Part 3
Il finit par communiquer, d’une certaine manière, son souci à Kouroukakala, la fiancée de son cœur, et celle-ci en fit part à ses futurs beaux-parents: car enfin il ne convenait pas qu’une personne de sa sorte, qui recevrait en dot douze rennes et une provision d’huile de phoque suffisante pour trois hivers, unît son sort à celui d’un jeune homme destiné à périr à la fleur de l’âge. «De plus, ajoutait-elle, il y a de l’indécence dans la maladie, ou même dans les seuls soins que sa crainte inspire: car nous avons, ainsi que, je le suppose, tout le reste de la terre habitée, une morale d’été et une morale d’hiver; et ceux qui ne se conforment pas à leurs justes lois sont non seulement punis par les anciens de nos tribus, mais déconsidérés. En hiver, les provisions étant infiniment rares, la pêche difficile, les femelles de rennes dépourvues de lait, le froid rigoureux, il importe de vivre dans les longues galeries creusées dans la glace et recouvertes d’un toit en neige durcie, à la fois nus et vertueux, c’est-à-dire abstinents. Nus parce que, fort heureusement, la chaleur est trop forte, dans ces abris tutélaires, pour qu’on y puisse supporter le poids des vêtements de peau; et vertueux parce que, pour ne pas épuiser les vivres, une sagesse traditionnelle nous a enseigné à faire le moins de mouvements possible, de manière à diminuer les besoins de l’estomac et à vivre sur la graisse que la bonne saison accumula sur nos membres. De plus il ne serait pas bon que nos enfants naquissent pendant l’été, qui est la saison des plaisirs, des chasses et des déplacements.
«Au contraire, poursuivit Kouroukakala, aussitôt que le soleil brille, qu’un jour continu succède à la nuit perpétuelle, que les bouleaux nains et les mousses grasses verdissent pour la nourriture des rennes, que les phoques viennent à terre pour y rencontrer les femelles et élever leur progéniture, que les bancs de poissons remontent à la surface de la mer, la nourriture devient abondante pour les hommes lapons. Et alors pourquoi se priveraient-ils de rien? Il y aurait là un crime contre les esprits qui produisent toutes ces bonnes choses, et c’est leur plaire également que de s’abandonner aux joies de l’amour: c’est faire des signes magiques à ces esprits pour les encourager dans leur œuvre de perpétuation des bêtes des eaux et de la terre. Mais d’autre part la pudeur s’éveille en même temps que le désir, et c’est un crime abominable alors que de n’être pas vêtus, toujours vêtus, quoi qu’on fasse et qu’il arrive.
«Or votre fils, par peur de s’en trouver mal, refuse de se conformer à des usages si justes et nécessaires. En hiver, dans nos maisons de neige, il s’obstine à garder une casaque et un pantalon de peau, donnant pour raison qu’il redoute les courants d’air; et en été, il montre en plein midi son cou nu et parfois ses bras, spectacle tout à fait choquant, sous prétexte qu’il lui faut bien faire une différence entre les tièdes heures du jour et celles, plus fraîches, de la nuit. Je l’aime beaucoup, vous le savez. Mais je sais aussi ce que je dois à ma réputation. Je suis fille d’ancêtres honorables. Il n’y a jamais eu la moindre faiblesse dans ma conduite, et j’ai toujours religieusement obéi aux prescriptions de la morale d’hiver et de la morale d’été, faisant différer mes actes et ma façon d’accueillir les hommes selon que c’est l’époque de la grande nuit ou du jour qui ne finit pas. Si votre fils ne s’amende, je serai forcée de renoncer à lui. Je vous prie de le lui dire.»
Cette rupture éventuelle d’un mariage souhaitable fut envisagée avec tristesse, mais reçue sans une irritation qui, bien que naturelle, eût été illégitime: il n’était que trop évident que Kouroukakala avait raison.
--Pourtant, dit la mère, avec angoisse, s’il était véritablement malade?
--Je n’ai jamais entendu parler d’une maladie comme ça chez les Lapons, répondit le père. Le climat est trop sain, au-delà du cercle polaire!
--Pourtant, dit la mère, si on consultait le sorcier de la tribu, qui est aussi un grand médecin?
Le vieux Lapon n’était pas trop de cet avis, parce que les médecins trouvent toujours que les gens ont quelque chose. Pourtant il se laissa persuader.
Le médecin-sorcier, qui s’appelait Moutou-apou-kivi-no, c’est-à-dire «celui qui sait où est le poisson», déclara qu’en effet le jeune Lapon était très malade, mais qu’il pourrait le guérir à l’aide d’un charme composé avec la cendre des moustaches d’un morse mâle, adulte, et le sang d’une morue femelle, mais sans œufs. Les parents consentirent à ce traitement, malgré la dépense. Mais le jeune homme discuta longuement, alléguant que ce n’était là que de la magie imitatoire. «On s’imagine, disait-il, que je prendrai la vigueur du morse et les capacités de résistance de la morue, qui traverse sans s’émouvoir les courants marins les plus froids. Mais c’est s’abuser. Cette pharmacopée a vieilli: du moins je suis disposé à le croire. Je veux bien essayer; mais cela ne suffira pas.»
Il disait cela parce qu’il avait lu les livres du pasteur norvégien. Alors il savait qu’il y avait _aussi_ autre chose.
--Mon fils, lui dit sa mère, qu’est-ce qu’il y a?
--Le Midi! répondit ce jeune Lapon.
C’était encore une chose qu’il avait vue dans les livres de ce Norvégien: ceux qui sont atteints de faiblesse de la poitrine vont dans le Midi: cette chose est écrite.
--Si tu vas dans le Midi, lui dit son père, et si tu en reviens guéri, tu promets que tu respecteras, à l’avenir, les principes de la morale d’hiver et ceux de la morale d’été?
--Je le jure! fit-il solennellement.
Alors ses parents lui donnèrent un traîneau et des rennes, pour qu’il pût parcourir rapidement le sol glacé, un kayak, pour qu’il franchît la mer, de longues aiguillettes de chair de phoque séchée, afin qu’il mangeât en route, et des peaux de morse pour qu’il pût payer son séjour chez les hommes du Sud, qui sont avides et ne donnent rien pour rien.
* * * * *
Ce jeune Lapon délicat de la poitrine partit heureux. Et il alla passer l’hiver en effet dans la ville la plus au Midi dont il eût jamais entendu parler.
--Au moins, songeait-il, je ne souffrirai plus de notre sale climat!
Cette ville était Saint-Pétersbourg. Il y fut pris, au mois de janvier, d’une pneumonie foudroyante, et mourut en peu de jours.
* * * * *
Cette fable comporte une haute moralité pour les gens qui veulent se remarier, ceux qui rêvent de changer de gouvernement, et généralement tous ceux qui souhaitent d’être ailleurs. Car «ailleurs», étant donné la faiblesse et l’ignorance de l’esprit humain, ce n’est presque jamais plus loin que Saint-Pétersbourg pour un Lapon.
VII
Don Juan au Paradis
D’un grand vol droit, sublime et sans ailes, comme aspiré par l’infini, sa longue tunique blanche plaquée par-devant sur ses épaules et ses reins, en arrière tout agitée de plis larges et changeants, la poitrine gonflée par l’air froid des cieux très hauts, splendide, pur, lumineux, éternellement jeune, l’ange qu’on avait envoyé ce jour-là pour surveiller la terre remonta jusqu’au trône de Dieu. Et il s’abattit les mains en avant, la tête relevée, pour dire:
--Seigneur, don Juan est mort!
Or, dans le Paradis, personne qui ne connût Don Juan. La fureur de ses vices, son affreux mépris des lois et des douleurs, le délire de ses cruautés, enfin tous ses crimes, de ses victimes avaient fait au ciel autant d’élues. Aucune n’était pourtant parfaitement pure, entièrement sans péché, mais il les avait tant fait souffrir! Sans leur imposer d’autre expiation Dieu les avait appelées à lui. Elles étaient toutes là, Elvire, Anna, Mathurine et les mille autres. Il était là, le commandeur, il était là lui-même, le misérable M. Dimanche! Il n’y avait que le pauvre Sganarelle qui demeurât en purgatoire parce que de toute sa vie, il n’avait su être bon, ni méchant. C’était donc un lâche: un lâche, c’est celui qui n’a pas su se décider!
Mais aucune ne manquait, de celles dont jadis il avait changé la vie terrestre en un grand et irréparable malheur, et les autres habitants du Paradis s’étonnaient. «Quel est donc disaient-ils, ce méchant prédestiné à faire des saintes?» Voici maintenant qu’il était mort; ils se demandaient seulement dans quel cercle infernal le jugement suprême allait l’envoyer. Et don Juan se le demandait aussi, mais il n’avait pas peur, n’ayant jamais eu peur de rien. Sa damnation éternelle lui apparaissait comme inévitable et nécessaire. Bien plus, il la désirait comme si l’Enfer dût être sa vraie patrie, presque son empire, et Lucifer non pas un maître et un bourreau, mais un complice digne de le comprendre.
Quand on l’amena devant le tribunal terrible, son âme superbe, dure, cuirassée par l’admiration qu’elle avait d’elle-même et de ses crimes, n’eut pas un instant de faiblesse. Juan faisait plus que désespérer de la miséricorde divine, ce qui est déjà, on le sait, le péché contre le Saint-Esprit, le seul qui ne puisse être pardonné; il la méprisait, il n’en voulait pas, il ne pliait pas! Il y eut dans le Paradis, devant cette attitude, un grand murmure. Tous, sauf précisément ceux qui avaient connu don Juan, et qu’un sentiment étrange, qui n’était pas de la haine, pénétrait sans qu’ils voulussent l’avouer, pensaient: «Comme il va être précipité!» Et ils attendaient la foudre.
Mais Dieu sortit de sa méditation éternelle. Il considéra longuement l’âme insolente de don Juan, secoua la tête, et prononça dans sa sagesse redoutable et profonde:
--Don Juan Tenorio, reste ici!
Nul ne crut avoir bien entendu. Sainte Élisabeth de Hongrie, et la douce Claire, et la vierge Priscilla murmuraient: «Lui, parmi nous!» Don Juan lui-même ne bougea pas, croyant à une espèce de feinte horrible de la toute-puissance. Ne s’amusait-elle point, avant de le jeter aux flammes, à lui donner une lueur d’espoir, de telle sorte qu’ensuite il souffrît davantage? Et il riait intérieurement de cette ruse, parce que, vivant, il eût été capable de l’imaginer. Mais la voix divine, contre laquelle nul ne peut s’élever, parla de nouveau:
--Juan Tenorio, tu resteras ici!
Pour la première fois don Juan se sentit inquiet et désarmé devant l’événement. Il ne comprenait pas: pour une âme telle que la sienne, ne pas comprendre était une humiliation inconnue jusque là. Lui, au ciel pour l’éternité! Voulait-on l’y laisser par pitié? Mais il savait que la justice divine ne peut se manquer à elle-même: il ne méritait pas de pitié. Indomptable, il voulut donc interroger Dieu, mais le silence de la divinité est par essence impénétrable. Ce qu’elle veut cacher reste caché. Nul n’avait pu discerner les motifs de cette décision sans appel, qui semblaient d’une indulgence inexplicable et même monstrueuse. Don Juan n’obtint pas un mot, pas même un regard, un rayon, une étincelle. Il était dans le Paradis, voilà tout, ainsi qu’un étranger dans un pays dont il ne sait pas la langue. Et que lui importent alors les édifices, les fontaines, les beautés du ciel et des arbres? Il s’ennuie. Don Juan commença de s’ennuyer affreusement. Il ne parvenait même pas à se rendre compte de la sorte du bonheur que peuvent éprouver les élus du bonheur éternel; et il les en détestait davantage, tout en continuant à les mépriser. Il souffrait aussi amèrement, étant de toutes parts entouré de beauté, de ne pouvoir abuser de cette beauté pour la détruire: et il était éternel, il ne pouvait plus mourir! Il en éprouvait une épouvantable rage. Cependant Elvire s’approcha. «Heureusement, songea-t-il, je vais pouvoir jouir de la haine qu’elle a maintenant pour moi. Car elle est vraiment une élue, tandis que moi... il n’est pas possible que je ne sois pas un damné! Je ne suis ici que par une erreur qui va se dissiper.»
Mais Elvire lui dit très doucement:
--Juan, mon époux...
Il avait oublié les promesses qu’il avait faites à Elvire. Ces promesses comptaient pourtant, et voilà qu’Elvire s’en réclamait! Il s’écria:
--Allons, Elvire, vous me haïssez!
--Moi, fit-elle.
Elle ne pouvait plus concevoir à cette heure éternelle la signification de ce mot, et peut-être même sur terre ne l’avait-elle jamais compris. Son âme délicieuse et simple ne connaissait qu’une chose: c’est que Juan Tenorio, qui avait juré d’être son époux, se trouvait réuni à elle en un lieu où tout serment terrestre doit enfin porter ses conséquences.
--Mais je t’ai outragée, malheureuse, fit don Juan. Je t’ai abusée, maltraitée, dédaignée, tu t’en souviens?
--Je ne me souviens, dit-elle, que d’une chose, c’est que je vous aimais. Je ne puis me souvenir que de cela, puisqu’ici toute mémoire s’efface de ce qui fut une douleur. Vous étiez charmant, don Juan, ajouta-t-elle avec un sourire.
--Mais, dit-il, je ne vous aime plus. Je n’aime aucune des autres que j’ai connues jadis et qui sont là, derrière vous, et qui vont, j’en suis sûr, me tenir les mêmes discours.
Il regardait ce troupeau jadis gémissant, maintenant si paisible. Il s’en exhalait une voix unanime, qui disait:
--Nous vous aimons toutes, don Juan, et nous le pouvons sans péché. Ici, nul ne peut plus pécher.
Nul ne pouvait pécher! Dans cet empire des idées pures et des sentiments, don Juan ne pouvait plus inspirer un seul désir! Il avait souhaité sa damnation pour continuer à voir souffrir, pour continuer à jouir, fût-ce au prix de sa propre souffrance, des fureurs et des larmes de ceux qui l’entouraient,--et il était condamné à vivre jusqu’à la consommation des siècles, dans la détestable contemplation de cette joie sans inquiétude, de cette bienveillance totale, fastidieuse, insupportable! Lui, don Juan!
Son orgueil s’abattit enfin. Il poussa un si grand gémissement que tout le ciel en fut ébranlé. Il criait:
--Toi qui es le juge, toi dont on prétend--mais je vois bien qu’on se trompe!--que tu sais punir aussi bien que récompenser, que tu es sans faiblesse, tu dois bien le savoir: j’ai menti, j’ai volé, non pas seulement les riches, mais de pauvres diables; j’ai tué, non pas seulement le commandeur, mais dans l’ombre, aux coins des rues, en cent occasions, et pour satisfaire un caprice aussitôt dédaigné. J’ai trahi toutes les femmes, tous les hommes, et mon roi, simplement pour ne pas obéir. Et tu m’as admis parmi tes élus! Ce n’était donc rien, ce que j’ai fait? Il fallait donc autre chose pour mériter l’enfer?
Un vague sourire apparut sur la bouche céleste, mais elle ne s’ouvrit pas.
Et Juan, humilié, plein de rage, soupçonnant enfin que l’homme, que tous les hommes, même lui, sont si peu de chose que leurs actions sont nulles, s’écria:
--Alors, alors... il y a donc des péchés que je ne connais pas!
* * * * *
Mais encore cette fois, il ne reçut point de réponse, et telle est la punition que la justice divine a trouvée pour don Juan. Durant toute l’éternité il se posera cette question qui ronge son orgueil, et jamais ne sera résolue. Et c’est peut-être vrai, après tout, que l’homme est si peu de chose qu’il ne peut rien, même pécher...
Quelques Bêtes et Gens
I
Journal d’un Bœuf gras
C’est moi qui suis le Bœuf Gras. Il n’y a pas de plus beau titre. Il n’en est pas de plus sûr. Les autres souverains, je les méprise. A quoi Guillaume II, empereur d’Allemagne, doit-il son trône? A ce que Frédéric II, le seul grand homme de la famille, n’a pas eu plus d’enfants que moi. Il règne en vertu des hasards d’un héritage collatéral. Et le président de la République? Il préside en vertu des hasards d’une élection disputée. Et pour tous les autres, c’est la même chose: héritage, hasard, loterie. Mais moi, _on m’a pesé!_ Et je pesais plus que tous les autres bœufs. Je suis le Bœuf des bœufs, personne n’a rien à dire à cela. C’est la science et la vérité qui m’ont élu. La science et la vérité marchent avec moi, rien ne les arrêtera: j’irai, avec elles, jusqu’à l’abattoir.
Car je sais que j’irai à l’abattoir. C’est ce qui fait la supériorité des bœufs sur les hommes. Ils savent comment ils mourront et à quoi servira leur mort: à nourrir des hommes. Mais les hommes qui meurent, à quoi servent-ils? A rien. Voilà pourquoi on les accompagne avec des chants mélancoliques, des costumes noirs, de laides fleurs flétries, et des prêtres qu’on cache au fond de carrosses faits comme des catafalques. Mes prêtres, à moi, sentaient le vin, comme Silène. Ils étaient vêtus de blanc, de pourpre et d’amarante. Des Bacchantes les accompagnaient. Des buccins ivres sonnaient sur mon passage. Des hommes vêtus en bêtes dansaient devant la bête que je suis. Et on me tuera, comme un dieu.
Je suis né, dans une crèche, à Chailly, près de Pouilly-en-Auxois, ainsi que presque tous ceux de ma race, animaux magnifiques, blancs de robe, droits de l’échine, carrés du derrière, brefs de corne, et si courageux que, lorsqu’ils ruminent, ils ne se meuvent même point pour laisser passer les chars nommés automobiles. Nous ne nous dérangeons que pour les chiens roquets, animaux féroces qui nous mordent les jambes. Trois grands princes ou savants, avertis de ma venue au jour, s’empressèrent à me visiter. Ils apportaient des dons: du fenouil odorant, du sucre et du sel. L’un était le curé de Chailly, l’autre le maire de Chailly, et le troisième le gendre d’un président de la République, Cunisset-Carnot, l’homme du monde qui connaît le mieux les bêtes de l’air, des champs et des eaux. Et m’ayant considéré, ces hommes, inspirés par les puissances célestes et qualifiés par leurs fonctions officielles ou leurs connaissances, s’écrièrent: «Sa gloire dépassera les limites de notre comice agricole. Il sera Bœuf Gras!»
Et cela fit beaucoup de plaisir à ma mère,
ainsi que l’écrivit M. Fernand Gregh qui voulut bien me consacrer une ode.
Entouré de soins, je crûs en corpulence et en tranquillité. On me sevra avec du petit-lait, du son, de la bouillie d’avoine, des fromages de tourteau. Du printemps à l’automne, je passais les jours et les nuits dans les breuils, foisonnant d’herbe grasse, et quand la lune était pleine et radieuse, je mugissais pour la louer. Des grands prés lointains, qui s’étendaient jusqu’aux larreys boisés, d’autres mugissements répondaient, reprenant le chœur. Alors je m’endormais, content d’avoir donné, à la campagne bleue, ce qu’il lui faut de musique pour qu’elle soit parfaitement belle.
On m’apprit aussi à ruminer. C’est tout une science. Il faut ruminer vautré par terre, lentement, doucement, avec les dents du fond, et ne penser qu’à ruminer. Et quand on sait ruminer, on sait le fond des choses, on est heureux, rien au monde ne saurait vous troubler. Le moment vient que je vais mourir: mais je rumine. Voilà pourquoi les taureaux sont fous. Ils passent leur temps à courir, ils chargent les chiens roquets, qu’il faut respecter, ils ruminent mal. Aussi restent-ils maigres: ils ne seront jamais Bœuf Gras. Je ne conçois pas pourquoi ils sont au monde.
Tous les quinze jours, on me pesait sur une grande bascule, et chaque pesée était un triomphe. Je devenais vaste, gras, puissant, placide et pacifique comme la terre, et d’un blanc légèrement teinté de rose, comme une fleur de pommier. Lorsqu’on me mit à la charrue, j’acceptai sans plainte cette gymnastique, sachant que ma chair en deviendrait plus ferme. Je fus récompensé par ma victoire au Comice agricole, où le préfet lui-même me rendit hommage.
Je compris, au discours de ce haut fonctionnaire, pourquoi j’avais vécu. Mon existence et mon embonpoint glorifiaient la République. Jamais, sous l’Empire, il n’y avait eu un bœuf comme moi; car les bœufs ne sauraient engraisser convenablement sous le régime de la tyrannie. Le député radical-socialiste fit entendre, en un discours très étendu, que la protection qu’il avait toujours accordée à l’arrondissement où j’étais né n’était pas étrangère à l’éclat de mon poil et à la prospérité de mes flancs. Ensuite une fanfare joua _la Marseillaise_, _les clairons de Sidi-Brahim_ et _l’Internationale_. Fatigué, je me couchai parmi mes bouses. Alors on me mit sur la tête une couronne de roses. J’en conclus que j’avais fait tout ce qu’on demandait de moi.
* * * * *
Quelques semaines plus tard, j’étais devenu plus lourd encore et plus beau. Un homme vint, qui donna pour m’avoir un grand nombre de pièces d’or, qu’il comptait par pistoles, sans doute afin que l’antiquité de ce vocable ajoutât quelque chose de plus à la majesté de ma personne. Il me fit voyager dans un char rapide, que traînait une locomotive. J’avais déjà vu passer beaucoup de trains: je fus satisfait de voir à quoi cela servait. Cela sert à empêcher les bœufs de se fatiguer. Mon nouveau maître était sympathique. Il était grand, gros, d’un blond presque blanc, si pareil à moi que je pense qu’il était un peu de ma famille. A toutes les stations, il venait prendre de mes nouvelles, et buvait à ma santé des liqueurs blanches, rouges et vertes, dans des calices de verre.
Nous arrivâmes à Paris, dans un endroit nommé la Villette. Un sanhédrin d’hommes sages, appelé jury, m’examina très longuement. Je fus flatté de voir que ces hommes avaient des redingotes et des cravates blanches, comme si j’avais été le préfet. Ils m’accordèrent leurs suffrages, et le grand jour arriva.
On me mit sur une voiture ornée de drapeaux, de statues et de femmes. D’autres femmes, très déshabillées, suivaient dans d’autres chariots. Plusieurs en contractèrent des fluxions de poitrine, des pneumonies infectieuses, des tuberculoses galopantes, et moururent de la sorte, pour m’avoir connu. Des bouchers de la Villette étaient déguisés en Romains. L’un d’eux, qui déjeuna chez un marchand de vins, durant que mon cortège fit halte, s’appelait, paraît-il, Lucullus. J’entraînais également à ma suite un éléphant, un lion malade, plusieurs chameaux et des mousquetaires. Les échevins des plus beaux quartiers de Paris me présentèrent leurs devoirs. Une foule énorme applaudissait, jetant vers moi des rondelles de papier multicolores, semblables à des fleurs. La police réprimait toute manifestation attentatoire à l’honneur de mon nom et de ma famille. Je vis qu’elle assommait, avec raison, quelques misérables fous qui voulurent crier: «Mort aux vaches!»
On me conduisit, en triomphe, à travers de larges voies, bordées de hautes maisons, qui regorgeaient de monde. Des enfants manifestèrent leur enthousiasme en soufflant dans des corps de carton. Ou buvait, on mangeait en célébrant mon nom et ma gloire. Des femmes se firent embrasser par des hommes ivres, jusque sous mon ventre. Et tout cela était si ridicule, si falot et obscène, qu’il me prit un grand dégoût. Je me sentis lassé et blasé de gloire, j’aspirai au repos. On me le donna. On me le donnera à jamais.
* * * * *
Car maintenant, je vais mourir! Peu m’importe, j’ai vécu ma vie. Mon nom va retentir une dernière fois dans un corridor sombre, clamé par de jeunes hommes vigoureux et sanguinaires, armés de lourds maillets d’acier. Mais mon cadavre encore sera glorieux. Le marchand boucher, qui m’acheta, à qui j’appartiens, le décorera une dernière fois de roses en papier, après m’avoir ôté la peau. Et les peuples défileront devant mon corps gigantesque avant qu’il soit mis en pièces. Ceci est le sort des dieux et des rois.
II
Jimmy et Wilkie