Paraboles et diversions

Part 4

Chapter 43,882 wordsPublic domain

... L’un s’appelait Jimmy, l’autre Wilkie. Ils étaient frères. Tous deux avaient le col épais, la croupe large, le sabot plat, le chanfrein busqué et les dents bien longues et jaunes, mais usées, car ils allaient sur leurs dix ans; et voilà sept ans déjà qu’ils étaient dans la mine. Leur écurie était à gauche, dans cette grande salle qui forme un octogone irrégulier, juste sous le puits, dont nul œil, pas même le leur, ne pouvait apercevoir le sommet perdu dans une forêt d’étançons tout noircis depuis des années et des années par la fine poussière de houille que les bennes laissaient tomber en remontant. On ne les tondait point; mais on les lavait à grande eau tous les lundis matin; et alors on pouvait voir que leurs poils, primitivement de couleur alezane, et devenus si longs que, surtout sur les jambes, ils avaient l’air d’une bourre frisée, se terminaient par une petite pointe d’argent, mince et claire comme une aiguille. Et c’était la nuit éternelle qui les avait blanchis de la sorte. L’obscurité coutumière dans laquelle ils vivaient leur avait donné aussi une espèce de mauvaise graisse qui les rendait encore plus rustauds et patauds que ne le sont d’ordinaire ceux de leur race. Et comme ils prenaient de l’âge, l’humidité et les courants d’air de la mine commençaient de leur raidir les muscles. Ils avaient des rhumatismes.

Ces deux bêtes d’apparence obtuse, avaient de l’intelligence et de la curiosité. Quand on fonçait une nouvelle galerie, ils regardaient les boisages d’un air entendu, et se disaient: «Un de ces jours, on nous fera passer par là!» Et cela leur faisait plaisir, de passer par là. C’était un changement dans leur existence monotone. Mais d’ailleurs, une fois qu’ils avaient mis le pied sur une de ces routes souterraines, ils ne l’oubliaient jamais plus, ils la reconnaissaient sans l’aide, inutile pour eux, de la lampe des hercheurs, au sein de l’ombre farouche. La mine était leur univers. Ils ne s’y sentaient ni heureux ni malheureux. Ils y étaient. Pourtant, parfois, ils se disaient l’un à l’autre, dans leur langage confus et court fait de clins d’œil, de frémissements de la peau et de petits hennissements: «Il doit y avoir autre chose; il me semble que jadis il y avait autre chose.» Mais quoi? Ils ne se rappelaient plus. La mémoire de cet autre monde, où ils étaient nés, était abolie au fond de leur crâne étroit: il y avait si longtemps qu’ils étaient là! Les animaux ont des rêves aussi. C’était comme un rêve qu’ils ne parvenaient point à se rappeler.

Un matin, ils furent étonnés qu’on ne vînt pas les chercher pour les atteler aux chariots. D’abord ils jouirent de ces instants de paresse, mais ils ne tardèrent pas à s’ennuyer. Et puis le silence et le vide inusités de la mine les inquiétait. Même elle était plus noire et triste que d’habitude; on n’y voyait plus ces mille petites lueurs qui viennent du fond des galeries, on n’y entendait plus le tumulte des équipes qui descendent et remontent trois fois par vingt-quatre heures et leur servait à compter le temps. Enfin quelques jours plus tard leurs gardes détachèrent leurs licols. D’eux-mêmes ils sortirent de l’écurie, d’instinct ils allèrent se ranger à l’endroit d’où partent les rails de fer qui s’enfoncent dans la galerie principale. Mais on les détourna doucement pour les faire entrer dans la grande cage, sous le puits. Et l’un des gardes dit en riant:

--Il n’y a si mauvais vent qui ne porte bonheur à quelqu’un! Ils vont être bien étonnés.

Et l’autre répondit:

--Le grand jour va les éblouir. Si on leur bandait les yeux?

--Bah! fit son camarade. Qu’ils s’habituent tout de suite ou plus tard...

Alors ils donnèrent un coup de sonnette, et brusquement, la cage s’enleva. Jimmy et Wilkie éprouvèrent une espèce d’angoisse du cœur qui les fit flageoler sur leurs larges pieds. Ils sentirent aussi une averse froide leur tomber sur le dos: c’était le puits qui pleurait son eau, à travers les cuvelages. Tout cela était nouveau, très nouveau: une expérience. Ils l’enregistrèrent dans leur cervelle obscure.

Mais au bout de deux minutes à peine, leur voyage vers les sommets se trouva terminé. Ils prirent pied sur une galerie dont le sol remontait, et au bout de laquelle se distinguait un phénomène inconnu: une lueur blanche et rose qui grandissait à chacun des pas qu’ils faisaient en avant. Une forge, sans doute, la lueur d’une forge: ils avaient déjà vu des forges dans la mine. Cependant un pressentiment mystérieux leur faisait deviner que ce n’était pas _cela_. Ils eurent peur, et renâclèrent. On les tira plus fort; comme ils avaient confiance dans leurs guides, ils reprirent leur marche.

Et, brusquement, ce fut le jour!

Le jour, devant leurs pauvres yeux dont les poussières de charbon avaient rougi la sclérotique, et l’obscurité perpétuelle dilaté la pupille, le jour, et bien plus, et terrible, le jour de l’aube, avec une grande chose ronde suspendue en l’air, qui resplendissait, rayonnait, dardait, brûlait! Rrran! Fous de terreur, ils agrippèrent leurs sabots de derrière dans la glaise humide, levèrent la tête, secouèrent comme des sacs les hommes pendus à leur tête. Ils voulaient fuir, fuir en arrière, retourner au noir paternel, hospitalier, nourricier, connu...

--Conduisez-les tout de suite à l’écurie de surface, dit quelqu’un, il n’y a que demi-jour, ça les habituera!

Et insensiblement en effet ils s’habituèrent. Il y avait dans cette écurie des choses tout à fait extraordinaires, des mouches par exemple, et aussi des animaux plus gros, qui volaient comme des mouches: des moineaux qui venaient hardiment piquer un grain d’avoine et restaient ensuite en équilibre au milieu du vide, tant qu’ils voulaient! Et puis on fit sortir Jimmy et Wilkie, et on les mit dans un pré.

Ils connurent alors les couleurs, qu’ils ignoraient. Jamais ils n’avaient vu de vert! Quelquefois, dans la mine, on leur avait apporté des bottes d’herbes, mais ces herbes leur semblaient à peu près aussi noires que tout le reste de ce qui les entourait. Tandis que ce pré était vert, d’un vert éclatant, et il y apparaissait de petites taches jaunes et blanches, qui sont des fleurs. Ils apprirent ainsi qu’on pouvait distinguer le goût des choses par leurs nuances, et ceci leur fut sujet d’infinies méditations. D’autres expériences leur montrèrent qu’il fallait associer, presque toujours, l’impression de lumière et celle de chaleur, le froid et l’obscurité. Rien n’était plus déconcertant: ils avaient toujours su que le froid et la chaleur sont noirs, également noirs. Enfin dans ce monde qu’ils venaient de découvrir la vue n’était pas limitée. Elle s’étendait on ne savait où, bornée seulement par du bleu ou du gris, et ce bleu ou ce gris on ne le rencontrait jamais, il demeurait inaccessible. Toutefois ces magies n’avaient qu’un temps. Après une douzaine d’heures _les choses redevenaient comme avant_, c’est-à-dire naturelles, normales, raisonnables. Et pourtant ce moment leur était pénible, tandis que tous ces jeux de couleurs et de clartés leur inspiraient une allégresse incompréhensible. Souvent, effarés, ils couraient dans leur pré, sous le soleil, comme de jeunes chevaux. Donc ils n’avaient pas rêvé: ces choses existaient! Des souvenirs ressuscitèrent en eux de leurs premières années. Ils furent des chevaux comme tous les chevaux, des chevaux de jour, qui dormaient la nuit.

Puis il arriva que les abords de la mine se remplirent d’hommes. La grève était finie. Fatigués de leur oisiveté, ces hommes étaient joyeux. En riant, ils défilaient, leur lampe à la main. Mais Jimmy et Wilkie passèrent avant eux. On les fit entrer dans la cage, et ils se retrouvèrent, sans savoir comment, dans la nuit souterraine. Leur vie redevint ce qu’elle avait été. Mais maintenant ils associaient des phénomènes entre lesquels, auparavant, jamais ils n’avaient entrevu de lien: quand la cage remontait, elle allait dans ce lieu très vaste, où il y avait des couleurs. Ils hennissaient en la voyant partir.

Quelques mois plus tard, Jimmy prit une fluxion de poitrine. Il languit cinq ou six jours et mourut. Jimmy ne comprit pas du tout pourquoi il restait couché, les jambes raides. La mort est encore plus difficile à comprendre pour les animaux que pour les humains. Quand Wilkie s’aperçut qu’on mettait son camarade dans la cage, il l’envia. «Il va retrouver, songea-t-il, cet endroit que nous avons vu en rêve, et qui existe.» Et il ne sut jamais que Wilkie n’avait rien retrouvé du tout, qu’une autre mine, encore plus sombre, véritablement éternelle...

III

Monographie des Pêcheurs à la ligne

A. M. Cunisset-Carnot.

Ce n’est qu’avec une respectueuse timidité que j’ose dédier ces quelques mots à l’éminent écrivain qui sait parler avec tant d’esprit et de compétence des bêtes, des champs, des eaux et des bois; ce n’est qu’avec douleur que je m’adresse à lui, sachant que sans doute, endurci par une longue série de crimes, il ne sera point de mon avis. Mais j’ai foi cependant en son noble caractère: il sait que je n’obéis jamais qu’à ma conscience.

Il me faut lui révéler aujourd’hui, en même temps qu’à l’univers civilisé, la méfiance profonde qu’une série d’observations approfondies m’ont donnée des pêcheurs à la ligne. Hélas! que j’eusse pourtant souhaité pouvoir me joindre à leur foule nombreuse, partager leurs plaisirs! On m’avait décrit ces plaisirs comme doux, paisibles et champêtres. Mais ma première découverte a été qu’ils ne sont point champêtres. Ce n’est que par hasard que l’on rencontre quelques exemplaires de l’espèce loin des lieux habités, dissimulés au fond d’une anse écartée, à l’ombre des arbres, parmi des roseaux frisonnants. Bien plus souvent ce sont des animaux grégaires, et l’on peut affirmer comme une loi que le pêcheur à la ligne ne peut vivre qu’à la condition d’apercevoir, aussi près de lui que possible, la ligne, le bouchon et le bambou d’un autre pêcheur à la ligne. Enfin il apparaît d’autant plus rare que la campagne est vraiment rustique: il n’affectionne que les quais de pierre bordés d’usines et de masures. C’est le parasite des banlieues. Toutefois il est sauvage, inhumain, farouche et cruel.

Il est de toute évidence en effet que la pêche à la ligne est le seul sport qui consiste à faire du mal à une bête en suppliciant une autre bête, ce qui est le raffinement suprême--il faut bien qu’on me le concède--dans la perfidie et la férocité. On pêche les poissons avec des vers de vase, avec des vers de terre, avec des asticots, avec des mouches, et avec d’autres poissons. Quand ce sont des mouches, on leur introduit la pointe de l’hameçon dans le derrière, ou sous les élytres. Je n’ai pas d’élytres. Mais pour le reste, j’aime mieux ne point me le figurer. Quand ce sont des vers ou des asticots, on leur fourre l’hameçon dans le derrière, la bouche ou le milieu du dos: il y a trois écoles. Quand ce sont des poissons, on leur fait avaler l’hameçon jusqu’au creux de l’estomac, mais en s’arrangeant de telle sorte qu’ils survivent le plus longtemps possible à ce traitement. C’est l’Aquarium des Supplices. On peut arriver aussi à faire souffrir beaucoup d’animaux à la fois en pétrissant un grand nombre de vers dans un mélange infect, généralement composé de terre, de crottin de cheval, de fromage de Roquefort et d’assa fœtida. Les asticots ne doivent pas s’en plaindre, ils ont l’habitude, mais les vers de terre sont des animaux tout nus et très propres.

Enfin quand le poisson s’est laissé décevoir par ces pièges infâmes, on commence par lui déchirer la bouche: c’est ce qui s’appelle «ferrer». Ensuite _on le noie_. On le noie dans le seul élément où il peut vivre, ce qui est incontestablement ajouter l’injure à l’insulte. Il est à croire que tout le suffoque, même l’indignation. Cependant, comme en général il n’est pas complètement mort quand il arrive à terre, on le met dans l’herbe mouillée, afin que son agonie dure très longtemps. Ainsi qu’il arrive toutes les fois qu’il s’agit de tortures, les petits enfants viennent voir.

Ces rites de la pêche à la ligne permettent déjà de supposer que celle-ci n’est pratiquée que par des hommes dont la mentalité est demeurée particulièrement rude et primitive. Et en effet, si l’on considère les instruments dont ils usent on s’aperçoit qu’ils n’ont pas changé depuis l’âge de pierre. Tout au plus l’hameçon est-il maintenant d’acier bleui au lieu d’être en os, mais le fil qui le retient continue à être fait non pas d’un des textiles découverts par la civilisation, mais d’un crin de cheval, exactement comme à l’époque où nos pères allaient tout nus, avec du poil sur tout le corps. Ceci constitue déjà une forte présomption contre les pêcheurs à la ligne. L’expérience d’ailleurs la confirme. Quels sont les peuples qui se classent le plus bas dans l’échelle de l’humanité? Ce sont les Fuégiens et les Esquimaux: ils sont tous pêcheurs à la ligne. Enfin un simple coup d’œil jeté, dans notre patrie même, sur les pêcheurs à la ligne en général, et sur ceux du bassin de la Seine en particulier, ne peut que confirmer la triste et impartiale sévérité de ce jugement.

C’est une habitude des peuples barbares, on le sait, de ne se déplacer qu’en foule. Les sauvages se rencontrent presque toujours en troupe, même au Jardin d’Acclimatation. Il en est de même des pêcheurs à la ligne. Bien qu’ils ne soient pas sociables, au sens élevé qu’il est légitime de donner à ce mot, je signalais tout à l’heure le besoin singulier qu’ils ont de ne pas se quitter des yeux. Et on les voit tous se porter, avec aveuglement, par masses épaisses, vers les mêmes rivières et les mêmes marais pestilentiels. Ces migrations sont saisonnières, ce qui est encore une preuve qu’ils restent voués aux instincts les plus primitifs de l’humanité. On me répondra que les chasseurs font de même. Il est permis de croire que ceux-ci appartiennent à des races dont la civilisation est déjà un peu plus avancée, car il est rare qu’ils emmènent avec eux, dans ces déplacements collectifs, leurs femmes et leurs enfants. Les pêcheurs à la ligne, au contraire, à l’instar des hordes primitives, sont presque toujours accompagnés de leurs familles, qui campent alors dans des abris d’une architecture rudimentaire, dénommés guinguettes. Les femmes et les enfants, poussant des cris qui n’ont rien d’humain, y exécutent des danses rituelles, dont l’une des figures consiste à s’élever dans les airs et à en retomber en mesure, au moyen d’un système de planches et de cordes qu’on appelle escarpolette. C’est ainsi que ces femmes invoquent les esprits de la horde, en faveur des exercices cruels de leurs époux.

Les costumes de ces malheureux sont presque toujours sommaires, ainsi qu’il fallait s’y attendre. Beaucoup ont les jambes nues. La plupart portent des chapeaux faits d’une écorce grossière, dont la forme rappelle celle du pétase, coiffure archaïque qu’on ne retrouve guère que sur les bas-reliefs des monuments grecs, mais surtout le paillasson des Sakhalaves. Si on leur adresse la parole, ils ne vous répondent pas. Certains savants supposent qu’ils ont pourtant un langage monosyllabique, extrêmement restreint en tout cas, et qui n’a pas encore été suffisamment étudié pour qu’on en puisse comprendre le sens.

Vers la fin du jour, il leur arrive fréquemment de se nourrir sur place du produit de leur pêche, avec une épouvantable voracité. Ils ajoutent des boissons enivrantes, composées du jus de certaines plantes nocives.

De plus, et c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste pour finir, une enquête patiente m’a permis de constater que les pêcheurs à la ligne et les clients des cafés-concerts ne forment qu’un seul et même peuple. On les retrouve la nuit, écoutant avec une sorte de morne ivresse des refrains bizarres, dépourvus de sens, et qui ramènent la musique, le rythme et la parole aux âges les plus brutaux qu’ait traversés l’espèce humaine: Cela seul suffirait à justifier l’effroi qu’ils doivent causés à des civilisés.

Le Radeau

I

Le Radeau

... Tout ce que ses camarades, amants comme lui de l’_Idée_, eussent jamais trouvé à lui reprocher, c’est qu’il n’était point un militant. On ne l’avait vu prendre part à aucun cambriolage, à aucun crime, pas même jeter une bombe, et quant à la fabrication de la fausse monnaie, il se bornait à l’approuver platoniquement, à titre de légitime manœuvre contre les États organisés. Ce n’était qu’un théoricien, mais fervent. En lui-même il s’applaudissait de la rigueur farouche de sa raison. L’individu seul lui paraissait demeurer l’irréductible unité. L’individu n’a pas d’ordre à recevoir, pas plus qu’il n’en peut donner. Il est sans devoirs, sans obligations, sans règle; ou du moins sa règle est en lui; elle ne peut venir d’ailleurs. Donc il ne peut y avoir de propriété. Tout homme étant autonome et autocrate, toute chose est à lui, il peut tout prendre. A plus forte raison n’y a-t-il pas de patrie. C’est au nom de la patrie que les organismes politiques s’arrogent le droit d’exiger des esclaves qu’ils bernent, en les appelant citoyens, l’obéissance aux lois, l’argent de l’impôt, le service militaire. Et cela est monstrueux et ridicule. Hypocritement, l’État se cache sous la patrie. Hypocritement, c’est au nom de la patrie qu’il forge des chaînes à l’individu. Nous ne comprenons déjà plus qu’aux siècles passés on ait voulu imposer un Dieu, une religion, un culte déterminé à celui-ci. Plus tard, on ne comprendra pas davantage qu’au vingtième siècle on ait voulu lui imposer une patrie. On conçoit déjà cependant qu’il en peut changer. Pourquoi ne veut-on pas admettre qu’il peut n’en accepter aucune?

Telle était l’âpre foi de Paul-Louis Durand, individualiste. Comme il l’avait, toute sa vie, confessée publiquement sans jamais cacher les ardeurs de son prosélytisme, les assauts fort vifs que certains de ses amis, auxquels la théorie ne suffit plus, livrent à cette heure aux personnes et aux propriétés, eurent pour lui un double résultat, assez désagréable. Le premier fut que l’ensemble des citoyens comprirent instinctivement, et tout à coup, que s’ils sont groupés en État, c’est justement pour que cet État, en échange des services qu’il leur demande, leur assure la paix et la sécurité: en sorte qu’il y eut un arrêt subit et manifeste des progrès de l’_Idée_. Le second fut que Paul-Louis Durand se trouva subitement en butte aux indiscrètes persécutions de la police. Et las de voir son appartement fouillé, ses papiers confisqués, ses démarches suivies, il songea qu’un séjour de quelques mois en Amérique ne pourrait avoir pour lui que des avantages.

Donc, après avoir passé quelques semaines en Angleterre, il s’embarqua sur un vaste navire dont on lui avait dit beaucoup de bien, et qui se nommait le _Titanic_. Pour individualiste que l’on soit, on ne dédaigne pas le luxe et le confortable. Au contraire, et c’est même un des axiomes de cette religion nouvelle que plus tard, réduite à quelques milliers de vivants par un sage malthusianisme, l’humanité tout entière connaîtra des jouissances illimitées. Après quoi, je présume, elle disparaîtra, par impossibilité de s’entretenir; à moins toutefois qu’elle ne soumette à l’esclavage et à la reproduction ce qu’on est convenu d’appeler les races inférieures. Mais alors ces races inférieures, qui seront le nombre et la force, n’inventeront-elles pas une sorte particulière de revendications collectives ou individuelles? C’est une question dont nous parlerons un autre jour.

Paul-Louis Durand n’eut pas d’ailleurs longtemps à y penser. On sait l’affreuse catastrophe qui engloutit, comme une coquille de noix, ce paquebot vaste comme une ville. Quand Paul-Louis vit qu’on mettait les canots à la mer, il se hâta. Un jeune officier du bord, correct et froid, en grand uniforme--il est bon, il est utile de se faire beau pour mourir: cela donne du courage et de la générosité, l’âme se règle sur le corps--le retint par le collet de son ulster en lui disant d’une voix nette:

--Qu’est-ce que vous faites là, vous?

--Vous le voyez, répliqua Paul-Louis. Je m’embarque.

--Les femmes et les enfants d’abord, répondit l’officier. Et du reste je vous préviens qu’il n’y aura place que pour eux; il n’y a pas assez de canots.

Ses principes mêmes obligeaient Durand à considérer sa propre vie comme plus précieuse que celles du petit milliard d’individus qui peuplent le globe. Il essaya de se dégager, et sentit un revolver contre sa tempe. C’était un intellectuel: il eut le temps d’éprouver quelque chose comme du respect pour cet homme qui montrait une décision égale à celle des ennemis de la société. Cependant il protesta:

--Qu’est-ce que ça peut faire, à moi et à vous, les femmes et les enfants? Ce n’est pas le moment de faire de la galanterie.

--Ce n’est pas de la galanterie, répliqua l’officier. Je suppose... _well_, je suppose que c’est parce que les enfants, c’est l’avenir, et les femmes la possibilité de faire des hommes pour nous remplacer, puisque... Et puis, _go to hell, sir!_ Je n’ai pas le temps de causer.

Comme Paul-Louis Durand était en train de se demander, avec quelque étonnement, s’il est en vérité parfois des intérêts qui priment ceux de l’individu, le grand paquebot piqua du nez comme un cygne monstrueux qui cherche un poisson dans l’eau noire. Seulement, il ne releva point la tête, il ne la releva jamais! Et tandis qu’une lamentation farouche s’élevait du navire, une lamentation qui montait et s’abaissait comme un chant, Paul-Louis, perdant l’équilibre, se sentit précipiter dans la mer. Elle était si froide qu’il se dit qu’il ne pourrait nager bien longtemps. Cependant il avait entendu parler des terribles remous que font en coulant les grands navires. Il s’efforça de s’éloigner. Dans l’ombre cruelle qui étreignait ses yeux comme une chose matérielle et visqueuse, il sentit subitement sous sa main quelque chose de solide. C’était un appareil de sauvetage, un radeau de liège qui céda sous son poids; mais cela même lui permit d’y monter. Cet abri était assez large, relativement solide. En rampant il en atteignit le centre et se mit debout sur ses pieds.

Il était sauvé. Et à cet instant même une peur mystique, inexorable et désastreuse, augmenta pourtant le grelottement de sa chair misérable. Il était seul, tout seul au milieu de la mer! Il ne pouvait pas rester seul, il avait bien plus peur, tout seul sur cette épave, que tout à l’heure, sur le bateau, au milieu de ces quinze cents hommes qui attendaient la mort avec lui. L’iceberg, se rapprochant, éclaira la nuit d’une lueur blanchâtre, et il aperçut, à cette lueur, un homme qui s’agitait dans l’eau à quelques pieds de lui, soutenu par sa ceinture de sauvetage. Il lui cria:

--Par ici, par ici! Faites les mouvements de nage, avec vos mains.

Il joignait le geste à la parole, et le malheureux finit par aborder. Se mettant à quatre pattes, Paul-Louis l’aida presque frénétiquement à monter sur le radeau. Et il en vint d’autres, d’autres encore, une trentaine de naufragés. Ces hommes ne s’étaient jamais vus. Pourtant ils semblaient se reconnaître; et ils se touchaient les uns les autres, doucement, comme si, de se sentir ensemble, cela leur eût donné je ne sais quel espoir éperdu.

Et puis, voilà que tout fut changé. Quelqu’un dit:

--On ne peut plus recevoir personne! Le radeau va couler!

Et cependant ils voyaient venir, du fond de l’obscurité, d’autres infortunés qui gémissaient.

--Il n’y a plus de place! leur cria Paul-Louis avec tous les autres. Il n’y a plus de place! C’est à nous, ce radeau, à nous! Allez-vous-en! C’est à nous, parce que nous voulons vivre et que vous nous feriez mourir!

Et de ces bannis, rejetés dans la mort, certains disaient avec résignation:

--Dieu vous aide! Adieu...

Mais d’autres essayaient de se cramponner. Alors, et d’instinct, il y eut une garde, des veilleurs, des chefs qui les repoussaient, impitoyablement.

--C’est à nous, ce radeau, à nous! Parce que nous voulons vivre!

* * * * *