Panthéon égyptien

Part 15

Chapter 153,376 wordsPublic domain

Le dieu _Sév_, tel que le présente notre planche 27.2, fut souvent reproduit sur les monuments de sculpture égyptienne: la tête du dieu est couverte du diadème _Toscher_ emblême de sa domination sur la région inférieure ou le monde matériel, qui se combine en même temps avec la coiffure _Otf_, commune à plusieurs autres divinités. Un bas-relief du temple de Philæ[394] représente le Saturne égyptien ainsi caractérisé, recevant avec son épouse _Natphé_ l'encens que leur présente Ptolémée Philométor; dans un autre tableau du temple de _Kalabsché_, SÉV portant ces deux coiffures combinées au-dessus du _klaft_ ou coiffure ordinaire des Égyptiens, a été figuré assis avec _Natphé_ et le jeune dieu _Manrouli_ leur arrière-petit-fils. Enfin un sarcophage de pierre calcaire appartenant au Musée du Louvre et couvert de riches et nombreuses décorations sculptées avec soin, nous montre le dieu _Sév_ debout, levant sa main droite en signe de protection, et tenant dans sa main gauche une grande _faux_ droite, sorte d'arme ou d'instrument qui, rappelant la _harpé_ du Cronos des Grecs, et la _faux_ du Saturne italiote, fournit une nouvelle preuve des nombreux emprunts faits par les peuples de l'Occident aux mythes sacrés et aux formes du culte des anciens Égyptiens.

La légende (nº 1) qui accompagne le dieu, ⲥⲃ ⲡⲧϥⲉ ⲛⲛⲧⲣ, signifie SÉV _le père des dieux_; mais ce titre ne doit s'entendre que d'une manière restreinte, comme nous l'établirons dans un autre article relatif à ce même personnage mythique.

[393] Ἀστὴρ παρ' Αἰγυπτίοις γραφόμενος... σημαίνει ΧΡΟΝΟΝ. Horapollon, liv. II, § 1.

[394] Bas-relief décorant le fût de la huitième colonne de l'édifice de droite après le grand pylône.

SEVEN, SAOVEN ou SOVAN.

(ILITHYA, JUNON-LUCINE.)

PARMI les plus anciennes divinités adorées par les Égyptiens, Diodore de Sicile nous fait connaître une déesse qu'il désigne sous le nom purement grec d'Εἰλειθυία[395]: c'est le personnage mythologique nommé _Lucine_ ou _Junon-Lucine_ par les Romains. Quelle que soit la défiance avec laquelle nous devions adopter les _assimilations_ multipliées que les Grecs ont faites de leurs divinités nationales avec celles qu'on adorait en Égypte, et qu'ils ont presque toujours désignées par des noms grecs, il ne faut cependant pas négliger de recueillir leurs assertions, parce qu'elles peuvent nous aider à faire des distinctions importantes, et surtout à établir une sorte d'ordre et de classification dans le nombre si considérable d'êtres mythiques dont les monuments égyptiens nous offrent les images.

L'existence d'une cité égyptienne nommée ΕΙΛΗΘΥΙΑ ΠΟΛΙΣ[396], _ville d'Ilithya_, par toute l'antiquité grecque, et _Lucinæ oppidum_[397] par les écrivains latins, prouve d'ailleurs que les Égyptiens rendaient un culte spécial à une divinité dont les attributions eurent des rapports assez marqués avec celles des déesses Ilithya et Lucine qui, chez les Grecs et les Romains, présidaient aux travaux de l'enfantement. Cette ville était située dans la Haute-Égypte, au midi de Thèbes.

Si nous en croyons Plutarque qui s'étaye de l'autorité de Manéthon[398], c'est dans ce lieu même que l'on immolait, sans doute en l'honneur de la déesse, les hommes dits _Typhoniens_ (Τυφωνίους), et que leurs cendres étaient jetées au vent; mais il me semble probable que le philosophe de Chéronée transporte par erreur à _Ilithya_ la scène de ces sacrifices barbares que, selon Manéthon[399], le Pharaon Amôsis (celui qui chassa les pasteurs ou _Hyk-Schôs_ de l'Égypte) trouva établis dans la ville d'_Héliopolis_, sacrifices qu'il abolit formellement par une loi. Des pratiques aussi atroces n'entraient nullement, en effet, dans le génie naturel de la nation égyptienne. Hérodote s'explique, du reste, assez formellement contre l'existence des sacrifices humains dans l'ancienne Égypte[400].

Un passage très-important d'Eusèbe de Césarée, relatif à la même ville, nous conduit naturellement à déterminer sous quelles formes les Égyptiens représentèrent celle de leurs déesses, que les Grecs assimilèrent à leur _Ilithya_. Cet auteur, auquel nous devons déja de si utiles renseignements, affirme que, dans la ville égyptienne d'_Ilithya_, la principale divinité fut adorée sous la _forme d'un vautour femelle volant_, dont le plumage était formé de pierres précieuses[401].

Les nombreux témoignages rapportés dans l'explication de plusieurs de nos planches précédentes[402], ont suffisamment établi que le _vautour_ fut, dans la partie symbolique de l'écriture égyptienne sacrée, le symbole de la _maternité_: et le fait seul que la déesse éponyme de la ville d'_Ilithya_ était emblématiquement représentée par ce même oiseau, justifie en quelque sorte le nom que les Grecs ont donné à cette divinité qui, comme leur propre Ilithya, présida sans doute aux enfantements et fut la divinité protectrice de la _maternité_. Nous avons vu également que le vautour était spécialement consacré à la _mère divine_, NEITH, qui fut à la fois et la _Minerve_ et la _Junon_ égyptienne[403]; et il devient évident que la déesse égyptienne adorée à _Ilithya_, ne put être qu'une des formes ou des modifications de NEITH. C'est ainsi que la _Lucine_ des Romains était la même que Junon (IVNO LVCINA). Cela explique aussi pourquoi l'_Ilithya_ égyptienne a pu être désignée, par quelques auteurs, sous le nom également grec de _Héra_ (Junon)[404].

On apprend, en effet, par les monuments de style égyptien, que le _vautour_ fut consacré à deux _déesses_ qui, au premier examen, peuvent paraître deux divinités différentes; mais l'échange fréquent de leurs noms, soit phonétiques, soit symboliques, ainsi que la communauté de leur emblême, prouvent assez que ces deux divinités sont identiques, et que leurs formes et attributs se concentrent en un seul et même personnage mythique.

L'une est _Neith_, la première émanation d'_Amon-Ra_, la _mère divine_ ou la _mère céleste_, dont la coiffure _pschent_ est l'insigne habituel; l'autre divinité qui, comme _Neith_, porte le titre de _mère divine_, se distingue ordinairement par la _seule partie supérieure du pschent flanquée de deux feuilles_ de couleurs variées. Cet emblême est placé sur la tête de cette déesse, que recouvre déja le vautour symbole de la maternité. (Voyez planche 28.)

Lorsque les noms et titres de _Neith_ n'accompagnent point l'image de cette seconde déesse, une des modifications de forme de la première, sa légende contient un nom propre particulier composé des trois éléments phonétiques, la _plante_ S, la _jambe humaine_ B, OU ou V, et le _vase_ N; mais ces signes de son se montrent quelquefois groupés de manière à ce que leur ordre ne paraît pas constamment le même. Souvent aussi l'insertion du signe de genre ⲧ (_le segment de sphère_), se plaçant au milieu ou à la fin du groupe phonétique, vient en augmenter la confusion apparente: ce qui semble produire les mots ⲥⲃⲛ(ⲧ), ⲥⲛ(ⲧ)ⲃ, ⲥⲛⲃ(ⲧ), etc. (lég., numéros 1, 2 et 3.) Toutes ces variations d'ordre dans les éléments, inhérentes à la nature même de l'écriture hiéroglyphique, proviennent de ce que les scribes cherchaient souvent à grouper d'une manière plus agréable pour l'œil, les signes destinés à exprimer un même _mot_ ou une même idée. Mais partout où le nom de la déesse est tracé horizontalement ou perpendiculairement et un signe après l'autre, l'ordre des éléments est invariable, la _plante_ est le premier signe, la _jambe humaine_ le second, et le _petit vase_ le troisième: le signe de genre le suit immédiatement. Nous connaissons donc ainsi l'ordre véritable des éléments phonétiques dont se forme le nom propre de l'_Ilithya_ égyptienne, qui pouvait se prononcer _Seven_, _Saouen_, ou _Souan_.

Les représentations de cette déesse à face humaine et telle que l'offre notre planche 28, sont assez multipliées sur les grands monuments de l'Égypte et de la Nubie. L'_Ilithya_ égyptienne se montre dans les bas-reliefs du temple isolé de Calabsché, instruisant avec _Bouto_, qui est la _nourrice_ des dieux, un des souverains de l'Égypte[405]. Elle est adorée, soit par un empereur, soit par un roi lagide, sur la face latérale du temple de Dandour[406], et dans le voisinage encore de la _nourrice_ des dieux. On la retrouve parmi les divinités figurées sur la face latérale de l'est du grand temple d'Athyr (Vénus), à Dendera[407]; enfin, la Commission d'Égypte a copié sur le même monument une magnifique image de _Souan_ (Ilithya), coiffée du vautour surmonté de la coiffure spéciale de la déesse, et un second _vautour_, figuré sur la tunique, enveloppe le corps de cette divinité sous ses ailes plusieurs fois repliées[408].

Le plus curieux des bas-reliefs gravés dans la _Description de l'Égypte_, sous le rapport mythologique, est sans contredit l'un de ceux que les savants français ont dessiné à Hermonthis (Erment)[409]. Il est à regretter qu'ici, comme en beaucoup d'autres occasions, le temps n'ait point permis de copier les légendes hiéroglyphiques inscrites à côté des personnages mis en action dans cet important bas-relief; mais le sujet en est assez clair par lui-même, et le tracé exact des _personnages_ seuls suffit à la discussion actuelle. Ce tableau représente une femme dans les douleurs de l'enfantement, et à l'instant même où le nouveau-né sort du sein de sa mère; d'autres femmes prodiguent les soins les plus attentifs à la gisante qui ne peut être qu'une _déesse_, puisque des _divinités_ semblent compatir à ses douleurs. Je n'ose décider encore si cette scène est relative à la déesse _Netphé_ (la _Rhéa_ des Grecs), donnant le jour, pendant la durée des Épagomènes, à ses cinq enfants Osiris, Isis, Aroéris, Nephthys et Typhon; mais il est visible que l'accouchée est assistée dans ses souffrances par _Amon-Ra_ lui-même le père de tous les dieux, suivi, comme cela devait être naturellement, par la déesse _Souan_, l'Ilithya égyptienne, _la protectrice des mères en travail_. De plus, le scarabée, emblême de la _génération_ et de la _paternité_, ainsi que les _vautours_ de la déesse _Ilithya_, emblêmes de la _maternité_, voltigent au-dessus de la tête de la mère souffrante. Il était difficile de rencontrer un monument où les attributions de la déesse _Souan_ fussent plus clairement caractérisées.

Cette divinité qui, dans les hymnes orphiques, est qualifiée des titres de Θηλειῶν σώτειρα, Μόνη φιλόπαις, Ὠκυλόχεια, _Libératrice des Femmes_, _Amie des enfants_, _Accélératrice de l'accouchement_, et de Δαίμων πολυώνυμε, _Génie à plusieurs noms_, se montre sur les monuments égyptiens sous des apparences souvent très-variées. Mais le nom de _Souan_, tracé en hiéroglyphes phonétiques à côté de ses images souvent monstrueuses, ne permet point de douter que ce ne soient là des formes symboliques sous lesquelles l'ancienne Égypte adorait aussi cette grande déesse.

On trouvera sur notre planche 28.3. (cette figure est tirée d'un cercueil de la collection de M. Thedenat) l'_Ilithya_ égyptienne représentée, non avec une tête humaine comme sur la planche précédente, mais avec celle de son oiseau sacré, le _vautour_, signe perpétuel des idées _mère_ et _maternité_ dans les textes hiéroglyphiques et dans les anaglyphes ou bas-reliefs emblématiques. Les chairs de la déesse sont toujours _vertes_, et sa coiffure est ornée d'un diadême ou de longues bandelettes. Ainsi, cette divinité emprunte la tête de l'animal sous la forme duquel elle reçut un culte particulier dans le nome de la Thébaïde qui lui fut spécialement consacré, et dont la ville capitale porte chez les Anciens le nom même de la déesse. Il eût été important de vérifier si les bas-reliefs dont est décoré le temple existant encore dans les ruines d'_El-Kab_ (la ville d'_Ilithya_), montrent aussi cette divinité _Gypocéphale_; mais ni la Commission d'Égypte, ni les autres voyageurs n'ont dessiné jusqu'ici aucun de ces tableaux religieux: leur attention a toujours été absorbée par les peintures des grottes voisines.

Jablonski, toujours préoccupé de son système de ne voir dans les dieux de l'Égypte que des emblèmes des divers phénomènes astronomiques, a cru que l'_Ilithya_ égyptienne ne fut point une divinité distincte de _Bubastis_[410]. Mais il n'a pas assez remarqué sans doute que Diodore de Sicile nomme _Ilithya_ parmi les _plus anciens_ personnages mythiques adorés en Égypte, ΑΡΧΑΙΟΙ ΘΕΟΙ[411], expression qui, dans Diodore, indique, comme dans le texte d'Hérodote, les premiers nés d'entre les dieux égyptiens, et ceux qui occupaient le rang le plus élevé dans la hiérarchie céleste. Une telle qualification ne saurait convenir à _Bubastis_, fille d'Osiris et d'Isis dieux de la _troisième_ classe, et petite-fille de _Cronos_ que les Égyptiens appelèrent _le plus jeune des dieux_ de la _seconde_ classe. _Ilithya_, l'une des formes de _Neith_, appartient donc évidemment à un ordre plus relevé. Mais sans devoir être identifiée pour cela avec Bubastis, l'_Artémis Égyptienne_ SOUAN (ou l'_Ilithya Égyptienne_) put avoir certaines attributions communes avec cette déesse de la troisième classe. C'est ce qui résulte à la fois et des Hymnes orphiques dans lesquels _Ilithya_ est aussi nommée Ἄρτεμις Εἰλείθυια[412], et des monuments originaux. Une statue en granit noir appartenant au Musée de Turin, m'a offert, en effet, la singulière image de l'Ilithya égyptienne reproduite sur notre planche 28.2. Cette figure, gravée en creux sur la tunique de la statue, et au milieu d'une foule d'autres représentant la plupart des divinités de l'Égypte, est accompagnée de son nom propre hiéroglyphique SOUAN (pl. 28, lég. 1). La déesse, encore à tête de _vautour_, tient dans sa main droite un _arc et une flèche_, armes ordinaires de l'_Artémis_ des Grecs, la protectrice des chasseurs. Sans conclure de ce fait que l'_Ilithya_ égyptienne présidait aux plaisirs de la chasse comme l'Artémis grecque et la Diane latine, nous devons conclure qu'il exista entre les mythes sacrés des Égyptiens et ceux des Grecs, des rapports beaucoup plus intimes que les apparences ne semblent le promettre.

[395] DIODORE DE SICILE, liv. I, § 12.

[396] Voyez mon _Égypte sous les Pharaons_, t. I, p. 179.

[397] _Idem._

[398] PLUTARQUE, _Traité d'Isis et d'Osiris_.

[399] PORPHYRE, _De Abstinentiâ_, lib. II.

[400] HÉRODOTE, liv. II, § XLV.

[401] Ἡ δὲ τῆς Εἰληθυίας πόλις τὸ τρίτον φῶς θεραπεύει· τὸ δὲ ξόανον τετύπωται εἰς γῦπα πετόμενον, ἧς τὸ πτέρωμα ἐκ σπουδαίων συνέστηκε λίθων. _Præparat. Evangelic._, lib. III, cap. XII.

[402] Planches 6, 6.5, et leur explication.

[403] _Idem._

[404] IABLONSKI, _Pantheon Ægyptiorum_, lib. III, cap. III, § 7.

[405] GAU, _Monuments de la Nubie_, pl. 22.

[406] _Idem_, pl. 25.

[407] _Description de l'Egypte_, A, vol. IV, pl. 17.

[408] _Idem_, pl. 27, nº 3.

[409] _Idem_, A, vol. I, pl. 96.

[410] _Pantheon Ægyptiorum_, lib. III, cap. III, § 7.

[411] DIODORE, liv. I, § 12.

[412] ORPHICA, ed. Hermann, hymne IIe, vers 12e.

THÔOUT, THOTH DEUX FOIS GRAND,

LE SECOND HERMÈS.

LE premier _Thoth_, _Hermès trismégiste_[413], l'_Hermès céleste_ ou l'intelligence divine personnifiée, le seul des êtres divins qui, dès l'origine des choses, comprit l'essence du Dieu suprême, avait, selon les mythes sacrés de l'Égypte, consigné ces hautes connaissances dans des livres qui restèrent inconnus jusqu'à ce que le _Démiurge_ eût créé les ames, et par suite l'univers matériel ainsi que la race humaine. Le premier Hermès avait écrit ces livres _en langue et en écriture divines_ ou sacrées[414]; mais après le _Cataclysme_, lorsque le monde physique fut réorganisé et reçut une nouvelle existence, le créateur prenant pitié des hommes qui vivaient sans règle et sans lois, voulut, en leur donnant l'intelligence et une direction salutaire, leur tracer la voie qui devait les ramener dans son sein dont ils étaient émanés. Ce fut alors que se manifestèrent sur la terre Isis et Osiris, dont la mission spéciale fut de civiliser l'espèce humaine. Ces deux époux avaient pour associé et pour conseiller fidèle, _Thoth_, nommé aussi _Thoyth_ par les Grecs, le _second Hermès_, qui n'était toutefois qu'une incarnation du premier, ou l'_Hermès céleste_ manifesté sur la terre.

Tout ce que tentèrent Isis et Osiris pour tirer les humains de l'état sauvage, fut ou suggéré ou approuvé par _Thoth_, et c'est à ce second Hermès que les Égyptiens se croyaient redevables de toutes leurs institutions sociales. Ce dieu passait pour fils d'Agathodæmon[415]. Les hommes étaient encore réduits, comme les animaux, à ne manifester leurs sensations que par des cris confus et sans liaison; Thoth leur apprit une _langue articulée_, et imposant des noms à tous les objets[416], il donna à chaque individu le moyen de communiquer ses pensées et de s'approprier celles des autres. Il fit plus: il enseigna à les fixer d'une manière durable, en inventant l'art inappréciable de l'_écriture_; il organisa l'état social, établit la _religion_, et régla les cérémonies du culte; il fit connaître aux hommes l'_astronomie_ et la science des _nombres_, la _géométrie_, l'usage des _poids_, des _mesures_ et de la _monnaie_. Non content de satisfaire à tous les besoins de la société humaine par ces importantes et utiles créations, le second Hermès s'occupa aussi de tout ce qui pouvait contribuer à embellir la vie: il inventa la _musique_, fabriqua la _lyre_, à laquelle il ne donna que trois cordes, et institua les _exercices gymnastiques_. C'est ce même dieu enfin, qui fit connaître aux hommes l'architecture, la sculpture, la peinture et tous les arts utiles[417].

La _langue_ et l'_écriture_ inventées par Thoth et communiquées aux hommes par cette divinité bienfaisante, différaient de la langue et de l'écriture des dieux, dont s'était servi le premier Hermès pour rédiger ses livres. L'écriture employée par le second Hermès est appelée _hiérographique_ par Manéthon[418], parce qu'elle servit d'abord à écrire les _livres sacrés_, dont ce dieu confia la garde à la caste sacerdotale qui lui devait, dit-on, son organisation et toutes les connaissances dont elle fut la dépositaire et la dispensatrice. Il paraît même que cet instituteur des hommes réserva pour cette caste seule un certain ordre de notions, entre autres, celle de la véritable longueur de l'année, 365 jours un quart, et de la période de quatre années dont la dernière était bissextile[419]. Les prêtres égyptiens reconnaissaient ce dieu pour l'auteur des _livres sacrés_ que chacun d'eux devait posséder à fond, en totalité ou en partie, selon l'ordre de ses fonctions et son rang dans la hiérarchie. Ces livres de Thoth, au nombre de _quarante-deux_, renfermaient toutes les règles, tous les préceptes, et tous les documents relatifs à la religion, au culte, au gouvernement, à la cosmographie, à la géographie, à tous les arts et à toutes les sciences; en un mot, ces livres sacrés, dont les titres nous ont été conservés[420], formaient une véritable _Encyclopédie égyptienne_.

Les Égyptiens, qui considéraient le second Hermès comme un _dieu manifesté_, et nullement comme un _roi terrestre divinisé_, ainsi que le prétend Athénagore[421], représentèrent habituellement cet instituteur divin de leur civilisation, sous une forme humaine, mais avec une tête d'_Ibis_, ainsi qu'on le voit figuré sur notre planche, Nº 29. La tête de l'oiseau, couverte de la coiffure égyptienne ordinaire et peinte en bleu, est surmontée des cornes de bouc, communes à la plupart des dieux protecteurs, et soutenant des Uræus, un disque et d'autres emblèmes qui varient suivant les différents points de vue sous lesquels on considérait le second Hermès. La légende Nº 1 signifie _Thôout_ ou _Thouti_, _seigneur des divines écritures_ ou des _écritures sacrées_, dont ce dieu fut l'inventeur; la seconde légende exprime les idées _Thôout_, _grand et grand_ (deux fois grand)[422], _seigneur des huit régions_. Le titre _deux fois grand_, presque toujours inscrit à côté des images du second Hermès, _Thoth-ibiocéphale_, le distingue du premier Hermès, _Thoth-hiéracocéphale_, surnommé _Trismégiste_ (trois fois très-grand).

[413] Voyez les planches 15, 15.2, 15.3, et leur explication.

[414] MANÉTHON, Chronogr. du Syncelle, page 40.

[415] _Idem, ibidem._

[416] Diodore de Sicile, liv. I, page 14.

[417] Platon, _Philebus_.--Plutarque, _Symposiaques_, Quest. 3.--Diodore de Sicile, _Histor._ liv. I, pages 14 et 15, etc., etc.

[418] MANÉTHON, _Chronogr._ du Syncelle, page 40.

[419] STRABON, liv. XVII.

[420] CLÉMENT d'Alexandrie, _Stromat._, lib. VI, cap. 4.

[421] _Legatio pro christian._, pag. 32.

[422] Transcription hiéroglyphique du titre μέγας καὶ μέγας que le texte grec de l'inscription de Rosette (ligne 19) donne à ce Dieu.

THOTH DEUX FOIS GRAND,

LE SECOND HERMÈS, EN RAPPORT AVEC LA LUNE.

IL paraîtrait, d'après le passage précité de Manéthon[423], que les deux Hermès portaient en langue égyptienne le nom de Θωθ _Thôth_, que les Grecs ont diversement écrit Θεῦθ et Θωὺθ. Cette dernière orthographe se rapproche évidemment plus que toute autre, de la manière dont les Égyptiens prononçaient ce mot, que nous trouvons en effet dans les livres coptes, sous la forme de ΘΩΟΥΘ _Thôout_, comme étant le nom du premier mois de l'année égyptienne, mois éponyme de ce même dieu, ainsi que nous l'ont appris les anciens[424]. Si l'on adoptait la manière dont il est écrit dans les fragments de Manéthon, le nom Θωθ appartiendrait à la racine égyptienne Θωτ, Θωθ (ou Τωτ en dialecte thébain), qui signifie _mêler_, _tempérer par un mélange_; et l'appellation _Thôth_, _miscens_, _temperans_, se rapporterait très-bien au premier Hermès qui, chargé de former les corps où devaient être renfermées les ames coupables, rendit la matière (Ὕλη), d'abord sèche et aride, susceptible de prendre les formes qu'il voulait lui donner, en la _mêlant_ avec l'_eau_ (κατὰ μίξιν ὕδατι)[425]. Mais le nom Thôout se rapporte sans aucun doute à la racine égyptienne ΘΩΟΥΤ et ΘΟΥΩΤ, qui signifie _congregare_, _in unum colligere_, et d'où dérivent ΘΩΟΥΤΙ et ΘΩΟΥΤΣ, mots qui exprimaient les _colléges de prêtres_, les _réunions religieuses_ appelées _panégyries_ par les Grecs. Les deux _Thôout_ ou Hermès _rassemblaient_ en effet dans eux-mêmes toutes les sciences divines et humaines, et leur nom s'explique bien naturellement encore par cet usage constant des prêtres égyptiens, d'attribuer religieusement à _Thoth_ seul les découvertes scientifiques faites par tous les individus de la caste sacerdotale. Cette caste réunissait aussi dans son sein tous les genres de connaissances, et regardait à la fois Thoth et comme son instituteur, et comme sa propre image ou _personnification_ dans les mythes sacrés.

L'ibis, oiseau dont les figures du second Hermès empruntent la tête, était consacré à ce dieu, parce qu'il fut, dans l'écriture hiéroglyphique, le signe symbolique de l'idée _cœur_ (Καρδία)[426]. Les Égyptiens trouvaient, dit-on, une foule de similitudes entre l'_ibis_ et le _cœur_, exprimé en langue égyptienne par la syllabe HÈT, mot qui se prenait dans la double acception de _cœur_ et d'_intelligence_ ou _intellect_[427]; l'ibis, symbole du _cœur_ et signe du mot _Hèt_, devait donc devenir l'emblème de Thoth que l'on considérait comme l'_arbitre souverain du cœur et de l'intelligence humaine_, Πάσης καρδίας καὶ λογισμοῦ δεσπότης. (_Voy._ la note 4, ci-dessus.)