, ce ne fut qu’avec timidité que sa femme suggéra:
--Juliette me paraît avoir du génie pour la littérature. Et maintenant il y a tant de femmes qui écrivent! Si nous lui faisions passer un baccalauréat!
--Jamais de la vie! déclara M. Bonnerot, d’un ton ferme.
Sa femme gémissait tout bas. Elle se disait: «Nos filles n’auront presque aucune fortune; et si elles ne possèdent aucun art d’agrément, ni aucun métier, comment plus tard les établirons-nous?»
Mais M. Bonnerot avait son idée. Lorsque les trois jumelles eurent atteint l’âge de dix-huit ans, ayant pris un soir sa meilleure plume, il écrivit au directeur d’un journal dont la publicité est retentissante une lettre ainsi conçue:
«J’ai l’honneur de vous informer que je suis l’heureux père de trois filles dont les dots ne sont pas minces. En effet, elles n’ont la prétention de s’y connaître ni en musique, ni en peinture, ni en belles-lettres. Par le temps qui court, et avec l’éducation qu’on donne maintenant aux filles, cela est unique en France et peut-être dans le monde entier. Car je vous ferai remarquer qu’une femme qui aime la musique coûte par an à son mari, au bas mot, douze entrées au concert du prix de dix francs l’une, voitures comprises: ci, 120 francs; vingt séances à l’Opéra ou à l’Opéra-Comique, du prix de vingt francs chacune: ci, 400 francs. Les toilettes qui sont absolument nécessaires pour se rendre en ces endroits luxueux: ci, 1.500 francs. La location d’un piano à queue et celle des partitions. Au total, plus de deux mille francs par an.
»Les dépenses supplémentaires qu’exige une femme qui fait de la peinture ne sont pas moindres. Il lui faut un atelier qui lui coûte au minimum 1.200 francs, des modèles à dix francs la séance, ce qui, pour dix séances seulement par mois, fait déjà 1.200 francs par an; plus de nombreux voyages dans les musées d’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre et les abonnements de sociétaire ou d’adhérente aux Salons.
»Quant aux personnes du sexe faible qui visent la carrière des lettres, la fréquentation des théâtres et les toilettes qu’elle comporte coûtent une somme à peu près équivalente. De plus, le temps que leur prend la composition de leurs œuvres exige l’entretien et la solde d’une domestique surnuméraire pour la maison.
»J’estime donc que chacune de mes jumelles, qui ne sont ni musiciennes, ni peintres, ni romancières, et par ailleurs sont charmantes et bien élevées, possède 80,000 francs de dot. Je vous demande de vouloir bien communiquer ce fait intéressant à vos nombreux lecteurs.»
Le surlendemain, l’administration du journal communiquait à M. Bonnerot trois cents lettres de jeunes gens enthousiastes. Toutes disaient en substance:
«Nous n’espérions plus qu’il existât en France de telles jeunes filles. Faites-nous la grâce de nous mettre en rapport tout de suite avec elles.»
* * * * *
J’ai trouvé ce petit conte dans les œuvres inédites d’un homme qui déteste les mœurs du temps et dont l’esprit est fort étroit. Je le reproduis, je supplie qu’on le veuille bien croire, sans l’approuver.
IV
Pour servir, sous toutes réserves, à l’histoire de Galilée
Dans une maison où il a coutume de fréquenter, M. Coltat-Chamot, qui est notre ami, rencontra l’autre soir monseigneur Spada, prélat romain. J’eus le plaisir d’entendre une partie de leur conversation, qui fut intéressante. On me permettra de la reproduire. J’ose penser qu’elle jette un jour tout nouveau sur bien des choses: l’histoire de Galilée, la séparation de l’Église et de l’État, l’esprit des gens d’Église, le manque d’esprit des gens qui ne sont pas d’Église--et de moi, par conséquent.
M. Coltat-Chamot, qui va beaucoup dans le monde, s’y montre cependant anticlérical. Qu’on ne croie point que je l’en veuille blâmer: il y faut presque du courage, l’anticléricalisme étant beaucoup moins bien porté dans les salons que dans les réunions électorales. Il fut donc assez violent. Au bruit de ses propres paroles, M. Coltat-Chamot s’échauffait; et bientôt, transportant la question sur un terrain plus large, il finit par rappeler, ainsi qu’on y pouvait s’attendre, l’obscurantisme féroce et ridicule des cardinaux et du pontife qui mirent Galilée à la torture, afin de l’obliger à reconnaître que la terre ne tourne pas.
Monseigneur Spada s’efforçait de montrer, par son maintien, la conviction, dont il est pénétré, que l’Église est éternelle. Et quand il lui fut permis de placer un mot, il murmura enfin, avec un bon sourire:
--_Mà_, Galileo, il n’a pas été mis du tout à la tortoure!
--C’est de l’histoire, repartit M. Coltat-Chamot, fort indigné.
--L’histoire, continua le haut dignitaire ecclésiastique, elle n’a jamais, jamais été faite que par des Velches, qui n’étaient pas d’Église, et qui n’étaient pas Italiens, puisqu’ils n’étaient que de pauvres Velches; et ils n’y ont rien compris du tout. _Mà_, Galileo, il était Italien, et les cardinaux qui ont jugé Galileo, ils étaient tous Italiens: alors, ils ont fait tous ensemble une petite _combinazione_. Vous ne comprenez pas la petite _combinazione_?
M. Coltat-Chamot, manifesta, par son étonnement mêlé d’incrédulité, que cet aspect de la question était pour lui plus qu’inattendu. Car il est fort certain que Galilée a été condamné par l’Inquisition, puisque le poète Ponsard lui-même l’a su et en fit un long poème. Et l’on ne saurait croire que cet astronome se laissa condamner par plaisir.
--_Si, si_, éminentissime seigneur français, poursuivit le prélat. Je vais vous expliquer toutes les choses, absolument toutes les choses:
* * * * *
»Galileo, c’était une personne très savante, et il avait démontré que la terre tourne. L’archevêque de Sienne le fit venir et il lui dit:
»--Galileo, vous nous mettez dans le plus cruel embarras. Nous avons toujours dit que la terre, elle ne tournait pas. C’est inscrit dans la loi, telle que nous l’avons faite, que la terre ne doit pas tourner. Et si vous étiez brûlé comme hérétique, vous ne pourriez pas continuer vos études, ce qui serait un si grand malheur pour l’Italie! Il faut que nous trouvions un petit arrangement.
»Galileo, il réfléchit une minute et il dit:
»--Je ne puis cependant pas empêcher la terre de tourner.
»--Justement, dit l’archevêque de Sienne, justement: ce n’est pas vous qui l’en empêcherez. Et alors qu’importe ce que vous dites!
»Galileo répondit: