Paraboles et diversions

Part 2

Chapter 23,847 wordsPublic domain

--C’est vrai! Nous avons besoin de ne pas travailler! Le travail, c’est la vraie douleur! C’est la malédiction depuis le commencement du monde! Nous le savons: on nous l’enseigne! Nous le savons bien mieux: nous le sentons!

Alors Ahira dit d’une voix convaincue:

--Donc, puisque Jésus fait des miracles, il faut qu’il fasse le miracle que nos devoirs soient faits!

Et ils s’écrièrent encore:

--Oui, c’est cela, que nos devoirs se fassent tout seuls!

Jérach se dirigea vers Jésus qui priait, et lui dit:

--Tu les entends?

--Oui, répondit-il tristement. Mais si pourtant j’accède à leur désir, ils n’apprendront rien. Ils deviendront pareils aux brutes. Pareils aux sauvages qui sont là-bas, plus loin que l’Égypte, au Midi.

--Parfaitement! acquiesça Jérach-Satan. Ce miracle sera immoral. Mais si tu ne fais pas ce miracle, ils ne croiront pas en toi. Et ils m’appartiendront.

--Hélas! fit Jésus.

Puis il songea qu’il pouvait faire le miracle une fois, quitte à ne pas recommencer; et que d’ailleurs, puisqu’il devait mourir, il n’était pas nuisible que quelques enfants eussent avant sa mort quelques instants de joie innocente, dans l’oisiveté.

Ce fut encore là une des tentations de Satan, que Dieu permit.

--Quel est le devoir du jour? demanda-t-il.

--C’est sur les nombres, répondit Ahira, et nous n’y comprenons rien: Un chameau tire d’une noria cent oques d’eau par heure, et le bassin qui est au-dessous de la noria est rempli en trois heures. Combien faudrait-il pour remplir le bassin à un autre chameau, qui tirerait cent-cinquante oques dans le même temps?

La nature divine qui était dans l’Enfant-Dieu voyait tout: le passé, le présent, l’avenir. Il dit, comme s’il distinguait les chiffres sur un tableau:

--Il ne faudra que deux heures.

On entendit un long murmure d’admiration, et les plus petits se mirent à baiser sa tunique de chanvre:

--Rabbi! ô Rabbi!

Mais Ahira cria d’une voix impatiente:

--Ça n’est pas ça, le devoir! Le devoir, c’est la suite des opérations, pour l’écrire sur nos tablettes. C’est ce qu’exige le maître. Quelle est la suite des opérations?

--Je ne sais pas, répondit Jésus, stupéfait lui-même de ne pas savoir.

Il ne pouvait pas savoir, parce que Dieu n’a pas besoin des calculs des hommes pour connaître un résultat. Il arrive tout de suite à la somme. C’est par la faiblesse de sa nature que l’humanité a besoin d’efforts et de raisonnements. Dieu ne fait pas d’effort, Dieu ne raisonne pas: il est l’omniscient, il est la raison. Ces calculs et ces raisonnements, il fallait que ce fût la nature humaine de Jésus qui les fît. Jésus n’avait pas pensé à cela. Mais il dit, dans son infinie bonté, non plus comme Enfant-Dieu, mais comme le meilleur et le plus serviable des enfants:

--Si vous voulez, je les ferai, les opérations!

Jérach, Joël, Ahira et tous les autres ricanèrent:

--Alors, ce ne serait plus un miracle! Par conséquent, Jésus, tu es un menteur, un menteur: tu ne peux pas faire le vrai miracle! Tu ne peux pas nous dispenser de travailler!

--Non, dit Jésus, je ne le puis pas.

Voilà pourquoi aucun de ceux qui avaient été à l’école avec Jésus ne compta jamais plus tard parmi ses disciples. Tous s’écartèrent de lui, dès cette heure, un seul excepté.

--Rabbi?... fit-il.

Et Jésus fut étonné, malgré sa modestie, qu’on lui donnât encore ce nom.

--Rabbi, murmura l’enfant, dont la peau semblait brûler comme une torche, personne ne veut croire en toi... C’est donc que tu es le Messie?

* * * * *

Et l’on dit que celui-là s’appelait Jean.

IV

La Tentation de Ménéel

A l’ombre douloureuse d’Henri Heine.

La veille même de l’Épiphanie, tout près de la crèche, devant la majesté innocente de l’Enfant Jésus, il y eut un ange qui fut tenté. Je vous dirai dans quelles circonstances.

Il s’appelait Ménéel. C’était un de ceux dont le vol s’arrêta au-dessus de la Sainte Étable, en même temps que l’étoile qui conduisait les mages. A la place certaine où cet astre subitement devint immobile, puis descendit sur la terre, tout droit, en sifflant un peu, exactement comme une pierre ou une alouette, les fidèles d’aujourd’hui ont incrusté une étoile d’or. Mais la véritable était beaucoup plus belle et plus éclatante. C’est elle qui éclaira l’antre rocheux durant que les mages, les anges et Joseph lui-même firent leur acte d’adoration. Entre le plafond de la grotte et le sol de terre battue, elle demeura suspendue comme un lustre, et il semblait que sa lumière fût spirituelle: on la percevait par le cœur, bien plus que par les sens. Pourtant, le bœuf et l’âne même en avaient été réveillés, à cause d’une espèce de vibration délicieuse, assez semblable à un chant malgré qu’on n’entendît rien, et qui s’étendit cette nuit-là sur la terre entière. De nos jours cette même étoile chante encore parfois de la même manière: c’est pour un grand événement qu’on ne sait pas, la naissance d’un enfant ou d’un monde. Alors, dans l’obscurité, les hommes et les femmes ouvrent leurs paupières et soupirent: «Qu’y a-t-il donc? Pourquoi suis-je si heureux, et sans cause?» Beaucoup attribuent ce sentiment au souvenir d’un amour terrestre, ou à sa venue. C’est plus vague, mais bien plus fort. Il vient de se passer quelque chose: et ce que c’est, on ne le saura que dans deux mille ans.

Marie éprouvait, plus que tous ceux qui étaient dans la crèche, les délices de cette onde à la fois spirituelle, lumineuse et sonore. Mais tous lui donnaient le même sens: «Ce petit enfant est un Dieu!» Et la Vierge, et les mages, et les anges, et Joseph, et le bœuf, et l’âne, et jusqu’aux grillons du four voisin, répétaient d’un ton fort ou très doux, selon leur espèce: «Ce petit enfant est un Dieu! Ce petit enfant est un Dieu!» Il arrivera peut-être d’autres choses aussi magnifiques, mais non pas de la même nature. C’est aussi en cela, je suppose, que le christianisme est éternel: il n’y aura plus rien comme le christianisme.

Or, ainsi que cela devait être, Lucifer avait été averti par quelques diables de ses légions; il se trouvait là en personne. Il dut s’avouer qu’il n’était pas en présence d’une imposture. Ayant vécu parmi ceux du ciel, il pouvait reconnaître son Dieu renié sous cette forme nouvelle et de si peu d’apparence: un enfant nouveau né, dans un pays misérable, pleurant ses premiers souffles dans un caveau plein de fumier, au milieu de bêtes somnolentes. Il n’ignorait non plus aucune des prophéties et sut que le temps de la rédemption, pour les hommes, était arrivé. C’est pour cette cause qu’il résolut de tenter un des anges, et non pas les mages ou Joseph: ceux-ci étaient sauvés.

--Et moi, murmura-t-il doucement derrière Ménéel, pourquoi m’a-t-on oublié?

Ménéel, sans se retourner, reconnut cette voix. Il l’avait entendue, des semaines de siècles et de siècles durant, qui n’étaient qu’une seconde ou rien pour son immortalité. C’était un ange obéissant. Pendant la grande bataille, il avait combattu suivant les ordres et à sa place; mais on aime si souvent ceux qu’on est forcé de combattre! Il advient même qu’on les préfère ensuite à ceux qui restent à vos côtés, dans la même phalange et sous le même chef. On ne les envie plus, ils ne sont plus des rivaux. Les anges sont moins imparfaits que les hommes, mais ils ne sont point parfaits; ils connaissent ce degré où l’émulation se change en jalousie; et il y a autant de caractères d’anges que de caractères d’hommes: c’est une infinie diversité. Ils pensent fréquemment l’un de l’autre: «Comme celui-là est aimable!» Et quelque chose d’impénétrable de l’un à l’autre les empêche de s’aimer. C’est pourquoi ils ont souvent grande pitié des haines des hommes et des femmes, chez qui ce sont les meilleurs qui parfois se détestent le plus; c’est un sentiment qu’ils comprennent. Tandis que ceux des leurs qui sont déchus, ils auraient volontiers pour eux de la compassion; le devoir seul de leur état le leur défend. Et il est dur d’obéir éternellement à un devoir.

Ménéel jadis avait aimé Lucifer pour sa beauté, et je ne sais quelle sublime gaieté qui l’approchait dangereusement de la perfection. Voilà pourquoi il l’écouta, cette nuit d’entre les nuits!

--Et moi, répéta Lucifer, et nous, tous ceux des anges qu’on a mis au feu éternel? Oui, je sais: étant d’une autre nature, et plus haute, nous avons péché davantage, et plus horriblement, dans notre désobéissance. Mais pour cette cause, nous souffrons aussi davantage que les hommes pécheurs, dans cette place souterraine où nous devons vivre ensemble, eux et nous, dans ces flammes qui sont sept fois pour nous plus brûlantes que pour eux. Et alors...

--Alors?... demanda Ménéel, ému malgré lui.

--Alors, pleura Lucifer, pourquoi n’y a-t-il pas de rédemption pour nous, pourquoi n’est-on pas ressuscité pour nous? Comme le sacrifice eût été plus beau, plus digne de la divinité, fait pour nous plutôt que pour ces hommes médiocres qui ne seront jamais coupables que médiocrement. En conçois-tu la raison, Ménéel? Y a-t-il seulement une raison?

C’était une nuit où tous les êtres pénétraient, entendaient, voyaient l’inaccessible, l’inouï et l’invisible. Le bœuf, qui avait écouté, demanda tout à coup, cessant de ruminer:

--Il y avait nous aussi!

--Vous! dit Ménéel stupéfait!

Lucifer ricana silencieusement.

--Oui, moi, cet âne, et toutes les autres bêtes. Il n’y a pas de vie future pour nous qui vivons dans la souffrance et qui mourons pour les hommes avant d’avoir fini notre destinée. On nous bat. Nous ne mangeons pas même à notre faim. Nous sommes assujettis à des tâches dont nous ne profitons jamais ici bas, et pour nous cependant il n’y a rien qu’ici-bas. Pourquoi la sagesse éternelle, pourquoi la bonté éternelle ne nous ont-elles pas racheté? Pourquoi n’ont-elles pas fait quelque chose pour nous, afin que nous ressuscitions?

Et il mugit d’une façon sauvage et incompréhensible:

--Mithra! Mithra! Mithra!

--Oui, murmura Ménéel éperdu, oui...

Il allait ajouter: «Ils ont raison, je ne comprends pas», et il eût été damné, car il est interdit de chercher à comprendre ce qui est un mystère, quand ses yeux par hasard descendirent sur la Vierge mère.

Elle venait de s’endormir, accablée de fatigue par la grande peine de son enfantement. Ménéel n’avait jamais rien vu de semblable à ces yeux fermés, ces cils qui faisaient sur le haut des joues tendres une ombre légère, et cette bouche où il y avait tant de bonheur de n’avoir plus à crier. Elle reposait, les bras derrière la tête; un tout petit souffle agitait son corps bénit, que rien ne pourrait maculer. Et Ménéel songea:

--Il n’y a pas de ces êtres chez nous, il n’y en a pas chez les bêtes. Il ne faut pas que la race où ils existent puisse être malheureuse toute l’éternité. C’est eux qui font la différence.

C’est ainsi que la Vierge, et ce fut son premier miracle, le sauva de la tentation. Mais l’âne brailla:

--C’était écrit: les hommes seront sauvés, mais ni les anges ni les bêtes. Il n’y en a jamais que pour les classes moyennes!

* * * * *

Alors Lucifer ricana une seconde fois. Il venait d’apprendre qu’il pourrait toujours tenter les grands et les malheureux.

V

L’Aveugle

Quand M. Fabre pénétra dans le cabinet de travail de M. Costepierre, il le trouva en train de relire, pour la dernière fois, les épreuves d’un travail que celui-ci destinait au _Journal des Savants_. Il les considéra d’un air révérencieux:

--C’est une étude originale, n’est-ce pas? demanda-t-il.

--Une traduction seulement, répondit M. Costepierre. Mais l’œuvre est si singulière et si difficile à dater que j’ai dû en faire précéder la version française, à laquelle, vous n’en doutez pas, j’ai consacré tous mes soins, d’une assez longue introduction. Vous n’ignorez pas la découverte précieuse et inattendue qui fut faite il y a quelques années dans les ruines d’une ville égyptienne de l’époque alexandrine. Et à cet égard permettez-moi de vous faire remarquer les incomparables services que les catastrophes rendent aux savants. Elles jouent un rôle providentiel. Sans la première éruption historique du Vésuve, nous ne connaîtrions ni Herculanum ni Pompéi. Les insultes de l’air, de la lumière et de la pluie, l’indifférence des hommes ou leur rudesse, les pilleries des barbares, les outrages des fanatiques détruisent bien plus complètement les vestiges d’une civilisation que les laves ou la cendre. Ces villes nous ont été conservées par le manteau brûlant qui les fit disparaître il y a deux mille ans. Et il en fut de même, heureusement, de l’incendie qui consuma la maison de ce petit tabellion grec établi à la même époque dans une ville d’Égypte, non loin du Nil éternel.

--L’incendie?... interrogea M. Fabre.

--Oui, dit M. Costepierre. La maison de ce notaire brûla, une certaine nuit dont le souvenir serait perdu à jamais sans cette aventure... Et dans une vaste jarre en terre cuite, destinée sans doute à un usage ignoble, cet homme de loi et ses clercs avaient l’habitude de jeter des papiers qu’ils considéraient comme sans valeur: brouillons d’actes ou de contrats, parchemins qui avaient servi de chemises aux dossiers. Le toit embrasé s’effondra sur ces choses sans nom, méprisées de tous; on ne les a retrouvées que de nos jours. Et ces brouillons dédaignés recouvraient de précieux manuscrits grecs, mal grattés, encore lisibles; ces parchemins ont laissé voir le texte presque complet d’une comédie de Ménandre. Depuis ce moment nous tous, les hellénistes du monde civilisé, nous colligeons, copions, traduisons ces débris infâmes et radieux. La pièce que vous avez maintenant sous la main, est, me semble-t-il, un fragment assez long d’un petit roman grec où l’on voit apparaître, assez bizarrement, l’ombre formidable du grand Œdipe. Je ne vous importunerai point en le lisant en entier devant vous. Parfois je résumerai le récit, parfois, au contraire, je vous en citerai, de mémoire, certaines parties brèves et savoureuses.

* * * * *

«Il avait quitté la populeuse Thèbes au Sept portes, et l’Ismène, fleuve aimé d’Apollon, et sa riche demeure toute rougie du sang de ses yeux arrachés. Ses pas, conduits par Antigone, le dirigeaient vers le Céphise, où l’attendaient Colone, les Euménides et son destin. Parfois il semblait avoir perdu non pas seulement le regard, mais l’ouïe et la pensée; une bénédiction passagère des dieux lui enlevait la mémoire en même temps que la raison. Parfois, au contraire, et surtout quand son guide hésitait entre deux sentiers, il se rappelait tout à coup un carrefour étroit, parmi des pierres brûlantes, au-dessous d’un bois frais, un homme injurieux qui était son père, une victoire criminelle; et il criait:

»--O triple route, vallée ombreuse, bois de chênes et gorge resserrée où aboutissent les trois voies, vous qui avez bu le sang paternel versé par mes propres mains, vous souvenez-vous encore de moi, et du crime que j’ai commis plus tard? O Noces! Noces! Vous m’avez engendré, puis vous m’avez uni à qui m’avait conçu, et vous avez montré au jour un père à la fois frère et enfant, une fiancée à la fois épouse et mère: toutes les souillures les plus ignominieuses qui soient parmi les hommes!

»Alors il poussait de grands cris et portait ses mains à ses paupières, comme pour les mutiler une seconde fois. Mais il rencontrait le bandeau qu’y avait mis Antigone pour dissimuler l’horrible blessure. Celui-ci semblait un diadème: Œdipe s’en allait ainsi, par les chemins, misérable et couronné de blanc.

»Ceux qu’il rencontra d’abord, le connaissant, détournaient leurs yeux, avec épouvante. Cependant ils ne refusaient pas la nourriture à Œdipe: du pain, des olives, parfois un fromage gras et luisant. Car lorsqu’un homme est en proie à la vengeance des dieux, c’est un devoir de laisser agir ces volontés immortelles; ignorant leurs décisions, il ne faut se montrer ni compatissant, ni impitoyable; et ainsi on peut le secourir, mais avec indifférence.

»Puis il pénétra dans des contrées où l’on savait les crimes et le malheur du Labdacide, car la nouvelle s’en était répandue dans toute la Grèce, mais où on ignorait ses traits et ceux de sa fille. Œdipe, les bras un peu tendus et la face glacée, à cause qu’il n’y voyait point, interrogeait, quand il entendait des pas croiser les siens, le paysan ou le voyageur. Il demandait le nom de ces lieux nouveaux pour lui. On lui répondait: «C’est Oropos qui veille à l’entrée de l’Euripe, ou Délion, ou Aphidna.» Alors Œdipe songeait: «Ce sont là des pays où sans doute j’eusse un jour porté la guerre, si j’avais continué de tenir le sceptre au-dessus des enfants de Cadmus...» Et il s’étonnait de s’y trouver un peu moins malheureux que dans sa propre patrie.

»Il commençait à prendre quelque intérêt aux récits des laboureurs de la campagne, aux conversations des artisans dans les cités. Et quand il eut franchi les portes de Décélie, en Attique, il dit à sa fille: «Informe-toi s’il n’est point ici quelque atelier de forgeron. La nuit tombe, Zeus a précipité sur mes épaules une buée froide. Je voudrais me chauffer au grand feu d’un marteleur d’airain.»

»Mais il disait cela sachant aussi que c’est autour de ce feu que s’assemblent, le soir, ceux qui échangent, par plaisir, des paroles nombreuses. Il s’assit donc en silence, près des braises ardentes du foyer qu’entretenait le forgeron de Décélie. Sa stature était haute, et son air imposant. Ceux qui parlaient se turent pourtant à son approche.

»--Certes, se disaient-ils, celui qui vient d’entrer a dû être grand parmi les hommes. Il semble de la race des dieux. Toutefois on ne crève les yeux que des criminels. Éloignons-nous, cela est préférable: d’ailleurs il ne nous verra pas!

»Seule, Tekmessa, la sœur du forgeron, qui était une veuve honorable, eut pitié de l’hôte; et faisant traverser à Antigone la cour de la demeure, elle lui montra la chambre où son père pourrait reposer pendant la nuit. Puis, lui ayant donné des peaux moelleuses afin d’en recouvrir le lit d’osier, elle l’abandonna à sa tâche pour aller retrouver Œdipe.

»Elle mêla pour lui le vin noir et l’eau pure, dans un cratère de terre rouge, harmonieusement verni, brillant et net; elle lui donna du pain frais et savoureux, des figues qu’elle lui présentait elle-même, dépouillées de leur poisseuse écorce, au bout d’une souple baguette d’olivier: car l’aveugle ne pouvait prendre lui-même ce soin délicat.

»--O femme, lui dit cet hôte dont elle ne savait pas le nom, il ne m’est permis d’attirer sur personne la bénédiction de Zeus. Que les Immortels seulement te regardent, et qu’ils voient.

»--Étranger, lui dit-elle, ce n’est sûrement point un mal envoyé par une divinité qui t’a privé de la belle lumière. Tes membres sont vigoureux, l’âge ne les a encore ni roidis, ni desséchés. Aurais-tu souffert non point le châtiment de magistrats justement impitoyables--car tes traits sont trop nobles pour l’avoir mérité,--mais la vengeance d’un ennemi?

»Elle lui adressa ces paroles à cause d’un secret mouvement de son cœur qui lui inspirait pour cet inconnu un sentiment plus fort que la compassion.

»--C’est moi-même qui me suis puni! répondit l’aveugle, les mains sur son bandeau.

»--Toi? dit-elle.

»--Oui, fit-il, oui... Je suis Œdipe, très détesté des dieux!

»Tekmessa poussa un grand cri, en plongeant sa tête dans ses mains, car tous les Grecs, ainsi qu’il a été dit, connaissaient le nom d’Œdipe et la malédiction qui pesait sur lui.

»--Et où iras-tu, maintenant, dit-elle, O toi le poursuivi d’Apollon Loxias?

»--Je ne sais, répondit Œdipe. Quand j’aurai quitté Colone, vers quoi je marche, vivrai-je encore, aurai-je obtenu le pardon des Euménides? Et quel toit, quelle patrie oserait me recueillir, souillé de crimes sans nom, et portant malheur à tous ceux qui m’approchent? O femme, un instinct secret, malgré l’insoutenable obscurité qui est pour moi maintenant tout l’univers, me fait deviner de quels yeux tu me regardes. Tu l’as dit tout à l’heure: mes membres ne sont point encore affaiblis par la vieillesse. L’infortune seule, une infortune plus grande que toutes celles qu’ont jamais connues avant moi les fils de Deucalion, les fait trembler comme un pin dont les branches s’entre-choquent au vent. Mais je suis fort! Et ma tête foudroyée était pleine d’une prudence qui n’est point encore abolie. J’étais roi. Je pourrais me retrouver, sous un nom nouveau, l’humble juge d’un petit village. Et l’on payerait ma sagesse et mes conseils du peu qui suffirait à soutenir mon existence: quelques mesures de blé, de l’huile, parfois un coq rouge et du beurre de brebis.

»--Ici?... dit Tekmessa frissonnante, mais qui releva la tête.

»--Nulle part! interrompit brusquement Œdipe. Je viens de rêver un impossible rêve: on n’échappe pas à son destin. Tu l’as compris toi-même, je ne suis pas un vieillard. Sans cesse je penserai aux caresses d’une femme. Sans cesse je les désirerai. Que dis-je, ses caresses? Sa présence, ses pas dans la maison, le son de sa voix qui appelle les poulets criards et repousse les importuns en disant: «Ne faites pas de bruit: il dort!»

»--Je suis, dit Tekmessa, les yeux humides et la gorge toute pleine de soupirs passionnés, je suis une honorable... une honorable veuve!

Et en disant ces mots, vers le genou du Sabdacide elle allongea ses mains. Mais la poitrine d’Œdipe gronda.

--Tu ne sais pas encore, toi, dit-il, ce qu’est la malédiction des dieux! Je n’ai eu qu’une mère, comme tous les hommes: et je l’ai épousée. Si je t’épousais, ne découvrirais-je pas un jour que tu es ma sœur? Et je suis aveugle maintenant; je me suis crevé les yeux. Comment puis-je voir si tu n’es pas ma sœur? Es-tu vraiment bonne, Tekmessa? Alors va-t’en!

»Et Tekmessa s’en alla, regardant toujours le bandeau qu’il avait sur les yeux. Ses belles joues ruisselaient de larmes, comme la neige des montagnes que le soleil à la fois rougit et fait fondre en torrents.

»Ainsi les malheurs d’Œdipe furent mis à leur comble, et il ne put échapper à la destinée qui l’attendait à Colone, parce qu’il s’était crevé les yeux. Car on ne doit jamais rien faire contre soi-même.»

* * * * *

--Le souci de moralité qu’impliquent ces dernières lignes, dit M. Costepierre, me sert à démontrer que ce petit roman grec doit être d’une époque assez tardive.

VI

Le Lapon délicat de la poitrine

Il y avait une fois un Lapon. Il avait les yeux bridés, la face ronde comme une pleine lune, les pommettes couleur de brique comme tous les Lapons, une hutte en peau de renne pour l’été, une case faite avec des moellons de neige pour l’hiver, une marmite, deux traîneaux, ce qu’il lui fallait de harpons, et aussi l’âme innocente et pure, également comme presque tous les Lapons, qui sont un peuple vertueux. Mais il constituait cependant une regrettable exception parmi son peuple, parce qu’il était délicat de la poitrine.

Ses parents trouvaient qu’il s’exagérait un peu son état. Mais lui le prenait très sérieusement, disant qu’il se connaissait sans doute moins mal que personne autre au monde. Ceci prouve qu’il avait, en même temps que les bronches un peu sensibles, l’esprit philosophique: par disposition naturelle d’abord, et aussi à cause des leçons d’un pasteur norvégien qui lui avait appris à lire et à écrire. Voilà même pourquoi il nourrissait des inquiétudes pour sa santé, sachant que les intellectuels sont enclins à certaines faiblesses de tempérament; de sorte qu’après tout, malgré l’anxiété qu’il entretenait, dans son cœur, sur les cruautés de son destin à venir, il en était un peu orgueilleux; et cela même l’empêchait de guérir.