Part 5
Et c’est ainsi que Paul-Louis Durand, anarchiste individualiste, comprit ce que c’est qu’une patrie.
II
Steck et Monsieur Scrofa
Il est des peuples de souche indo-européenne qui donnent le même nom au porc domestique et au sanglier sauvage; ce qui prouve que vraiment l’homme a tiré l’un de l’autre.
Camille JULLIAN.
Steck, le fox-terrier, avait passé toute la nuit dans la grange. On avait coutume de l’y enfermer chaque soir, pour qu’il fît la chasse aux rats; et il en avait tué beaucoup en effet, dans les commencements, leur broyant la nuque d’un seul coup de mâchoire et les rejetant ensuite par-dessus son épaule, d’un petit mouvement sec qui l’amusait beaucoup; mais depuis des semaines déjà il n’avait plus aperçu une seule de ces sales bêtes. C’est d’abord qu’il en avait fait un grand massacre. C’est aussi que les autres avaient pris la fuite, préférant abandonner leur royaume et leur pâture, le froment savoureux, l’avoine succulente et laiteuse, plutôt que d’attendre en tremblant la mort inévitable. Et maintenant Steck s’ennuyait dans cette grange désertée. Sitôt qu’il distinguait, par la fente de la porte fermée, la lumière rose du jeune matin, il aboyait de toutes ses forces, songeant à la vie, à la liberté, au jeu, qui sont une même chose sous trois noms différents.
Mais il aboyait bien plus encore, quoique d’une autre manière, quand le valet de charrue faisait cesser sa captivité. Tant de possibilités de plaisir et d’action se précipitaient à la fois dans sa tête qu’il n’arrivait point à se décider et tournait autour de sa queue. Il y avait les restes de sa soupe de la veille. Elle était froide, mais il avait faim. Il en gobait deux ou trois lampées, en faisant claper sa langue contre son museau. Puis subitement il avait l’idée que ce serait bien plus amusant de faire enrager les poules. Il courait donc après les poules. Elles prenaient la fuite en tournoyant, ramassant de l’air sous leurs ailes, prenaient un élan pénible, et par-dessus la petite bouchure en pierres sèches, sautaient sur le grand chemin, qui est à tout le monde. Mais le coq demeurait perché sur cette muraille, expliquant à cet insupportable chien que s’il avait voulu, il aurait pu faire des choses, beaucoup de choses, des choses extraordinaires et héroïques. Et Steck l’écoutait sans en rien croire, pointant ses deux oreilles en cornet. Seulement une grosse mouche se levait du fumier, à ce moment-là, et il sautait en l’air pour l’attraper, oubliant le coq comme il avait oublié sa soupe. Et enfin monsieur Scrofa, le porc, étant sorti de son toit, il se jeta sur ses jarrets. Mais monsieur Scrofa ne lui répondit que par un grognement ennuyé, et sans s’inquiéter de lui, se mit à trotter à travers la cour. Son gros ventre tremblait sur ses petites pattes, et il avalait des immondices. Puis il leva la tête en l’air, et renifla, d’un air préoccupé:
--Il n’y en a plus! dit-il tristement.
--Eh bien, jouons? proposa Steck. Tu ne joues jamais. Tu ne trouves jamais rien de drôle, tu ne fais jamais rien de drôle. Ce n’est pas une vie.
Le porc ne répliqua pas. Il monta sur le fumier, y fit un trou avec son groin et ses sabots et se coucha voluptueusement, la tête entre les pattes.
--Cochon, dit Steck, que tu es bien nommé!
Et tandis que l’autre se vautrait, il commença de se lécher le ventre et les cuisses, non par esprit de contradiction, mais parce qu’il est propre comme un chat. Tout à coup, il leva le nez, saisi d’une pensée subite.
--Tu sens mauvais, dit-il, tu sens très mauvais. Et pourtant, à travers ton odeur, j’en découvre une autre, lointaine, haïssable et plaisante à la fois à mes sens, une odeur d’ennemi! Laisse-moi me rappeler... Oui, je me souviens maintenant: c’était dans le bois, à la fin de l’automne dernier; et il m’est venu tout à coup aux narines une senteur qui fit hérisser tous les poils de mon corps; semblable à celle des myrtilles et des lentisques, mais devenue animale et sauvage, celle d’une bête. Et je l’ai vue passer devant moi, la bête! Elle était redoutable et farouche, elle m’a fait peur, elle m’a fait souffrir, car j’étais déchiré entre le besoin de me jeter dessus et l’humiliation de ne pas oser. On m’a dit que c’était un sanglier. Tu n’es pourtant point un sanglier, Scrofa?
--Mes ancêtres, dit le porc lentement, _ont été_ des sangliers.
--Comme tu es changé d’eux-mêmes! fit Steck avec surprise. Tu n’as plus rien de pareil. Tes soies sont toutes blanches, et ta peau si tendre que tu cries pour une épine d’églantier qui t’égratigne. L’_autre_ fonçait dans les ronces sans rien sentir. Il semblait qu’il ne pût éprouver la douleur que sous la forme de la rage. Les hommes se mettent à l’affût, ils se cachent pour le tuer; et il y a beaucoup de chiens, plus grands que moi, plus forts, qui ne veulent plus le suivre et l’assaillir, qui se sauvent dès qu’ils reconnaissent sa trace, quand une fois ils ont senti ses grandes dents à travers leurs chairs. Et tu n’as pas non plus ce cou énorme, ces épaules formidables, cette crinière noire et brune hérissée sur le dos, ni cette tête puissante et brutale qui laboure la terre comme une charrue. Comme elle est molle, flasque, ridicule, ta tête! Et au lieu de faire peur aux hommes et aux chiens, tu te laisses conduire par un idiot, par le vieux Baptiste, qui bave, et qui a sous la gorge cette grosse boule que les hommes appellent un goître. C’est toi qui as peur; tu as peur de tout. Tu es le plus lâche des animaux d’ici. Même les vaches sont plus braves que toi. Quand je leur aboie au derrière, dans le pré, elles se retournent et me font face, en baissant les cornes. Mais toi! Tu prends la fuite en poussant des cris qui font rire les femmes.
--Et mes ancêtres pourtant ont été des sangliers! affirma le porc pour la seconde fois.
--Comment cela se fait-il? demanda Steck, étonné. Moi aussi, il paraît que j’ai des ancêtres sauvages. Ils chassaient pour leur compte, en troupe, ils se faisaient des espèces de terriers, groupés dans la plaine comme un village. Et de même les tiens, un jour, ils sont tombés sous la domination de l’homme. Et pourtant me voilà, et je ne suis pas encore où tu en es. Je ne me nourris pas de choses innommables, j’ai le respect de mon corps, je sais mordre encore ceux qui me font mal. J’ai ma petite bravoure, j’ai ma petite dignité. J’ai moins dégénéré que toi. Comment cela peut-il s’expliquer?
Le porc leva vers lui ses laids petits yeux bordés de rouge, et dont le regard était vil.
--C’est justement, dit-il, parce que ma race était plus forte, plus énergique, et plus brave que la tienne.
--Je ne comprends pas... fit Steck.
--Oui, dit Scrofa. Vous ne chassiez qu’en troupe, comme tu l’as dit. Vous étiez de petits êtres assez faibles, après tout, et déjà bons, déjà tendres, déjà câlins; vous étiez faits sinon pour la servitude, du moins pour la soumission. Mais nous! Nous étions fiers, rudes, solitaires, irrésistibles dans nos fureurs, nés pour le courage et pour la forêt. Pour demeurer elle-même, notre nation avait besoin de la liberté et de la bataille. Tout le reste était contraire à notre nature. Et en acceptant une vie paisible, une vie contre nature, contre notre nature, nous ne pouvions que tomber où nous sommes. L’écart était trop grand, entre la bauge et le toit à porcs, entre le sombre et libre logis, près d’une source, au fond des bois, et la cour de la ferme; entre la faim courageuse et indépendante et l’assouvissement du ventre dans l’esclavage. Saisis-tu, maintenant? Plus haut le sommet, plus basse la chute.
--Et... tu ne regrettes rien? interrogea Steck.
--Plus rien du tout. C’est définitif. Tout à l’heure, on va m’apporter de l’eau de son et des pommes de terre germées. En attendant, laisse-moi dormir.
* * * * *
Et il creusa plus profond son trou dans le fumier.
III
Une Expérience
On venait de passer deux heures au champ de manœuvres, où les sergents instructeurs, sous l’œil assez distrait d’un lieutenant, avaient inculqué aux recrues les premiers éléments de l’école de peloton, précédés des solennels et traditionnels exercices d’assouplissement. Et pour rentrer au quartier les chefs avaient commandé: «Pas gymnastique!» Une chose que Matrat n’aimait point car on n’a pas coutume de courir, dans les campagnes; on ne court jamais, autant dire, parce qu’on a des sabots, parce que c’est lentement, qu’il faut guider l’araire, derrière les bœufs, et lentement aussi qu’on marche à côté des chars ramenant la moisson ou traînant le fumier: un pas d’homme, un pas de cheval, et comme ça, s’il le faut, toute la journée. Mais courir? Il n’y a que les gens des villes qui courent! C’est à leur essoufflement que les instructeurs, qui trottaient allègrement le long de la colonne, maintenant d’un geste aisé le fourreau du sabre-baïonnette le long de leur cuisse, distinguaient les paysans; et ils se payaient leur tête.
Ça n’empêchait pas que c’était encore un jour de tiré, et qu’il y aurait la soupe. Matrat était bien content. Somme toute, dans ce métier-là, on se fatigue moins qu’à la charrue. Seulement, avant la soupe, il y avait encore le rassemblement, pour le rapport, et la distribution des lettres par le vaguemestre. Mais Matrat n’attendait pas de lettres, et ce qu’on met généralement au rapport, ça ne l’intéressait pas. C’est des mots comme à la messe: il faut être là, voilà tout; et après, on mange.
Tout de même il distingua vaguement qu’il y aurait, ce jour-là, une corvée supplémentaire: «A onze heures, les hommes de la compagnie se rendront dans les locaux scolaires du régiment pour y subir les épreuves sommaires qui permettront de juger de leur degré d’instruction primaire et civique.» C’était comme dans la théorie: des mots très difficiles pour expliquer des gestes qui sont très simples quand on les voit faire et qu’on n’a qu’à imiter. Toutefois, il aimait réfléchir sur les choses, et quand un copain l’interrogea dans la chambre, en coupant le pain, sur ce que ça voulait dire, il répondit sensément:
--C’est pour voir comment c’est qu’on sait c’ que c’est qu’on a appris à l’école.
Un autre, Jupon, dit «Ma Chemise», venu de Paris, résuma:
--C’est pour se f... de not’ fiole.
Et la plus grande partie de la compagnie fut silencieusement de cette opinion. On n’avait pas le droit de leur demander ça, qui n’est pas du service militaire. Ou bien, peut-être, c’est des inventions pour savoir ce qu’on pense. Alors c’est mauvais, il faut se méfier. Mais Matrat ne se méfiait pas. Son âme était simple et sans malice. Né dans un département de l’Est, pas bien loin de la frontière, il avait conscience qu’il était venu au régiment pour apprendre à se battre. Il avait dans la tête plus d’images que de pensées, il voyait la figure de l’ennemi, il le détestait comme faisaient son père, ses parents et ses proches, il croyait sincèrement, sans raisonner, tout droit, que tout ce qu’on lui enseignait, c’était pour qu’il fût, à la fin, le plus fort. Il savait lire, mais n’avait jamais pris un livre ou même un journal pour son plaisir, incapable de franchir ce degré où un si grand effort est encore nécessaire à l’assemblage des lettres et des syllabes, qu’il est impossible de saisir clairement ce que signifient les mots d’une phrase. Tout ce qu’il savait lui était venu par l’oreille, de ce qu’il avait entendu dire ou de ce que d’autres, plus instruits, avaient lu devant lui. Dans ce cas son cerveau, traversant des déserts d’incompréhension, saisissait au hasard, par instants, une phrase qui lui semblait belle bien plutôt encore à cause du rythme que de sa signification, comme dans les vieilles romances. Il retenait donc des sentiments, des émotions, non pas les faits. Ou bien au contraire il tirait de son acquisition des conclusions immédiatement pratiques, puériles, terre à terre et personnelles.
... Le clairon sonna:
Allez à l’école, Enfants de catins, Pour apprendre à lire: Vous ne savez rien!
Il sonna ce petit air en traînant sur les finales de chaque vers de cette façon caressante qui met je ne sais quelle sentimentalité singulière sur les niaiseries et les obscénités, qui fait que rien n’en est plus méchant, ni choquant... et le caporal de chambre cria:
--Tous les hommes en bas, pour la sonnerie!
Ils descendirent, troupeau déjà indifférent à faire ça comme à faire autre chose, et les gradés les conduisirent, en rangs, à travers la cour du quartier, jusqu’à la salle d’école, où ils trouvèrent des pupitres, du papier blanc bien réglé, et des plumes dites «sergent major». Un jeune lieutenant, comme ils se tenaient debout, dans l’attitude militaire qui convient, leur dit: «Asseyez-vous!» Et ils s’assirent: «... Vous allez répondre aux questions suivantes, par écrit, en deux ou trois lignes au plus pour chacune. Écrivez!» Ils empoignèrent leurs plumes comme des manches de fourche, et attendirent:
--«Qu’est-ce que la patrie? Qu’est-ce que le drapeau? Qu’est-ce que la France? Pourquoi doit-on aimer la France?...» Vous pouvez choisir dans les questions... Vous avez une demi-heure... Ne communiquez pas entre vous... Gardez le silence.
Et ces quarante hommes se regardèrent, déconcertés de ne pouvoir s’interroger l’un l’autre, alors qu’on leur demandait pourtant des choses dont ils n’avaient coutume de s’entretenir ou d’entendre parler que réunis tous ensemble, devant un monsieur monté sur une estrade pour un discours, ou quelquefois au café, quand il y en a un qui sait les mots, et qui les dit. On leur avait cependant bien parlé de ça, à l’école; on leur en avait reparlé depuis qu’ils étaient au régiment; mais justement leur mémoire oscillait entre la leçon de leur enfance et celle, différente dans l’expression, qu’ils venaient de recevoir. Pleins de vénération superstitieuse pour la lettre des mots, ils ne parvenaient pas à retrouver ceux-ci, et s’y acharnaient, dans une confusion d’esprit inexprimable. Seul, Jupon, dit «Ma Chemise», qui jouissait d’une bonne mémoire, et qui, se fichant de tout, récitait ce qu’on voulait, se rappela les termes mêmes du manuel, et transcrivit, comme s’il lisait:
«La patrie est le sol de la France, la terre de nos ancêtres et le berceau de nos père et mère. On doit aimer la France pour la servir, la défendre et donner sa vie pour elle».
Après quoi, disposant encore de vingt-cinq minutes, il employa le papier blanc qui lui restait à écrire à une petite amie, laquelle avait des bontés pour lui, et même de la générosité.
Mais Matrat, lui, ne se rappelait rien, absolument rien. Situation épouvantable, il était obligé de raisonner par lui-même, et il n’en avait pas l’habitude. D’abord il tenta d’unir une image très nette, qu’il avait dans la tête, et les bribes de quelques souvenirs: «Le drapeau est un bout de drat, de trois couleur, qui est l’oneur de la France». Puis à la réflexion, il jugea, par un vague instinct de délicatesse, que le premier membre de sa phrase n’était pas assez respectueux, et que d’autre part il ne savait pas très bien si le drapeau était «l’oneur» de la France ou celui du régiment. Il ne se souvenait plus, il avait peur de se tromper. Il ratura la feuille et en prit une autre. Son esprit pratique de paysan le portait à se demander: «A quoi ça sert-il, le drapeau; pourquoi y a-t-il un drapeau?» Il finit par conclure que c’était un signe distinctif, quelque chose comme un uniforme pour un pays. Et il écrivit, d’une grosse écriture appliquée: «Le drapeau, c’est pour ferre connaissance, les puissances, l’une de l’autre». Cela lui parut satisfaisant.
Puis il se demanda, suivant l’ordre des questions, pour quelle cause il devait aimer la France, et trouva tout de suite une réponse: «Pourquoi (dans sa langue, cela voulait dire parce que) c’est pas un autre pays». Idée magnifique et suffisante qui est au fond de notre cœur à tous: la France, ça n’est pas un autre pays, et c’est pour ça que nous l’aimons. Cependant un obscur besoin de critique, exercé sur lui-même, lui fit chercher s’il n’y avait pas une autre explication: «C’est les chambres, les maisons, où qu’on a reçu le jour». Et pourtant cela ne lui semblait pas encore assez. Il avait l’impression vague qu’un grand amour a des causes plus profondes, personnelles, comme délibérées, et qu’il doit s’exprimer par un chant ou par des mots rares qu’il ne possédait pas. Il songeait en même temps: «J’ai entendu dire, j’ai entendu dire...» Qu’est-ce qu’il avait entendu dire? Une phrase qu’on lui avait lue, qui venait d’un grand écrivain ou d’un des jeunes gens qui marchent sur ses traces. Elle avait échoué dans un journal de province ou dans un discours officiel; elle lui revint, un peu mutilée, musicale encore: «On doit aimé la France, parce qu’elle est vive, et suptile, et courageuse».
Alors il fut content; il signa: _Matrat, Pierre-Antoine, matricule 27304._
* * * * *
Le soir, le jeune lieutenant porta ces humbles copies au colonel.--Il n’y a qu’une copie passable, dit-il, celle du soldat Jupon... Les autres sont stupides.
Mais le colonel haussa les épaules.
--Le soldat Jupon n’est peut-être qu’un perroquet, fit-il. Et les autres, au contraire, ils ont peut-être des idées, et pas de mots. Ces expériences-là ne veulent rien dire: ce n’est pas comme ça qu’on saura jamais ce que pensent les hommes, ni ce qu’ils savent...
Et moi, qui viens de transcrire toutes ces réponses, dont je n’ai pas inventé une seule, c’est bien aussi mon avis...
Diversions
I
La Joconde
... Quand le neveu sut que son oncle, le grand Amateur, allait mourir, il n’en fut, comme il est naturel, que plus assidu auprès de lui. Le grand Amateur expirait, comme il avait vécu, dans l’amour exclusif, passionné, délirant, dans l’avarice, si l’on peut dire, des trésors qu’il avait accumulés. Parfois il faisait porter devant le lit où il agonisait son Corrège ou son Rembrandt, et les contemplait d’un œil avide. Parfois il se faisait donner le carton qui contenait ses dessins du Pisanello, il les éparpillait sur ses draps, ses yeux obscurcis essayaient de les voir; puis il les comptait, craignant qu’on n’en eût dérobé, car il se méfiait de tout le monde. Et c’est ainsi que toute sa vie on l’avait connu: farouche, retiré, un peu fou--peut-être tout à fait fou, en vérité,--n’éprouvant point ce plaisir à montrer ses tableaux, où il entre de la vanité et une sorte de besoin de prosélytisme, dont sont pénétrés la plupart des collectionneurs. Au contraire, sa porte était jalousement gardée, jamais il ne recevait personne, jamais il ne montrait rien à personne--et il y avait même dans sa demeure une pièce blindée d’acier comme un coffre-fort, où jamais nul n’était entré que lui, où il passait des journées entières, alors que la maladie ne l’avait pas encore terrassé. Et parfois, maintenant, il glissait sa main sèche sous ses oreillers, pour bien se convaincre que la clef en était toujours là, qu’on ne la lui avait pas prise.
--Mon oncle, disait le neveu, rassurez-vous. Qui voulez-vous qui vous vole? Vos gens sont sûrs.
Mais il répondait, d’un air têtu, les yeux méfiants:
--Si, on vole les tableaux! Moi, _je sais_ qu’on les vole.
Quand il fut tout près de sa fin, son inquiétude et sa pensée semblèrent changer d’objet.
--Je ne veux pas mourir sans l’avoir revue, dit-il à plusieurs reprises. Et c’est devant _elle_ que je veux mourir: j’ai tout fait, tout fait...
Cependant, il semblait livré à des sentiments opposés et contradictoires: des remords secrets, ou peut-être simplement la difficulté de rompre un long silence, et le besoin de satisfaire une dernière fois sa volupté. Ce fut sa passion qui triompha. Il prit un grand parti. Il éloigna tout le monde, ne gardant près de lui que son neveu. Alors il lui donna la clef mystérieuse.
--Va ouvrir cette porte, lui dit-il, et... tu m’apporteras le tableau.
--Quel tableau? demanda le neveu.
--Il n’y en a qu’un! fit-il avec impatience. Décroche-le, et apporte-le-moi.
Le neveu pénétra dans ce cabinet secret. Tout d’abord, comme dans la chambre de Barbe-Bleue, il ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Puis il distingua l’or d’un cadre, d’un cadre unique, devant lequel était placé un fauteuil où, évidemment, l’amateur s’était bien souvent assis. Son trésor était là, à n’en pas douter, dans cette espèce de tabernacle. Le neveu monta sur ce fauteuil, qu’il rapprocha du mur, et décrocha le tableau. Mais l’obscurité de la pièce l’empêcha d’en rien distinguer. Il le rapporta dans la chambre du malade.
--C’est _Elle_! dit celui-ci.
Et alors le neveu reconnut la _Joconde_, la vraie _Joconde_! Il n’y avait pas à s’y tromper. Et d’ailleurs pourquoi l’amateur l’eût-il si âprement cachée à tous les yeux si ce portrait n’eût été qu’une copie ou qu’une réplique loyalement acquise? Pourquoi n’en avait-il jamais parlé à qui que ce fût dans l’univers? Enfin pouvait-on se rappeler la vente publique ou privée, le marchand des magasins duquel ce tableau était sorti? C’était la _Joconde_, la _Joconde_ du Louvre, et non pas une autre. Le neveu comprit: son oncle était fou, parfaitement fou, depuis dix ans. Et c’était lui qui avait volé le chef-d’œuvre, ou l’avait fait voler!
--Mon oncle, dit le neveu épouvanté, il faut le rendre!
--Tu feras ce que tu voudras, répondit l’amateur aliéné: tu es mon héritier. Mais tant que j’aurai un souffle, ce tableau ne sortira pas d’ici!
Et il mourut, les regards fixés sur son adorable larcin.
* * * * *
Lorsque le défunt eut été conduit au cimetière, le neveu, débarrassé enfin du souci des funérailles, commença d’agiter dans son esprit les moyens de sortir d’une situation qui lui paraissait affreuse. Il avait quarante jours pour faire inventaire. Mais cela même signifiait qu’on allait expertiser la collection. Donc les experts découvriraient le vol, cela était inévitable. Un instant l’idée lui vint de détruire la preuve de ce délit incroyable et révoltant, commis par un homme opulent, par un collectionneur célèbre, dont le nom était dans toutes les bouches. C’était certes le moyen le plus simple de se tirer d’affaire. Mais il recula devant ce sacrilège. Alors, avouer, proclamer le crime de son parent? Il ne pouvait s’y décider, il lui semblait que le déshonneur en rejaillirait sur lui, qui portait le même nom. Il passa des nuits sans sommeil, il montra à ses amis, durant des semaines, la figure la plus sombre et la plus ravagée. Autour de lui, on disait: «Comme il l’aimait! Vraiment, il n’arrive point à se consoler!» En réalité, il faiblissait sous le poids de cet héritage redoutable, il maudissait de toutes ses forces l’homme qui le lui avait légué. Enfin il crut un jour avoir trouvé une solution. Ce tableau avait disparu mystérieusement du Louvre? Eh bien, s’il y retournait mystérieusement, sans que personne pût s’expliquer de quelle manière? Il avait fait une absence de quelques années, il revenait, on le retrouvait un beau matin, et tout était dit! Ce projet lui parut admirable. Il s’occupa sans plus tarder de le mettre à exécution.