Part 16
Ce n'est point sur la terre seule et sur les hommes policés par ses bienfaits, que _Thoth-deux-fois-grand_, ou le second Hermès, exerçait directement son influence; les Égyptiens crurent aussi qu'après avoir civilisé notre planète, _Thoth_ avait établi sa demeure dans le globe lunaire, et qu'il suivait cet astre dans toutes ses révolutions[428]. Ce dieu paraît, d'après les monuments, avoir été considéré comme ayant des rapports très-intimes avec le _dieu-lune_, et avec l'astre de ce nom. Les monuments égyptiens nous montrent en effet, et assez fréquemment, _Thôth-ibiocéphale_ soutenant dans ses mains le _disque lunaire_, et occupant le haut d'un escalier mystique formé de _quatorze_ degrés, sur chacun desquels est placée une divinité de seconde ou de troisième classe, qui semble monter vers le second Hermès[429]. Plus souvent encore, la tête d'_ibis_ de ce dieu est surmontée du _croissant_ et du _disque lunaires_, comme on peut le voir sur cette planche 29.2, dessinée, ainsi que la précédente, d'après des momies peintes du cabinet du Roi et des riches collections de MM. Durand et Cailliaud. Des figurines de terre émaillée offrent assez fréquemment le Thoth ibiocéphale, portant dans ses mains l'_œil_ qui fut un des symboles de la _lune_ aussi bien que du _soleil_. Enfin, les rapports de Thoth avec la lune sont, outre cela, indiqués par les mythes sacrés, d'après lesquels, par exemple, le dieu des sciences jouant aux dés avec le _dieu-lune_, lui gagna la 70e partie de ses illuminations, et en forma, en les mettant ensemble, cinq jours qu'il ajouta aux 360 de l'année. Ces jours, nommés _épagomènes_, étaient fêtés et solennisés par les Égyptiens, à cause des divinités qui avaient pris naissance pendant leur durée[428]. L'oiseau de _Thôth_, l'ibis, était également consacré à la _lune_[430], parce qu'une partie de son plumage était obscure et de couleur noire, et l'autre brillante et de couleur blanche[431], ce qui faisait allusion au disque lunaire, tantôt éclatant de lumière, et tantôt plus ou moins plongé dans l'obscurité.
[423] MANETHO apud Syncell. _Chronograph._, pag. 40.
[424] CICERO, _De Naturâ Deorum_, lib. III, § XXII.
[425] Dialogue d'Isis et d'Horus. Voy. Joh. Stobæi _Eclog._, lib. I. cap. II, pag. 948.
[426] HORAPOLLON, _Hiéroglyph._, lib. I, § 36.
[427] Voyez mon _Précis du Système hiéroglyphique_, chap. IX, § VII, pag. 288 et suiv.
[428] PLUTARQUE, _de Iside et Osiride_.
[429] _Description de l'Egypte_, planches relatives aux antiquités d'_Edfou_ et de _Dendéra_.
[430] ÆLIEN, _De naturâ animalium_, lib. II, cap. XXXVIII.
[431] CLÉMENT d'Alexandrie, _Stromat._, lib. V, pag. 567.
THOTH DEUX FOIS GRAND,
PRÉSIDANT A LA RÉGION INFÉRIEURE.
IL en était du _Thoth_ des Égyptiens, comme de l'_Hermès_ des Grecs: ce fut l'être mythique auquel on attribua les fonctions les plus nombreuses et souvent même les plus opposées. Nous avons vu, en effet, le _Thoth_ céleste, le seul des dieux émanés du Démiurge, et qui porte le surnom de _trois fois grand_, associé d'abord à l'œuvre de la création de l'univers et renfermant en lui-même toute la science des choses divines. Ce prototype de toute intelligence s'incarne ensuite pour civiliser l'espèce humaine, et se lie ainsi à un corps matériel. Lorsque les habitants de la terre, éclairés par ses leçons, connaissent et pratiquent la vertu, et sont soumis à une organisation sociale régulière, imitation imparfaite de l'ordre qui règne dans les régions célestes, Thoth se retire dans la lune pour se consacrer à l'accomplissement de nouveaux devoirs. Le génie qui présidait à cet astre, le dieu _Pooh_ (ou _Lunus_), était considéré par les anciens Égyptiens comme le directeur perpétuel, comme le roi des ames qui, ayant quitté des corps matériels, erraient ballottées par les vents dans le vague des airs, jusqu'à ce qu'elles fussent appelées à animer de nouveaux corps, pour subir de nouvelles épreuves, expier leurs fautes passées, et sortir de la zône de _l'air terrestre et agité_, pour passer dans la troisième zône de l'univers où régnait un _air pur et léger_. C'était dans ces deux zônes, ou divisions du monde, partagées en _vingt-quatre régions_ ou _contrées_ (χώρας) situées entre la terre et la lune, que le dieu _Lunus_ exerçait directement son influence: il avait pour conseiller le dieu _Thoth_, qui présidait plus spécialement à la _seconde zône_ ou division du monde, celle de _l'air agité_, qui se divisait en _huit régions_ immédiatement situées au-dessus des quatre _régions_ de la TERRE[432]. Cette _zône_ de Thoth dépendait de l'empire lunaire, qui comprenait aussi une zône supérieure, _celle de l'air pur_, subdivisée en seize autres régions. Il est donc de toute évidence que le titre SEIGNEUR DES HUIT RÉGIONS, qui accompagne constamment les images de _Thoth Ibiocéphale_ dans les bas-reliefs et dans les peintures égyptiennes[433], se rapporte à cette direction des _huit régions_ de la seconde zone du monde, habitée passagèrement par les ames des morts. Cela expliquerait encore pourquoi le nombre _huit_ est particulièrement consacré à _Thoth_; et il n'est point hors de vraisemblance que la grande ville d'Hermès dans l'Heptanomide, qui porta le nom de _Schmoun_[434], c'est-à-dire, _huit_, nom transcrit par les Arabes sous la forme du duel _Aschmounaïn_, a été ainsi appelée par allusion aux huit _régions_ des ames, auxquelles présidait le dieu éponyme de cette grande cité.
Quoi qu'il en soit, on attribua au second Hermès égyptien, Thoth Ibiocéphale, comme à l'Hermès des Grecs, la direction des ames que la mort séparait des corps terrestres. Aussi ce dieu est-il figuré dans les peintures des momies, tenant dans ses mains l'emblême de la partie _inférieure du monde_, qui comprenait dans ses limites une portion du ciel et l'_Amenti_, lieu où les ames étaient jugées par Osiris. Le nom écrit de la _partie inférieure_ de l'univers se compose, dans les textes hiéroglyphiques, d'une _plume_, du _segment de sphère_ lié au signe recourbé qui exprime l'articulation S. C'est ce même nom, dans lequel il me semble reconnaître les éléments graphiques du mot égyptien _PESÈT_ qui signifie _partie inférieure_, que tient dans sa main le dieu Thoth figuré sur notre planche 29.3. Il faut observer seulement qu'une portion du _signe recourbé_ a été prolongée outre mesure pour donner à ce _groupe de lettres_ l'apparence d'un _sceptre_ dans les mains du dieu, qui tient aussi une bandelette: les exemples d'images d'objets dénaturés ainsi dans leur forme, pour s'accommoder à l'effet général d'une composition, sont fort communs sur les monuments égyptiens[435]: dans les textes courants, le groupe hiéroglyphique exprimant la _partie inférieure_ du ciel et du monde en général, prend la forme indiquée dans la pl. 29.3, sous le nº 2, accrue de trois signes déterminatifs; et on le retrouve sculpté sous la forme nº 3, hors du disque renfermant le zodiaque circulaire de Dendérah, au-dessous du scorpion et entre les figures de femme et d'homme à tête d'épervier, qui soutiennent cette portion du disque. Au point diamétralement opposé, se trouve le nom de la _partie supérieure_ du ciel et du monde. La ligne dont ces deux groupes sont les deux points extrêmes, passe par les pieds postérieurs du _taureau_ et par la tête du _scorpion_.
[432] _Liber sacer_ ou _Dialogue d'Isis et d'Horus_; Ioh. Stobæi Eclog.; lib. I, cap. 52, pag. 1077 et seq.
[433] Voyez planches 29, lég. nº 1; et 29.2., lég. nº 1.--Caylus, tome VI, pl. _a_, nº 2 et 3.--Grand Mss. hiérogl., _Description de l'Egypte_, pl. 72; _Scène du Jugement_, lég. du Dieu; et toutes les légendes de _Thoth Ibiocéphale_ sur les cercueils de momies.
[434] Voyez mon _Egypte sous les Pharaons_, tome I, pages 290 et 291.
[435] Voyez nos planches nº 9, 20.2, et 20.4.
THOTH PSYCHOPOMPE,
LE SECOND HERMÈS DANS L'AMENTÉ.
LE Thoth égyptien Ibiocéphale, compagnon fidèle d'Osiris tant que ce dieu resta dans le monde pour adoucir les mœurs des hommes, n'abandonna point ce dieu lorsque, ayant terminé sa mission sur la terre, il alla établir son tribunal et sa demeure dans l'Amenté (l'enfer des Égyptiens), lieu où se réunissaient les ames pour rendre compte de leur conduite, et d'après le résultat de cet examen, être réparties dans les diverses _régions_ célestes, ou rentrer dans des corps matériels en expiation de leurs fautes. _Thoth_ fut, après Osiris, le premier personnage de ce lieu terrible, où les destinées des ames étaient réglées à chacune de leurs transmigrations sous forme humaine. Les peintures qui décorent les manuscrits funéraires, les cercueils et enveloppes des momies, et les bas-reliefs des catacombes de l'Égypte, ne permettent aucun doute à cet égard; tout nous montre le dieu Thoth remplissant auprès des ames, diverses fonctions qui l'assimilent complètement à l'_Hermès Psychopompe_ des Grecs.
Le dieu à tête d'Ibis est en effet représenté dans les scènes mythiques peintes sur les enveloppes des momies et relatives au jugement de l'ame, conduisant par la main le défunt ou plutôt son ame figurée sous les apparences du corps qu'elle vient de quitter, devant la balance infernale, ou aux pieds du trône d'Osiris dominateur de l'Amenté. J'ai reconnu cette scène sur plusieurs momies, sur deux entre autres, dont l'une appartient au cabinet du Roi, et l'autre à la précieuse collection de M. Durand.
Souvent aussi le dieu Thoth semble instruire les ames et les préparer à l'effrayante épreuve qu'elles ont à subir, leurs actions allant être pesées dans l'équitable balance de l'_Amenté_. Ce sujet est figuré en grand sur un des bas-reliefs du tombeau royal du Pharaon _Phtah-ousireï-mèn_, découvert à Thèbes par le célèbre voyageur Belzoni dont la perte récente, au moment même où il allait décider le plus important des problèmes relatifs à la géographie de l'Afrique intérieure, sera à jamais regrettable et vivement sentie par tous ceux qui accordent une estime bien méritée au courage réfléchi qui se dévoue généreusement au progrès de la science.
La plus grande partie des grandes scènes peintes, placées au commencement ou à la fin des manuscrits funéraires soit en écriture hiéroglyphique, soit en écriture hiératique, et qui représentent la _Psychostasie_ et le jugement des ames par Osiris, nous offrent le second _Thoth_ debout devant le trône du juge suprême, et dans l'attitude qu'on lui voit sur notre planche 29.4. La tête du dieu est celle d'un Ibis, ordinairement peinte en _noir_, d'où l'on pourrait inférer peut-être que l'_Ibis blanc_ était plus spécialement consacré à Thoth considéré dans ses attributions relatives aux globes de la lune et de la terre, et l'_Ibis noir_ à ce même dieu réglant le sort des ames dans l'Amenté, l'enfer ou la région ténébreuse. La tête d'oiseau qui remplace la tête humaine de _Thoth_, est couverte de la coiffure égyptienne ordinaire, et n'est surmontée d'aucun symbole particulier: le dieu tient dans sa main gauche une tablette rectangulaire pareille à celles qu'on a découvertes depuis peu dans les catacombes égyptiennes, et qui, portant vers leur partie supérieure deux cavités destinées à recevoir des pains de couleur noire et rouge, et sur leur milieu, des rainures pour des pinceaux, ont été facilement reconnues pour un ustensile de peintre ou d'écrivain. On a donné à ces tablettes, qui portent presque toutes des légendes hiéroglyphiques, le nom de _palette_: Thoth est figuré traçant avec un _roseau_ ou un _pinceau_ qu'il tient dans sa main droite, des caractères sur la _tablette_ qui, combinée avec le _pinceau_ et un _petit vase_ renfermant soit de l'encre, soit de l'eau pour délayer les couleurs, forme le groupe hiéroglyphique tropique[436] exprimant les idées _Écrire_ et _Écriture_, idées dont les mots _Shai_, _Sah_, ou bien _Skhai_ et _Sakh_ étaient les signes dans la langue orale.
Ainsi c'est la science divine personnifiée qui perscrutait la vie passée des ames et présentait le résultat écrit de cet examen au dieu bienfaisant par excellence, Osiris, dont la bouche sainte prononçait la sentence. J'ai reconnu dans les peintures des manuscrits les plus soignés, que le caractère inscrit par Thoth sur la tablette, était le signe recourbé[437], l'une des formes de la consonne S dans l'écriture hiéroglyphique. Comme on ne pourrait présenter que des conjectures sur le sens de cette lettre initiale, j'ai cru devoir me borner à reconnaître le fait seulement.
[436] Voyez sur nos planches 29 et suivantes le dernier caractère de la légende nº 1.
[437] Voyez le premier signe du nom du dieu _Sovk_, pl. 21, lég. nº 1.
L'IBIS,
EMBLÊME VIVANT DE THOTH LE SECOND HERMÈS.
L'INSTITUTEUR des sciences et des arts, le Dieu qui civilisa l'espèce humaine, avait pour emblème l'_Ibis_, oiseau dont les archéologues et les naturalistes modernes ont eu beaucoup de peine à reconnaître le genre et l'espèce, puisqu'on le confondit d'abord avec le _Héron_ et la _Cigogne_, malgré le nombre immense de ses images gravées sur les monuments égyptiens existants en Europe. Bruce et les savants de l'expédition française en Égypte ont, depuis, retrouvé ce même oiseau vivant, en Éthiopie comme en Égypte. M. Cuvier lui a conservé le nom d'_Ibis_, et l'a rangé dans le genre _Numenius_.
Les Égyptiens connurent deux espèces d'Ibis qui, toutes deux, jouaient un rôle important dans les mythes sacrés. La première, l'_Ibis blanc_, connu en Éthiopie sous le nom d'_Abou-Hannès_, et en Égypte sous celui d'_Abou-Mengel_, a une partie de la tête et toute la gorge dénuées de grandes plumes; son plumage est blanc, à l'exception de la tête, du cou, de l'extrémité des ailes et de la queue, qui sont de couleur noire. Celui de la seconde espèce, l'_Ibis noir_ appelé _Hareiz_ par les habitants actuels de l'Égypte, est d'un noir à reflets très-riches, verts et violets; le dessous du corps est d'un noir cendré qui devient marron foncé dans les vieux individus[438]. L'_Ibis blanc_ était consacré à Thoth ainsi qu'à _la Lune_[439], astre dont ce Dieu paraît avoir été considéré comme le régulateur: car, suivant le dire des Égyptiens, cet oiseau s'occupe de ses œufs pendant toute la durée de la croissance et de la décroissance de la lune. Il accommodait son régime d'après ses phases; on ajoutait même que ses intestins se resserraient toujours au déclin de l'astre, et reprenaient toutes leurs dimensions lorsque la lune reparaissait brillante de toute sa lumière[440].
Comme le Dieu _Thoth_, l'Ibis affectionnait particulièrement l'_Égypte_; il habitait de préférence cette contrée, la plus humide de toutes, de la même manière que Thoth avait fixé sa demeure dans la lune, la plus humide des planètes, suivant les Égyptiens. Selon Ælien, si quelqu'un emportait de force ou par surprise un Ibis hors de l'Égypte, cet oiseau se laissait mourir de faim, et se vengeait ainsi de ses ravisseurs, en leur montrant l'inutilité de leurs efforts pour l'éloigner du pays qu'il aime exclusivement. Du reste, l'Ibis représentait convenablement le plus sage et le plus savant des Dieux, s'il est vrai, comme le disaient les Égyptiens, que les Ibis marchent d'une manière grave et posée, comme une jeune vierge, ne cheminant que pas à pas[441].
C'est principalement la première espèce d'_Ibis_, l'_Ibis blanc_, qui fut vénérée et nourrie avec soin par l'Égypte entière: c'est celle, du moins, dont l'image est la plus fréquente dans les peintures et les sculptures de style égyptien. Presque toutes les momies d'Ibis, ouvertes et observées avec soin, ne présentent que l'espèce blanche; d'où il résulte que l'_Ibis blanc_ était l'oiseau favori de Thoth, son symbole et celui de la lune sur la terre. Le Dieu et l'oiseau étaient tellement identifiés dans les idées égyptiennes, qu'on attribuait le principe de la connaissance des nombres et des mesures à l'Ibis même[442], et que son pas était devenu un étalon métrique.
Les récits populaires attribuaient surtout à l'_Ibis noir_ la destruction des serpents ailés. Ces serpents venaient de l'Arabie; les Ibis noirs se postaient, dit-on, sur les frontières de l'Égypte, combattaient ces redoutables ennemis, et les empêchaient de pénétrer dans l'intérieur du pays[443]. Hérodote prétend avoir vu des amas immenses d'os et d'arêtes de ces serpents détruits par les _Ibis noirs_[444]. L'antiquité entière a reproduit cette assertion d'après le père de l'histoire; mais les connaissances positives que la science moderne possède de la constitution et des habitudes des deux espèces d'Ibis, ne permettent d'attacher aucune confiance à cette opinion sur l'oiseau consacré à Thoth, considéré comme le sauveur de l'Égypte parce qu'il détruisait de dangereux reptiles, les sauterelles, les chenilles, et éloignait les maladies contagieuses[445]. On disait aussi que l'_Ibis blanc_ rendait un service semblable à l'autre extrémité de l'Égypte vers l'Éthiopie, en empêchant les serpents des pays méridionaux d'entrer sur la terre sacrée. Ainsi, dans la croyance vulgaire, l'Égypte était défendue contre les reptiles venimeux par les deux espèces d'Ibis; les Ibis _noirs_ défendaient les frontières vers le nord, et les Ibis _blancs_ les frontières du sud.
L'Ibis blanc fut nourri dans les temples et dans les maisons particulières, comme l'image vivante de Thoth sur la terre: lorsque ces animaux mouraient, on déposait leurs corps, embaumés avec soin, dans des catacombes, soit à _Hermopolis magna_, dont les médailles portent la figure de cet oiseau[446], soit dans d'autres lieux de l'Égypte et surtout dans le voisinage de Memphis, où existe encore une incroyable quantité de momies de cette espèce d'oiseau, puisqu'on les y a comptées par milliers.
[438] HÉRODOTE, liv. II, § LXXVI. SAVIGNY, _Histoire naturelle et mythologique de l'Ibis_, pag. 19 et suiv., 36 et suiv.
[439] CLÉMENT d'Alexandrie, _Strom._, lib. V. ÆLIEN, _De Naturâ Animal._, lib. II, cap. XXXVIII.
[440] ÆLIEN, _De Natur. Animal._, _lib._ II, _cap._ XXXV et XXXVIII; _lib._ X, _cap._ XXIX.
[441] _Idem_, _lib._ II, _cap._ XXXVIII.
[442] CLÉMENT d'Alexandrie, _Stromat._, _lib._ V.
[443] ÆLIEN, _De Natur. Animal._, _lib._ II, _cap._ XXXVIII.
[444] Livre II, § LXXVI.
[445] CICÉRON, _De Natur. Deor._, lib. I, XXXVI. EUSÈBE, _Præp. Evangel._, _lib._ II, § 1, p. 49.
[446] TOCHON, _Recherches sur les Médailles de Nomes_, pag. 114 et 116.
LE CYNOCÉPHALE,
EMBLÊME VIVANT DE THOTH.
L'UN des emblêmes les plus connus du dieu _Thoth_ ou le second Hermès, fut une grande espèce de singe que la ressemblance de sa tête avec celle d'un chien, fit nommer _Cynocéphale_, Κυνοκέφαλος, par les Grecs qui, peut-être en cette occasion, traduisirent tout simplement le nom Égyptien de cet animal. Le Cynocéphale fut consacré à _Thoth_, l'Hermès Égyptien, l'inventeur des lettres, parce que, disait-on, une certaine classe de ces animaux connaissait réellement l'usage des lettres[447]. Cette croyance absurde semble s'être conservée fort long-temps en Égypte, puisqu'on lit dans un manuscrit copte-thébain du Musée Borgia[448], contenant le récit des actes de saint Barthélemy, que ce prédicateur de la foi quitta la religion des ichthyophages pour se rendre dans le pays des Parthes, accompagné de Christianus _homme-cynocéphale_ (ⲣⲱⲙⲉ ⲛϩⲟⲛⲟⲩϩⲟⲟⲣ).
Aussitôt qu'un Cynocéphale était introduit dans un temple de l'Égypte, un prêtre, dit Horapollon[447], lui présentait une _tablette_, un _roseau_ et de _l'encre_, pour éprouver s'il était réellement de la race de ces Cynocéphales qui connaissaient l'art de l'écriture. Quelque ridicule que soit cette assertion d'Horapollon, il n'en reste pas moins prouvé que tel était en effet le préjugé vulgaire, car les monuments offrent des représentations parfaitement analogues. On trouve, par exemple, parmi les sculptures qui décorent le grand temple d'Edfou, un bas-relief dessiné par la Commission d'Égypte, et représentant un Cynocéphale assis dans l'acte de tracer des caractères sur une tablette à l'aide d'un roseau. On crut trouver outre cela, dans ce même animal, des rapports marqués avec les individus composant la caste sacerdotale, puisque, comme ceux-ci, il était _circoncis_, et s'abstenait surtout de _manger du poisson_[449]. Cette espèce de singe dut ainsi nécessairement devenir l'emblême vivant de _Thoth_, l'instituteur et le prototype de la caste sacerdotale.
Ce Dieu, créateur des sciences et des arts, est très-souvent figuré sous la forme même d'un _Cynocéphale_ dans les bas-reliefs symboliques et les peintures des rituels funéraires; notre planche 29.6, calquée sur un des plus beaux manuscrits hiéroglyphiques du cabinet du Roi, offre un exemple curieux de cette particularité; la seconde scène peinte de ce rouleau, présente l'image de la défunte à laquelle se rapporte le manuscrit, en acte d'adoration, auprès d'un autel chargé d'offrandes, _devant_ un Cynocéphale. L'animal sacré est assis sur une sorte de _piédestal_ couvert d'un tapis et placé sur un traîneau; il tient dans sa main gauche une palette d'écrivain sur laquelle sont attachés des pinceaux ou des roseaux, et absolument semblable à ces palettes, soit en bois, soit en pierre, qu'on a récemment découvertes dans les catacombes de l'Egypte; et la main droite du Cynocéphale est élevée vers la défunte en signe de protection.
Les inscriptions hiéroglyphiques tracées au-dessus des deux personnages qui composent cette scène remarquable, ne laissent aucun doute sur le sens que nous devons y attacher: On lit près de la tête de la défunte: _Acte d'adoration fait par l'Osirienne dame dévouée à Amon-ra Roi des Dieux_, TENTAMON; et vers la tête du Cynocéphale: THOTH _Seigneur des divines écritures_. Il est évident que l'Egyptienne _Tentamon_ supplie le dieu _Thoth_, manifesté sous la forme même de son animal sacré, de lui être favorable dans la terrible épreuve qu'elle va subir, l'examen de ses bonnes et mauvaises actions sur la terre, pesées dans l'équitable balance de l'Aménti: cette épreuve est, en effet, représentée dans la scène qui suit immédiatement celle que nous venons de décrire.
Les figures du Cynocéphale, en terre émaillée, en pierre ou en bronze, sont très-communes, le culte du Dieu dont il était l'emblême étant très-répandu dans toutes les préfectures de l'Egypte.
[447] HORAPOLLON, liv. I, hiérogl. 14.
[448] ZOEGA, _Catalog. Manuscript. Musæi Borgiani_, pag. 235.
[449] HORAPOLLON, liv. I, hiérogl. 14, pag. 28 et 30.
THOTH,
LE SECOND HERMÈS IDENTIFIÉ AVEC LA LUNE.
ON a vu dans la planche 14.5, représentant la Barque ou BARI symbolique du Dieu Pooh, que le _disque_ et le _croissant_ lunaires sont produits comme les emblèmes spéciaux d'une divinité portant à la fois le nom de _Ooh_ ou _Ioh_ et celui de _Thôout_ ou _Thôouti_: les titres _Dieu grand_, _Seigneur du ciel_ et _Roi des Dieux_, qui accompagnent cette double appellation, prouvent incontestablement qu'elle se rapporte à un seul personnage mythique; et nous devons conclure de ce fait que, dans leurs spéculations théologiques, les prêtres égyptiens identifiaient, sous certains rapports, le _Dieu-Lune_ avec le _second Hermès_, _Thoth Ibiocéphale_. Une belle stèle du musée royal égyptien de S. M. le Roi de Sardaigne, démontre encore mieux ce que nous venons d'avancer.
Ce monument[450] dont la partie supérieure est fidellement rendue sur notre planche 29.7, n'est qu'une espèce de grand Προσκύνημα ou _acte d'adoration_ de trois individus d'une même famille, représentés à genoux au-dessous d'un texte hiéroglyphique, de dix colonnes, contenant la prière adressée au Dieu qui était l'objet de leur culte. Le principal personnage est un Égyptien dont le nom propre, exprimé symboliquement, signifie _bonne année_; il est suivi de sa sœur _Thani_ ou _Thoni_, prosternée comme lui; devant eux est une très-jeune fille nommée _Djernil_, debout et élevant les bras en signe d'adoration, à l'imitation de son oncle et de sa mère.