Panthéon égyptien

Part 8

Chapter 83,201 wordsPublic domain

LES significations très-variées[203] que les Égyptiens attachaient à _l'Épervier_, employé comme caractère dans leur écriture symbolique, expliquent assez pourquoi un très-grand nombre de divinités furent représentées soit _hiéracomorphes_, soit _hiéracocéphales_; et nous venons de prouver dans l'article précédent que, parmi les dieux figurés dans les bas-reliefs et les peintures avec une tête d'épervier, il fallait aussi comprendre le DIEU-LUNE, _Ooh_, _Pooh_, _Ioh_, _Piioh_ ou _Ooh-ensou_.

C'est sous une forme semblable que cette grande divinité se montre dans la seconde partie des grands manuscrits funéraires, où il est très-difficile de la distinguer des images mêmes du dieu _Phré_ (le soleil): mais lorsque ces papyrus sont coloriés, on reconnaît toujours le Dieu _Pooh_ à son disque peint _en jaune_, tandis que celui du soleil est de couleur _rouge_. C'est parmi les fragments d'un superbe manuscrit appartenant au musée royal de Turin, que j'ai recueilli la belle figure du _Dieu-Lune Hiéracocéphale_, reproduite sur notre planche 14.8. Sa tête d'épervier est ici surmontée, non de l'_amphicyrte_ combiné avec la _dichotomie_, mais de l'_amphicyrte_ placé sur le _croissant_. Le corps du dieu dans tout ce qui se rapporte à la forme humaine, est peint en _rouge_: mais d'un autre côté nous apprenons d'Eusèbe, que le corps du _Dieu-Lune Hiéracocéphale_ était quelquefois peint de _couleur blanche_ (λευκὸν δὲ τῇ χρόᾳ τὸ ἄγαλμα), comme pour montrer que la lune reçoit d'ailleurs que d'elle-même la lumière dont elle brille[204], et ce fut aussi, selon le témoignage du même auteur, pour indiquer la source de cette lumière, que les Égyptiens donnèrent au _Dieu-Lune_ la tête d'un _épervier_, l'oiseau consacré au _soleil_: voulant exprimer ainsi _que la lune est illuminée par le soleil, et qu'elle reçoit de lui toute sa force vitale_[205].

Le _Dieu-Lune_ (planche 14.8) est représenté accompagnant _Amon-ra_, dans les fragments d'un papyrus du musée de Turin; ce manuscrit était orné, à en juger par celles qui restent, de figures en pied, de sept pouces de proportion au moins, exécutées avec une très-grande recherche. C'est dans la même collection, vraiment royale, d'antiquités égyptiennes, que j'ai aussi reconnu la singulière image du _Dieu-Lune_, gravée dans la planche 14.9, à laquelle ce texte se rapporte.

Ici le dieu est figuré avec _deux têtes d'épervier_ adaptées à un corps humain. Le _disque_ entier et le _croissant_ caractérisent l'astre que représente cette bizarre composition. La divinité, déployant ses ailes au nombre de quatre, appuie légèrement ses pieds sur les têtes de deux crocodiles. On a déja vu que ce terrible animal était l'emblème du _temps_, du _lever_ et du _coucher des astres_; que sous un autre rapport, il exprimait la _fécondité_. Il était donc, pour ainsi dire, inévitable de le trouver en contact avec les images du _Dieu-Lune_, de l'esprit recteur de l'astre qui, selon les Égyptiens, engendrait et entretenait toutes les choses nécessaires à la conservation de l'univers[206].

Cette représentation symbolique est sculptée au milieu d'une foule d'autres, sur la tunique d'une statue qui, comme le fameux torse du musée Borgia, présente un véritable Panthéon égyptien presque complet. La légende hiéroglyphique qui l'accompagne, nous apprend que c'est là l'image du Ⲟⲟϩ-ⲛⲥⲟⲩ ϫⲣ ϥϩⲙ ⲛⲛⲛⲡⲏⲩⲉ, _puissant_ OOH-EN-SOU _qui est dans les cieux_.

[203] HORAPOLLON, _Hiéroglyph._, livre I, § 6, 7, 8, etc.

[204] _Præparatio evangelica_, _lib._ III, _cap._ XII, _pag._ 116; édit. de Viger.

[205] Τοῦ δὲ ἱερακείου προσώπου, τὸ ἀφ' Ἡλίου φωτίζεσθαι καὶ πνεῦμα λαμϐάνειν. Id., ibid.

[206] HORAPOLLON, _Hiéroglyph._, liv. I, § 49.

OOH, POOH, OHENSOU.

(LE DIEU LUNE.)

LES peuples anciens attribuaient à l'influence des astres en général, et à celle de _la lune_ en particulier, la cause de tant de phénomènes physiques, qu'en mettant même à part tout ce qui peut avoir trait à leur croyance relativement à l'_astrologie judiciaire_ proprement dite, la plupart des opérations de l'agriculture, et une foule d'usages civils ou domestiques ne se pratiquaient jadis que lorsqu'on avait préalablement reconnu dans quelle phase se montrait celle de toutes les _planètes_ qui, après le soleil, était censée réagir d'une manière plus puissante et plus active sur le globe terrestre et sur les êtres qui l'habitaient. Dans l'Égypte surtout, où l'astronomie fit de bonne heure des progrès remarquables, dans une contrée où cette science, placée à la tête des connaissances utiles, régla toujours (même à l'époque où la faiblesse humaine en appréciait bien plus les aberrations que les données positives) presque tous les mouvements du corps social, le culte du _Dieu-Lune_ fut nécessairement très-répandu; et si certaines préfectures de l'Égypte adoraient des divinités spéciales, chaque nome éleva des autels au dieu _Pooh_, _Ooh_ ou _Ohensou_, le génie qui présidait au cours de l'astre lunaire.

Cette généralité du culte rendu au Dieu-Lune dans l'ancienne Égypte, explique le nombre considérable d'images de cette divinité réunies dans les collections publiques et particulières. Ces figurines sont de matières diverses. Il en existe en terre émaillée bleue ou verte; en bois doré, en argent et en bronze: la plupart représentent le _Dieu Pooh_, tel qu'on le retrouve sur les bas-reliefs des temples, casqué, enveloppé d'un vêtement étroit, et la tête surmontée du _disque et du croissant combinés_. Souvent aussi on a placé dans ses mains le _fouet_, le _sceptre recourbé_ et le _nilomètre_ (voy. pl. 14.10, numéros 1 et 3); mais quelques-unes de ces images, surtout celles de bronze, offrent souvent des particularités dignes d'être notées.

La statuette gravée sous le nº 3 de notre planche, représente le _Dieu-Lune à deux faces_, comme le _Janus Bifrons_ des Latins, et la bélière qui servait à suspendre cet amulette au col du dévot égyptien est attachée au _disque_ commun aux deux têtes.

Le nº 4 nous montre la même divinité _entièrement nue_, ce que je n'ai jamais observé sur les stèles, ni parmi les nombreux dessins des bas-reliefs sculptés sur les temples de l'Égypte.

Enfin le nº 5 se recommande à notre attention, puisque cette figurine est une nouvelle preuve des rapports intimes qui, dans les mythes sacrés de l'Égypte, liaient le _Dieu-Lune_ avec le second Hermès ou _Thoth-Ibiocéphale_. Le dieu _Pooh_, également nu comme la statuette précitée, porte, au-dessus de son insigne spécial, _le disque et le croissant de la lune réunis_, une TÊTE d'IBIS, oiseau qui fut l'emblème vivant de l'_Hermès deux fois grand_, combinée avec la coiffure symbolique donnée au même dieu Thoth-Ibiocéphale sur les grands monuments où cet être mythique est particulièrement représenté[207]. La _contraction_ de ces deux divinités en une seule, si l'on peut s'exprimer ainsi, portait parmi les Égyptiens, ainsi que je l'ai établi d'après une série de faits puisés aux sources originales, le nom de OOH-THÔOUT ou AAH-THÔOUT (_Lune-Hermès_) ΣΕΛΗΝΕΡΜΗΣ. (Légende, nº 1.)

La forme hiératique de cette légende (nº 2 de la planche 14.10) est extraite d'un manuscrit hiératique contenant _les litanies_ du dieu _Ooh-Thôout_, papyrus que j'ai trouvé parmi ceux de la collection Drovetti acquise par S. M. le roi de Sardaigne. Chaque ligne de ce texte curieux commence par ce double nom divin, accompagné soit d'un titre honorifique particulier à _Ooh-Thôout_, soit de l'indication de l'une des régions célestes qu'il était censé habiter selon la croyance égyptienne. J'aurai l'occasion de revenir sur ce curieux manuscrit.

[207] Voyez planche 29.

THOTH TRISMÉGISTE,

LE PREMIER HERMÈS, HERMÈS TRISMÉGISTE.

LE personnage mythique _à tête d'épervier_, figuré sur cette planche, remplit, dans les scènes religieuses sculptées sur les grands monuments de l'Égypte, des fonctions analogues à celles du dieu qu'à sa _tête d'Ibis_ on n'a pu méconnaître pour l'_Hermès égyptien_, appelé _Thoyth_ ou _Taut_ par les écrivains grecs et latins. Le dieu _Hiéracocéphale_ et le dieu _Ibiocéphale_ sont représentés dans les bas-reliefs des appartements de granit au palais de Karnac, _instruisant_ un roi d'Égypte placé au milieu d'eux[208]. Ce roi est _Philippe_, dit _Aridée_, le successeur d'Alexandre-le-Grand; sa légende royale, placée au-dessus de sa tête, porte en effet: _Le Roi, chéri d'Amon-ra, approuvé par le Soleil, fils du Soleil_, PHILIPPE[209]. Dans le même bas-relief ce prince est d'abord _purifié_ par le dieu _Hiéracocéphale_ et le _dieu Ibiocéphale_[210], qui versent au-dessus de sa tête l'eau sainte s'échappant de deux vases. La même scène existe au palais de Medinet Abou[211]; mais le roi purifié est ici un des anciens Pharaons dont on n'a point copié la légende royale; cette scène est également reproduite dans les bas-reliefs qui décorent le portique du grand temple de Philæ[212]. L'eau sortant des vases, qu'épanchent les deux divinités, est entremêlée des signes symboliques de la _vie divine_ et de la _bienfaisance_. A Esné enfin, les personnages Hiéracocéphale et Ibiocéphale semblent instruire ou honorer une femme coiffée de la partie supérieure du _Pschent_[213].

Il est évident, par l'examen des monuments qu'on vient de citer, que le dieu _à tête d'épervier_ partage toutes les attributions de l'Hermès égyptien à _tête d'Ibis_; et si l'on considère aussi que les personnages instruits ou purifiés font toujours face à l'Hiéracocéphale, il devient certain que cette divinité est supérieure à l'Hermès _Ibiocéphale_; et cette suprématie, comme cette analogie de fonctions, s'expliquent bien naturellement par le fait seul que les Égyptiens reconnaissaient _deux_ Hermès parmi leurs divinités.

Cette distinction importante était positivement exprimée dans l'ouvrage de Manéthon, écrit par ordre de Ptolémée Philadelphe[214]. Ce grand-prêtre égyptien y parlait de THOTH LE PREMIER HERMÈS (Θὼθ ὁ πρῶτος Ἑρμῆς), qui, avant le Cataclysme, avait inscrit sur des stèles, en hiéroglyphes et en langue sacrée, les principes des connaissances, et composé ainsi les premiers livres sacrés, qui furent traduits, après le Cataclysme, en écriture _hiérographique_ (hiératique) et en langue commune, par le _fils d'Agathodæmon_ (ὁ δεύτερος Ἑρμῆς) LE SECOND HERMÈS père de Tat. Ce passage de Manéthon confirme donc ce que j'avais déja déduit des monuments seuls, l'existence de deux Hermès. Cette même distinction est expressément établie dans les livres _hermétiques_, qui, malgré les jugements hasardés qu'en ont portés certains critiques modernes, n'en renferment pas moins une masse de traditions purement égyptiennes et constamment d'accord avec les monuments.

Dans le dialogue sacré d'_Isis et d'Horus_[215], qui contient l'exposition de tout le système cosmogonique et psychologique des Égyptiens, le premier Hermès est qualifié de _trois fois grand_ ou _trois fois très-grand_ (Τρισμέγιστος), de _père et de directeur de toutes choses_ (Πατὴρ πάντων καὶ καθηγητὴς) et d'_historiographe des dieux_ (θεῶν ὑπομνηματογράφος). Ces titres donnés au premier Hermès sont, quelque magnifiques qu'ils puissent paraître, justifiés par les actions et le rôle que les mythes sacrés lui attribuaient. Ce dieu, dès l'origine des temps et avant l'organisation du monde physique, fut le seul des immortels _qui comprit l'essence du Démiurge ou dieu suprême, et celle des choses célestes_; il déposa ces connaissances dans des livres qu'il voulut laisser inconnus jusqu'à la création des ames. C'est ce même dieu qui prépara la matière dont furent formés _les corps_ de la race humaine; il promit alors de rendre ces nouveaux êtres fort doux, et de leur inspirer la prudence, la tempérance, l'obéissance et l'amour de la vérité. Ce furent Osiris et Isis, pendant leur incarnation terrestre, qui firent connaître aux hommes la partie des livres d'Hermès Trismégiste, qui devait régler leur vie intellectuelle et physique. Il résulte enfin de la lecture attentive de ce curieux dialogue d'Isis et d'Horus, qu'Hermès n'est autre que l'_intelligence divine_ personnifiée; aussi ce dieu est-il appelé par le dieu suprême ou le Démiurge: _Ame de mon ame_ (Ὦ ψυχῆς ἐμῆς ψυχή), _Intelligence sacrée de mon intelligence_ (Νοῦς ἱερὸς ἐμοῦ νοῦ), et porte-t-il le titre de Πάντα νοῶν, _Intelligens omnia_[216].

Il résulte aussi de la comparaison des monuments et des divers écrits des anciens, que l'Hermès _Hiéracocéphale_ et l'Hermès _Ibiocéphale_, ou, en d'autres termes, que le _premier_ et le _second_ Hermès, n'étaient qu'un seul et même personnage considéré sous deux points de vue différents: l'un, celui à _tête d'épervier_ (_voyez_ notre planche 15), auquel appartint plus spécialement le titre de _Trismégiste_, fut l'Hermès Céleste, l'_instituteur des dieux_, l'_intelligence divine_ personnifiée; l'autre, l'Hermès à _tête d'Ibis_, l'_Hermès terrestre_, l'_instituteur des hommes_, la raison ou l'intelligence humaine personnifiée. Ce dernier, comme l'Hermès Psychopompe des Grecs, exerçait aussi son pouvoir sur les ames humaines descendues dans l'_Amenti_ ou enfer égyptien.

La légende habituelle du _premier Hermès_ est celle qui accompagne son image (planche 15, nº 1); son nom propre est formé des deux premiers caractères qui, dans les textes hiéroglyphiques, représentent tous deux les articulations grecques Θ ou Τ, et paraissent être l'orthographe égyptienne du nom Θὼθ, qui, selon Manéthon, fut celui du premier Hermès. Ce nom phonétique est ordinairement suivi du _segment de sphère_ et du disque _croisé_, signes déterminatifs de tous les noms propres des contrées célestes et terrestres. Les six caractères qui suivent, expriment les titres _dieu grand_, seigneur de la _région supérieure_. Ailleurs, le nom de ce dieu est écrit _symboliquement_ par _un épervier_, avec ou sans le fléau[217]. Le temple de Dakké, en Nubie, est dédié, comme le prouvent une foule d'inscriptions grecques, à Hermès, surnommé Παυτνουφις, mot qui répond au copte PAHITNOUFI, _Celui dont le cœur est bon_.

M. Gau a dessiné dans cet édifice, dédié aux deux Hermès qui n'étaient au fond qu'une même divinité, une inscription hiéroglyphique, dans laquelle est mentionné _le premier Hermès_, dont le nom est exprimé par le triple épervier, suivi des qualifications _dieu_ TROIS FOIS GRAND[218], _président du temple de la demeure de_ PSELK (_voyez_ notre planche 15, légende nº 3). Pselk était une déesse qui avait donné son nom à la ville de Dakké, appelée en effet _Pselk-is_ ou _Pselc-is_ par les Grecs et les Romains, et _demeure de Pselk_ par les Égyptiens.

La représentation du _premier Hermès_ ou _Thoth-Trismégiste_, gravée sur notre planche 15, a été calquée sur une momie appartenant à M. Thédenat-Duvent.

Cette grande divinité est emblématiquement figurée sur les monuments égyptiens de tous les âges et de tous les genres, sous la forme d'un disque peint en _rouge_, décoré d'uræus, ainsi que de deux grandes ailes déployées, et toujours accompagné de la même légende que le dieu, comme on peut le voir sur notre planche 15.2, dont l'explication sera donnée avec celle de la planche 15.3, qui contiendra les formes variées de cet emblème du premier Hermès.

[208] Descript. de l'Égypte. A. vol. III, pl. 34, Nº 1.

[209] Cette légende est très-incorrecte dans la Description de l'Égypte. Un dessin très-soigné en a été fait sur les lieux par M. Huyot, qui a bien voulu me le communiquer. _Voyez_, pour le règne illusoire de ce prince sur l'Égypte, l'ouvrage de mon frère, _Annales des Lagides_, tome I, page 241 à 306.

[210] Descript. de l'Égypt. A. vol. III, pl. 34, Nº 1. On a, par erreur, donné sur cette planche une _tête d'épervier_, au lieu d'une _tête d'Ibis_, au personnage de gauche, comme le prouve la légende placée au-dessus de sa tête, et qui est celle d'Hermès _Ibiocéphale_.

[211] _Idem_, A. vol. II, pl. 13, Nº 1.

[212] _Idem_, A. vol. I, pl. 10, Nº 2.

[213] Descript. de l'Égypt. Esné, pl. 80, Nº 2.

[214] _Manetho apud Syncell. Chronograph._, page 40.

[215] _Apud J. Stobœum, Eclogarum Physicarum_ lib. I, cap. 52, pag. 927 et suiv.

[216] _Dialogue d'Isis et d'Horus_, apud Stobœum, loc. cit.

[217] _Voyez_ notre planche, légende Nº 2, et Description de l'Égypte, A. vol. I, pl. 10, Nº 2.

[218] C'est-à-dire, _Trismégiste_. Le second Hermès à tête d'Ibis ne porte habituellement dans les inscriptions que le titre de _deux fois Grand_. (_Voyez_ les légendes inscrites au-dessus de son image dans les papyrus funéraires.) C'est ce titre du second Hermès que le texte grec de l'inscription de Rosette exprime (lig. 19), par les mots μέγας καὶ μέγας, _grand et grand_ (deux fois grand).

LE DISQUE AILÉ ET L'ÉPERVIER,

EMBLÈMES DE THOTH TRISMÉGISTE, OU LE IER HERMÈS.

Il existe dans le dialogue que Cicéron a écrit sur la Nature des Dieux, un passage fort remarquable relatif aux personnages divins appelés _Thoth_ par les Égyptiens, _Hermès_ par les Grecs, et _Mercure_ par les Latins; passage qui donne une grande idée de l'importance que le premier Hermès paraît avoir eue dans les mythes sacrés de l'Égypte. L'orateur romain a connu et confirme d'abord une distinction que j'ai cherché à établir, celle de deux _Mercure_ ou _Hermès_ chez les Égyptiens. Il affirme que ce peuple avait deux Mercure bien différents l'un de l'autre. Le premier était fils _du Nil_ (c'est-à-dire, né du Démiurge _Ammon-Cnouphis_[219]); et _les Égyptiens_, ajoute-t-il, _regardaient comme un crime de prononcer son nom_, «(_Mercurius_) _Nilo natus quem Ægyptii nefas habent nominare_»[220]. Quant au second Mercure connu en Égypte, poursuit Cicéron, c'est celui qui a tué Argus et qui, à cause de cela, s'étant réfugié en Égypte, donna des lois et les lettres à ce pays. Les Égyptiens l'appellent _Thoyth_, du même nom que le premier mois de leur année[221]. Il est évident, d'après ce passage, que le premier Hermès ne porta point le nom de _Thoyth_ (le _Thôout_ des livres coptes), appellation propre au second Hermès: était-ce celui de _Thôth_ Θὼθ, par lequel Manéthon le désigne directement? C'est ce que nous ignorons encore: mais, ce qui ne saurait être douteux, le premier Hermès, dont, suivant Cicéron, il _était défendu aux Égyptiens de prononcer le nom_, est bien certainement le même que le dieu nommé par Jamblique, d'après les livres sacrés de l'Égypte, ΕΙΚΤΟΝ, le premier des dieux célestes (Οὐράνιοι θεοὶ), intelligence supérieure émanée de l'intelligence première, Knèph, le grand Démiurge; _Eicton_, dont la divine essence ne pouvait être dignement adorée que par le silence seul, Ὁ δὴ καὶ διὰ σιγῆς μόνης θεραπεύεται[222].

Tout concourt ainsi à établir le haut rang qu'occupait le _premier Hermès_ dans les mythes sacrés de l'Égypte; et si nous ajoutons que sur les nombreux monuments de cette contrée, l'image de ce dieu n'est jamais reproduite comme objet d'un culte direct; que sur aucun de ces innombrables bas-reliefs représentant des souverains ou de simples particuliers adorant les dieux, le _premier Hermès_, _Thoth trois fois mégiste_, ou _Eicton_, n'est jamais figuré recevant des offrandes ou des prières, on ne pourra s'empêcher de reconnaître une bien remarquable analogie entre le _premier Hermès_ et le _Bramah_ des Hindous. Ce dieu, le premier membre de la trinité indienne, est, comme le Thoth des Égyptiens, le père des sciences, le créateur du monde matériel, l'inventeur des lettres et l'auteur des livres sacrés de l'Indostan; et, comme ce premier Thoth des Égyptiens, il n'a, dit-on, aucun culte réglé ni aucun temple particulier: c'est le personnage le plus éminent du panthéon hindou après le Dieu suprême, et c'est le seul qui n'ait ni autels ni prêtres. Le temps nous expliquera peut-être un jour une pareille similitude.

Mais, si le _premier Hermès_ n'avait point en Égypte un culte journalier et vulgaire, l'emblème de ce dieu occupait les parties les plus apparentes de tous les édifices sacrés et publics. Cet emblème est ce globe ailé, tellement reproduit sur les grands édifices et sur les monuments égyptiens d'une moindre proportion, que tous les voyageurs en ont parlé, l'ont décrit et ont cherché même à l'expliquer. Mais la seule opinion fondée que l'on ait énoncée à cet égard, est celle de l'un des savans contemporains auxquels les études égyptiennes doivent une direction fructueuse, à M. le docteur Th. Young, qui regarde le globe ailé comme l'image emblématique de _Cnouphis-Agathodæmon_[223], dont le _premier Hermès_ n'était en effet qu'une émanation directe, une véritable personnification.

La forme la plus détaillée sous laquelle se présente le symbole de _Thôth trismégiste_, est celle que nous donnons dans notre planche 15.2. Cette riche composition décore les frises de plusieurs édifices sacrés de l'Égypte, et entre autres celle du grand temple de Dendéra[224]. Le globe est ordinairement peint en _rouge_, et quelquefois en _jaune_, les ailes sont surbaissées et peintes de couleurs variées, mais dont la combinaison n'est point constamment la même. Deux grands _uræus_, emblèmes de la puissance suprême, sont suspendus à ce globe et portent les insignes de la victoire. La tête de ces deux serpents est ornée alternativement des coiffures signes de la domination sur la _région d'en haut_ et sur la _région d'en bas_. Enfin, de la partie inférieure du globe, tombe un faisceau composé de trois séries de triangles engagés par leur sommet les uns dans les autres. Ces triangles expriment soit la _lumière_ ou bien cette _rosée_ tombant du ciel, qui, selon Horapollon[225], était le symbole de la _science_ ou de la _doctrine_, dont nous avons vu que _Thôth trismégiste_ était le prototype.

Notre planche 15.3 présente d'abord l'emblème du premier Hermès, tel qu'il est sculpté sur le couronnement de toutes les portes des temples. Cette composition, qui ne manque point d'une certaine grace, est d'ailleurs d'un très-bel effet. Les ailes sont étendues horizontalement, et les _uræus_ flanquent le disque; ce même symbole se voit aussi retracé à la partie supérieure de bas-reliefs représentant des scènes religieuses et mythiques[226], ou sur les plafonds des temples, et des portes des grands édifices[227].