Panthéon égyptien

Part 1

Chapter 13,387 wordsPublic domain

Au lecteur

Cet ouvrage est incomplet du fait de la mort prématurée de Champollion. Il devait contenir initialement environ 450 pages et 200 planches, (chiffres donnés dans _Les conditions de la souscription_). Seulement 90 planches ont été réalisées. Elles ont été renumérotées.

Léon Jean Joseph Dubois signale dans une note manuscrite, au début de l'exemplaire de Gallica:

«Il est arrivé plusieurs fois qu'une planche et le texte qui contient son explication, portent des numéros différents. Ce n'est qu'une négligence peu importante et facile à réparer.»

Nous avons fait de notre mieux pour rétablir les bons liens.

Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version originale. L'orthographe n'a pas été homogénéisée. Seules, les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.

La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.

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Le macron, placé au dessus de quelques lettres coptes a été supprimé.

PANTHÉON ÉGYPTIEN,

COLLECTION

DES PERSONNAGES MYTHOLOGIQUES

DE L'ANCIENNE ÉGYPTE,

D'APRÈS LES MONUMENTS;

AVEC UN TEXTE EXPLICATIF PAR M. J. F. CHAMPOLLION LE JEUNE,

ET LES FIGURES D'APRÈS LES DESSINS DE M. L. J. J. DUBOIS.

A PARIS,

DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,

IMPRIMEUR DU ROI, RUE JACOB, Nº 24

M DCCC XXIII à M DCCC XXV

CONDITIONS DE LA SOUSCRIPTION.

Le prix de chaque livraison, composée de _six planches coloriées, et de douze pages de texte_, format in-4º, est fixé (_prise à Paris_) à 10 francs.

On tirera un très-petit nombre d'exemplaires sur _papier vélin_ (texte et planches), format grand in-4º, dont le prix sera de 20 francs.

L'ouvrage sera composé d'environ 200 planches et 450 pages de texte in-4º.

Pour souscrire, il faut se faire inscrire,

A PARIS, _chez_:

M. DUBOIS, rue de Savoie-Saint-André-des-Arcs, nº 4;

_Et chez les Libraires_:

FIRMIN DIDOT PÈRE ET FILS, rue Jacob, nº 24;

DE BURE FRÈRES, libraires du Roi, rue Serpente, nº 7;

TILLIARD FRÈRES, libraires du roi de Prusse, rue Hautefeuille, nº 22;

TREUTTEL ET WÜRTZ, à PARIS, rue de Bourbon, nº 17; à STRASBOURG et à LONDRES, même maison de commerce.

PANCKOUCKE, éditeur de la seconde édition de la _Description de l'Égypte_, rue des Poitevins, nº 14;

GOUJON, libraire de LL. AA. RR. MADAME duchesse de Berry, et madame la duchesse d'Orléans, rue du Bac, nº 33;

BOSSANGE FRÈRES, à PARIS, rue de Seine, nº 12; à LEIPZIG, Reichs-Strasse.

DONDEY-DUPRÉ, rue Saint-Louis, au Marais, nº 46, et rue de Richelieu, nº 67.

LETTRES à M. LE DUC DE BLACAS D'AULPS, premier gentilhomme de la chambre, pair de France, etc., relatives au Musée royal égyptien de Turin. PREMIÈRE LETTRE: Monuments historiques; par M. CHAMPOLLION LE JEUNE. _Paris_, Firmin Didot, 1824; grand in-8º, papier fin satiné, avec 3 planches. Prix: 5 fr.; grand in-8º, papier vélin, planches tirées en rouge sur papier de Chine, 10 fr.

(La SECONDE LETTRE est sous presse, et les deux renferment la restauration chronologique, par les monuments, de la XVe dynastie égyptienne de Manéthon, et des suivantes jusques et y compris la XXIIe. La TROISIÈME LETTRE complétera cette histoire chronologique de l'Égypte jusqu'aux Romains.)

PANTHÉON ÉGYPTIEN.

AMON, AMON-RA, ou AMON-RÉ,

A TÊTE HUMAINE.

CE dieu, de forme humaine, est ici représenté assis sur un trône, comme le sont pour l'ordinaire toutes les grandes divinités de l'Égypte. Sa carnation est bleue, couleur propre à ce personnage; sa barbe est figurée par une appendice noire qui caractérise les divinités mâles; et dans les cercueils de momie, cette même appendice indique toujours une momie d'homme; le dieu tient dans sa main gauche un sceptre terminé par la tête de cet oiseau qu'Horapollon nomme _Koucoupha_, sceptre commun à toutes les divinités mâles du Panthéon Égyptien, et qui était le symbole de la _bienfaisance_ des dieux; dans sa main droite est la _croix ansée_, symbole de la _vie divine_; sa tête est ornée d'une coiffure royale, surmontée de deux grandes plumes peintes de diverses couleurs; de la partie postérieure de sa coiffure, descend une longue bandelette bleue; son col est orné d'un collier, parfois très-richement décoré; sa tunique, d'abord soutenue au-dessous du sein, au moyen de deux bretelles, est fixée vers les hanches par une ceinture bleue; des bracelets ornent le haut de ses bras, et souvent aussi la naissance du poignet.

On reconnaît ici _le Démiurge_ Égyptien, le dieu créateur du monde, décrit trait pour trait, par Eusèbe, dans sa _Préparation évangélique_.

Les trois premiers caractères de la légende hiéroglyphique placée devant l'image du dieu, forment son nom propre ordinaire, et se lisent Ⲁⲙⲛ (_Amen_ ou _Amon_); les deux signes suivants font souvent partie de ce même nom, qui se lit alors Ⲁⲙⲛⲣⲏ (_Amonré_, _Amonri_ ou _Amonra_). C'est ce nom divin que les Grecs ont écrit Αμων, Αμουν et Αμμων, en considérant cette divinité Égyptienne comme identique avec leur Ζευς, le _Jupiter_ des Latins.

Dans la théologie Égyptienne, Amon, dont le nom signifiait _occulte_ ou _caché_, suivant l'égyptien Manéthon, était le premier et le chef des dieux[1], l'esprit qui pénètre toutes choses[2], l'esprit créateur procédant à la génération et à la mise en lumière des choses cachées[3].

La légende hiéroglyphique qui accompagne ordinairement les représentations de cet être divin, est celle que porte notre gravure, et qui signifie, dans son entier, _Amon-ré, seigneur des trois régions du monde, seigneur suprême_ ou _céleste_.

Amon ou Amonré fut la principale divinité des Éthiopiens, des Égyptiens, et des peuples de race Éthiopienne ou Égyptienne, qui habitèrent la Libye aux plus anciennes époques; les siéges principaux de son culte furent Méroé, en Éthiopie; l'Oasis de Syouah, dans la Libye; et, en Égypte, Thèbes, la première capitale de l'empire. Les images du dieu Amon couvrent les magnifiques monuments de cette ancienne cité, qui, dans la théologie Égyptienne, s'appelait même la _ville d'Amon_, nom que les Grecs ont assez fidèlement traduit en leur langue par _Diospolis_, la _ville de Zeus_ ou de _Jupiter_. C'est à Amon ou Amonré que sont, en effet, dédiés les principaux édifices religieux de Thèbes. Son image occupe le pyramidion ou le sommet des plus grands obélisques Égyptiens, tels que ceux de Louqsor et de Karnac, et le haut de ces superbes monolithes, ouvrages des anciens Pharaons, que les Romains transportèrent dans leur ville, dont ils sont devenus les plus beaux ornements; les bas-reliefs, qui décorent les murs intérieurs ou extérieurs et les colonnes des temples et des palais de Thèbes, nous montrent le grand dieu Amon recevant les prières et les offrandes des rois; les Pharaons présentés à cette divinité suprême par le dieu Phré (le soleil), ou bien par le dieu Mars Égyptien et le dieu Phré; Amon donnant aux héros du pays le signe de la _vie divine_, en les élevant ainsi au rang des dieux; les rois vainqueurs conduisant les prisonniers au pied du trône du dieu, pour lui en faire hommage; enfin, dans leurs légendes, les Pharaons prirent les titres d'_enfant d'Amon_, de _chéri d'Amon roi des dieux_, et d'_approuvé par Amon_.

[1] PLUTARQUE.

[2] THÉODORET.

[3] IAMBLIQUE.

AMON, AMONRÉ ou AMONRA,

A TÊTE DE BÉLIER (Jupiter-Ammon).

LES écrivains Grecs et Latins, qui nous ont conservé quelques documents sur le culte et sur la religion des anciens Égyptiens, disent tous que ce peuple représentait le dieu Amon, la principale divinité de l'Égypte et de Thèbes, sous une forme humaine, et ayant pour tête celle d'un _bélier_. On vient de voir cette divinité sous une forme purement humaine, mais les monuments nous la montrent aussi telle que les Grecs l'ont décrite; le nom et la légende hiéroglyphique AMON ou AMONRÉ, _Seigneur des régions du monde, Seigneur suprême_, se lient, en effet, assez souvent avec l'image d'une divinité assise sur un trône, le sceptre des dieux d'une main, le symbole de la vie divine de l'autre, ayant les chairs vertes ou bleues comme l'Amon à face humaine, mais dont la tête est celle d'un _bélier_, ornée de la même coiffure, surmontée du disque, et des grandes plumes qui distinguent également Amon à tête d'homme; le serpent Ureus, vu de face, et qui décore le bas de cette coiffure, est l'emblême ordinaire de la _puissance royale_; cet insigne est commun aux dieux et aux souverains de l'Égypte: telle est la divinité représentée sur notre gravure.

Les images d'_Amon_, à tête humaine, paraissent plus nombreuses sur les monuments de Thèbes que les images du même dieu à tête de bélier; et ces dernières se montrent plus fréquemment, au contraire, dans les temples de Libye, et dans les diverses Oasis où l'on a trouvé des constructions de style égyptien.

Le bélier, d'après les idées des Égyptiens, était un animal remarquable, surtout par sa tête dans laquelle réside sa principale force; et comme il est aussi le chef et le conducteur du troupeau, il devint pour eux le symbole de la prééminence, de la principauté, dont ses cornes furent aussi l'emblême chez plusieurs nations orientales; c'est pour cela que les Égyptiens, selon Plutarque, le placèrent à la tête des animaux du zodiaque, et que ce quadrupède fut spécialement consacré au chef des dieux, au Seigneur suprême, à Amon, dont les représentations empruntent la tête de cet animal, de la même manière qu'on verra tous les dieux Égyptiens figurés sous une forme humaine, mais avec la tête des divers animaux, quadrupèdes, oiseaux, amphibies, reptiles ou insectes, qui leur furent spécialement consacrés.

Le bélier était l'animal sacré des habitants de Thèbes, dont Amon fut le protecteur spécial et la divinité locale; c'est pour cela que d'immenses avenues de béliers monolithes, et de vingt pieds de longueur, unissaient entr'eux les principaux monuments de cette capitale.

Parmi les récits mythiques Égyptiens que les Grecs nous ont transmis, il en est un qui pouvait motiver aussi, aux yeux du peuple, cette tête de bélier donnée aux images du chef des dieux: _Gomi_ ou _Somi_ (l'Hercule des Égyptiens), désira un jour, disait-on, voir face à face Amon, le dieu suprême: celui-ci, qui voulait rester caché et inconnu, se couvrit de la peau d'un bélier, et en tint la tête placée devant la sienne. «C'est pour cette raison, continue Hérodote, qui rapporte à cet égard les dires des habitants de Thèbes, qu'en Égypte, les statues d'Amon (Zeus) représentent ce dieu avec une tête de bélier: cette coutume a passé des Égyptiens aux Ammoniens (les Libyens des Oasis).»

Nous apprenons du même historien qu'à Thèbes, le jour de la fête d'Amon, une cérémonie sacrée avait lieu en commémoration de cette entrevue des dieux Amon et Somi: les Thébains sacrifiaient un bélier, ce jour-là seulement; et après l'avoir dépouillé, on revêtait de sa peau la statue d'Amon dont on approchait alors celle de Gomi (l'Hercule Égyptien); après cela, tous ceux qui étaient autour du temple se frappaient en déplorant la mort du bélier, et son corps était embaumé et renfermé dans un cercueil sacré.

Enfin, le soleil entrant au printemps dans le signe du bélier, pouvait être, aux yeux des Égyptiens, l'image sensible du dieu Amon qui, selon leur croyance, créa le monde et donna la vie et le mouvement à l'univers, dans cette même saison. C'est peut-être pour cela encore que ce dieu porte souvent les noms combinés Amon et Ré, Amon-ré ou Amon-ri, c'est-à-dire _Amon-Soleil_.

LE BÉLIER,

EMBLÊME VIVANT D'AMON-RA.

«LES temples égyptiens, dit Clément d'Alexandrie, leurs portiques et les vestibules sont magnifiquement construits; les cours sont environnées de colonnes; des marbres précieux et brillant de couleurs variées en décorent les murs, de manière que tout est assorti; les naos resplendissent de l'éclat de l'or, de l'argent, de l'électrum, et des pierres précieuses de l'Inde et de l'Éthiopie; les sanctuaires sont ombragés par des voiles tissus d'or; mais si vous avancez dans le fond du temple, et que vous cherchiez _la statue du Dieu_ auquel il est consacré, un pastophore ou quelque autre employé du temple s'avance d'un air grave en chantant un pæan en langue égyptienne, et soulève un peu le voile, comme pour vous montrer le Dieu. Que voyez-vous alors? un Chat, un Crocodile, un Serpent indigène ou quelque animal de ce genre! Le Dieu des Égyptiens paraît..... c'est une bête sauvage, se vautrant sur un tapis de pourpre!» C'était, en effet, un animal vivant que renfermaient tous les sanctuaires des temples de l'Égypte; mais ce qui a si fort excité l'indignation du philosophe alexandrin paraissait, au contraire, aux yeux des Égyptiens une chose bien simple et bien naturelle. Ils pensaient qu'il était contraire au bon sens et à la religion d'adresser des prières et des offrandes à une image purement matérielle de la Divinité, et de la représenter dans le sanctuaire par un être totalement privé de son souffle créateur[4]. C'est pour cela qu'ils choisirent des êtres vivants dont les qualités distinctives rappelaient indirectement celles qu'on adorait dans la Divinité même. Chaque Dieu eut son animal sacré, qui devint ainsi son image visible dans les temples de l'Égypte. D'ailleurs, les anciens Égyptiens ne traitaient point les animaux avec autant de mépris que le font les peuples modernes; ils croyaient, au contraire, que les animaux étaient d'une même famille, et en lien de parenté avec les Dieux et les hommes[5]; la loi leur ordonnait de les respecter, et même de les nourrir[6].

Le Bélier était le symbole vivant du Démiurge égyptien, du premier des Dieux, _Amon_ ou _Amon-ra_, le Jupiter-Ammon des Grecs. On le nourrissait principalement dans les sanctuaires de Thèbes et de Saïs[7]; car l'une de ces villes était consacrée à Ammon, et l'autre à Nèith, la première émanation d'Ammon, déesse qui, selon toute apparence, était aussi figurée, comme son père, avec une tête de Bélier, ainsi qu'on la trouve sur les bas-reliefs des temples de la Nubie, publiés par M. Gau[8]; mais malheureusement il n'a point dessiné les légendes hiéroglyphiques de cette déesse criocéphale. Les médailles des Nomes _Diopolite_, _Hypsélite_, _Xoïte_ et _Maréote_ prouvent aussi que le Bélier fut l'animal sacré de ces préfectures égyptiennes.

Un nombre immense de monuments nous offrent la représentation du Bélier, symbole d'Ammon. La figure coloriée de cet animal, gravée dans notre planche, se trouve sur une momie du cabinet de M. Durand, momie qui, comme la plupart de celles qu'on rapporte de Thèbes, offre la représentation de cet emblême vivant d'Ammon, Dieu éponyme de cette ville. Le Bélier sacré, paré d'un collier et d'une belle housse, est debout sur un autel dans un naos ou chapelle richement décorée. Sa tête est ornée du disque et des deux longues plumes de couleurs variées, qui surmontent la coiffure du Dieu Ammon lui-même, soit androcéphale, soit criocéphale[9]. L'espèce de grand éventail qui, dans les bas-reliefs historiques, n'est porté qu'à la suite des Dieux ou des Rois, est placé à côté du Bélier d'Amon-ré, sur une petite stèle égyptienne qui représente cet animal sacré, debout sur un autel, et adoré par un Égyptien qui lui présente des offrandes. Cette stèle, trouvée en Égypte par M. Thédenat, est maintenant en ma possession.

Le Bélier sacré n'étant qu'une image symbolique d'Ammon, reçoit le même nom et les mêmes titres que le Dieu lui-même; la légende _Amon-ré, roi des Dieux_, retracée sur notre planche, accompagne le Bélier sculpté sur ma petite stèle. Dans une des stèles du comte de _Belmore_, l'animal sacré porte celle d'_Amon-ré, seigneur des régions du monde_[10]. Enfin, un nombre très-considérable de scarabées et de petites amulettes de terre émaillée, présentent l'image du Bélier, soit debout, soit accroupi, mais toujours décoré du nom ou des titres honorifiques du Dieu _Amon-ré_, dont il n'est que le symbole.

[4] PLUT. _de Iside et Osiride_.

[5] PORPHYR. _de Abstin._ lib. II.

[6] HÉRODOTE, liv. II, §. 65.

[7] CLÉMENT d'Alexandrie, _Admonit. ad gent._ pag. 25, B. C.

[8] _Monuments de la Nubie_, pl. 21.

[9] _Suprà_, pl. 1 et 2.

[10] _Voyez_ la pl. 1, lég. nº 1.

AMON-RA.

(L'ESPRIT DES QUATRE ÉLÉMENTS, L'AME DU MONDE MATÉRIEL.)

C'EST parmi les riches décorations d'un cercueil de momie, faisant partie du Musée royal égyptien de Turin, que nous avons trouvé la divinité représentée sur cette planche. Les insignes qui surmontent sa coiffure, une sorte de vase flanqué de deux plumes d'autruche vertes, les cornes de bouc surmontées du disque, et deux uræus, furent, comme on le verra dans la suite, communs à plusieurs divinités égyptiennes; le trait caractéristique de cette image sacrée consiste dans les quatre têtes de bélier, dont deux sont tournées vers la droite, et les deux autres vers la gauche. La coiffure bleue qui est censée les recouvrir, prend ici une forme toute particulière. Le corps du dieu, qui tient dans ses mains le sceptre de la bienfaisance et l'emblème de la vie, est tout entier de couleur verte, et l'inscription hiéroglyphique ⲁⲙⲛ-ⲣⲏ ⲛⲏⲃ (ⲛ) ⲧⲡⲉ _Amon-Ra seigneur du ciel_, nous apprend que cette singulière image se rapporte à la plus grande des divinités de l'Égypte.

On trouve que cet _Amon à quatre têtes de bélier_ est reproduit sur des monuments de divers genres. Il est sculpté sur la poitrine du Torse égyptien du Musée Borgia[11], fragment de statue du plus beau travail et d'un haut intérêt, puisqu'il est couvert d'une foule d'images, en pied, de divinités égyptiennes, accompagnées pour la plupart de légendes explicatives. Le dieu Amon est représenté assis, tenant les sceptres d'incitateur et de modérateur, au milieu d'un disque soutenu par _les bras élevés_, symbole de la _supplication_ et des _offrandes_: quatre ailes partant des épaules du dieu rapprochent cette image de celle d'_Amon-Ra Panthée_, publiée dans notre planche 5.

On reconnaît encore cette image sur un genre particulier de monuments funéraires que nous avons nommés _hypocéphales_, parce qu'ils sont souvent placés _sous la tête_ des momies humaines. Ce sont des disques, soit en bronze, soit en cartonnage de toile[12], gravés ou peints, et couverts de tableaux symboliques accompagnés de légendes. Amon à quatre têtes de bélier assis, et tenant les deux sceptres déja indiqués, en occupe toujours le centre. Les scènes emblématiques dont ces hypocéphales sont couverts, sont toutes relatives à la cosmographie religieuse; par leur forme, ces monuments rappellent celle du monde matériel; et la place du grand-être cosmogonique duquel tout a procédé était naturellement marquée au centre même de cette composition symbolique.

Il resterait à remonter au sens caché des _quatre têtes de bélier_ qui caractérisent cette forme d'Amon-Ra; et les monuments nous satisfont pleinement à cet égard.

Dans les textes égyptiens, en écriture sacrée, le _bélier_ est très-fréquemment employé à la place de l'_oiseau à tête humaine_, et d'un oiseau de la classe des échassiers, tout-à-fait semblable à la _grue_. Ces trois caractères expriment l'idée générale _ame_ ou _esprit_; mais chacun d'eux présente cette idée avec une nuance particulière: le BÉLIER désigne _une ame_ ou _un esprit divin du premier ordre_; la GRUE _une ame divine dans la quiétude_, et l'OISEAU A TÊTE HUMAINE, _une ame humaine, unie au corps_ ou _qui en a été séparée_; ces trois caractères symboliques sont alors accompagnés de l'image d'un _encensoir_, lequel est, soit la lettre Β, initiale du mot BAI, qui, suivant Horapollon[13], signifiait _ame_ en langue égyptienne, soit l'emblème de l'adoration et du respect que méritent ces essences divines. Enfin les divinités considérées comme l'_ame_ ou l'_esprit directeur_ de l'univers, ou de l'une de ses subdivisions, sont toujours représentées avec une _tête de bélier_[14]. Les quatre têtes de cet animal, que porte l'image d'Amon-Ra, nous présentent donc ce dieu comme réunissant en lui-même les _quatre ames_ ou _esprits principaux_ qui régissent le monde.

Cette conclusion, tirée de faits généraux, est clairement confirmée par l'autorité irréfragable des monuments. Le zodiaque circulaire de Dendéra nous montre, en effet, dans la bande inférieure, celle qui représente les trente-six décans, quatre têtes de bélier groupées et surmontées du disque soutenu par deux cornes: c'est l'image du second décan des Poissons; la petite légende qui la surmonte signifie simplement l'_étoile_ ou la _constellation des esprits_ ou _des ames_, et ce décan est situé entre le midi et _l'orient_, la région particulière d'_Amon-Chnouphis_. La même légende se lit également au-dessus du même décan, représenté, comme l'Amon-Ra, gravé sur notre planche, par un _homme à quatre têtes de bélier_, sur l'un des tableaux astronomiques[15], copiés dans les temples de l'Égypte: enfin un bas-relief du temple d'Esné va nous apprendre quels sont les quatre esprits représentés par cette image symbolique, lesquels étaient censés réunis dans Ammon-Ra, dont chacun d'eux n'était qu'une émanation.

[11] Aujourd'hui au Musée des Studj, à Naples.

[12] Le Musée royal du Louvre en possède six sous les numéros P. 22 à 27.

[13] Livre IIe, hiérogl., 140.

[14] Voir numéros planches 2, 3, et leur explication.

[15] Description de l'Égypte, A., vol. I. _Edfou_.

AMON-RA.

(L'ESPRIT DES QUATRE ÉLÉMENTS, L'AME DU MONDE MATÉRIEL.)

PARMI les décorations du célèbre temple d'Esné, à la construction duquel on avait cru pouvoir assigner une si prodigieuse antiquité, mais qui doit réellement être rapportée à une époque comparativement bien moderne, celle des empereurs depuis le règne de Claude jusqu'à celui des Antonins, on remarque un grand bas-relief[16] dessiné par la commission d'Égypte, et dont une partie est d'un notable intérêt pour l'éclaircissement de la discussion présente. (Voyez l'explic. de la planche 2.3.)