Part 1
PIERRE MILLE
Paraboles et Diversions
--DEUXIÈME ÉDITION--
PARIS.--Ier P.-V. STOCK ET Cie, ÉDITEURS 155, RUE SAINT-HONORÉ, 155.
1913 Tous droits réservés
L’auteur et les éditeurs déclarent réserver tous leurs droits de reproduction et de traduction pour tous pays, y compris la Russie, la Suède et la Norvège.
Ce volume a été déposé au ministère de l’Intérieur (section de la librairie) en Avril 1913.
DU MÊME AUTEUR:
De Thessalie en Crête, (Berger-Levrault, éditeur). Au Congo Belge, (Armand Colin, éditeur). Sur la vaste terre, (Calmann-Lévy, éditeur). Barnavaux et quelques femmes, id. La biche écrasée, id. Caillou et Lili, id. Louise et Barnavaux, id.
De cet ouvrage il a été tiré à part neuf exemplaires sur papier de Hollande, numérotés et paraphés par les éditeurs.
Paraboles
I
Le Premier Critique
C’est pour l’esprit humain, en même temps qu’une dangereuse cause d’orgueil, une grande inquiétude que de ne pas savoir pourquoi la création s’est arrêtée à l’homme. Car après tout il n’y avait pas de raison pour que Dieu, ayant travaillé six jours, se reposât le septième. Il aurait pu tout aussi bien continuer toute une décade, et même plus longtemps encore. Il aurait pu, dans ces jours subséquents, perfectionner nos premiers parents, leur donner des ailes, par exemple, ou leur permettre de vivre dans l’eau à l’aide de branchies; il aurait pu les doter d’un appareil moral tel qu’ils n’eussent jamais succombé aux ruses du démon; ou les faire beaucoup plus intelligents, de telle façon qu’ayant distingué ces ruses, ils eussent été encore plus coupables de s’y laisser prendre. Il aurait pu aussi inventer un surhomme, en laissant l’homme à l’état de simple ébauche ou d’essai, comme l’ornithorynque ou le ptérodactyle. Mais il ne le fit point. Étant toute raison, il devait avoir une raison, mais jusqu’à ce jour on ignorait celle-ci.
Toutefois le Pogge avait découvert à Constance, à moins que ce ne soit en Angleterre, on n’est pas bien fixé là-dessus, un manuscrit qui prétendait jeter quelques lueurs sur ce problème. Mais comme il n’avait guère souci que des ouvrages de l’antiquité classique, il n’y prêta aucune attention. Égaré une seconde fois, ce manuscrit n’a été retrouvé que de nos jours chez un notaire italien qui en avait détaché les feuillets de parchemin pour en faire des chemises de dossier; et j’avoue qu’il existe encore des doutes sur la date exacte de sa composition. Selon certains épigraphistes, il serait dû au Pogge lui-même, qui se plaisait, on le sait, à ces supercheries littéraires.
Quoi qu’il en soit, l’auteur admet comme point de départ, que Satan, lorsque le Seigneur commença de créer le monde, en fut profondément affligé. La plupart des péchés capitaux, dont il est le père, mais dont il souffre cependant, l’envie, la colère, la paresse surtout, le rongèrent avec fureur. Car non seulement il n’aimait pas que son vainqueur manifestât sa puissance, mais encore il prévoyait que le monde une fois créé, il serait obligé d’y répandre le mal, et que cela le fatiguerait. Son grand souci fut donc d’arrêter Dieu, de l’arrêter le plus vite possible. Directement, il ne pouvait rien contre lui: il fallait que la décision de ne plus créer vînt du Créateur même. C’est alors que Satan inventa la critique. Le genre n’en fut point, à cette époque, divisé en espèces. La critique de Satan fut donc littéraire, artistique et dramatique. Ou plutôt elle prit tour à tour ces trois aspects. Toutefois, il fut étonné du peu d’effet qu’elle produisit d’abord. C’est qu’il ne savait pas encore bien son métier.
Car lorsque le Seigneur eut séparé la lumière d’avec les ténèbres, Satan fit graver par un diable de ses cohortes, en lettres de feu écarlates sur une tablette sulfureuse, son premier compte-rendu: «Cela est fort bien, disait-il en substance Nous remarquons dans cet ouvrage une certaine grandeur. L’honnêteté nous force pourtant d’y noter aussi quelque monotonie et de la confusion.»
Mais le Créateur ne s’inquiéta point de ces observations. Il avait fait comme il voulait faire, et la franchise du démon ne lui fut point désagréable. Il étendit donc sur le globe la face claire des eaux marines. Elles brillaient doucement, grises, bleues, vertes, selon leur profondeur et la couleur du ciel pur ou nué; et voyant que cela était bon, il flottait au-dessus, immense et satisfait.
Satan écrivit, et tous les esprits du mal et du bien purent lire:
«Rien n’est plus intéressant. L’auteur des eaux est bien le même que celui de la lumière. Nous reconnaissons sa manière, ses grands effets un peu vagues, sa négligence perpétuelle et froide du détail, qui ne va pas sans causer une impression d’ennui. Mais tout porte à croire que cette négligence est voulue. Belle œuvre, bien qu’elle ne soit pas faite pour plaire à un public nombreux.»
Dieu ne se fatigua cependant point de créer. Il créa la diversité magnifique des herbes et des plantes; avec le vent du soir il passa dans les feuillages, et il caressait ces fleurs nées sans semence, dans l’air ineffablement jeune où nulle bête n’avait encore respiré. Satan écrivit:
«Encore une tentative, et assez curieuse. Évidemment, l’auteur était bien davantage maître de son premier procédé, et l’on distingue ici des erreurs et des faiblesses. Quoi qu’il en soit, c’est un renouvellement, bien que l’on puisse craindre que ceux qui aimaient la première manière ne goûtent pas celle-ci.»
Mais il fut déconcerté, car le Seigneur ne montra nulle tristesse. Il avait joie de sa création, telle qu’elle était, et connaissait pourquoi il avait fait ainsi. Et quand Satan vit qu’il se disposait à continuer, son cœur fut rempli d’une rage très amère.
--Que faut-il donc imaginer, songea-t-il avant le quatrième matin, que faut-il donc imaginer pour qu’il se décourage?
Le Seigneur créa le soleil, la lune, le manteau somptueux des étoiles, qui la nuit tourne lentement dans le ciel. Maintenant, il y avait de la beauté dans tout son infini, et il souriait en songeant: «Satan va dire une sottise!»
Mais Satan sourit à son tour, car un dessein malicieux lui était apparu; et il écrivit seulement: «Il y a progrès!»
Et Dieu fut touché. Il eut presque envie de pardonner à Satan, de lui laisser une meilleure place dans son univers, il faillit oublier qu’il est l’esprit qui dit toujours non, même quand il a l’air de dire oui. Toutefois, remettant ce projet à plus tard, par une contraction de son être immatériel et sans bornes il créa les grands poissons et tous les animaux vivants qui peuplent le sein noir des ondes. Il créa aussi les oiseaux, il jeta des ailes parmi les arbres et les monts, et au plus haut des airs, et il criait: «Multipliez, multipliez!» Il pensait aussi: «Qu’est-ce que l’autre va dire?»
Satan écrivit seulement: «Il y a progrès!»
Alors le Seigneur, pour la première fois, eut un mouvement de stupeur et d’embarras. Un progrès! Quel progrès? C’était une autre expression de son besoin de créer qu’il manifestait, et elle ne signifiait rien, la parole de Satan! Pourtant il se reprit et créa les bêtes qui vivent sur la terre. Toutes les bêtes. Elles bondissaient, bêlaient, mugissaient, rugissaient; ou bien silencieuses, s’en allaient par grandes bandes pacifiques, la tête baissée sur l’herbe nourrissante.
Satan ricana, et dit encore: «Il y a progrès!»
Et Dieu fit l’homme et la femme avec leurs âmes vivantes, et les mit dans le jardin d’Éden, près du pays de Havila, où se trouvent l’or, le bdellion et l’onyx. Mais Satan répéta encore:
«Il y a progrès!»
Et à cet instant, Dieu s’écria:
«J’en ai assez! Chaque œuvre que j’ai ouvrée, entre l’aurore et la nuit, l’obscurité et la lumière, je l’ai faite pour qu’elle soit ce qu’elle est, et belle en elle-même. Qu’est-ce qu’il veut dire, avec son progrès? Si je continuais, on parlerait donc toujours de progrès, sans jamais regarder la chose en elle-même, sans en jouir? J’en ai assez, j’en ai assez!»
C’est ainsi que Satan parvint à arrêter la création au sixième jour.
* * * * *
Tel est, en résumé, le texte de ce manuscrit curieux. Mais décidément, la latinité en étant assez basse, je ne pense pas qu’on puisse l’attribuer au Pogge, savant homme et bon cicéronien.
II
Comment le Déluge eut lieu en vain
Noé avait lâché une dernière fois la colombe; elle était partie pour ne plus revenir. C’était en l’an six cent un de la vie du patriarche, au premier mois, le premier jour du mois; et Noé enleva le toit qui couvrait l’arche, et il regarda, et voici! La face de la terre avait séché. Et au second mois, le vingt-cinquième jour du mois, la terre pouvait porter les pas.
Alors Noé sortit de l’arche, avec sa femme, ses fils, et les femmes de ses fils, et tous les animaux, et ils respirèrent l’odeur du vent, qui avait couru sur la terre humide. Or, l’herbe partout avait recommencé de croître, et ainsi l’odeur de ce vent était bonne; elle enflait leurs cœurs dans leurs poitrines. Les bêtes innombrables bondissaient en poussant des cris, selon leur espèce, et quand le vieux Noé, son couteau de pierre à la main, passait au milieu d’elles, choisissant l’une, choisissant l’autre, et les égorgeant pour les holocaustes, ainsi qu’il lui avait été commandé, celles qu’il avait choisies se laissaient mourir, tellement ivres de grand air qu’elles ne s’apercevaient pas du coup qu’il leur portait. Leur sang coulait sur les pierres, et c’était un grand sacrifice. Noé se disait:
--Cet holocauste est coûteux, pourtant il m’est doux; car je viens d’en avoir la promesse du Seigneur: il ne frappera plus tout ce qui vit, comme il vient de le faire. Tant que la terre durera, les semailles et les moissons, le froid et le chaud, l’hiver et l’été, le jour et la nuit ne cesseront point. Tel est le pacte, et cela est légitime, puisqu’il ne reste au monde que moi et mes fils, qui sommes des justes. Tous les méchants ont disparu.
Mais comme il prononçait à haute voix ces paroles, il aperçut au loin sur les eaux une embarcation qui s’avançait avec une rapidité singulière. Son aspect l’étonna beaucoup: elle avait un mât, une voile, une paire de rames, un gouvernail, au lieu que l’arche ne se mouvait qu’au caprice des courants, sans que personne fît effort pour la diriger. Mais ce n’était point, à la manière de l’arche, une vaste maison flottante. Elle était au contraire fort petite, et ne contenait qu’un homme et une femme, bien vieux en apparence, aussi vieux que Noé, et qui semblaient fort paisibles.
Ils abordèrent. L’homme tira soigneusement son bateau sur la plage boueuse, en prenant toutes les précautions pour qu’il pût servir de nouveau, au lieu que l’arche était demeurée échouée sur le côté comme une chose définitivement abandonnée: cet homme avait l’air d’un vrai marin.
* * * * *
Noé s’approchant de lui, dit sans aucune douceur:
--Pourquoi n’êtes-vous pas noyés, vous et cette femme? C’est contraire aux règlements. Il est hors de doute que vous devriez être noyés!
L’homme répliqua, étonné à son tour:
--J’allais vous faire la même observation: je croyais être seul sur la terre... C’est très ennuyeux. D’où venez-vous?
Noé indiqua l’Orient d’un geste vague, du côté des plaines de Mésopotamie.
--... De par là, dit-il. Je m’appelle Noé. Et vous?
L’homme tendit le bras, montrant l’horizon de l’Ouest. Il répondit:
--Je m’appelle Deucalion.
* * * * *
La première idée qui vint au patriarche et à ses fils fut de tuer ce couple étranger; mais l’homme, malgré son âge, avait l’air si fort, si fier et si gai, qu’ils ne l’osèrent point. Noé dit à ses fils, pour se cacher à lui-même sa faiblesse et son indécision:
--Ces gens sont trop vieux pour avoir des enfants. Qu’importe qu’ils vivent encore quelques années!
Il affecta donc de s’écarter d’un air dédaigneux, en chantant un hymne qu’il tenait de ses ancêtres. Ce poème racontait l’origine du monde et le malheur irrémissible de l’homme, condamné non seulement à la mort, mais au travail, plus horrible encore que la mort, parce qu’il avait voulu connaître le mystère des choses, et tout le bien, et tout le mal. Mais l’étranger, sans inquiétude apparente, avait pris une houe dans sa barque. Et commençant de labourer la glèbe pleine de germes, il chanta de son côté un hymne impétueux. D’abord, il dit la joie de vivre, le ciel clair, la beauté des eaux, des montagnes, des plantes, qui par elles-mêmes sont divines. Ensuite il célébra la gloire de son père Prométhée, qui puni par Zeus pour avoir volé, avec la flamme, un secret assez fort pour affranchir les hommes de leur misère, continuait de braver le fils d’Ouranos, proclamant qu’à la fin il le vaincrait.
Ces récits outrageants faisaient horreur à Noé et à ses fils.
--Ils mourront sans postérité, du moins, songeaient-ils. Et c’est bien fait.
Mais quand il eut fini, en riant, de labourer la glèbe, l’homme l’ensemença patiemment avec des cailloux; et quand il venait de recouvrir un sillon, sa femme l’imitait sur un sillon voisin.
--Ils sont fous! murmurait la famille du patriarche: ils sèment des pierres!
Mais voilà que ces pierres se mirent à frissonner dans les entrailles qui les enfermaient. Le sol se gonflait d’intumescences légères; on en vit sortir des têtes orgueilleuses et très belles, puis des poitrines viriles, toutes saillantes de muscles, et d’autres merveilleusement rondes, blanches à ravir les yeux, dont les seins fleurissaient dans l’air. Et telle fut la récolte de Deucalion: tout un peuple né de la Terre!
Alors Noé et ses fils s’écrièrent avec stupeur:
--Comment se fait-il que ceux-là aussi soient favorisés par des miracles? Ce n’est pas juste, non, ce n’est pas juste!
Et ces hommes n’étaient pas plutôt sortis du sein de la glèbe, que tout armés, très joyeux, déjà pleins de faim, ils se jetèrent sur les troupeaux de bêtes domestiques et sur les bêtes sauvages. Ils les massacraient avec de grands cris; allumant de larges bûchers, ils faisaient cuire, sans horreur, les sangliers et les lièvres immondes; ils mangeaient les bœufs sans les avoir saignés à la gorge.
--Ne voyez-vous pas, s’écria Noé, que vous prenez votre nourriture dans l’impureté? Comment se fait-il que vous ignoriez la Loi?
--Nous ne savons ce que vous voulez dire, répliquèrent-ils. Nous ne connaissons de lois que celles que nous faisons nous-mêmes. Pourtant nous révérons Thémis: car c’est par le conseil et la volonté de cette déesse que Deucalion nous a fait naître. Aussi nous chercherons à vivre selon son désir. Mais quant à cette Loi dont vous parlez, c’est une rêverie de sauvages poltrons.
* * * * *
C’est ainsi que le déluge eut lieu en vain. Car il ne se trouva point seulement, pour être sauvée, la famille de Noé, mais aussi la race que Deucalion et Pyrrha ont fait sortir de l’éternelle Terre, sur l’inspiration de Thémis.
Ce sont deux sortes d’humains, et depuis ce jour jusqu’à celui où nous vivons, ils ne sont pas encore parvenus à s’entendre.
* * * * *
... Cette légende me fut contée, sous les murs indestructibles de Tyrinthe, par un berger grec qui ressemblait au sage et vigoureux Ulysse. Il avait de larges épaules, une barbe noire frisée, un nez droit, et dans la main, un aiguillon semblable à un sceptre.
III
Le Miracle
Tous les jours, excepté le samedi, le petit Jésus allait à l’école. En été, il n’était vêtu que d’une longue tunique de chanvre, sans manches, filée par la Vierge Marie. En hiver, quand soufflent les vents durs qui viennent du Liban, il mettait par-dessus cette espèce de chemise une pelisse de laine rousse et poilue, pareille à celle que portent les bergers du pays de Giléad. Mais la Vierge Marie en avait bordé le bas, ainsi que l’ouverture sur la poitrine, d’une large bande taillée dans la peau d’un chat sauvage; car dès cette époque ancienne, comme aujourd’hui encore autour de Salonique ou de Brody, où ils forment de grands peuples, les juifs aimaient la pompe des fourrures. Et Joseph se réjouissait, dans son cœur naïf, que le fils de Dieu, que Dieu lui avait donné à garder, eût l’air d’un petit rabbin.
Le petit Jésus allait à l’école. Il emportait son ardoise, un morceau de craie, des tablettes de buis ou de terre-cuite, car on en faisait des deux sortes, couvertes de cire fine, un petit bâton terminé en pointe aiguë d’un côté, en spatule de l’autre, pour écrire et pour effacer sur ces tablettes, et parfois, afin d’apaiser sa soif aux jours d’été, une pomme-orange. On ne saura jamais assez méditer sur ce mystère magnifique et tendre, c’est la source inépuisable d’une joie justement divine: tout Dieu, dans son immensité, vivait alors dans le corps d’un petit enfant. Oui, dans le corps d’un petit enfant des hommes, de l’être au monde le plus beau, le plus pur, le plus lumineux, le plus digne d’être aimé, était descendue la cause de toute lumière et de tout amour! Le petit Jésus allait à l’école... Ce n’était pas seulement par humilité. Sa nature divine savait tout; mais sa nature humaine avait besoin d’apprendre à se servir des inventions humaines: l’alphabet, le calame, les nombres. Pour sortir de l’atelier de Joseph, qui était en contre-bas de la rue, il lui fallait franchir deux hautes marches en calcaire gris, où des fossiles avaient laissé la trace en creux de coquillages faits comme de longues vis. Jésus connaissait bien ces empreintes pour s’être émerveillé à les regarder, lui qui avait créé pourtant la mer, Léviathan et tous les poissons. Ses petits genoux ronds, marqués d’une fossette qui leur donnait presque l’air d’avoir une figure, et ses pieds roses, gravissaient l’obstacle avec un léger effort qui l’amusait; et debout sous la porte étroite, cintrée du haut, sa mère, avec son voile bleu et ses yeux semblables à des fleurs violettes, le regardait s’en aller. Comme il était infiniment studieux et sage, il psalmodiait ses leçons tout le long de la route, ainsi que font encore les écoliers dans le même pays; et le ciel où était son père, au-dessus de sa tête, le bénissait.
Mais il y avait à l’école un enfant tout à fait noir de visage et d’âme, qui s’appelait Jérach; et il disait que son père était de la race de Cham. Mais en vérité Satan s’était caché sous les traits de ce petit nègre pour tenter Jésus, sachant que c’était celui-là qu’on appellerait Christ un jour prochain. Les autres enfants ne connaissaient pas ce mystère. Ils sentaient seulement, dans le fils de Marie, quelque chose de doux et de bienfaisant, et ils l’aimaient sans savoir pourquoi, comme on aime inconsciemment un beau jour. Jérach finit par reporter sur eux une part de la haine qu’il avait contre cet enfant blond, au visage ovale et pâle, qui était venu pour lui prendre la terre. C’est pourquoi il mit dans leur âme les mêmes fureurs religieuses qui brûlaient celles de leurs parents. Les uns se déclarèrent tsadoukites et les autres hassidites. Ils se traitèrent réciproquement d’œuf de tortue et de crapaud, d’excrément de poisson, d’impie, de voleur, ou de Romain; enfin ils jouèrent à se haïr: c’est un jeu horrible. Des injures, ils en vinrent aux coups, les pierres ne tardèrent pas à voler, et bientôt on entendit un cri affreux: c’était Joël, fils du grand-prêtre Alkimos, qui venait de rouler sur le sol, la tête fendue par un galet tranchant. Les combattants n’avaient pas encore le cœur endurci. Tous eurent grande pitié. Ils se rapprochèrent du fils d’Alkimos, bien que cet adolescent orgueilleux et méchant par nature n’inspirât que peu d’affection à la plupart. Un sang clair sortait à gros bouillons de la blessure qui coupait un des sourcils, et laissait voir les os du crâne. Tous crièrent:
--Joël qui va mourir, maintenant!
Joël, qui s’était relevé, s’appuya au mur. Ses genoux s’entrechoquaient et ses yeux étaient obscurcis par le sang et par l’épouvante; il ne savait pas ce que c’était que la mort, mais il la craignait formidablement. Et Jésus, qui avait regardé comme en rêve, et sans la voir, la stupidité de cette bataille, vint à lui d’un air très sérieux, en hâtant ses petits pas. Toute la charité du ciel et de la terre sortait de lui, elle inondait l’air, elle était à la fois lourde et légère, pressante, irrésistible, délicieuse. Joël, qui dépassait Jésus de la tête et des épaules, tomba sur ses deux genoux; et le petit Jésus, lui prenant le front dans ses deux mains encore grasses et comme gonflées du lait de la première enfance, dit seulement à voix basse:
--O mon frère... O mon frère en mon père!
Or, à peine eut-il prononcé ces paroles, qu’il n’y eut plus rien, ni blessure, ni odeur de blessure! La cicatrice même, et le sang qui souillait la terre avaient disparu. Les camarades de Joël crièrent:
--Miracle! Miracle! Jésus a fait un miracle!
Il n’y eut que Joël qui ne dit rien. Ça s’était passé trop vite, et il ne pouvait pas croire qu’il fût guéri.
* * * * *
Le petit Jésus reçut de ses camarades, les jours suivants, les marques du plus grand respect. Ils le saluaient en mettant leur main droite à leur poitrine, ensuite à leur bouche et à leur front; ils se prosternaient jusqu’à terre, et ils l’appelaient _rabbi_. Mais il n’en éprouvait aucune vanité, puisque nul éloge ne peut égaler la puissance divine. C’était comme si quelqu’un eût appelé le grand Salomon «capitaine de cent hommes»! Jérach-Satan fut déçu de ce côté. Mais Joël lui donna des consolations. Ayant été miraculé, il en éprouva beaucoup d’orgueil. «Car, songea-t-il, si la faveur divine s’est manifestée sur moi d’une façon si singulière, c’est que j’en suis exceptionnellement digne. Le Dieu d’Israël n’a pas voulu que le fils du grand-prêtre Alkimos fût défiguré. Je ne m’en étonne pas. Quelque chose, sans parler de ma naissance, m’a toujours dit que j’étais appelé à de superbes avenirs, à la domination; et ce miracle a été prédestiné pour me faire distinguer parmi les hommes!» En effet, les vendeurs de graines de pastèques grillées, ceux qui cuisent les gâteaux de miel et de sésame, et tous les oisifs du marché, disaient sur son passage: «Est-ce toi, Joël, sur qui le Très-Haut s’est manifesté?» Ce n’est pas tout: les femmes chananéennes, dont la joue est marquée de trois étoiles bleues, et qui colorent leurs paupières avec des fards, murmuraient de façon qu’il entendît: «Voilà Joël, pour qui Dieu a fait une si grande merveille! Il est joli! Quel dommage si ce bel œil eût été blessé!» Ainsi Joël, pour avoir été un instant soustrait aux règles qui gouvernent la nature, était en train de perdre son âme dans le culte de lui-même, et de mauvaises voluptés.
Jérach voulut pousser son avantage plus loin. Il suggéra donc à ses camarades:
--Jésus peut faire des miracles, n’est-ce pas?
--Le Très-Haut le lui a permis, Jérach, dit Joël fièrement. Le Très-Haut le lui a permis, à cause de moi!
Ces paroles irritèrent les autres. Ils trouvèrent injuste que Joël, bien connu pour être un méchant qui avait mérité son sort, y eût échappé par une intervention surnaturelle. Les plus petits pensèrent que Jésus aurait bien mieux fait de multiplier des gâteaux; les plus grands, qu’il aurait dû les faire encore plus grands, très forts, très riches, très aimés: des rois! Et la plèbe, puisque les meilleurs ne pouvaient s’entendre, ne formant pas les mêmes vœux, demeurait paresseuse, inerte et mécontente; elle avait seulement le sentiment vague qu’elle était lésée, sans savoir pourquoi; elle ne voulait que l’égalité, c’est-à-dire rien.
Alors Jérach-Satan souffla perfidement à l’un de cette plèbe, qui s’appelait Ahira:
--Ça ne nous sert à rien, les miracles de Jésus, si Jésus n’en fait pas pour nous!
--Mais, répondit Joël, vous n’avez pas reçu de pierre dans l’œil! Vous n’êtes pas malades, vous n’êtes pas boiteux, vous n’êtes pas manchots, vous n’allez pas mourir; vous n’avez besoin d’aucun miracle, vous n’avez besoin de rien!
--Si, répondit Ahira. Nous avons besoin de ne pas travailler!
Et tous crièrent, illuminés: