Panthéon égyptien

Part 3

Chapter 33,487 wordsPublic domain

_Cnouphis-Nilus_ est représenté sous une forme humaine avec une tête de Bélier à cornes de Bouc, soit dans les bas-reliefs des temples, soit sur la plupart des cercueils de momies, et principalement parmi les sculptures des sarcophages de granit ou d'albâtre trouvés à Thèbes ou à Memphis. Les cornes de Bouc sont quelquefois surmontées du disque; souvent aussi le Dieu est placé sur une barque; il est accompagné de l'une des légendes hiéroglyphiques _Deus effundens_ ou _Deus effusus_, _Deus magnus effusus_, ou enfin de la légende gravée planche 3.3, nº 1, _Vindex Ægypti Deus magnus effusus_.

Les mêmes légendes se trouvent tout aussi souvent inscrites à côté d'un scarabée ayant deux grandes ailes déployées, mais dont la tête, celle d'un Bélier de couleur verte, est surmontée de deux cornes de Bouc portant un disque flanqué de deux uræus ornés de la croix ansée. Ce scarabée est donc l'image symbolique du Dieu _Cnouphis-Nilus_; la tête de Bélier indique la suprématie du Dieu; sa qualité de _père_ et sa faculté éminemment _génératrice_ sont exprimées par le Scarabée et les cornes de Bouc; les autres signes, communs à plusieurs Dieux, sont l'expression tropique de la _royauté_ et de la _vie_, qualités inhérentes aux essences divines.

Cette image emblématique de _Cnouphis-Nilus_ (pl. 3.4), a été calquée sur une momie de la riche collection de M. Durand.

[34] DIODORE de Sicile, Hist. Biblioth. liv. I, p. 12, D. Édit. Rhodoman.

[35] IDEM, _Ibid._

[36] THÉOPHRASTE, _voyez_ PORPHYRE, _de Abstinentiâ_, lib. II, §. 5.

[37] HERMÈS, Dialogue intitulé _Asclepius_.

[38] _Décret des habitans de Busiris_, voyez _Recherches pour servir à l'Histoire de l'Égypte_, par M. Letronne, p. 392, 397.

[39] _Voyez_ JABLONSKY, _Pantheon Ægyptiorum_, lib. IV, cap. I.

[40] PIND., PYTH. IV; Parmenon de Byzance, _apud Athen._ V, p. 203, _c_.

[41] CICÉRON, _de Naturâ Deorum_, lib. III, §. 16, 21 et 22.

[42] DIODORE de Sicile, Hist. Bibl., lib. I, p. 12.

[43] Τῆς μὲν ἄνω σωτῆρα, τῆς κάτω δὲ καὶ πατέρα καὶ Δημιουργὸν. HÉLIODORE, _Æthiopicorum_, lib. IX, p. 444, c. 20, Edit. de J. Comelin.

[44] EUSÈBE, Préparat. évangéliq., liv. III, chap. 12.

[45] Voyez _suprà_, planche 3.

[46] _Descript. de l'Egypte, Antiqu._ vol. II, pl. 34, nº 1.

[47] _Idem_, v. I, pl. 37, nº 2.

[48] HORAPOLLON, Hiéroglyp., lib. I, §. 21, pag. 36 et 38, Édit. de Pauw.

[49] Voyez _Recherches pour servir à l'Histoire d'Egypte_, par M. Letronne, pag. 367, 368, etc.

AMON-GÉNÉRATEUR, MENDÈS;

(PAN, PRIAPE.)

L'IMAGE du dieu figuré dans cette planche, est très-multipliée sur les édifices religieux de Thèbes et du reste de l'Égypte. Elle occupe le sanctuaire de Karnac, le plus magnifique des monuments de l'ancienne capitale; les hommages et les adorations dont cette image est l'objet, prouvent qu'elle représente une des plus grandes divinités Égyptiennes.

Ses chairs sont de couleur bleue, et sa coiffure est surmontée de deux longues plumes peintes de diverses couleurs, comme celle du dieu _Amon-Ré_ (pl. 1.); une longue bandelette[50] s'échappe de cette même coiffure et pend jusques aux pieds de l'une et de l'autre divinité; et ces similitudes se trouvent complétées par la ressemblance de leurs légendes hiéroglyphiques; celle (nº 1) du dieu qui fait le sujet de cet article, signifie, _le dieu Amon_ (Ⲁⲙⲛ ⲛⲟⲩⲧⲉ.) _seigneur des régions du monde_, et ne diffère de celle du Démiurge _Amon-Râ_ ou _Amon-Ré_ (pl. 1.), que par l'absence de la dernière syllabe RA.

Les planches numérotées 1 et 4, offrent donc la représentation d'une seule et même divinité, _Amon_, _Amen_, _Amoun_ ou _Ammon_, considérée sous deux points de vue différents. Le Démiurge, la Lumière éternelle, l'Être premier qui mit en lumière la force des causes cachées, se nomma AMON-RA ou AMON-RÊ (_Amon-Soleil._), (pl. 1, 2, et 5.); et ce créateur premier, l'esprit démiurgique, procédant à la génération des êtres, s'appela _Amon_, et plus particulièrement _Mendès_: cette planche représente le Démiurge générateur, caractérisé d'une manière spéciale, et qui ne permet aucune incertitude.

Étienne de Byzance[51] parle en ces termes de la statue du dieu qu'on adorait à Panopolis: «Là, existe, dit-il, un grand simulacre du dieu, _habens veretrum erectum_. Il tient de la main droite un fouet pour stimuler la Lune; on dit que cette image est celle de Pan.» C'est là une description exacte et très-détaillée de l'Ammon-Générateur, figuré sur notre planche.

On voit donc ici l'image de la grande divinité que les Grecs confondirent avec leur _Pan_, parce que les Égyptiens avaient choisi pour son emblême _le bouc_[52], animal qui, d'après Horapollon[53], était le symbole de la génération et de la fécondité. Ce bouc sacré, nourri dans une des principales villes de la Basse-Égypte, portait le nom de _Mendès_, qu'on a attribué également au dieu lui-même[54].

_Amon-Mendès_, ou l'esprit générateur de l'Univers, était censé stimuler la Lune avec le fouet placé dans sa main, parce que, d'après la doctrine Égyptienne, le dieu _Lune_ répandait et disséminait dans les airs les germes de la génération des êtres[55], et présidait aux ames qui devaient successivement leur communiquer le mouvement et la vie. Des chapelles d'_Amon-Générateur_, le Pan Égyptien, existaient dans toutes les parties de l'Égypte, et les membres de la caste sacerdotale étaient d'abord initiés à ses mystères[56].

Les grands monuments de l'Égypte offrent de très-nombreux bas-reliefs dans lesquels les rois, de toutes les époques, sont figurés présentant leurs vœux et leurs offrandes à _Amon-Générateur_; à Médinet-Abou, par exemple, on voit successivement le Pharaon Ramsès-Mei-Amoun se rendre en palanquin au temple du Dieu, accompagner à pied sa statue portée par vingt-quatre prêtres, et, la ramenant dans le temple, lui faire hommage des prémices de la moisson.

La légende marquée (nº 2) sur la planche est le nom du Dieu exprimé en caractères _symboliques_. Le nº 3 est la forme _hiératique_ de la légende nº 1.

[50] Consulter, sur l'usage de ce cordon ou bandelette, Hérodote, liv. II, §. 48, et la planche 11 de la Description de l'Égypte, Ant., vol. II.

[51] _De Urbibus_, au mot Πανὸς πόλις.

[52] HÉRODOTE, II, §. 46.

[53] HORAPOLLON, liv. II, nº 48.

[54] HÉRODOTE, _Id._--SUIDAS, au mot Μένδης.

[55] PLUTARCH. _de Iside et Osiride_.

[56] DIODORE, liv. I.

AMON-RÉ, ROI DES DIEUX.

LE personnage symbolique, occupant la partie inférieure de la planche nº 5, est fort rarement reproduit sur les monuments Égyptiens de toutes les époques. Il est tiré, ainsi que sa légende, et les diverses couleurs qui couvrent les membres variés dont il se compose, d'un fragment de manuscrit sur toile appartenant à M. Dubois.

La légende hiéroglyphique, placée à la gauche du personnage, n'est qu'une abréviation d'une légende entière, et qui se lit ⲁⲙⲛ ⲣⲏ-ⲥⲧⲛ ⲛⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ et signifie _Amon-Ré, roi des dieux_. Nous avons donc ici une nouvelle forme consacrée à la représentation du Démiurge ou créateur de l'univers; mais cette image du dieu suprême doit être classée parmi celles que, en termes d'archéologie, on a nommées figures _panthées_, soit qu'elles présentent, réunis dans un seul être, les symboles particuliers à un grand nombre de divinités différentes, soit, ce qui est plus naturel et qui s'applique particulièrement à notre gravure, qu'elles offrent la réunion de tous les symboles et de toutes les formes propres à une seule et même divinité. On ne connaissait point jusque-là de figure _panthée_ Égyptienne.

On retrouve, en effet, dans celle-ci, la tête humaine avec les deux longues plumes, et le sceptre, de l'image ordinaire d'_Amon_ (pl. 1.); les têtes _de bélier_, le _disque_ et les _cornes de bouc_ d'_Amon-Cnouphis_ ou _Cnèph_ (pl. 3.); le bras droit armé du _flagrum_ ou _fléau_, et le _phallus_ de l'_Amon-Générateur_ (pl. 4.); le scarabée qui forme son torse; le sceptre composé de la croix ansée et de ce qu'on appelle un nilomètre, l'un emblême de la vie divine, l'autre de la _stabilité_, se rapportent à _Phtha_, le premier être créé, la première émanation d'Amon-Cnouphis.

Les quatre ailes horizontales sont celles du scarabée, symbole de la génération, du monde et de la paternité; les ailes inclinées sont celles de l'épervier, dont le corps est annexé au scarabée; une queue de crocodile est entre l'épervier et la queue d'un lion, dont les pattes portent le personnage entier. Cette figure représentant Amon-Cnouphis, l'esprit qui pénètre, parcourt et vivifie les différentes parties de l'univers, il était convenable de composer son image symbolique des diverses classes d'êtres qu'anime son souffle créateur. On y remarque, en effet, un épervier, un lion et un crocodile; c'est-à-dire un type des trois classes d'animaux qui peuplent les airs, la terre et l'eau.

Les deux plumes de la coiffure sont surmontées de deux serpents à tête de lion, qui laissent échapper deux jets de lumière, représentée par une suite de petits triangles, qui servent en quelque sorte d'encadrement à la figure Panthée. Ces serpents se rapportent, sans aucun doute, aux quatre déesses à tête de lion, qui versent aussi la lumière, compagnes ordinaires d'_Amon-Ré_ dans plusieurs scènes symboliques. Il en sera question dans la partie du Panthéon relative aux animaux sacrés et aux emblêmes des dieux.

Amon-Ré est figuré selon la forme A de notre cinquième planche, sur un bas-relief de Thèbes[57]; c'est un abrégé de la précédente.

Une troisième figure Panthée d'_Amon-Ré_, à peu près semblable à la première, décore la partie antérieure du fameux torse égyptien du Musée Borgia, qui appartient aujourd'hui à la propagande; elle porte la simple légende, SEIGNEUR SUPRÊME; la face humaine du dieu est flanquée de plusieurs têtes d'animaux différents; on y remarque celle d'un taureau, d'un lion, d'un bélier, d'un crocodile et d'un épervier. Cette réunion d'êtres si différents de nature, pour représenter la puissance démiurgique, s'explique par l'idée que les Égyptiens se formaient de Dieu: «Ils le considéraient comme la cause première de la génération, le principe de la nature entière, comme un être antérieur à toutes choses, et qui _comprend toutes choses en lui-même_[58].»

Le titre le plus ordinaire des rois Égyptiens, et des grands personnages, fut celui de _consacré à Amon-Ré, roi des dieux_, ou de _purifié par Amon-Ré, roi des dieux_. C'était la divinité protectrice des Pharaons, celle qui recevait leurs plus riches offrandes, et à laquelle ils consacrèrent les plus beaux monuments.

[57] Description de l'Égypte, Antiquités, vol. III, pl. 64.

[58] IAMBLIQUE, Mystères des Égyptiens, sect. VII, chap. 2.

NÈITH,

(L'ATHÈNE, OU LA MINERVE ÉGYPTIENNE.)

LA divinité qui porta les noms _d'Amon_, _Amon-Ré_, _Cnèph_ ou _Cnouphis_, fut, comme on a pu le voir, le principe générateur _mâle_ de l'univers. Les Égyptiens symbolisèrent, dans le personnage de _Nèith_, le principe générateur _femelle_ de la nature entière.

Ces deux principes, étroitement unis, ne formaient qu'un seul tout dans l'être premier qui organisa le monde. De là vient que les Égyptiens considéraient _Nèith_ comme un être à la fois _mâle et femelle_[59] (αρσενοθελυς), et que le nom propre de cette divinité exprimait en langue Égyptienne, comme nous l'apprend Plutarque, l'idée: _Je suis venue de moi-même_[60].

La déesse _Nèith_ occupait la _partie supérieure du ciel_[61]. Inséparable du _Démiurge_, elle participa à la création de l'univers, et présidait à la génération des espèces; c'est la force qui meut tout[62].

Le culte de cette divinité, général dans toute l'Égypte, comme les monuments le prouvent, était spécialement pratiqué dans la ville principale de la Basse-Égypte, à Saïs, où résidait un collége de prêtres. Le temple de la déesse portait l'inscription fameuse: _Je suis tout ce qui a été, tout ce qui est, et tout ce qui sera; Nul n'a soulevé le voile qui me couvre; Le fruit que j'ai enfanté est le Soleil_[63]. Il serait difficile de donner une idée plus grande et plus religieuse de la divinité créatrice.

_Nèith_ était le type de la force morale et de la force physique. Elle présidait à la sagesse, à la philosophie, et à l'art de la guerre[64]; c'est pour cela que les Grecs crurent reconnaître, dans la _Nèith_ de Saïs, leur _Athène_, la _Minerve_ des Latins, divinité également protectrice à la fois, et des sages, et des guerriers.

Les Égyptiens consacrèrent à _Nèith_ le _vautour_, animal qui, dans leurs idées, fut le symbole fixe, et du _sexe féminin_, et de la _maternité_[65]. Cet emblême se rapportait parfaitement à la déesse Nèith, le _principe femelle_ de l'univers, à la déesse _mère_ de tous les êtres créés.

Les monuments Égyptiens nous montrent _Nèith_ debout, ou assise sur un trône, à côté d'Amon-Ré, le premier principe mâle. La déesse, dont les chairs sont parfois peintes en bleu comme celles de son époux, mais plus ordinairement en jaune, comme toutes les femmes figurées sur les bas-reliefs Égyptiens, a pour coiffure un _vautour_, les ailes déployées, oiseau qui lui était spécialement consacré. Il est surmonté du _Pschent_, coiffure royale, emblême de la toute-puissance. La tunique, formée de plumes, est soutenue par des bretelles qui passent sous un riche collier. Quatre bracelets ornent les bras de la déesse; les parties inférieures de son corps sont recouvertes par les replis de deux grandes ailes de vautour. L'emblême de la vie divine est dans sa main droite; la gauche porte le sceptre terminé par les fleurs de lotus épanouies, sceptre commun à toutes les déesses Égyptiennes.

La légende ordinaire de _Nèith_ est celle qui accompagne son image dans notre planche. Son nom est formé du segment de sphère, T, _article féminin_ de la langue Égyptienne, et encore du _vautour_, emblême et première lettre du mot _Mère_ (_Mou_ ou _Mout_), en écriture hiéroglyphique. Cette légende abrégée se lit ⲧⲙⲟⲩ ⲛⲏⲃ ⲙⲡⲧⲡⲉ et signifie: LA MÈRE, _dame de la région supérieure_. Les monuments sont donc parfaitement d'accord avec Horapollon, qui dit formellement aussi[66] que les Égyptiens voulant écrire _Athène_ (_Nèith_), peignaient un _vautour_, et, de plus, que cette déesse présidait à l'_hémisphère supérieur du ciel_.

Comme protectrice des guerriers, _Nèith_ se montre sur les bas-reliefs de Thèbes, recevant l'hommage des rois conquérants, qui conduisent à ses pieds les étrangers vaincus. C'est devant les images colossales de _Nèith_ que les rois vainqueurs, sculptés sur les pylones des grands édifices, semblent frapper un groupe confus de prisonniers élevant leurs bras suppliants; c'est enfin le _vautour de Nèith_, portant dans ses serres l'emblême de la victoire, qui plane au-dessus de la tête des héros Égyptiens, pendant le combat, et après la victoire, comme dans la cérémonie de leur triomphe.

[59] HORAPOLLON, liv. I, hierog. 13.

[60] PLUTARCH. _de Iside et Osiride_.

[61] HORAPOLLON, liv. I, hierog. 12.

[62] PROCLUS, _in Timæum_.

[63] PLUTARCH. _de Iside et Osiride_.--PROCLUS, _in Timæum_.

[64] PROCLUS, _idem_.

[65] HORAPOLLON, liv. I, hierogl. 11.

[66] _Idem_, hierogl. 12 et 13.

NÉITH GÉNÉRATRICE.

(PHYSIS, ATHÉNÈ, MINERVE.)

L'IMAGE symbolique de _Néith_, la _mère universelle_, que nous avons donnée dans une planche précédente[67], présente cet être divin décoré de tous ses attributs; ses trois têtes diverses, et les pieds de lion servant de support à un corps de forme humaine qui réunit les deux sexes, nous avertissent assez que les Égyptiens ne s'occupèrent jamais à captiver l'œil ni par la recherche ni par la convenance de formes; leur sculpture et leur peinture _sacrées_ s'attachèrent constamment à parler à l'esprit, et combinèrent les signes sans considérer si l'ensemble qui en résultait fût ou non conforme à la belle nature, qui n'était point, comme chez les Grecs, le but spécial de leur imitation. Ce fait, que tout concourt à démontrer, ne doit point être perdu de vue dans l'étude des monuments figurés de la vieille Égypte.

Ces alliances de portions rapprochées de divers animaux, appartiennent en quelque sorte à la _grande écriture sacrée_; et quelque monstrueuses qu'elles paraissent à nos yeux, la main qui les traça n'accordait rien au hasard ni au caprice; elle était constamment guidée par des règles invariables: les formes à donner aux images de chaque divinité de l'Égypte furent fixées dès le commencement même de l'institution religieuse: les représentations propres à chaque dieu sont absolument semblables, et dans les temples élevés sous les rois, dix-neuf cents ans avant notre ère, et dans les édifices sculptés sous les empereurs Antonin, Marc-Aurèle et Commode.

Cette persistance dans les mêmes formes et pendant une si longue série de siècles ne doit nullement surprendre, si nous disons que les _livres sacrés_ de l'Égypte contenaient expressément le détail très-circonstancié des formes sous lesquelles les sculpteurs et les peintres furent tenus de représenter les différentes divinités. C'est en étudiant le _grand rituel funéraire_, composition très-étendue, dont on trouve des copies plus ou moins complètes dans la main de la plupart des momies, ou dans le cercueil qui les renferme, que nous avons été conduits à constater ce fait curieux.

C'est principalement dans la _troisième_ et dernière partie du _rituel funéraire_ (dont il existe plusieurs copies complètes[68], soit en hiéroglyphes, soit en écriture hiératique, parmi les manuscrits égyptiens du Musée de Turin), qu'on rencontre ces descriptions pour ainsi dire _officielles_ des représentations convenues de divers dieux ou déesses. Cette dernière portion du rituel, relative aux plus grandes divinités de l'Égypte, et qui renferme les litanies des dieux, leurs noms les plus mystiques et leurs attributs les plus saints, nous offre entre autres les descriptions des images symboliques d'_Ammon-Panthée_[69], de _Chnouphis_[70], de _Phtha-Patæque_[71], et de la _Néith-Génératrice_[72], figurée sur notre planche 6.3. La planche ci-jointe[73] contient le texte hiéroglyphique qui s'y rapporte, et dont nous avons pris soin de séparer les mots, afin qu'il soit plus facile d'en suivre la traduction littérale que nous donnons ici:

_«Ceci est la figure de la divine mère; elle a trois têtes; sur la tête de lionne, elle a les deux palmes: de plus, sur la tête de forme humaine, elle a les deux parties de la coiffure Pschent; de plus, sur la tête de vautour, elle a les deux palmes[74]; en son lieu, elle porte le phallus; elle a deux ailes, et en leur lieu des pattes de lion.»_

[67] Pl. 6.3.

[68] Le grand _rituel_ hiéroglyphique du Cabinet du Roi à Paris est incomplet: il contient seulement la 2e partie de ce livre mortuaire.

[69] Figuré sur notre planche 5.--_Rit. funéraire_, IIIe partie, sect. III, formule 20.

[70] _Rituel funéraire_, IIIe partie, sect. III, formule 20.

[71] _Rit. funér._, id., id.

[72] _Rituel funéraire_, IIIe partie, sect. III, formule 19.

[73] Planche 6.2, nº 1.

[74] La troisième tête de la déesse, celle de vautour, est coiffée de la portion inférieure du _Pschent_ dans notre planche 6.3, extraite du rituel funéraire rapporté par Belzoni; mais le rituel de Turin la montre coiffée des _deux palmes_, conformément au texte hiéroglyphique.

NÈITH GÉNÉRATRICE.

(ATHÈNE, PHYSIS, MINERVE.)

SELON les débris de la doctrine Égyptienne, épars dans les écrits des derniers Platoniciens et dans les livres Hermétiques, la déesse _Nèith_, ou la Minerve Égyptienne, ne formait qu'un seul tout avec le Démiurge Amoun, à l'époque même qui précéda la création des ames et celle du monde physique. C'est en la considérant dans cet état d'absorption en l'Être premier, que les Égyptiens qualifièrent _Nèith_ de divinité à la fois mâle et femelle. Le monde étant composé de parties mâles et de parties femelles[75], il fallait bien que leurs principes existassent dans le dieu qui en fut l'auteur. Aussi, lorsque le moment de créer les ames et le monde arriva, Dieu, suivant les Égyptiens, _sourit, ordonna que la nature fût, et, à l'instant, il procéda de sa voix un être femelle parfaitement beau_ (c'était la nature, le principe femelle, _Nèith_.), _et le Père de toutes choses la rendit féconde_[76]. On retrouve dans cette naissance de _Nèith_, émanation d'Ammon, la naissance même de l'Athène des Grecs, sortie du cerveau de Zeus.

Notre planche représente _Nèith, mâle et femelle_, la déesse Ἀρσενόθηλυς d'Horapollon[77]. La tête centrale de femme est celle même de la déesse (voyez pl. nº 6.), surmontée de la coiffure _Pschent_, emblême de la domination sur les régions supérieures et inférieures; la tête de gauche est celle d'un _vautour_, symbole de la _maternité_ et du principe _femelle_; et celle de droite, qui est une tête de _lion_, caractérise _la force_. Proclus nous apprend, en effet, que _Nèith_ était regardée par les Égyptiens, comme _la force de la nature qui meut tout_[78]. La déesse étend ses bras auxquels sont attachées deux ailes immenses, ce qui caractérise parfaitement encore la Minerve Égyptienne, qui, selon Athénagore, était un _esprit étendu en tous lieux_[79]. Le corps de _Nèith_, couvert d'une tunique soutenue par deux bretelles, est celui d'une femme auquel est adapté le signe spécial du principe mâle; des pieds de lion portent cette image panthée de _Nèith_, comme l'image panthée du Démiurge _Amon-Râ_ (voyez pl. nº 5).

Cette singulière représentation de _Nèith_, mâle et femelle, se trouve plus ou moins complète dans les peintures des grands manuscrits hiéroglyphiques. La légende (A) qui s'y rapporte, signifie simplement LA MÈRE; ailleurs, _le vautour_, caractère principal de ce nom, et l'emblême spécial de la déesse, est combiné avec le fouet (B), ou suivi de plusieurs autres signes (C) qui formaient la légende Ⲧⲙⲁⲩ ⲧϫⲣ ⲛⲏⲃ, _Mater magna Domina_. Il est évident qu'un des noms hiéroglyphiques de _Nèith_, composé du _vautour_ et du _scarabée_, nom expressément indiqué par Horapollon[80], se rapportait à _Nèith_ Ἀρσενόθηλυς; ces deux caractères exprimaient, en effet, le premier le _sexe féminin_ et la _maternité_, le second le _sexe masculin_ et la _paternité_.

La croyance populaire voulait que _Nèith_ eût été l'inventrice de l'art de filer[81]; c'est là une nouvelle conformité entre la déesse Égyptienne et l'Athène des Grecs. La troisième grande fête des Égyptiens était célébrée à Saïs, et dans toute l'Égypte, en l'honneur de _Nèith_; pendant cette nuit solennelle, chacun allumait en plein air des lampes autour de sa maison; cette fête porta le nom de _Fête des lampes ardentes_, et l'on donnait une raison sainte de ces illuminations[82].

C'est d'un très-beau manuscrit égyptien hiéroglyphique rapporté d'Égypte par le courageux voyageur Belzoni, que nous avons extrait l'image de _Nèith_-Panthée, figurée sur cette planche. D'autres manuscrits ne donnent à la déesse, toujours mâle et femelle, que la tête seule de lion.

[75] HORAPOLLON, liv. I, nº 12.

[76] HERMÈS, _liber sacer_, apud JOAN. STOB. _Eclog._ lib. I.

[77] HORAPOLLON, liv. I, nº 13.

[78] PROCLUS, _in Timæum_ PLAT., p. 30.

[79] ATHENAGOR. _Legat. pro Christian._, p. 24, B.

[80] HORAP. liv. I, nº 12.

[81] EUSTATHE, sur Homère, _Iliade_ I.

[82] HÉRODOTE, II, §. 63.

NEITH CRIOCÉPHALE.

(AMMON FEMELLE, AMMON-LUCINE.)