Part 4
ON a recueilli l'image de la divinité gravée sur cette planche, parmi les scènes d'adorations sculptées sur les parois intérieures des murailles d'un monument isolé à Calabsché, dans la Nubie[83]. L'existence de cette déesse à tête de bélier sur l'un des bas-reliefs de ce temple, nous paraissait d'abord douteuse. L'artiste aurait pu facilement, en effet, se méprendre en exagérant le contour du sein, dans la supposition que cette figure fût réellement un _Ammon_ sur le monument original: mais le sceptre terminé par une fleur épanouie de lotus, et la tunique descendant jusques à la cheville du pied, ne laissent aucun doute sur le véritable sexe de cette divinité. C'est bien réellement une déesse; et il était d'autant plus important de constater le fait, qu'aucun autre monument ne reproduit, à notre connaissance du moins, la combinaison symbolique d'une tête de bélier sur un corps de femme. Il est fort à regretter que l'artiste ait négligé de copier les légendes hiéroglyphiques qui accompagnent la représentation de la déesse: nous connaîtrions plus positivement le nom et les attributions de cette divinité criocéphale. Des caractères certains ne permettent cependant point de douter que nous ne devions voir ici une des formes de Néith, considérée mystiquement comme la _moitié du grand être_, Ammon; ou, ce qui revient au même en d'autres termes, le principe femelle de l'univers uni dans Ammon au principe mâle, ce premier des êtres les renfermant tous les deux primordialement[84]. C'est, sans aucun doute, à cette forme mystique d'Ammon-Néith, que s'appliquait le nom de ⲧⲁⲙⲛ _Tamon_, inscrit à côté de la déesse criocéphale, et que nous avons extrait du rituel funéraire égyptien. Ce nom y est donné à la déesse Néith et signifie _Ammon femelle_, car le nom d'Ammon ⲁⲙⲛ se montre ici affecté de l'article féminin ⲧ.
Dans le bas-relief de Calabsché, la déesse criocéphale est représentée adorée, en première ligne, par un souverain de l'Égypte, probablement l'empereur Auguste[85], qui lui offre l'encens. La tête de bélier et les chairs sont peintes en verd ou en bleu-foncé, couleurs propres au dieu Ammon: et au-dessus de la paire de cornes supérieure de la tête d'animal s'élève _la coiffure symbolique de la déesse_ SOVAN, _d'Ilithya_ ou la _Junon-Lucine_ des Égyptiens, l'une des formes de la déesse _Néith_[86]. La déesse _Sovan_ elle-même est figurée comme divinité synthrone à la suite de Néith Criocéphale ou _Ammon-Femelle_, que l'on pourrait nommer aussi _Ammon-Lucine_; le bas-relief suivant représente le souverain égyptien adorant le dieu _Amon-Ra_, assisté de Néith sous sa forme de _Mère divine_[87], coiffée du vautour surmonté du pschent. Les sculptures de cette partie du monument se rapportent ainsi aux deux principaux agents de la théogonie égyptienne, le principe mâle et le principe femelle de l'univers, confondus en un même personnage.
Il était naturel de donner aussi à Néith une tête de bélier; car le bélier, l'animal symbolique d'Ammon, fut aussi en même temps celui de la déesse Néith, ainsi que l'atteste formellement Proclus[88]: καὶ γὰρ τῶν ζωδίων ὁ κριὸς ἀνεῖται τῇ θεῷ, _parmi les animaux du zodiaque_, LE BÉLIER _est consacré à cette déesse_. Les habitants de Thèbes, la ville d'Ammon, et ceux de Saïs, la ville de Néith, vénéraient par un culte particulier le _bélier_, l'_agneau_ et la _brebis_, comme les emblêmes vivants des divinités éponymes de leurs cités natales. De nombreux témoignages de ce fait existent dans les écrits des anciens[89].
[83] GAU, _Antiquités de la Nubie_, planche 21, nº 1.
[84] Voir l'explication de la planche 6, _suprà_.
[85] La plupart des légendes hiéroglyphiques sculptées sur les édifices les plus récents de Calabsché, se rapportent à cet empereur.
[86] Voyez les planches numérotées 28, 28.3, 28.2 et leur explication.
[87] Voyez la planche 6 et son explication.
[88] Dans son Commentaire sur le Timée.
[89] HÉRODOTE, liv. II, § XLII.--STRABON, liv. XVII, τιμῶσι Σαΐται πρόϐατον καὶ Θηϐαΐται.--Clément d'Alexandrie, Admonitio ad gentes, pag. 25, B et C.--THÉODORET, _Sermo III_, page 584.
LE VAUTOUR,
EMBLÈME VIVANT DE NEITH.
LA déesse Néith ou le _principe féminin de l'univers_, devait nécessairement avoir pour emblème propre l'animal qui, dans la croyance commune des Égyptiens, ne comptait aucun mâle dans son espèce. L'opinion vulgaire désigna le _vautour_. On disait, en effet, que tous les vautours étaient _femelles_, et qu'il n'y avait point de mâle parmi eux[90]; que pour devenir féconds, ces oiseaux s'exposaient, pendant toute la durée des cinq jours épagomènes, à l'action du vent du nord, suivant Horapollon; du vent du midi ou de l'est, suivant Ælien[91]; que sa gestation durait cent vingt jours; qu'il nourrissait ses petits pendant cent vingt autres jours; qu'il se préparait enfin à une nouvelle gestation pendant une troisième période d'une égale durée; de sorte qu'en y comprenant les cinq jours épagomènes consacrés à sa fécondation, cet oiseau distribuait régulièrement et d'une manière fixe les 365 jours dont se composait l'année civile des Égyptiens[92]. On croyait aussi que le vautour donnait souvent le plus touchant exemple de tendresse maternelle, en se déchirant le sein pour nourrir ses petits de son propre sang, lorsqu'il ne trouvait rien pour leur subsistance[92].
De là vient que, contre l'opinion de toutes les nations occidentales, qui ne citent du vautour que sa féroce voracité, cet oiseau fut choisi par les Égyptiens pour le symbole du premier principe femelle, de la mère commune de tous les êtres, de la déesse Néith, qui, sur les monuments égyptiens, ne porte jamais d'autre nom dans ses légendes sacrées, que celui de DÉESSE-MÈRE ou de GRANDE-MÈRE, noms que l'on trouve également inscrits à côté du vautour son emblème spécial[93]. Enfin, l'image de ce même oiseau est devenue, pour cela même, le signe de l'idée MÈRE dans l'écriture hiéroglyphique.
D'un autre côté, Néith ou l'Athène égyptienne fut aussi, comme celle des Grecs, la protectrice des guerriers. Sous ce second rapport, le _vautour_ devait encore devenir son symbole, puisque, suivant les Égyptiens, cet oiseau de proie, doué d'une certaine prescience, marquait sept jours à l'avance et circonscrivait même le lieu qui devait servir de champ de bataille à deux armées; il faisait face pendant le combat à l'armée qui devait éprouver la plus grande perte. Aussi les anciens rois d'Égypte envoyaient-ils, dit-on, avant d'en venir aux mains, des explorateurs pour observer de quel côté se tournaient les vautours fatidiques[94]. Les plus anciens Grecs paraissent avoir eu des préjugés semblables. Hérodote de Pont dit, du moins, qu'Hercule était ravi quand un vautour se montrait à lui au commencement d'une expédition militaire[95].
Le symbole de Néith, déesse dispensatrice de la victoire, le _vautour_, la tête ornée de diverses coiffures, les ailes éployées et tenant dans ses serres des insignes de la Victoire, est toujours figuré, sur les bas-reliefs des temples, planant au-dessus de la tête des souverains de l'Égypte faisant des offrandes aux dieux ou conduisant à leurs pieds des ennemis vaincus[96]; ailleurs, il ombrage de ses ailes le Pharaon Thouthmosis que reçoivent dans leurs bras la déesse Néith, le dieu Amonra[97], et le Pharaon Ramsès-Meiamoun, grand-père de Sésostris, soit dans ses combats, soit dans la pompe de son triomphe, représentés sur les bas-reliefs du palais de Medinetabou à Thèbes[98]; enfin, le plafond de la porte triomphale du sud à Karnac est orné de 18 vautours, portant l'emblème de la Victoire[99], et semblables à celui qui est figuré sur notre planche 6.5, tiré des bas-reliefs du tombeau royal découvert par Belzoni.
[90] ÆLIAN. de Natura animal. lib. II, cap. 46.--HORAPOLLON, hiéroglyph. lib. I, §. 11.
[91] _Idem. Ibidem._
[92] HORAPOLLON, lib. I, §. 11, pag. 22. Édit. de Pauw.
[93] _Voyez_ la planche, légende numéros 1 et 2.--_Et suprà_ pl. 6 et 6.3, ainsi que leur explication.
[94] HORAPOLLON, lib. I, §. 11, pag. 20.
[95] PLUTARQUE, Vie de Romulus.
[96] _Voyez_ la Description de l'Égypte. A. vol. III, pl. 32, Nº 4.--Pl. 37, Nº 9.--Pl. 47, Nº 2.--Pl. 38, Nº 32.--A. vol. II, pl. 13, numéros 1, 3 et 4.--Pl. 16, Nº 2, etc.
[97] _Idem._ A. vol. III, pl. 36, Numéros 1 et 3.
[98] _Idem._ A. vol. II, pl. 10 et 11.
[99] _Idem._ vol. III, pl. 50, Nº 2.
NÉITH MOTRICE ET CONSERVATRICE.
(ATHÉNÈ, MINERVE.)
L'ARTISTE égyptien, en représentant la déesse _Néith_ mâle et femelle, à trois têtes, et à pieds de lion[100], conformément au texte des livres sacrés de l'Égypte, a montré réunies comme en un seul corps toutes les formes sensibles sous lesquelles la _Mère divine_, c'est-à-dire, l'Athénè Αἰολόμορφος des hymnes orphiques, était offerte à la vénération des peuples. Chacune des attributions diverses de ce grand être cosmogonique est ainsi caractérisée par un symbole particulier dont le sens était bien fixé; tous ces emblèmes, liés les uns aux autres, formaient donc une image _panthée_ de la déesse, considérée dans la totalité et dans la plénitude des pouvoirs divers que la doctrine théologique lui avait assignés. _Néith_ fut à la fois le symbole du principe femelle, le principe maternel de l'univers, la sagesse divine inventrice des sciences et des arts de la paix; la sagesse qui donne la victoire; la force qui meut et conserve la nature, et par suite la divinité protectrice des guerriers, ainsi que l'Athénè grecque, copie fidèle de la Minerve égyptienne, dont le culte fut porté des bords du Nil aux rivages de l'Attique.
La planche 6 représente Néith sous son apparence la plus habituelle: _une femme ailée, assise, et coiffée du Pschent placé sur la dépouille d'un vautour_. C'est _Néith_, adorée comme principe _femelle de l'univers entier_. Elle porte alors nom de _Grande mère_ ou _Mère divine_: cette forme simple est facile à retrouver dans l'image complexe de _Néith-Panthée_[101].
Considérée d'une manière moins générale, comme mère des êtres vivants et protectrice de l'enfantement, Néith, qui prenait alors le nom de _Swan_, comme on le verra dans la suite, était figurée sous les apparences d'une _femme à tête de vautour_: la tête de cet oiseau, emblème de la _maternité_, est en effet la troisième tête de la Néith-Panthée.
Adorée comme inventrice des arts et des sciences, cette grande déesse, prenant alors le nom de _Nat_ ou _Nêth_, dont les Grecs ont fait Νηῒθ, était représentée sous la forme d'une _femme assise, coiffée de la partie inférieure du Pschent_. On la nommait aussi _Bouto_. Les hymnes orphiques donnent à Athénè ou Minerve, considérée sous ce point de vue, les qualifications de τεχνῶν μῆτερ πολύολϐε et de εὑρεσίτεχνε, _mère féconde des arts_ et _inventrice des arts_[102].
La seconde tête de la _Néith-Panthée_ est celle d'_une lionne_, parce qu'on figurait cette divinité sous la forme d'une femme léontocéphale, pour la présenter à l'esprit sous l'une de ses plus importantes attributions. C'était Néith devenant le symbole de la _force morale_ et de la _force physique_; ou, comme nous l'apprend Proclus[103], citant l'opinion même des Égyptiens, _la puissance qui met l'univers entier en mouvement_, ἡ κινητικὴ τοῦ παντὸς δύναμις. Néith reçoit alors le nom de _Déesse gardienne_ ou _conservatrice_, que l'on trouvera avec la forme hiératique sur la planche ci-jointe, représentant la déesse léontocéphale.
On ne peut méconnaître dans cette forme de l'Athénè égyptienne, la dispensatrice de la force, la déesse des guerriers, le type de l'Athénè grecque Πολεμοκλόος et Ὁπλοχαρής[104].
[100] Voy. ci-dessus, planche 6.3.
[101] Planche 6.3.
[102] Hymne à Athénè, vers 8 et 17.
[103] PROCLUS _in Timæum_, lib. I.
[104] Hymnes orphiques, édit. d'Hermann; hymn. XXI.
NÉITH MOTRICE ET CONSERVATRICE.
(ATHÉNÈ, PHYSIS, MINERVE.)
LE culte de cette divinité, du premier ordre, puisqu'elle était, selon les mythes sacrés, une émanation, ou, pour mieux dire, un _dédoublement_ du démiurge _Amon-Ra_, fut généralement en vigueur dans toutes les parties de l'empire égyptien, et surtout dans les Nomes où firent leur résidence les différentes subdivisions de la caste militaire. _Néith-Conservatrice_, la déesse des guerriers égyptiens, reçut dans Memphis un culte spécial; ce fut en effet dans cette capitale, dont la fondation fut le résultat de la révolution militaire qui changea la théocratie égyptienne en monarchie, que les rois, chefs naturels de la caste guerrière, firent leur résidence habituelle dès la XIXe dynastie, de préférence à Thèbes, presque abandonnée à la caste sacerdotale, qui trouvait dans cette antique cité et son principal foyer et toutes ses origines. La plupart des monuments recueillis sur l'emplacement ou dans les environs de Memphis nous offrent l'image de _Néith-Léontocéphale_[105].
On la trouve aussi, quoique bien moins multipliée, parmi les sculptures qui décorent les temples des autres régions de l'Égypte. Le célèbre conquérant Ramsès-le-Grand est représenté dans un des groupes sculptés dans le roc à Ghirsché, en Nubie[106], assis entre le dieu _Phtha_ et _Néith-Léontocéphale_ qui pose affectueusement sa main sur l'épaule du vaillant monarque. A Amara, un autre Pharaon comprend dans une adoration commune cette déesse des guerriers et les grands dieux _Amon-Ra_ et _Phré_[107]. Ailleurs, _Néith-Léontocéphale_, renfermée dans une même chapelle (ναὸς) que le dieu _Phtha_, reçoit de riches offrandes[108]; et les monuments de Dendéra[109] prouvent que son culte se conserva ailleurs qu'à Memphis, sous les Lagides et sous les empereurs romains.
C'est comme emblème de la force protectrice du pays, que des statues colossales de Néith guerrière à tête de lion furent érigées devant les palais et les édifices sacrés de l'Égypte, et semblaient en interdire l'entrée aux profanes, aux ennemis des lois civiles et religieuses. Ces colosses, souvent en très-grand nombre, et presque tous de granit, montrent la déesse sous la figure d'une femme à tête de lionne; elle est quelquefois debout, mais plus ordinairement assise sur un trône; une étroite et longue tunique la couvre à partir du sein, qui reste nu; ses bras, ses poignets et ses pieds sont ornés d'anneaux plus ou moins riches; ses mains tiennent l'emblème de la vie divine, et le long sceptre, terminé par une fleur de lotus, particulier aux _déesses_ égyptiennes. Mais comme Néith était une divinité douée des deux sexes, Ἀρσενόθηλυς[110], ἄρσην μὲν καὶ θῆλυς ἔφυς[111], le sculpteur lui a donné quelquefois le sceptre des _dieux mâles_, à tête de coucoupha. La tête de lionne est toujours surmontée du _disque décoré de l'Uræus_ royal.
On a depuis quelques années transporté en Europe un nombre considérable de ces statues de _Néith-Conservatrice_. Celles d'entre elles qui figurent la déesse assise, portent sur le devant du trône des dédicaces qui nous font connaître le nom des rois sous le règne desquels ces colosses furent placés sur les dromos ou devant les propylées dont ils formaient la décoration. Le Musée royal de Paris en possède plusieurs qui remontent aux temps des Pharaons _Aménophis II_, _Ramsès-le-Grand_ et _Sésonchis_. On en voit d'autres de l'époque du premier de ces princes à Rome, dans la salle égyptienne du Vatican. Le Musée royal de Turin en possède quatre du même règne, et l'on peut y admirer aussi une Néith-Léontocéphale assise, en granit, de huit pieds de hauteur, et d'un très-beau travail, portant une dédicace du règne de Ramsès VII, fils de Ramsès-le-Grand.
[105] Nous citerons ici à ce sujet 1º La partie supérieure d'une figure humaine, de proportions colossales, ornée des images des dieux adorés à Memphis, _Phtha_, _Néith-Léontocéphale_, _Imouth_, _Apis_, etc. Ce monument faisait partie de la collection de M. Durand, récemment acquise par le Roi. 2º Un sarcophage trouvé à Qalât-el-Kabsch, près de Memphis, et gravé dans la Description de l'Égypte, A. vol. IV, pl. 5. 3º Enfin, une foule de figurines, en terre émaillée, en bronze, en bois et même en argent, existant dans les Musées de Paris, de Naples ou de Turin, et provenant de fouilles faites dans la Nécropole de Memphis.
[106] GAU, _Antiquités de la Nubie_, planche 30, nº 4.
[107] CAILLIAUD, _Voyage à Méroé_, vol. II, planche XVIII, nº 2.
[108] Description de l'Égypte, A. vol. V, planche 49, nº 4.
[109] Décoration intérieure de la porte du Nord; Descrip. de l'Égypte, A. vol. IV, pl. 5.
[110] HORAPOLLON, Hieroglyph., liv. Ier, nº 13.
[111] Hymnes orphiques, éd. d'Hermann, nº XXI.
NÉITH CASTIGATRICE.
L'IMAGE de la déesse que présente la planche 6.7, a été calquée sur le second cercueil d'une magnifique momie existant dans le Musée royal égyptien de Turin. Le naos qui renferme cette figure symbolique est entouré d'uræus dont le ventre est censé orné de plaques d'émaux bleus, rouges et verds, comme l'est réellement un très-bel uræus en bois doré et qui appartient au Musée Charles X au Louvre. La tête de lion et toutes les parties nues du corps de la déesse, sont de couleur verte. Dans l'une de ses mains est le signe de la vie divine, dans l'autre, le sceptre terminé par un calice de lotus uni à deux fleurs de lotus, emblêmes du monde matériel. La tête du _crocodile_ symbole _des eaux_, est combinée avec la tête de lion qui caractérise spécialement cette grande divinité, en exprimant sa principale attribution, celle de _gardienne vigilante_.
Horapollon nous apprend, en effet, que, dans l'écriture symbolique des Égyptiens, la _tête du lion_ (λέοντος κεφαλὴ) exprimait le _vigilant_ (ἐγρηγορότα) et le _gardien_ (φύλακα), et c'était pour cela, ajoute-t-il, qu'on plaçait des représentations du lion comme gardiens, (ὡς φύλακας), aux portes des temples[112]. Ce texte important explique à la fois et les lions assis que l'on a trouvé placés devant le premier pylone du grand temple de Philæ[113], et les avenues ou rangées de statues de la déesse Léontocéphale érigées sur les dromos ou aux portes de divers temples de Thèbes[114]. Ainsi, la planche précédente (6.7) nous présenterait la grande divinité _gardienne des eaux_. Mais la _tête du lion_ pouvait encore être prise sous d'autres acceptions dans l'écriture symbolique égyptienne; cet animal, doué d'une force remarquable, inspire naturellement la crainte aux êtres vivants qui l'approchent, c'est pour cela que sa tête fut aussi l'emblême de la _terreur_ et de tout ce qui est _formidable_, φοϐερὸν[115]; et cet emblême s'appliquait convenablement encore à la déesse léontocéphale, à laquelle on donnait pour principale fonction la garde et la conservation de la terre d'Égypte et des choses saintes qu'elle renfermait. Cet être mythique était censé éloigner, par la terreur, les profanes des lieux sacrés et leur infliger de justes châtiments. C'est sous une telle attribution que la déesse est représentée dans cette planche 6.8; sa tête de lion est ornée du disque et de l'uræus; elle saisit de ses deux mains et foule en même temps aux pieds une énorme couleuvre, le grand serpent ennemi des dieux, et le symbole des méchants et des impies, nommé ⲁⲡⲡ ou ⲁⲡⲫ (APOP ou APOPH) LE GÉANT, dans les textes hiéroglyphiques. L'inscription qui accompagne cette image de la déesse sur le magnifique torse Borgia, aujourd'hui au Musée Bourbon à Naples, ne laisse aucun doute sur les attributions redoutables de cette divinité; elle signifie: _la gardienne puissante_, ⲃⲁⲗ ⲛ ⲣⲏ ⲧⲛⲉⲃ ⲛⲧϭⲟⲙ ϩⲟⲛⲧ ⲛⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ ⲛⲓⲃⲓ ⲱϥⲉ (ⲛⲉ) ⲥⲱⲃⲉ, _œil du soleil_, _souveraine de la force_, _rectrice de tous les dieux_ CHATIANT LES IMPURS.
Nous traduisons provisoirement par _gardienne_ ou _conservatrice_, le nom hiéroglyphique de la déesse formé des trois premiers caractères de cette inscription, parce que l'espèce d'instrument qu'il a toujours pour initiale, est constamment placé dans les mains des divinités gardiennes et qu'il est aussi l'initiale d'un groupe qui, dans les textes hiéroglyphiques, exprime évidemment l'idée _conserver_ ou _garder_; nous soupçonnons, toutefois, que ce signe pris phonétiquement put représenter la consonne ⲕ. Le nom de la déesse se lirait alors ⲕϩ ou ⲕϩⲧ en supposant que le ⲧ final n'est point la marque de genre: dans le premier cas ce nom se rapporterait à la racine ⲕⲱϩ (kôh) _zelus_, _æmulatio_, _ardor_, _iracundia_, et dans le second cas, à la racine ⲕⲱϩⲧ (kôht) FEU, _Ignis_; ce dernier nom conviendrait sous tous les rapports à la compagne chérie de l'Hephæstus ou Vulcain égyptien.
La déesse porte le titre de _Dame de la région de Ratoui_ dans la légende d'une de ses statues du Musée royal[116]: les autres titres sont réunis sur la planche 6.2, du nº 2 au nº 8: on les a extraits de la quatrième partie du rituel funéraire qui se rapporte à Néith-Panthée, considérée dans ses diverses attributions. Cette grande divinité, dont la déesse léontocéphale n'est qu'une forme simple, y est successivement appelée _soleil femelle_ (nº 2), _rectrice des dieux_ (nº 3), _ptérophore_ (ou porte-ailes) (nº 4), _déesse rectrice de la région supérieure et de la région inférieure_ (nº 5), _tête de son père_ (nº 6), _divine mère de Paschakasé_ (l'un des noms mystiques de Phtha) (nº 7), _et royale épouse de Paléhaka_ (l'un des noms mystiques d'Ammon) (nº 8).
[112] HORAPOLLON, livre Ier, Hiéroglyphe 19.
[113] Description de l'Égypte, A., vol. I, pl. 9, nº 6 et 7.
[114] Voyez l'explication de notre planche 6.7.
[115] HORAPOLLON, liv. Ier, Hiéroglyphe 20.
[116] _Suprà_, planche 6.6, nº 2.
SATÉ, ou SATI,
(SATIS, L'HÉRA, OU LA JUNON ÉGYPTIENNE.)
LES bas-reliefs sculptés sur les édifices religieux de l'Égypte, nous offrent assez fréquemment la représentation d'une déesse, caractérisée surtout par une grande feuille qui s'élève au-dessus de sa coiffure. Cette divinité reçoit diverses offrandes à la suite d'_Amon-Cnouphis_, à tête de bélier[117]; elle est aussi figurée donnant la main au dieu _Amon-Ré_, sur un autel que soutient une belle statue Égyptienne de la riche collection de M. Durand. Le nom hiéroglyphique de cette même déesse est toujours composé de trois caractères qui, répondant aux lettres coptes Ⲥⲧⲏ, doivent se prononcer _Saté_ ou _Sati_. Il est évident que, dans les mythes Égyptiens, la déesse _Sati_ eut des rapports intimes avec _Amon-Cnouphis_ ou _Amon-Ré_, le dieu suprême.
Cette déduction est changée en certitude par une inscription grecque du temps de Ptolémée Evergète II, gravée sur une stèle trouvée à Séhhélé, île située entre Éléphantine et Philæ[118]. On y lit en effet que la divinité locale, assimilée par les Grecs à leur _Héra_ (la Junon des Latins), porta en langue Égyptienne le nom de _Satis_, ou plutôt de _Sati_, en faisant abstraction de la finale grecque Σ. Dans cette même inscription, _Hera-Satés_, ou _Junon-Satis_, est nommée immédiatement après _Ammon-Chnoubis_. D'autre part, une inscription latine, copiée par l'infatigable Belzoni[119] dans les carrières de Syène, nous apprend que l'autel qui la porte est dédié à _Jupiter-Ammon-Chnubis_ et à _Junon-Reine_, divinités protectrices de ces montagnes. Il est donc certain que _Sati_ fut la Junon égyptienne, la compagne d'_Amon-Cnouphis_ que les Grecs assimilèrent à leur _Zeus_, et les Romains à leur Jupiter.
Sur notre planche nº 7, cette déesse est figurée assise sur son trône, la tête couverte de la coiffure ordinaire des femmes Égyptiennes, mais ceinte de bandelettes, ou plutôt du diadême. Le nu est ordinairement peint en _jaune_, et quelquefois aussi en _vert_, comme les chairs de Cnouphis; ses mains portent l'emblême de la vie divine, et le sceptre ordinaire des déesses.
La légende, qui, sur notre planche, accompagne l'image de _Sati_, se lisait, Ⲥⲧⲏ ⲧⲛⲟⲩⲧⲉ ⲧϣⲉ ⲡⲣⲏ ⲧⲛⲏⲃ ⲙⲡⲉ, et signifie _Saté_ ou _Sati_, _déesse, fille de Ré, dame du ciel_; et, comme cette légende est habituellement la même partout où se montre la représentation de cette divinité, elle nous apprend avec certitude que _Sati_ était fille du Soleil, dont le nom était _Ré_, en langue égyptienne.