Panthéon égyptien

Part 7

Chapter 73,490 wordsPublic domain

Ainsi, cette divinité jouait un rôle important dans le système psychologique des Égyptiens; et parmi les peintures qui ornent les manuscrits découverts dans les cercueils ou sous les bandelettes des momies, il en est plusieurs qui sont relatives aux ames habitant la zone céleste soumise au Dieu _Pooh_. Ces manuscrits renferment le _Rituel funéraire_ plus ou moins complet; et ce rituel, composé de prières adressées, en faveur de l'ame d'un défunt, à toutes les divinités présidant soit à la direction des ames pendant leur union et après la séparation du corps, soit aux différentes régions célestes dans lesquelles l'ame peut être envoyée, se divise en trois parties principales, ordinairement séparées par de grandes scènes peintes occupant toute la hauteur du manuscrit. La scène qui se trouve figurée entre la première et la seconde partie du _Rituel funéraire_[180], est divisée en trois bandes horizontales; la bande supérieure représente la haute région du ciel occupée par l'image _du Soleil_ répandant ses rayons sur les régions d'en-bas; la troisième bande, est la région inférieure, la terre, et offre l'image du défunt assis, et recevant, pour l'ordinaire, les hommages de sa famille; la bande intermédiaire est la partie du ciel située entre _la Lune_ et la Terre, _la demeure des ames_, Ψυχῶν οἰκητήριον[181]; on y a peint le Dieu _Pooh_ (la Lune) sous une forme humaine, élevant ses bras comme pour soutenir le disque lunaire placé sur sa tête. Cette divinité est toujours accompagnée de cynocéphales, dont la posture indique le _lever de la Lune_[182], et souvent aussi d'_oiseaux à tête et à bras humains_ dans une attitude de respect et d'adoration.

Ces oiseaux symboliques, formés d'un corps d'_épervier_ et d'une _tête d'homme_ ou de _femme_, étaient, chez les Égyptiens, les images sous lesquelles ils représentaient habituellement les _ames_ dans les peintures emblématiques. Les témoignages de l'antiquité sont formels à cet égard[183]; et s'il était besoin de nouvelles preuves, on pourrait citer le beau manuscrit hiéroglyphique acquis de M. Thédenat pour le cabinet des antiques de la Bibliothèque du Roi, manuscrit dans lequel on voit un de ces éperviers à tête humaine _non barbue_, perché sur un grand tas de blé devant de riches offrandes, et accompagné de la légende suivante en caractères sacrés Ⲃⲁⲓ (ⲟⲛϩ) ⲛ (ⲟⲩⲥⲓⲣⲉ) ⲧⲛⲧⲁⲙⲛ (ϩⲓⲙⲉ), BAI ONH NOUSIRE TNTAMEN HIME l'AME _vivante de l'Osirienne Tentamon_. On retrouve dans cette légende le mot BAI qui, selon Horapollon, est le mot même dont se servaient les Égyptiens pour exprimer l'idée _Ame_[183].

Notre planche 14.3, tirée de l'un des papyrus hiératiques publiés par la Commission d'Égypte, et reproduite avec les couleurs propres à chaque objet dans une foule d'autres manuscrits, nous offre donc les _Ames_ adorant le dieu _Pooh_ dans la zône céleste soumise à sa puissance.

[177] HÉRODOTE, liv. II, § XXIII.

[178] Voyez ci-dessus l'article _Ammon-Cnouphis_.

[179] _Dialogue d'Isis_, voy. STOBÆI _Eclogar. Physicar._, lib. I, cap. LII, p. 1076; IAMBLIQUE, _de Anima_, ap. Euseb. Præp. evangelic.

[180] Voy. le grand mss. hiéroglyphique gravé dans la _Descrip. de l'Egypte_, Ant., vol. II, pl. 72.

[181] Dialogue d'Isis, déja cité.

[182] Voyez l'explication de notre planche précédente.

[183] HORAPOLLON, _Hieroglyph._, lib. I, cap. VII.

POOH, ou PIIOH,

LA LUNE, LE DIEU-LUNE.

LE nombre peu considérable d'images du _Dieu-Lune_, observées jusqu'ici sur les monuments d'ancien style égyptien, n'avait point encore permis de reconnaître les différents noms hiéroglyphiques de cette grande divinité. Celui qu'on a présenté dans les planches 14 et 14.2 est purement _figuratif_; il offre la représentation d'une des principales phases de l'astre dont ce dieu réglait le cours et les mouvements. Ce nom répond, quant à sa nature graphique, au nom figuratif du soleil donné sur la planche 24, nº 4; mais il était indubitable que le nom d'une essence divine aussi généralement vénérée par les Égyptiens que le fut le dieu _Pooh_, devait se trouver sous plusieurs formes dans les textes hiéroglyphiques. On a déja pu voir, en effet, que les noms propres des grandes divinités sont exprimés, dans les légendes en écriture sacrée, par trois méthodes essentiellement distinctes: 1º _figurativement_[184]; 2º _symboliquement_[185]; 3º _phonétiquement_[186]; et qu'il n'est point rare enfin de trouver, à côté de l'image d'un dieu, soit ses noms _phonétique_ et _figuratif_ réunis[187], soit même ces trois sortes de noms à la fois[188].

C'était seulement au milieu d'une collection de monuments comme celle de S. M. le roi de Sardaigne, véritable musée égyptien, objet d'un vif regret pour les lettrés de France, que je pouvais espérer de recueillir les divers noms hiéroglyphiques du dieu _Lune_. J'ai en effet reconnu, dans cette admirable collection, plusieurs monuments qui se rapportent, sans aucun doute, au culte du dieu _Pooh_; leur examen m'a conduit à recueillir deux nouveaux noms de cette divinité, en écriture sacrée.

La figure gravée sur notre planche 14.4, a été calquée sur une stèle de ce musée; ce petit monument, d'une conservation parfaite, est en pierre calcaire blanche d'un grain très-fin; la sculpture, d'un très-bon travail, a été peinte, et les couleurs ont conservé toute leur vivacité. La hauteur de la stèle est partagée en deux compartiments: la division supérieure représente le dieu _Pooh_ assis sur un trône richement décoré; devant lui, est un autel chargé de pains arrondis, d'un vase contenant des mets consacrés, de diverses sortes de plantes, et d'un superbe bouquet de lotus lié avec des bandelettes de diverses couleurs.

Les insignes du dieu ne diffèrent point essentiellement de ceux qu'il porte déja sur notre planche nº 14; la tunique seule est blanche sur le bas-relief de Turin; le disque et le croissant sont aussi peints _en jaune_, et l'ornement qui retombe sur le devant du collier est d'une forme bien plus distincte. L'_Uræus_, ou serpent, emblême de la puissance royale, est fixé au diadême qui ceint l'étroite coiffure du dieu, toujours de couleur _noire_.

Le nom du dieu reproduit sur notre planche est composé de quatre caractères, non compris le signe déterminatif d'espèce _Dieu_, qui en indique la fin. Le premier est un _disque_ entièrement _noir_ sur la stèle, mais que j'ai retrouvé peint en _jaune_, ou bien _strié_, dans ce même nom divin inscrit soit sur des cercueils de momies, soit dans des manuscrits funéraires. D'autres circonstances, qu'il serait trop long de développer ici, me persuadent également que ce premier signe n'est qu'un caractère _figuratif_, une simple représentation du disque de la _Lune_ que l'on peint en noir ou en jaune, et que l'on strie souvent encore, pour le distinguer du disque du _Soleil_, peint en rouge dans les inscriptions coloriées, ou figuré par un simple cercle dont l'intérieur est blanc, ou porte seulement un point noir à son centre dans les textes en hiéroglyphes linéaires.

Les trois derniers signes sont phonétiques, et répondent aux lettres coptes ⲛⲥⲟⲩ, de sorte que ce nom entier pouvait se prononcer _Ooh-en-sou_, ou _Ioh-en-sou_, suivant les dialectes; il exprime bien certainement une phase particulière de la Lune, un des états du Dieu ou de l'astre auquel il préside: si nous remarquons en effet que le second caractère ⲛ est un signe de rapport répondant à la préposition _de_, il nous restera le mot ⲥⲟⲩ (_sou_) qui, dans tous les textes coptes, se place comme déterminatif devant les nombres exprimant le _quantième_ des jours du mois. Ainsi ⲥⲟⲩ ⲃ ⲛⲁⲑⲱⲣ signifiait le _second jour du mois d'Athôr_; et dans les différents dialectes de la langue égyptienne, les mots ⲥⲟⲩⲁ (_soua_), ⲥⲟⲩⲁⲓ (_souai_), et ⲥⲟⲩⲉⲉⲓ (_souééi_), exprimaient à la fois et _le premier jour du mois_, et la NÉOMÉNIE ou NOUVELLE LUNE. Il est bien difficile de ne point reconnaître une étroite connexion entre la syllabe hiéroglyphique _sou_, qui termine le nom du _Dieu-Lune_, et le mot copte ⲥⲟⲩ appliqué aux subdivisions du mois, période calquée primordialement sur le cours de la Lune et ses diverses apparences.

[184] Voyez pl. 20.2, 20.3, etc.

[185] _Id._, pl. 20.

[186] Planches précédentes, _passim_.

[187] Voyez pl. 8, nº 3 et 4.

[188] Pl. 24, nº 1.

EMBLEMES DE LA LUNE,

OU DU DIEU OOH, IOH, POOH, LE DIEU-LUNE.

L'IMAGE du _Dieu-Lune_, dans la planche précédente, reçoit, sur la stèle du musée de Turin dont on l'a extraite, les offrandes de deux personnages représentés dans le second compartiment de la stèle, agenouillés et élevant les mains en signe d'adoration. Les inscriptions hiéroglyphiques tracées à côté de ces deux individus, nous apprennent que la stèle entière n'est qu'une sorte de Προσκύνημα, ou d'_Acte d'Adoration du Dieu_ OOH-EN-SOU _par le hiérogrammate d'Ammon Neb-rè_, et _par son fils qui l'aime, Aménémophi_. Deux autres stèles, toujours d'un petit volume, offrent également des hommages à la même divinité; mais la forme sous laquelle on l'adore, et le nom sacré inscrit à côté de l'image et dans le texte de la prière qu'on lui adresse, diffèrent essentiellement de tout ce que nous avons vu jusqu'ici.

A la place du dieu, on a sculpté la représentation de la _Lune_ même, sous l'apparence d'un grand _disque_ peint en _jaune_ et combiné avec le _croissant_; c'est la reproduction en grand de l'insigne caractéristique qu'on place sur la tête du dieu _Pooh_, de la même manière que le disque du Soleil repose sur la tête du dieu _Phré_, lorsque ces deux divinités sont figurées sous une forme humaine.

Dans ces deux stèles, le globe lunaire est porté sur une barque, symbole du mouvement de l'astre. Mais dans la première, les deux extrémités de la barque sont couronnées par une fleur de _Lotus_, tandis que la proue de la seconde est recourbée et se termine en pointe aiguë, particularité que je n'ai observée jusqu'ici que dans les _Bari_, ou vaisseaux mystiques consacrés à la Lune. Les deux barques reposent, non sur une image quelconque de l'_eau_, mais sur le caractère hiéroglyphique déja connu pour le signe figuratif du _ciel_[189]; c'était une manière très-simple d'exprimer le cours ou la navigation de la Lune dans l'immensité des cieux.

L'une de ces deux barques symboliques nous montre le globe de la Lune flanqué de deux _yeux_ configurés d'une manière particulière; cet emblême, que l'on a pris tantôt pour une tête de coq, tantôt pour celle d'un cheval, n'est qu'une manière conventionnelle de représenter des _yeux de taureau_, ainsi que nous le montrerons dans un article spécialement relatif à ce symbole, commun au dieu _Pooh_ et au dieu _Phré_, comme à _Osiris_.

Un nouveau nom hiéroglyphique du _Dieu-Lune_ se présente sur ces deux stèles; c'est le véritable nom propre de cette divinité, écrit phonétiquement et suivi d'un signe déterminatif qui ne laisse aucune espèce de doute sur sa valeur. La _feuille_, le _bras étendu_, et la _chaîne_, ou _nœud_, forment les éléments phonétiques de ce nom; les deux premiers sont des voyelles qui expriment, suivant l'occasion, les sons A, I, ou O, dans tous les textes hiéroglyphiques; le dernier (la _chaîne_) répond au ϩ (_hori_) des Coptes; nous avons donc ici incontestablement l'orthographe hiéroglyphique des mots coptes ⲟⲟϩ (_ooh_), ⲱϩ (_ôh_), et ⲓⲟϩ (_ioh_), qui expriment d'une manière spéciale l'idée _Lune_ dans le dialecte thébain et le dialecte memphitique.

Ce mot phonétique est suivi, dans les deux stèles où il est reproduit cinq fois, d'un caractère déterminatif: le _Croissant de la Lune_ renversé, ou le _disque_ combiné avec le _Croissant_ dont les cornes sont également _tournées en bas_; ce qui ramène encore à l'idée du mois ou _période lunaire_. Enfin le nom hiéroglyphique du dieu _Thoth_ (le deuxième Hermès) est lié, sur les deux stèles, au nom du _Dieu-Lune_, comme pour rappeler la liaison intime qui existait, dans les mythes égyptiens, entre ces deux divinités, que les monuments d'ancien style identifient par une telle communauté d'attributs et de fonctions, qu'on est tenté de les considérer comme ne formant qu'un seul et même personnage mythique.

La légende hiéroglyphique, inscrite au-dessus de la première barque symbolique, signifie textuellement OOH ou IOH-THÔOUTI, _Dieu grand_, _Seigneur suprême_, _Roi des Dieux_; celle de la seconde stèle porte seulement les mots IOH-THÔOUTI, _Dieu grand_. Le titre de _Roi des Dieux_ ne peut avoir été donné ainsi au dieu _Pooh_ ou _Ioh_, que tout autant qu'on le considérait comme une des formes d'_Amon-ra_, le grand Démiurge.

[189] Précis du système hiéroglyphique, tableau général des signes, numéros 234 et 234 _a_.

LE CYNOCÉPHALE,

EMBLÊME DE POOH, LE DIEU LUNE.

LES rapports intimes que le système théogonique des Égyptiens établissait, comme le prouvent les monuments, entre le second Hermès, ou _Thoth Ibiocéphale_, et _Pooh_, ou le _Dieu-Lune_, nous sont encore signalés par l'identité des emblêmes communs à ces deux divinités. L'animal symbolique de Thoth, fut aussi celui du Dieu-Lune, et le Cynocéphale se montre indifféremment paré des insignes propres à l'un ou à l'autre de ces personnages mystiques.

Horapollon dit expressément, en effet, que le Cynocéphale représente _la Lune_[190] dans l'écriture sacrée, et il en donne pour raison, que cette espèce de singe est douée d'une certaine sympathie avec le cours de cet astre qui exerce sur lui une singulière influence: «Pendant la conjonction du soleil avec la lune, dit cet auteur, tant que ce dernier astre reste opaque et privé de lumière, le cynocéphale mâle ne voit point, se prive de nourriture, et, la tête tristement penchée vers la terre, il semble déplorer l'enlèvement (ἁρπάγην) de la lune; la femelle du cynocéphale est alors aussi privée de la vue, et éprouve non-seulement les mêmes effets que le mâle, mais encore est sujette à une perte de sang[191] à cette même époque.» Enfin, si nous voulons en croire le même écrivain, dont l'ouvrage renferme d'ailleurs de si précieux documents, les Égyptiens avaient coutume, à l'époque même où il composa son livre, de nourrir des _cynocéphales dans les hiérons, pour connaître le temps précis de la conjonction du soleil et de la lune_[192]. Quoi qu'il en puisse être de cette singulière méthode d'observation, il est certain que le préjugé de l'influence lunaire sur certains animaux et sur l'espèce des singes en particulier, ne fut point seulement répandu en Égypte, mais qu'il obtint quelque crédit en Grèce et même en Italie: le naturaliste Pline assure aussi de son côté, que les singes sont tristes pendant l'opacité de la lune, _lunâ cavâ tristes esse_[193].

Parmi les animaux sacrés de l'Égypte, le _cynocéphale_ est un de ceux dont les images sont les plus multipliées sur les monuments d'ancien style; symbole de deux des principales divinités, il se montre soit debout et les bras élevés pour exprimer le _lever de la lune_[194], soit accroupi, dans l'attitude même que lui donnaient les embaumeurs lorsqu'ils préparaient le corps d'un individu de ce genre[195], et la tête ornée du _disque et du croissant lunaires combinés_ ainsi qu'on le voit sur la planche ci-jointe, copie exacte d'une petite stèle peinte faisant partie du musée royal égyptien de Turin. Le cynocéphale est accroupi devant un autel sur lequel sont placés un beau faisceau de fleurs de lotus et des pains sacrés; au pied de l'autel sont deux vases dont l'un est ceint d'une bandelette et l'autre entouré d'une tige de lotus terminée par la fleur encore en bouton. La partie inférieure de la stèle, est occupée par quatre colonnes d'hiéroglyphes, effacés en grande partie, et qui contenaient une prière adressée au _Cynocéphale_ sacré, ou plus exactement aux divinités mêmes dont cet animal n'était que le symbole, les Dieux _Pooh_ et _Thoth seigneur de Schumon_ (ou des huit régions), par un certain _Ramès_ ou _Ramisé_ (l'enfant du soleil), personnage qui est figuré à genoux, couvert d'une ample tunique blanche, et les chairs peintes en rouge, selon la méthode ordinaire.

Au-dessus des offrandes, on a sculpté en grand le caractère figuratif _Lune_, formé du _disque et du croissant_, comme un emblême parlant de la divinité à laquelle avait été consacré ce curieux monument; il présente ainsi, confondus en un seul, le culte du Dieu Lune et celui du Dieu Thoth, connexion qu'on eût déja pu soupçonner à la vue des médailles gréco-romaines du nome d'_Hermopolis magna_, la grande ville de Thoth, dont quelques-unes portent sur leur revers un _cynocéphale accroupi et la tête ornée du disque lunaire_.

[190] HORAPOLLON, _Hiéroglyph._, liv. I, § 14.

[191] Ἐκ τῆς ἰδίας φύσεως αἱμάσσεται, _idem_, § 14.

[192] HORAPOLLON, _Hiéroglyph._, liv. I, § 14.

[193] _Hist. nat._, lib. VIII, cap. LIV.

[194] Voyez notre planche 14.2.

[195] Une momie de Cynocéphale, appartenant à feu Belzoni, et deux autres, faisant partie de la collection Drovetti, prouvent ce que nous avançons ici.

POOH HIÉRACOCÉPHALE.

(LE DIEU-LUNE A TÊTE D'ÉPERVIER.)

S'IL arrive souvent que les descriptions, données par les auteurs grecs ou latins, des simulacres ou des statues des dieux adorés en Égypte, ne paraissent point s'accorder avec ce que nous montrent les monuments originaux placés sous nos yeux, plus souvent encore nous sommes forcés de reconnaître leur fidélité à cet égard et l'exactitude des renseignements sur la foi desquels ils écrivirent. Ainsi la description de l'image du dieu Cnouphis adoré dans l'île d'Éléphantine, est tellement circonstanciée dans Eusèbe[196], que les membres de la Commission d'Égypte, visitant les ruines d'un des temples de cette île, reconnurent aussitôt la représentation du dieu parmi les sculptures de l'édifice du sud. C'est également dans le même Traité de ce savant Père de l'Église, que se trouve un document précieux, à l'aide duquel j'ai reconnu plusieurs nouvelles formes symboliques, ou conventionnelles, que les Égyptiens donnèrent aux images de leur dieu _Pooh_ ou le _Dieu-Lune_.

Dans le troisième livre de sa _Préparation évangélique_, après avoir parlé de la statue de Cnouphis à Eléphantine, Eusèbe affirme que, dans la ville d'Apollonopolis, les Égyptiens adoraient principalement la lune et qu'on l'y voyait représentée _sous la forme_ D'UN HOMME A TÊTE D'ÉPERVIER (Ἱερακοπρόσωπος ἄνθρωπος), _un javelot à la main, et subjuguant un hippopotame, emblème de Typhon_[197]. Il est évident qu'il est ici question de la grande cité d'Apollon, située dans la Thébaïde, au midi de Thèbes, et nommée Aⲧⲃⲱ, _Atvô_ par les Égyptiens, nom local dont les Arabes ont fait celui d'_Idfou_, _Edfou_ ou _Odfou_ que cette ville porte encore de nos jours. Il est en même temps évident que la scène décrite par Eusèbe, était le sujet d'un des bas-reliefs qui décoraient le grand temple d'Apollonopolis. Malheureusement ce tableau symbolique ne se retrouve point, à ma connaissance du moins, dans le petit nombre de sculptures copiées par les divers voyageurs, soit dans le grand temple d'Edfou, soit dans le Typhonium placé à une petite distance de ce magnifique édifice.

Mais un bas-relief dessiné par la Commission d'Égypte à Edfou même et sur le mur extérieur du grand temple[198], nous offre l'image du _Dieu-Lune_ telle qu'Eusèbe la décrit, avec cette seule différence, que le dieu, au lieu d'être figuré poursuivant l'animal emblème du mauvais génie, est ici assis sur son trône et recevant les hommages de l'un des souverains de l'Égypte. Ce roi est un des princes les plus connus de la famille des Lagides, _Ptolémée Évergète II_, ainsi que nous l'apprend sa légende royale renfermée dans deux cartouches: _le seigneur du monde, le dieu Évergète, approuvé de Phtha, image vivante d'Amon-ra, le fils du soleil Ptolémée toujours-vivant chéri de Phtha, dieu grand_. Évergète II porte, au-dessus de sa coiffure ordinaire, _le Pschent_, symbole de la domination sur les régions d'en-haut et les régions d'en-bas; derrière ce roi est cette légende qui accompagne toujours les images des grands personnages représentés sur les monuments de l'Égypte, légende qu'on a cru devoir désigner sous le nom de _légende sacerdotale_, mais qui ne contient en réalité que des titres appartenant aux souverains à côté desquels elle est inscrite, et qui se réduit pour l'ordinaire aux idées suivantes: _le vivant et bienfaisant dominateur de la région inférieure, comme le soleil pour toujours_.

La divinité adorée par le roi Lagide, est assise sur un trône placé sur un socle élevé. Sa tête est _celle d'un épervier_, ce qui a pu la faire prendre, à la première vue, pour une représentation de _Phré_ ou le soleil: mais le Disque ou _Amphicyrte_, placé sur la tête de l'oiseau, est très-clairement combiné avec la _dichotomie_, ou moitié du disque lunaire; et nous avons vu que ces deux phases ainsi réunies étaient, en Égypte, l'emblème ordinaire de la _lune_[199]. L'_Uræus_ au milieu du disque entier, est le symbole de la toute puissance inhérente à ce personnage, l'un des premiers et des plus anciens dieux de l'Égypte. Il faut donc reconnaître ici une nouvelle forme propre au _Lunus_ égyptien, appelé indifféremment _Ioh_, _Ooh_ et _Ooh-ensou_.

La légende hiéroglyphique sculptée à côté de ce personnage divin, ne laisse d'ailleurs aucune sorte de doute à cet égard, quoique très-incorrectement copiée par la Commission d'Égypte, ce qui provient sans doute du mauvais état du bas-relief; les sept premiers signes sont très-reconnaissables et signifient clairement: _ceci est l'image d'Ooh-ensou dieu_: la gravure publiée dans la Description de l'Égypte, met _un scorpion_ à la place de _la tige de plante à quatre feuilles_, qui termine ordinairement ce nom du Dieu-Lune[200]. Le dernier signe de ce nom divin, le signe déterminatif d'espèce, est ici l'image même du dieu, tracée de petite proportion avec ses principaux attributs, comme cela arrive sur les grands monuments à la suite des noms propres phonétiques des divinités égyptiennes[201].

Le roi Ptolémée Evergète II est représenté, dans ce même bas-relief, en acte d'offrir un sacrifice au _Dieu-Lune_; et l'animal qu'il égorge sur l'autel, est le chamois du désert, appelé Oryx (Ὄρυξ) par les Grecs. Aucune offrande ne pouvait être plus agréable au dieu, dans les idées égyptiennes du moins, que celle du sang de cet animal particulièrement consacré à Typhon, le symbole spécial de _l'impureté_ et l'ennemi déclaré de la lune: car, disait-on, aussitôt que cet astre va paraître sur l'horizon, l'oryx, tournant ses yeux du côté de cet être divin, jette des cris et le maudit à sa manière, au lieu de l'accueillir avec joie; bientôt après il creuse la terre avec ses pattes antérieures, et cache ses yeux dans la poussière pour ne point voir le lever même de l'astre[202].

[196] Voyez l'explication de notre planche nº 3.

[197] Τὸ δὲ δεύτερον φῶς τῆς Σελήνης, ἐν Ἀπόλλωνος Πόλει καθιέρωται· ἔστι δὲ τούτου σύμϐολον ἱερακοπρόσωπος ἄνθρωπος, ζιϐύνῃ χειρούμενος Τυφῶνα ἱπποποτάμῳ εἰκασμένον. Euseb., _Præparat. Evangelic._, _lib._ III, _cap._ XII.

[198] _Descript. de l'Egypte_, A, vol. I, pl. 59, nº 5.

[199] Voyez l'explication de notre planche 14, et la note 6.

[200] Voyez notre planche 14.4, lég. nº 1, et son explication.

[201] _Précis du Système hiéroglyphique_, chap. V, pag. 104 et 105.

[202] Ἀκαθαρσίαν δὲ γράφοντες, ὌΡΥΓΑ ζωγραφοῦσιν· ἐπειδὴ ἐπ' ἀνατολὴν ἐρχομένης τῆς ΣΕΛΗΝΗΣ, ἀτενίζων εἰς τὴν θεὸν, κραυγὴν ποιεῖται, οὐκ εὐλογῶν αὐτὴν, οὐδὲ εὐφημῶν· σημεῖον δὲ τούτου ἐναργέστατον. Τοῖς γὰρ ἐμπροσθίοις αὑτοῦ σκέλεσιν ἀνορύσσων τὴν γῆν, ζωγραφεῖ ἑαυτοῦ τὰς κόρας, ὡσπερεὶ ἀγανακτῶν καὶ μὴ βουλόμενος ἰδεῖν τὴν τῆς θεοῦ ἀνατολήν. HORAPOLLON, _Hieroglyph._, livre I, § 49.

POOH, ou PIIOH HIÉRACOCÉPHALE.

(LE DIEU-LUNE A TÊTE D'ÉPERVIER.)