Panthéon égyptien

Part 2

Chapter 23,483 wordsPublic domain

Ce tableau, sculpté et de plus de quatorze pieds de hauteur, occupe la face intérieure d'un mur d'entrecolonnement du portique. La scène principale représente l'empereur _Antonin_, sous le costume du dieu _Horus_, la tête ornée de la coiffure de _Socharis_, tenant d'une main le _fouet_ et le _pedum_, de l'autre les emblèmes des panégyries, de la vie et de la stabilité: le naos dans lequel siége l'empereur assis est porté par huit personnages dont quatre à tête d'épervier et quatre à tête de schacal. Malgré l'extrême négligence avec laquelle ont été copiées les légendes hiéroglyphiques qui couvrent ce bas-relief, on distingue encore, dans celles qui se rapportent aux quatre _hiéracocéphales_ et aux quatre _lycocéphales_, les mots suivants: _Ames heureuses de la région de..... dévouées au service du dieu Horus dans la région supérieure où il est manifesté comme son père Ammon.--Ames heureuses de la région de..... dévouées au service du dieu Horus dans la région inférieure où il est manifesté et roi comme son père Chnouphis._ On remarquera que dans ces légendes, où Antonin est assimilé au dieu Horus, les mots _ames heureuses_ ou _ames dans la quiétude_, sont exprimés au moyen du caractère représentant une _grue_, indiqué par Horapollon[17] et cité dans l'explication de la planche précédente. Dans ce bas-relief, l'empereur, déja considéré comme dieu, est servi par les ames ou les esprits inférieurs dévoués à Horus, le prototype des souverains de l'Égypte, et on compare son règne à celui d'Ammon, dont il est censé être le fils et le représentant sur la terre. C'est en effet à cette grande divinité que fut dédié le temple d'Esné, comme le prouve l'image d'Ammon-Chnouphis-Criocéphale, sculptée au-dessus de la porte intérieure du temple[18], et qui se reproduit dans une foule d'autres tableaux sur les diverses parties de ce grand édifice. L'apothéose d'Antonin que nous venons de décrire est surmontée d'un second bas-relief[19], représentant le même empereur agenouillé et offrant l'encens à quatre divinités qui sont adorées comme _esprits directeurs_, puisqu'on les a figurées sous la forme de quatre _béliers_, dont la tête est ornée du serpent _uræus_, l'emblème de la toute-puissance[20]; les légendes hiéroglyphiques, gravées au-dessous de ces quatre béliers, nous apprennent que ce sont là les _esprits des dieux Sôou_, _Phré_, _Atmou_ et _Osiris_. Il est évident, lorsqu'on se pénètre de l'idée rigoureusement juste que toute la théogonie égyptienne consiste en un système perpétuel d'émanation, dont la conséquence la plus directe est que chaque divinité renferme en elle-même l'esprit ou l'essence de toutes les divinités produites par elle, et qui lui sont subordonnées; il est évident, disons-nous, qu'_Amon-Ra à quatre têtes de bélier_ n'est qu'une image symbolique de cet être primordial comprenant en lui-même les quatre grands esprits recteurs du monde créé, ou, en d'autres termes, les dieux _Sôou_, _Phré_, _Atmou_ et _Osiris_, qui président aux quatre grands agents de la nature matérielle.

Tous ces rapprochements expliquent en même temps le sens mystique de l'un des principaux emblèmes d'_Amon-Ra_, le _bélier_ qui se montre sous plusieurs formes au milieu des sculptures et des peintures qui couvrent les monuments égyptiens de tout genre.

Notre planche 2.4[21] représente le _bélier sacré à une seule tête_ décorée du disque et de l'_uræus_. L'épervier, symbole du _soleil_, voltige au-dessus du bélier, aux pattes antérieures duquel sont liés des serpents _uræus_ portant la coiffure emblématique des _régions d'en haut_; d'autres _uræus_, la tête couverte de la coiffure emblématique des _régions d'en bas_, paraissent attachées aux pattes postérieures de l'animal sacré, marchant sur la forme d'une _coudée_ (mesure égyptienne de longueur), peinte en vert. Le tout repose sur un autel enrichi d'ornements peints de diverses couleurs.

Le _bélier_, emblème d'Ammon en général[22], exprime par lui-même l'idée _ame_ ou _esprit_[23], et les uræus symboliques fixées aux quatre jambes de l'animal désignent assez clairement l'_esprit d'Ammon mettant en mouvement toutes les puissances des régions supérieures et des régions inférieures_; enfin la _coudée_ sur laquelle s'opère ce mouvement rappelle d'une manière tropique des idées d'_ordre_, de _régularité_, de _justice_ ou de _vérité_. L'inscription hiéroglyphique qui accompagne ce tableau confirme pleinement ces divers aperçus; elle répond aux mots coptes ⲡⲇϩⲓ ⲱⲛϧ ϣⲟⲣⲡ ⲛⲛⲓⲛⲟⲩϯ, L'ESPRIT VIVANT, LE PREMIER DES DIEUX[24]. On ne saurait méconnaître ici le Jupiter égyptien, qui, selon Manethon, était considéré comme l'esprit qui parcourt, pénètre ou comprend toutes choses, παντων χωρουν πνευμα[25]: C'est le GRAND ESPRIT DU MONDE INTELLECTUEL.

Mais Ammon était en même temps l'_ame du monde matériel_, sorti de son sein, organisé, dirigé et animé par ses émanations, c'est-à-dire par d'autres formes de lui-même; il était le principe et le moteur des _quatre éléments_ dont se composait le monde créé. Considéré sous ce point de vue, Ammon fut symboliquement représenté par le _bélier à quatre têtes_, lequel exprime le grand esprit renfermant en lui-même ceux des quatre dieux _Phré_, _Sôou_, _Atmou_ et _Osiris_, ses émanations; c'est-à-dire les esprits ou les essences divines qui dirigent les _quatre éléments_ dont est formé le monde matériel, suivant la vieille doctrine égyptienne[26].

Les témoignages réunis des auteurs et des monuments nous apprennent en effet que, considérés cosmogoniquement, le dieu _Phré_, l'_Helios_ des Grecs, et _Osiris_, représentent, le premier, le _soleil_, et par conséquent le principe du FEU ou de la _chaleur_, et le second, le principe _humide_ ou l'EAU personnifiée; d'un autre côté, les monuments égyptiens prouvent, comme on le verra par la suite, que le dieu _Sôou_ préside à la zone qui s'étend de la terre à la lune, c'est-à-dire à la zone de l'_air_, et qu'enfin la _terre_ fut placée sous la protection immédiate du dieu _Atmou_. C'est donc avec une pleine certitude que nous voyons dans le _bélier à quatre têtes_ une image symbolique d'Ammon, le grand esprit élémentaire, l'ame des quatre éléments matériels.

On remarque assez fréquemment les représentations de ce symbole mystérieux du grand être dans les temples de la Thébaïde: nous citerons ici en particulier deux bas-reliefs dessinés par la commission d'Égypte, à Thèbes, au quartier du Memnonium, dans un temple dédié à la déesse Hathôr ou Athyr, la Vénus égyptienne, par Ptolémée Évergète IIe, et désigné sous le nom de Temple de l'Ouest par les auteurs de la description de l'Égypte. Le premier[27] a été dessiné dans le sanctuaire de gauche. On y reconnaît le bélier à quatre têtes, c'est-à-dire Ammon, l'ame des quatre éléments, adoré par les déesses _Athyr_ et _Thméi_ à droite, Isis et _Nephtys_ à gauche. Le vautour de la déesse _Mouthis_ ou _Bouto-Neith_, épouse d'Ammon, l'emblème de la maternité, étend ses ailes au-dessus de l'animal sacré. Un second bas-relief[28], copié dans le même temple (et reproduit dans notre planche 2.5 et noté A), nous montre le même bélier à quatre têtes, mais avec des ailes éployées.

[16] _Description de l'Egypte_, Antiquités, vol I, pl. 81.

[17] Liv. II, Hiérogl. 140.

[18] _Descr. de l'Egypte_, Ant., vol. I, pl. 80, nº 4.

[19] _Idem._, pl. 81.

[20] HORAPOLLON, _Hieroglyphica_, liv. I, § 1. Voir l'explication de la pl. précédente.

[21] Calquée sur le second cercueil d'une riche momie du Musée de Turin.

[22] Voir la planche 2.2, et son explication.

[23] Voir l'explication de la planche précédente, 2.3.

[24] Ou, d'après les diverses acceptions du mot ϣⲟⲣⲡ, _principium deorum_.

[25] Manethon, cité par Théodoret, tom. IV, sermo 3, pag. 512 et 513.

[26] _Dialogue d'Isis et d'Horus._ Voir STOBÉE, _Eclogarum physicarum_, lib. I, cap. 52, pag. 973 et 974.

[27] _Description de l'Egypte_, Antiq., vol. II, pl. 35, nº 6.

[28] _Idem, ibidem_, pl. 36, nº 1.

NEF, NOUF,

(CNEPH, _Cnouphis, Chnoubis, Ammon-Chnoubis_.)

LES noms hiéroglyphiques de ce Dieu varient souvent dans leur orthographe, et cela sur les mêmes monuments. On trouvera les diverses formes de ce nom sur la planche qui accompagne ce texte, et ces variations ont toutes été connues par les Grecs, qui les ont transcrites d'une manière plus ou moins exacte.

Le nº 2 se lit NEV ou NÉF, c'est le _Cnèph_ d'Eusèbe; les numéros 3 et 4, NOUF ou NOUB, c'est le _Cnouph-is_ de Strabon, et le _Chnoub-is_ des inscriptions des Cataractes; enfin, les numéros 5, 6 et 1, se lisent sans difficulté NOUM, c'est le _Chnoum-is_ des pierres basilidiennes.

Cnèph était une des formes sous lesquelles l'ancienne Égypte adorait le dieu Amon, le créateur de l'univers; c'est pour cela que les images de Cnèph portent souvent, dans leur légende hiéroglyphique, le nom d'_Amon_ ou _Amonré_ (nº 7, sur notre planche). Eusèbe, dans sa _Préparation évangélique_ (livre III, chapitre 12), décrit les traits sous lesquels les habitants d'Éléphantine adoraient cette grande divinité, et la description est précisément conforme à celle que nous allons donner de la représentation de Cnèph figurée sur notre planche.

Le dieu est assis sur son trône; sa tête est celle d'un _bélier_, et toutes ses chairs sont _bleues_ et souvent _vertes_, comme celles d'Amon, dont il n'est lui-même qu'une simple modification; un grand disque, porté sur des cornes de bouc, symboles de la _force génératrice_, surmonte sa tête, au-dessus de laquelle se dresse aussi un grand serpent _Ureus_, emblême de la suprême _puissance de vie et de mort_ que cette divinité exerce sur tous les êtres; sa main droite tient le signe ordinaire de la _vie divine_, et la gauche, plus souvent armée du sceptre des dieux bienfaisants, est ici élevée en signe de protection.

Les habitants de la Thébaïde vénéraient principalement cette grande divinité. «Ils refusaient même, nous dit Plutarque, de s'imposer pour le culte ou pour les funérailles des animaux sacrés, parce qu'ils n'adoraient aucun dieu mortel, mais celui seul qu'ils appelaient Cnèph, qui est inengendré et immortel.»

Si l'on étudie en effet les bas-reliefs qui décorent les temples de la Thébaïde, on acquiert bientôt la conviction que Cnèph ou Cnouphis fut principalement adoré dans cette partie de l'Égypte la plus anciennement habitée. C'est à Cnouphis qu'est dédié, par exemple, le grand temple d'Esné, bâti par les Égyptiens, sous les empereurs Romains, depuis Claude jusqu'à Antonin-le-Pieux; aussi l'image d'Amon-Cnouphis occupe-t-elle le dessus de la porte au fond du portique; elle est sculptée sur toutes les colonnes, et une seule face latérale de ce même portique offre jusqu'à dix-huit bas-reliefs représentant Cnouphis adoré par des souverains de l'Égypte. Le petit temple d'Éléphantine, si remarquable par le goût pur de son architecture et par sa parfaite exécution, fut également consacré au dieu Cnèph ou Cnouphis, par un des plus illustres Pharaons de la XVIIIe dynastie, _Aménophis_ IIe, fils de _Thouthmosis_. Ce temple, mentionné par Strabon, existe encore presque intact; ses bas-reliefs nous montrent le Pharaon Aménophis, successivement accueilli par le dieu principal du temple, et par toutes les divinités de sa famille. Dans la grande salle, le roi accompagné de sa femme, la reine _Taïa_, présente de riches offrandes devant l'arche symbolique du dieu qui, plus loin, le reçoit dans ses bras.

Cette grande divinité, une des modifications d'Amon, fut considérée par les Égyptiens, comme la source de tous les biens moraux et physiques; on l'appelait spécialement le _bon Génie_ (Αγαθοδαιμων), le _bon Esprit_; c'était le principe de toutes choses, l'esprit qui animait et perpétuait le monde en le pénétrant dans toutes ses parties[29].

_Cnouphis_ porte, dans plusieurs inscriptions hiéroglyphiques, une légende de laquelle il résulte que cette divinité présidait à l'inondation du Nil. Ainsi, ce phénomène, sans lequel l'Egypte ne serait qu'un désert aride, comme les plaines de la Libye qui l'avoisinent, était considéré comme un bienfait spécial du _bon Génie_, un acte de la toute-puissance de _Cnouphis_. Dans quelques bas-reliefs, cette divinité porte les noms de NEF-RÉ, NOUF-RÉ ou NOUF-RI; et Amon s'appelle aussi _Amon-Ré_ ou _Amonri_.

[29] EUSEB. _Præparat. Evangel._ III.--HORAPOLLON, I, 64.--IAMBLIQUE, VIII, 5.

NEF, NOUB, NOUM.

(CNÈPH, CNOUPHIS, CNOUBIS, CHNOUMIS, AGATHODAEMON.)

LES Égyptiens adoraient, sous le nom d'_Ammon-Cnouphis_, ou d'_Ammon-Chnoubis_, l'_Esprit_ incréé, la grande Ame de l'Univers, de laquelle émane le principe intellectuel qui communique le mouvement et la vie à tous les êtres créés. Par le nom d'_Amon_ (Ammon), on exprimait l'incompréhensibilité de son essence; et par les noms de _Hnèf_ et _Hnoub_, que les Grecs ont écrits _Cnèph_, _Cnouphis_, ou _Chnoubis_, mots qui se rapportent évidemment aux racines égyptiennes NÈF, NÈB, NIFE et NIBE, _Flare_, _Afflare_, Πνεῖν, on voulait indiquer que cet Être inconnu et caché était l'_Esprit_ (Πνεῦμα) qui anime et conserve le Monde.

Cet être primordial reçut le surnom de _Bon Génie_ (Ἀγαθὸς Δαίμων), et on le représenta symboliquement sous la forme d'un _serpent_[30]. Horapollon, confirmant le témoignage d'Eusèbe, nous apprend aussi qu'un _serpent entier_ (ὁλόκληρον ὄφιν), était l'emblême de l'_Esprit qui pénètre toutes les parties de l'Univers_[31].

Les archéologues ont cru jusqu'ici que le serpent, emblême du _Bon Génie Cnouphis_, était ce reptile remarquable par la dilatation de son corps, qui décore la coiffure des Dieux et des Rois, et se montre si fréquemment dans les sculptures égyptiennes, soit groupé avec d'autres symboles, soit isolé et ayant la tête ornée de diverses coiffures; mais cet aspic, qui n'a rien de commun avec le serpent du _Bon Génie_, porta chez les Égyptiens le nom d'Οὐραῖος (_Ouraios_)[32], mot qui, dépouillé de la finale que les Grecs y ont ajoutée en le transcrivant, contient, sans aucun doute, le mot égyptien OURO, _Roi_; c'est pour cela que cet aspic fut en même temps l'emblême et l'insigne de _la Puissance royale_; aussi les Grecs traduisirent-ils son nom par Βασιλίσκος, mot dérivé de Βασιλεὺς, _Roi_, comme le nom égyptien lui-même.

Le Serpent du _Bon Génie_, symbole de Cnouphis l'Ame du Monde, est figuré sur les monuments égyptiens, soit seul, soit accompagnant le Dieu même. Il nous a été facile de le reconnaître par le moyen d'une scène mythique, peinte dans divers manuscrits et sur les cercueils de plusieurs momies. Le Dieu _Ammon-Cnouphis_, qui occupe dans toutes les copies de cette scène un rang distingué, y est représenté tantôt avec un corps d'Homme _à tête de Bélier_, tantôt sous la forme d'un énorme _Serpent_ monté sur des jambes humaines; et, dans un beau manuscrit du Cabinet du Roi[33], on lit, à côté du Serpent, l'inscription (nº 1 de notre planche), _Dieu Grand_, _Seigneur suprême_, ou _Seigneur de la Région supérieure_ (PÊTPÉ), qui est la légende habituelle d'_Ammon-Cnouphis_, et qu'on retrouve à côté de cette divinité _à tête de Bélier_, sur ce même manuscrit, et à peu de distance de la scène où le Dieu se montre sous la forme d'un _Serpent_.

Ce reptile, emblême du _Bon Génie_, le véritable Serpent _Agathodæmon_, est souvent _barbu_, comme sur notre planche; on le retrouve également barbu au revers de plusieurs médailles de Néron, frappées en Égypte; médailles dans lesquelles, circonstance fort remarquable, cet empereur porte le titre de _Nouvel Agathodæmon_, ΝΕΟΑΓΑΘΟΔΑΙΜΩΝ, gravé autour du Serpent lui-même. L'inscription grecque du Sphinx donne aussi à ce même prince le titre: Ὁ Ἀγαθὸς Δαίμων τῆς οἰκουμένης, _le Bon Génie_ (l'Agathodæmon) _de l'Univers_.

Il est rare de voir sur les grands monuments, comme sur les papyrus, une image d'_Ammon-Cnouphis_, monté sur sa barque symbolique, sans y retrouver aussi le _Serpent Agathodæmon_, son emblême, qui recouvre le Dieu sous les vastes replis de son corps. Cet animal sacré est figuré sur un très-grand nombre de pierres gravées, dites _Gnostiques_ ou _Basilidiennes_. Le Serpent y porte des têtes variées; mais il est constamment accompagné de son nom égyptien transcrit sous les formes grecques, ΧΝΟVΒΙϹ, ΧΝΟVΦΙϹ et ΧΝΟVΜΙϹ.

[30] EUSÈBE, _Préparat. Evangél._ liv. I, chap. 10.

[31] Hierogl. liv. I, §. 64.

[32] HORAPOLLON, liv. I, nº 1.

[33] Acquis de M. Thédenat.

CNOUPHIS-NILUS.

(JUPITER-NILUS, DIEU NIL.)

LA plupart des cosmogonies orientales admettent que l'_eau_ existait antérieurement à l'organisation matérielle des autres parties du globe, dont les germes étaient confondus et entre-mêlés dans ce fluide. Plusieurs philosophes grecs ont aussi soutenu systématiquement que l'eau était le principe de toutes choses; cette doctrine sortait, selon toute apparence, des sanctuaires de l'Égypte, où elle fut professée dans les temps même les plus reculés.

Les anciens Grecs donnaient au fluide primordial, à cette _humidité_ (Ὑγρόν) _mère_ et _nourrice_ des êtres, le nom d'Océan[34]; et les Égyptiens, suivant le témoignage formel de Diodore de Sicile, appelèrent ce même principe _Nil_ (Νεῖλος), dénomination directement appliquée au grand fleuve qui arrosait leur pays[35].

Le Nil fut de tout temps, en effet, pour la terre d'Égypte, le véritable principe créateur et conservateur: c'est au limon annuellement apporté par ses eaux, que cette riche contrée doit son existence[36]; c'est le Nil qui en maintient et en renouvelle l'inépuisable fécondité; aussi ce fleuve bienfaisant fut, non-seulement surnommé _le Très-Saint_, _le Père_ et _le Conservateur du pays_[37], mais il fut encore regardé comme un _Dieu_[38], et eut, en cette qualité, un culte et des prêtres[39].

Il y a plus: les Égyptiens considéraient le _Nil_ comme une image sensible d'_Ammon-Cnouphis_, leur divinité suprême: le fleuve n'était pour eux qu'une manifestation réelle de ce Dieu qui, sous une forme visible, vivifiait et conservait l'Égypte. De là vient que les Grecs, pénétrés des doctrines égyptiennes, ont appelé le _Nil_, _le Jupiter-Égyptien_[40], et qu'Homère le qualifie de ΔΙΙΠΕΤΗΣ, c'est-à-dire, _A Jove fluens_.

Cette antique assimilation du Nil avec le Jupiter-Égyptien, Ammon-Cnouphis, explique d'abord quelques passages des écrivains Grecs et Latins sur la religion de l'Égypte, et nous donne ensuite l'intelligence d'une foule de monuments.

On comprend alors, par exemple, pourquoi Cicéron affirme que Phtha ou le Vulcain-Égyptien, l'Hercule-Égyptien et la Minerve-Égyptienne, sont fils du _Nil_[41], tandis que tous les autres auteurs les donnent pour les enfants du Jupiter-Égyptien ou _Ammon-Cnouphis_. C'est dans le même sens que Diodore nous dit que tous les Dieux Égyptiens tiraient leur origine du Nil, Νεῖλον πρὸς ᾧ καὶ τὰς τῶν θεῶν γενέσεις ὑπάρξαι[42]; c'est enfin parce qu'il était l'image terrestre du Démiurge Égyptien, _Cnouphis_, que le Nil reçut les beaux titres de _Sauveur de la région d'en haut_, de _Père_ et de _Démiurge de la région d'en bas_[43].

Le grand Démiurge égyptien _Cnouphis_, considéré comme _le Nil céleste_ et comme la source et le régulateur du _Nil terrestre_, est très-souvent figuré dans les bas-reliefs des temples, sur les cercueils et les diverses enveloppes des momies. Ses images ne diffèrent point très-essentiellement de celle que nous donnons ici sous le nº 3.3. Partout il se montre avec sa tête de Bélier et ses chairs de couleur _verte_, quelquefois aussi de couleur _bleue_. On le distingue uniquement à sa légende et à quelques attributs particuliers.

Les inscriptions qui l'accompagnent ne contiennent point alors son nom propre _Nef_, _Nouf_ ou _Noum_; elles renferment un simple surnom dont nous avons réuni toutes les variantes sur notre planche 3.4, numéros 1, 2 et 3. Ces groupes sont composés du caractère symbolique ou symbolico-figuratif _Dieu_, et des deux signes phonétiques qui forment le mot ΠΝ ou ΦΝ, qui se rapporte aux racines égyptiennes ou coptes ΠΩΝ ou ΦΩΝ, ΠΕΝ ou ΦΕΝ, _fundere_, _effundere_, mots primitifs d'où dérivent aussi les racines redoublées ΦΟΝΠΕΝ et ΦΕΝΦΩΝ, _superfluere_, _redundare_. Il est évident que les groupes hiéroglyphiques précités signifient _Deus effundens_, ou _Deus effusus_, selon que nous lirons _Noute_-PHON ou _Noute_-PHÊN, en suppléant la voyelle omise, comme à l'ordinaire, dans la transcription hiéroglyphique de ces mots. Quoi qu'il en soit, l'une et l'autre de ces qualifications conviennent parfaitement à Chnouphis considéré soit comme l'auteur du Nil, soit comme le Nil lui-même.

Le sens de cette légende est d'ailleurs, pour ainsi dire, développé et expliqué par l'image de _Cnouphis-Nilus_, reproduite sur notre planche 3.3, d'après les peintures d'une superbe momie appartenant à M. Durand. Le Dieu du Nil est assis sur un trône; sa tête est surmontée de cornes de Bouc, et il tient dans sa main un _grand vase_ d'où sortent deux filets d'eau; l'un est recueilli par un Égyptien agenouillé qui s'en abreuve, l'autre tombe sur des fleurs et des fruits placés sur un autel. C'est le même _vase_ que, selon Eusèbe, les Égyptiens plaçaient à côté des images de Cnouphis[44], et que nous retrouvons, en effet, parmi les attributs de ce Dieu, sur une foule de monuments: c'est aussi un _vase_ que les Égyptiens ont constamment employé pour écrire en hiéroglyphes phonétiques, les divers noms de Cnouphis[45].

Les grands monuments de l'Égypte nous offrent aussi habituellement, parmi les attributs qui accompagnent les images, soit figuratives, soit symboliques d'Ammon-Cnouphis, _trois grands vases_ portés sur de petites constructions en bois, encore en usage dans le pays. Nous citerons, à ce sujet, des bas-reliefs copiés par la Commission d'Égypte dans les appartements de granit du palais de Carnac[46]; dans deux d'entre eux, _les trois vases_ sont placés à côté de l'_Arche_ symbolique du Dieu, recouverte d'un voile, mais reconnaissable aux têtes de _Bélier_ surmontées de l'Uræus dressé, qui décorent la poupe et la proue du vaisseau ou _Bari_ sacrée; sur un troisième bas-relief, ces _vases_ sont reproduits dans la légende hiéroglyphique de l'_Arche_; légende qui, comme celle des deux autres, commence par le nom divin d'_Amon_ ou d'_Amon-ra_, appellation et forme primordiales de _Cnouphis_. Ces trois _vases_, surmontés de tiges et de fleurs de lotus, sont également placés à côté de l'_Arche de Cnouphis_ dans le principal bas-relief du temple de ce Dieu à Eléphantine[47], monument élevé sous le règne du Pharaon Aménophis II, de la dix-huitième dynastie. (Voyez pl. 3.3, lég. nº 2.)

Ce groupe de _trois vases_ était le symbole du plus grand des bienfaits du Démiurge, et du fleuve son image terrestre, envers la terre d'Égypte. «Les Égyptiens, dit Horapollon, pour exprimer l'_inondation_ du Nil, appelée _Noun_ en langue égyptienne, peignaient TROIS GRANDS VASES (τρεῖς ὑδρίας μεγάλας). _Le premier_ de ces vases représente l'eau que l'Égypte produit d'elle-même; _le second_, celle qui vient de l'Océan en Égypte, au temps de l'inondation, et _le troisième_, les eaux des pluies qui, à l'époque de la crue du Nil, tombent dans les parties méridionales de l'Éthiopie[48].»

Ce passage important d'Horapollon nous dévoile en même temps le sens de l'un des titres les plus habituels de Cnouphis, celui de _Seigneur de l'Inondation_, titre dont on peut voir les variantes hiéroglyphiques, planche 3.3, numéros 3, 4, 5 et 6.

Ainsi, il est évident qu'Ammon-Cnouphis fut, sous certains rapports, identifié avec le Nil, et que ce personnage mythique est le _Jupiter Nilus_, le Dieu Nil, mentionné par les Grecs. Cela explique aussi pourquoi _Cnouphis_ est le premier et le plus grand des Dieux adorés aux Cataractes[49], lieu où le fleuve sacré, se faisant un passage à travers les rocs de granit, entre sur la terre d'Égypte pour y porter la vie et l'abondance.