Part 9
Ce n’est pas une confrérie de gens heureux: il n’y a pas de plaisir à être ridicule. Et je souffre de ce mal de la distraction depuis mon enfance; j’en ai connu toutes les formes. Mes crises, sinon les plus fréquentes, du moins les plus manifestes, me prennent dans les lieux publics, principalement devant tout ce qui, dans un lieu public, ressemble à un comptoir ou à un guichet où l’on verse de l’argent. Je commence, me sachant distrait, par penser avec énergie à l’acte, d’ailleurs insignifiant, que je veux accomplir. Par exemple, quand je dois prendre un billet de chemin de fer, avant d’arriver à la station je tire ma bourse de ma poche et je la tiens dans ma main, en précisant dans mon esprit: «Je dois prendre un billet de telle classe, pour tel endroit!» Très souvent même, quand il s’agit d’un trajet connu de moi, je prépare l’argent d’avance. J’arrive avec cet argent, je me mets à la file des autres voyageurs, je trouve le temps long, je songe sans pouvoir m’en empêcher à autre chose; précisément, je suppose, parce que ma pensée ayant été, pour un acte presque indifférent, exceptionnellement intense, je tiens cet acte pour accompli. Et alors, quand je me trouve devant l’employé du chemin de fer, j’entre à moitié ma tête dans le guichet, et continuant mes préparatifs de voyage--puisque je vous dis que j’ai dépassé en imagination le moment où je suis!--je prononce tout d’un trait:
--Un paquet de cigarettes de soixante-dix centimes, s’il vous plaît!
Alors tous les autres voyageurs se tordent de rire, et l’employé croit que je me paye sa tête.
* * * * *
Je vous assure qu’il n’en n’est rien, et que je me sens, dans de telles aventures, tout à fait désemparé. Je les prends au sérieux parce que je sais qu’elles recommenceront. Je ne compte plus les sottises de ce genre que j’ai commises. Une des plus stupides a été de sortir d’un bureau de tabacs après y avoir pris un timbre de dix centimes pour affranchir une lettre. J’ai collé le timbre sur la lettre, très régulièrement, et jusque-là tout allait bien; mais j’ai mis ensuite cette lettre dans ma poche, et dans la boîte qui s’offrait, hospitalière, à la devanture de la boutique, j’ai jeté mon porte-monnaie!
Comme les débitants de tabacs n’ont pas la clef de ces boîtes, qui sont la propriété de l’administration des postes, j’ai dû attendre l’heure de la levée pour me faire restituer mon bien, et j’y ai perdu toute une matinée. Ici encore, je crois que la même explication que tout à l’heure est valable: le timbre une fois mis, j’ai vu la boîte, j’ai vu d’avance le geste que je faisais pour y jeter ma lettre, et j’ai remis dans ma poche ce qui devait me rester en main, c’est-à-dire le porte-monnaie. C’était, en réalité, par malheur, la lettre même. Et cependant je tenais encore quelque chose: le porte-monnaie. Demi-souvenir, alors que l’acte n’était pas accompli: je précipite donc dans la petite caisse de l’administration des postes ce qui me reste, c’est-à-dire mon argent.
Les gens superficiels ont une explication toute simple: «Cet homme-là n’est jamais à ce qu’il fait.» Il faudrait aller plus loin et savoir pour quelle cause il n’est pas à ce qu’il fait. Je crois que c’est affaire d’imagination. Je m’en aperçois fort bien au cours d’une conversation quelconque. Si ce qu’on me dit ne m’intéresse pas _trop_, tout va bien; j’écoute, je comprends, je réponds comme un homme d’une intelligence ordinairement alerte. Mais si un détail ou même un mot, dans ce qui frappe mon oreille, me frappe fortement, alors c’est fini, je suis perdu. Toute une série d’images, de représentations s’éveillent en moi, s’ajoutent au détail ou au mot qui vient d’ébranler mon mécanisme mental, et les grossissent démesurément. Ils tiennent une importance tyrannique. C’est toute une histoire passionnante, foisonnante, qui s’anime, qui multiplie ses incidents et que je m’évertue à suivre; ou bien c’est un raisonnement qui me paraît extraordinairement neuf et précieux, et qu’il faut que je pousse jusqu’au bout, à tout prix. Et même, même... je m’acharne d’autant plus à le considérer, à le savourer, à m’en pénétrer que j’en ai une peur atroce de l’égarer, de l’oublier. Car je me connais: _je suis distrait!_ Là-dessus, j’entends tout à coup une voix, un peu blessée, qui me dit: «Vous me suivez bien, n’est-ce pas?» Je me réveille en sursaut, et je rougis. Le mot «réveiller» est exact, car j’ai enchaîné des souvenirs à très peu de choses près comme dans le rêve. Et justement, ces jours-là, il me semble que j’ai un cerveau infiniment actif. Il fonctionne tout seul, en dehors de moi. Tous mes actes sont automatiques, et même mes paroles. Le plus étrange, c’est qu’assez fréquemment ce sont ces actes et ces paroles automatiques dont je me souviens ensuite, tandis que la mémoire de ma méditation, de cette méditation si savourée, si caressée, à laquelle j’ai sacrifié--sans le vouloir d’ailleurs--toutes mes obligations d’homme courtois et à peu près bien élevé, cette mémoire m’échappe durant des jours et quelquefois des mois entiers. Mais elle reparaît alors par une sorte de fulguration aveuglante qui me replace dans le même état d’esprit: je me retrouve absent à tout le reste. Cependant je suis susceptible de perdre encore ce souvenir, à moins pourtant que je ne le parle; aussitôt que j’en ai entendu le développement dans mes propres paroles, il est classé: il reviendra désormais au commandement.
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Toutefois cette théorie n’explique pas toutes les causes possibles de distraction. Elle permet à la rigueur de savoir pourquoi, quand je dois donner rendez-vous à quelqu’un le jeudi, et à une autre personne le vendredi, j’intervertis sans m’en douter les deux jours, et me rends consciencieusement chez l’homme qu’il ne faut pas. Elle peut aussi peut-être faire comprendre pourquoi j’ai tant de peine à me rappeler soit la figure, soit le nom, soit les deux pareillement, de gens que j’ai pourtant vus plusieurs fois. C’est ce qu’ils m’ont dit qui m’a intéressé, et je n’ai plus eu d’yeux pour leur aspect extérieur; entre eux et moi leurs paroles ont élevé des images qui me les ont cachés. Ou bien si, au contraire, ils m’ennuyaient, j’ai pensé _à côté d’eux_: et ils n’ont pas existé. Mais il y a autre chose, à de certains instants: il y a une espèce de perversion morbide de l’esprit qui vous force à dire ou à faire--et cela, je n’en devine absolument pas la cause--exactement l’inverse de ce qu’on veut dire ou de ce qu’on veut faire. Je me souviens, avec un remords amer, mais inutile, de ce qu’il m’advint jadis, avec une vieille parente de province. Je lui dis impétueusement:
--Bonjour, ma cousine. Mon cousin se porte bien?
--Elle leva pathétiquement les yeux au plafond et répondit:
--Très bien: au ciel. Il est mort depuis cinq ans.
Or je savais, je savais pertinemment que son mari était mort! Mais une espèce de démon perfide me l’avait fait oublier juste au moment où j’ouvrais la bouche, et m’avait forcé de proférer cette phrase imbécile. Ceci, c’est presque de la maladie mentale.
Je suppose que les gens de ma sorte sont seuls les vrais distraits. Ils le sont toujours, et dans toutes les circonstances. D’autres, plus vigoureux d’esprit, n’entrent dans la confrérie que par hasard, après une fatigue excessive, une grande déperdition de force nerveuse. Je pourrais donner le nom d’un de mes confrères, qui fut à la fois un dramaturge heureux, un homme de lettres de talent et un homme politique plein d’énergie. Partout et toujours il était sur la brèche, et partout et toujours il était égal à lui-même. Mais il jouait, et rien n’égale l’épuisement qui suit les parties désastreuses. Une fois qu’à l’aube il rentrait chez lui, après avoir perdu en quelques heures ses revenus d’une année, l’ami qui l’accompagnait lui dit, sans doute afin de lui faire sentir qu’il y avait des malheurs plus irréparables:
--Notre amie, madame X..., vient de perdre son petit garçon.
--Ah! fit-il en rêvant, la pauvre femme! Elle joue donc aussi?
XI
Déménagement
Hier, j’ai déménagé. C’est une chose qui arrive à tous les Parisiens, je suppose, et même à tous les habitants des villes. Il n’est plus dans le destin de personne, aujourd’hui, de naître et de mourir sous le même toit. N’importe: il y avait si longtemps, si longtemps que j’habitais la même demeure! J’ai eu en la quittant des sensations probablement très banales, des sensations que tout le monde a éprouvées,--mais si neuves pour moi, et si fortes, qu’aujourd’hui encore je ne puis penser à autre chose. Il me semble un peu que j’ai vidé mon âme, en même temps que ma maison...
J’avais commencé avec une espèce de bonheur puéril et sauvage. Sortir de chez soi à jamais, c’est comme s’en aller de soi-même. On attend et on espère une impression de voyage et de rajeunissement. Et puis, je possède si peu de biens terrestres: deux ou trois tableaux, quelques pierres, des livres. Et j’ai vagabondé par toute la terre: je me croyais nomade. Mais c’est peut-être pour cela: là-bas, de l’autre côté des océans qui séparent les mondes et les civilisations, quand je dormais mal sur le sol nu ou sur un lit de camp, c’était ces tableaux, ces vieilles pierres sculptées et ces livres que j’apercevais, en des places connues de moi, disposées contre des murailles dont les yeux de ma mémoire n’ont jamais perdu de vue les aspects. Voilà maintenant qu’il me semble que j’ai tué quelque chose.
Au début, pourtant, on ne se sent pas triste. On assiste sans se plaindre à l’invasion d’hommes farouches, la plupart gigantesques; on admire la façon dont ils se partagent le travail. Les plus forts et les plus grands prennent les plus petits objets, les tableaux, les porcelaines, les bibelots les plus minces; ils tournent les plus petites vis avec des mains énormes, ils jouent à ressembler au marteau-pilon du Creusot, celui qui brise la coque d’une noix sans écraser la pulpe; et durant qu’ils se livrent avec élégance à ces manœuvres délicates, le plus gringalet d’entre eux charge sur ses épaules des fardeaux monstrueux. Ils le font exprès. Sans doute ce sont des artistes, comme tous les Français: alors ils aiment étonner. Mais bientôt ils vous fatiguent. Sur la facture de la maison qui les envoie, ils ont lu votre nom et votre prénom. Alors ils en abusent pour vous le redire, comme s’ils ne le connaissaient pas: «Oui, monsieur Pierre Mille.» Je ne sais pourquoi cette perpétuelle répétition finit par vous faire si douloureusement souffrir. On dirait d’une opération de sorcellerie, entreprise pour vous faire perdre votre personnalité en vous en donnant l’ennui et la haine; on a envie de leur crier: «Il n’y a personne ici que moi, personne autre, et je me connais: je vous assure que je sais à qui vous parlez!»
Cependant qu’ils achèvent sur vous ce supplice singulier, ils promènent sur toutes choses des mains hardies; et à mesure qu’ils ouvrent les tiroirs, des odeurs oubliées s’en exhalent. Il n’y a rien de douloureux et de puissant sur l’âme comme les odeurs, rien qui vous force davantage à vous souvenir de pays, de visages, d’affections mortes ou égarées. Et l’on se dit: «Il y avait _cela_ chez moi, il y avait cela _encore_? Je ne le savais pas... Mais maintenant ce ne sera plus: ces gens ne vous rappellent le passé qu’au moment où ils le détruisent!» Quelquefois aussi, une note tracée jadis s’échappe d’un des livres qu’ils emportent et tombe sur le parquet. On la ramasse et on la lit sans la comprendre. On songe: «Pourquoi avais-je écrit cela? A propos de quoi, dans quelles circonstances? Je n’ai donc plus le même cerveau, je ne suis donc plus le même?» On a peur, parce qu’on ne se retrouve plus; on est dans la même inquiétude que ces fous qui se mettent, désespérément, à la recherche de leur conscience qui fuit.
Ces hommes rudes s’en vont, et on les suit. On leur indique, sous le toit nouveau ou l’on va vivre, des emplacements auxquels on avait songé longuement. Ils obéissent avec une sorte d’indifférence ou peut-être de dédain secret qui vous gagne. Il y a des meubles pourtant qui ont l’air de vous sourire, de vous dire: «Je suis mieux, là où tu me mets. Je te remercie.» Mais c’est très rare: presque tous ont l’air de vous en vouloir, ils avaient leurs habitudes, et ils résistent. Les livres surtout font exprès de ne jamais retrouver leurs casiers, on lutte contre leur malveillance, des heures et des heures. A la fin la nuit tombe, et l’on s’avoue vaincu.
Alors on retourne à la vieille maison, les reins paralysés et la tête engourdie. Comme c’est grand, maintenant qu’il n’y a plus rien, et quelles traces les meubles ont laissées sur les murailles: c’est comme des ombres! Involontairement je me mets à penser à un mort que j’ai aimé, beaucoup aimé... On avait étendu, pour les donner à des pauvres, les derniers vêtements qu’il avait portés; ils gardaient sur le lit la forme de son corps disparu. C’était tout ce que je voyais encore de lui, cette forme vaine, et bientôt elle allait s’évanouir, envahie par un autre vivant, un misérable autre vivant! D’autres de même viendront habiter entre ces murs, qui ne refléteront plus rien de moi.
J’ouvre ma fenêtre, elle domine un vieux jardin, ou plutôt un lambeau de vieux jardin sur lequel des constructions neuves empiètent d’année en année. Mais un vieux grand arbre, un platane, y est encore debout, tout nu et tout gris, sans feuilles. Deux familles de corbeaux y ont fait leurs nids, qu’ils reviennent habiter chaque printemps. Que leurs amours étaient bruyantes, et que de fois elles ont troublé mon sommeil! Combien de fois, à l’aurore, j’ai rêvé d’aller habiter ailleurs pour échapper aux retentissants bavardages de ces clabaudeurs noirs! Eh bien, maintenant, je m’en vais, je ne les verrai plus: ça devrait me faire plaisir, et voici que pour un rien je les regretterais! Je ne me souviens plus que de mes victoires contre eux; car un matin, saisi de fureur, ivre d’insomnie, j’en tuai deux à coup de fusil: une chasse en plein Paris! J’avais oublié que le peintre Harpignies habite en face de chez moi, et qu’il aime les corbeaux: il trouve qu’ils font bien dans le paysage. Alors M. Harpignies est allé trouvé le concierge, et il lui a dit: «Je sais qui a commis cet imbécile assassinat: c’est un fou qui habite au quatrième étage de votre maison.» J’habite au troisième, et je me suis tu! J’ai laissé porter la responsabilité de mon crime à un autre, lâchement. Mais maintenant il faut que je parle: c’était moi le fou, monsieur Harpignies; ce n’était pas le monsieur du quatrième!
* * * * *
... Le lendemain, je retourne à la nouvelle maison. Comment se fait-il que tout y soit changé, si gai, si frais, si pareil à ma vie ancienne, avec quelque chose d’inconnu et de cher, un goût si pur, si net et si jeune? Tout de même, tout de même je n’avais pas tort: c’est ressusciter que de prendre une coquille neuve. Que la main qui a mis tous ces objets en place était adroite et tendre; qu’elle a eu d’eux une intelligence différente de la mienne et qui me les fait mieux comprendre! Dans un coin, éclairé d’une lumière qu’il n’avait pas encore reçue, un vieux makoui chinois rit comme il ne le faisait point là-bas; et je le salue, et je ris aussi. Il n’y a pas jusqu’aux livres épars sur le parquet, qui n’aient un autre langage: «Tu ne lisais jamais que les mêmes, pauvre homme, font-ils. A nous reprendre autrement, tu feras des découvertes!» Mes chers livres, mes chères choses: allons, allons, bonjour, la vie!
Voilà comment on déménage. C’est plein de mélancolie--et de volupté.
XII
L’Automne
Dans les villes, nous savons à peine qu’il existe. Nous l’ignorerions tout à fait, sans les marronniers, qui refleurissent. Ah! oui, ce sont bien des arbres de civilisation, eux, de trop de civilisation! Avant la fin des longues journées d’août, des grands soirs où le soleil est encore sur l’horizon à l’heure où les hommes prennent leur repos, ils sont déjà tout desséchés, et le froid des premiers matins de septembre mord le pédoncule de leurs feuilles roussies, les arrache, les balaye sur le sol, les entasse contre les seuils. Ils demeurent tout droits, tout décharnés, dans les avenues rectilignes, le long des maisons de pierre immobiles et neutres, qui toutes se ressemblent. On dirait qu’ils ont vécu trop vite, dans une terre artificiellement tiède et grasse de pourritures, et qu’étant les premiers venus aussi, c’est leur droit de s’en aller d’abord. Et puis voilà qu’ils montrent, au bout de leurs branches maigres, de petites feuilles vertes et des fleurs, de vraies fleurs, parce que leur sève n’est pas morte et qu’ils sentent trop de vie encore autour de leurs racines. C’est comme s’ils avaient de la coquetterie, comme s’ils voulaient plaire encore, s’ils voulaient aimer encore, dans le mystère de leurs pétales et de leurs pistils. Dérision, presque péché: on sait que tout cela ne leur servira de rien, qu’elle va périr à son tour, cette seconde jeunesse frêle, anémiée, mensongère, inutilement intrépide et désespérée; une nuit de gel, et c’est fini, le boueux du matin les jette à l’égout, ces pousses déjà vieillottes, ces fleurs sans fécondité. Et le ciel peut être encore gai, bleu clair et blond, et léger, incroyablement léger: l’hiver est déjà dans la ville. On croit qu’il est partout; et puis un jour on franchit les murailles, on gagne le pays des arbres. Et chez eux, l’automne est chez lui.
C’est peut-être les jours de pluie, affreusement ternes, sous le dôme mouvant des nuées basses qui courent sous l’éperon des grands vents surgis de la mer de l’ouest, que sa domination se fait le mieux sentir. Il n’y a plus de soleil que sur la terre: les grands arbres l’ont bu durant des mois et des mois, durant la moitié de l’année. Maintenant, ils en sont pleins, ils regorgent d’or: formidable, éclatante, splendide richesse stérile, qui va devenir du fumier.
Parfois, du haut d’une pente raide, on ne les aperçoit que par le sommet de leur chevelure, longues vagues qui déferlent, arrondies, puis croulantes, jusqu’aux champs, retournés, brunis des cicatrices qu’ont laissées les charrues. Parfois la route humide suit leur base, ils escaladent la terre, au pied d’un fleuve, leurs troncs sont noirs, bruns, ou d’une pâleur de marbre, comme les colonnes d’un temple qui n’a pas de fin, pas d’autel, pas de tabernacle, mais invisiblement peuplé de choses augustes, insaisissables et graves. Les platanes sont en or pur, tout neuf, si luisant, si clair qu’on dirait qu’il va tinter; les peupliers en or plus pâle, comme mêlé d’argent ou reflétant une lueur blanche; les chênes en or rouge, lourd, somptueux, sculpté dans toute sa profondeur, filigrané comme une cuirasse d’or indien. Et sans fin, sans fin, ces bijoux illusoires tombent du haut de la voûte. Il y a des bûcherons: car leur temps recommence. Ils sont venus avec leurs serpes, leurs cognées, leurs crampons acérés que leurs pieds pesants fixent dans les écorces; à chaque coup de leurs outils brillants, la pluie d’or se fait plus drue, grésillement froid qui vous poursuit. Son maigre bruit se mêle à celui de l’eau qui dégoutte, et les hommes de la forêt disent: «Sale temps! C’est de la neige fondue!» Alors on lève les yeux, on distingue le plomb du triste ciel, les nuées qui s’éplorent, et l’on songe que déjà l’hiver est là-haut, qu’il gèle au-dessus de nos têtes, et que chaque jour, un peu plus, ce grand froid descendra...
La sève coule encore. Sur les blessures des branches et des souches, on met timidement les mains, qu’on flaire: odeur amère, voluptueuse, douloureuse; on dirait qu’il y a encore là l’ancien parfum des fleurs, on le voudrait surtout, on le voudrait! On s’efforce à ressusciter ce qui n’est plus, on n’y parvient pas, on frissonne un peu, et je ne sais quoi vous serre le cœur.
J’ignore si c’est pour ce motif qu’on a mis en cette saison la fête des morts. On eût mieux fait de la célébrer en hiver, c’eût été moins triste. Les morts sont morts, inertes, terminés. Mais l’agonie! On songe à la dérision de tous les espoirs, à l’impossibilité de revivre, n’importe comment, même dans une postérité, dans des rejetons, comme ces arbres tranchés. Ceux qui ne sont plus, comme ils étaient différents de nous, même du même sang et la même terre! Ils sont partis, ne pensant pas les mêmes choses que moi: ils étaient si peu moi! Et nos enfants ne seront pas nous-mêmes, ils ne nous comprendront pas, nous ne les comprendrions pas. Il n’y a pas d’espoir que l’univers recommence, il va. On ne sait pas où il va. Le fleuve de la vie? Vieille image: mais devant nous, c’est comme s’il s’enfonçait sous terre; on ne le voit plus.
... Et toujours, toujours, ces grands bois qui n’en finissent pas, magnifiques, métalliques, opulents, ayant l’air de dire: «Voilà, on n’est riche qu’au moment de finir ses jours, et d’ailleurs ce n’est pas vrai; ce qui est vrai, c’est que nous mourons.» Enfin c’est une clairière qui s’ouvre, une clairière d’herbe mouillée, qui ne graminera plus, dont la chevelure ne repoussera plus, si les bêtes ou la faux la viennent tondre. Des colchiques y portent le deuil de la saison, en violet, et puis c’est une haie de ronces. Une araignée est là, au milieu de sa toile semblable à la roue d’un char antique aux mille moyeux, aux mille cercles, et si moite de pluie qu’un rayon du couchant la teinte d’arc-en-ciel. Et je me rappelle un jeu, un jeu cruel de mon enfance: on allait chercher une araignée, on la déposait sur la toile d’une voisine; et les deux bêtes, tout à coup féroces, se précipitaient l’une sur l’autre et luttaient jusqu’à la mort de la plus faible. C’est un spectacle qu’on ne peut s’offrir qu’en automne. Au printemps et en été les araignées fuient le combat. Quand j’étais enfant, je ne savais pas pourquoi, je ne pouvais pas savoir. Maintenant j’ai compris. C’est qu’en novembre les araignées n’ont plus de fil à tisser; cette toile est leur dernière. Alors il faut qu’elles la défendent ou qu’elles prennent celles de leurs sœurs. Il n’y a plus de faiblesse ni de générosité, à l’automne...
XIII
De l’intensité des moments
Je vais quitter un lieu où j’ai longtemps vécu d’une existence paisible, heureuse, trop heureuse peut-être: on a toujours peur d’avoir été _déjà_ heureux, on se demande toujours s’il n’y a pas une somme de bonheur pour chaque homme vivant, et si on ne l’a point à la fin dépensée. Alors on a le cœur un peu serré. Quitter son logis, en prendre un autre, c’est changer la couleur des matins futurs. On éprouve de la curiosité, mais aussi de l’inquiétude. Et puis les tiroirs ouverts laissent apparaître des choses oubliées, qu’on croyait perdues.