Part 14
Il faut donc, d'après les faits précédemment exposés, considérer _Atmou_ comme le chef des dieux de la seconde classe, et le placer immédiatement après le dieu _Phré_, le dernier des dieux de la première, dans le système théogonique égyptien, divinité avec laquelle _Atmou_ se montre partout dans une liaison fort intime sous le rapport des attributions et des emblèmes; ses titres les plus ordinaires: _Dieu grand_[366], _seigneur du monde matériel_[367]; _dieu grand, seigneur du ciel_[368], l'assimilent en général aux êtres mythiques les plus importants, mais au dieu PHRÉ ou le SOLEIL en particulier.
Il y a plus, un grand nombre de monuments démontrent l'identité de _Phré_ et d'_Atmou_, ou, en d'autres termes, établissent clairement qu'_Atmou_ n'est qu'une des nombreuses formes du dieu _Phré_ qui, lui-même, n'était qu'une forme sensible d'_Amon-Ra_.
Notre planche 26, calquée sur une magnifique momie du Musée de Turin, nous offre ces deux divinités réunies en une seule, comme ne permet point d'en douter la légende hiéroglyphique ⲣⲏ-ⲧⲙⲟⲩ ⲛⲟⲩⲧⲉ ⲛⲏⲃ-ⲧⲟ, _le dieu_ RÉ-TMOU, _seigneur du monde matériel_, inscrite au-dessus de ce personnage, dont la tête est celle de l'oiseau sacré du soleil, l'_épervier_, unie à un corps humain, et dont les chairs sont de couleur verte, teinte souvent affectée au corps entier du dieu Atmou, lorsqu'on le représente sous une forme tout humaine[369]. Le _fouet_ placé dans la main droite du dieu, et le _pedum_ ou sceptre à crochet, qu'il tient de la gauche, expriment assez clairement les attributions incitatrices et modératrices de cette double divinité. La fille aînée du dieu _Phré_, la déesse _Vérité_ ou _Justice_ (_Thmei_), caractérisée par la plume d'autruche fixée à sa coiffure au moyen d'un riche diadème, obombre le dieu de ses ailes étendues, et rappelle l'idée des _chérubins_ qui figuraient également avec leurs ailes éployées parmi les décorations de l'Arche d'alliance et celles du sanctuaire des enfants d'Israël.
Un nombre très-considérable de tableaux peints sur bois, ou de stèles d'adoration sculptées et de diverses matières, établissent cette combinaison de _Phré_ et d'_Atmou_[370] en un seul être mystique, et sous le nom composé de PHRÉ-ATMOU, c'est-à-dire le _Soleil-Atmou_. Mais cette image sacrée reçoit quelques modifications, suivant que l'artiste a voulu indiquer dans cette forme complexe la prédominance de l'un ou de l'autre des éléments qui la constituent. Si l'acte d'adoration est plus particulièrement adressé à la forme de _Phré_ qu'à celle d'_Atmou_, on représente le dieu avec une tête d'épervier surmontée du disque, debout et _en mouvement_, les jambes séparées[371], et couvert du court vêtement égyptien appelé _schenti_. Dans le cas contraire[372], d'étroites bandelettes enveloppent le corps entier du dieu, et lui donnent l'apparence d'une _momie à tête d'épervier_ ornée du disque solaire. C'est là en quelque sorte la _momie du dieu Phré_ lui-même. (Voir notre planche 26.3, calquée d'après un tableau peint sur bois, du Musée de Turin.)
Cette circonstance très-remarquable nous conduit directement à conclure que le dieu _Atmou_, considéré sous le rapport cosmologique, n'est autre chose qu'un symbole du _soleil mourant_, l'image mystique de l'astre du jour arrivé à la limite occidentale de l'horizon, et entrant dans l'_hémisphère inférieur._ On sait que les idées _occident_, _nuit_, _mort_ et _enfer_, furent toujours en Égypte, comme en beaucoup d'autres contrées, dans une étroite connexion, et même presque identiques.
L'autorité des monuments confirme pleinement cette conclusion. Il existe dans les Musées égyptiens de l'Europe, et en particulier dans ceux de Paris et de Turin, plusieurs tableaux, peints sur bois, contenant des actes d'adoration aux deux formes du soleil _Phré_ et _Atmou_. Ces tableaux présentent une disposition toute particulière; le haut en est occupé par le _disque ailé orné d'uræus_[373], l'emblème du premier Hermès ou la lumière primitive; la partie inférieure contient une prière, plus ou moins étendue, adressée aux dieux _Phré_ et _Atmou_, qui sont représentés séparément dans le milieu du tableau, debout, _adossés_, et recevant l'un et l'autre les offrandes de l'adorateur, dont l'image est figurée deux fois à cet effet. _Phré_ tient _toujours_ la DROITE du tableau, la GAUCHE étant _toujours_ réservée à ATMOU. Or les mots _droite_ et ORIENT, _gauche_ et OCCIDENT, sont synonymes dans l'écriture sacrée égyptienne; _Phré_ est donc le soleil à l'Orient ou dans l'hémisphère supérieur, et _Atmou_ le soleil à l'Occident ou dans l'hémisphère inférieur. Aussi parmi les peintures d'un cercueil de momie[374], représentant, à la droite et à la gauche, des cynocéphales adorant les emblèmes de Phré et d'Atmou, lit-on à la DROITE la formule: _Adoration au dieu soleil dominant dans la station_ ORIENTALE _du ciel; tous les humains tiennent la vie de sa lumière_[375]; et à GAUCHE: _Adoration au dieu soleil possesseur des biens dans la station_ OCCIDENTALE _du ciel_[376], _possesseur des biens dans la contrée de Onkh_ (c'est-à-dire de la vie). Les titres donnés à ces deux divinités dans les tableaux d'adoration, sont absolument les mêmes sur un monument de ce genre existant au Musée royal du Louvre[377]. Le suppliant, un prêtre d'Amon-Ra roi des dieux, donne, par exemple, au dieu Phré les titres de _dieu sauveur, dominant dans la station orientale du ciel, grand esprit_, etc.; et au dieu _Atmou_, ceux de _dieu sauveur, soleil Atmou, possesseur des biens dans la contrée de la vie_; et ce dernier dieu y reçoit enfin la qualification bien remarquable de _lion de la nuit_[378] ou _gardien vigilant de la nuit_, si on veut prendre le lion dans un sens tropique.
Les deux points extrêmes de la course apparente du soleil, de l'Orient à l'Occident, se trouvent ainsi symbolisés sous les noms de _Phré_ et d'_Atmou_; considérés métaphysiquement, l'un préside à l'hémisphère supérieur de l'univers toujours lumineux, habité par des essences éternelles; et l'autre est censé parcourir et gouverner l'hémisphère inférieur, siége des ténèbres, et qu'habitent des êtres soumis à une vie mortelle. Phré domine sur l'Orient, et Atmou sur l'Occident: au premier se rapporte l'_œil droit_ symbolique, et au second l'_œil gauche_: de là vient aussi que, dans le Rituel funéraire, dont un des chapitres contient la consécration de chacun des membres du corps humain à l'une des divinités de l'Égypte, le défunt dit: _Ma tempe_ DROITE _appartient à l'esprit du soleil dans le jour_, et _ma tempe_ GAUCHE _à l'esprit d'Atmou dans la nuit_[379]; enfin dans les _litanies d'Osiris_ et des autres dieux, lesquelles font partie du grand Rituel funéraire, le dieu _Phré-Atmou_ est appelé _le germe des autres grands dieux_, ou _le germe mâle des autres dieux grands_[380]: une telle qualification dénote à elle seule l'importance de ce double personnage mythique.
On rencontre souvent parmi les objets tirés des catacombes de l'Égypte, de petites _pyramides_ en pierre calcaire ou en granit, dont les quatre faces, chargées de sculptures, reproduisent toujours, à très-peu de chose près, les mêmes scènes; toutes sont évidemment relatives au soleil et à son culte: l'une des faces offre l'image en pied du dieu PHRÉ _hiéracocéphale_ ou celle de son _épervier_ symbolique portant le _disque_ au-dessus de sa tête; sur la suivante est le dieu ATMOU, sous forme humaine, coiffé du pschent; la troisième représente le _scarabée à ailes arrondies éployées_, symbole constant du dieu _Thoré_; et sur la quatrième face se voit l'image de l'adorateur, souvent accompagné de plusieurs membres de sa famille, élevant ses bras suppliants vers la face sur laquelle est sculptée l'image de _Phré_, circonstance démontrant que celle-ci est bien la face initiale du monument, celle qui présente en effet la forme _première_ du dieu soleil. Ces pyramides réunissent ainsi, dans une même adoration, toutes les formes symboliques du soleil; savoir, _Phré_, _Atmou_ et _Thoré_; ce dernier, considéré cosmologiquement, n'est encore qu'une forme du même dieu: la plupart des tableaux et des stèles d'adoration au soleil ajoutent constamment en effet le nom de _Thoré_ à ceux de _Phré_ et d'_Atmou_.
La seconde forme divine du soleil, _Atmou_, en sa qualité de recteur des régions inférieures, était supposé exercer une influence directe sur la terre et ses habitants. Les rois lui payaient en particulier un tribut constant d'adorations et d'hommages, et les grands monuments témoignent de ces actes de piété des Pharaons par les titres mêmes que prennent ces princes dans les inscriptions qui les décorent. Sur l'obélisque occidental de Louqsor, le pharaon Ramsès II est qualifié de _roi deux fois aimable, comme Atmou_. Le titre _chéri d'Atmou_ a été donné à Ramsès-Sésostris, dans l'inscription qui décore la face occidentale du magnifique obélisque de la porte du Peuple à Rome; sur l'obélisque du Panthéon, le pharaon Apriès ou Ouaphré est traité de _bien aimé d'Atmou dieu grand qui réside dans la contrée de la vie_; l'obélisque de Saint-Jean de Latran, celui de Florence et celui de Monte-Citorio, honorent d'un titre analogue les anciens rois _Mandouei_, _Ramsès-Sésostris_ et _Psammétichus Ier_. Le pouvoir royal fut mis sous la protection immédiate d'_Atmou_, qui accordait un long règne aux souverains qu'il voulait favoriser: c'est ce que l'on peut induire naturellement des titres de _chef des attributions royales comme Atmou_, et de _roi possesseur des années comme Atmou_, que prend _Ramsès-Sésostris_ sur deux monuments très-remarquables[381]; une même induction doit résulter encore mieux du titre royal _modérateur des modérateurs engendrés d'Atmou_, donné à _Ramsès II_ sur l'un des obélisques de Louqsor. On en doit conclure que les rois eux-mêmes furent mystiquement regardés comme des enfants d'_Atmou_, dont ils étaient les représentants sur la terre. Cela explique enfin la qualité de _fils d'Atmou_[382] dont se pare Ramsès-le-Grand dans les inscriptions des obélisques du Panthéon, de Florence, et de Tanis: sur ce dernier monument, dont le dessin m'a été communiqué par M. Pacho, le courageux explorateur de la Cyrénaïque, on traite le conquérant égyptien d'_Aroéris puissant_, _fils d'Atmou_, _roi seigneur du monde_, etc., _Ramsès_, etc.; et cette formule répond mot pour mot à l'une des formules initiales jadis sculptées sur un obélisque érigé par le même roi _Ramsès_, et dont Hermapion[383] a donné une traduction fidèle en ces termes: Απολλων κρατερος ΥΙΟΣ ΗΡΩΝΟΣ Βασιλευς οικουμενης ΡΑΜΕΣΣΗΣ, _le puissant Apollon_, _fils de Héron_, _le roi du monde_, _Ramessès_, etc. Cette traduction grecque a d'autant plus d'importance pour nous, qu'elle prouve (et c'est le seul témoignage à citer à ce sujet) que le dieu égyptien _Atmou_ ne fut point tout-à-fait inconnu aux Grecs: on voit en effet par le texte précité qu'ils l'appelaient ΗΡΩΝ, _Héron_, nom qui n'a aucun rapport réel de son avec l'égyptien _Atmou_, mais auquel il serait tout aussi difficile d'attribuer une origine purement grecque: n'est-ce là que la transcription d'un nom ou d'un surnom égyptien d'_Atmou_, que l'on retrouvera peut-être dans quelque texte hiéroglyphique? c'est ce que nous n'oserons décider. Notre seul but, tout en notant cette synonymie, n'a été que de faire connaître l'influence directe que le dieu Atmou était censé exercer sur la terre et sur les rois qui la gouvernaient, d'après les idées égyptiennes.
Ce même dieu régissait encore l'une des plus importantes portions de l'hémisphère inférieur, l'_Amenthès_ ou l'enfer égyptien, et les monuments qui lèvent toute espèce de doute sur cette nouvelle attribution d'Atmou, abondent dans les musées royaux de l'Europe, ainsi que dans les collections particulières. Nous citerons seulement ici un tableau, peint sur bois, appartenant au Musée royal du Louvre, et représentant le dieu _Thoth-Psychopompe_, conduisant l'ame d'une femme au pied du trône d'_Atmou_. Le dieu, assis, est coiffé de la moitié inférieure du pschent, et son corps paraît enveloppé de bandelettes comme celui d'une momie ordinaire[384]. Ajoutons qu'on a dessiné à l'entrée du cinquième tombeau royal à l'ouest dans la vallée de Biban-el-Molouk, à Thèbes[385], un bas-relief présentant une scène d'un haut intérêt, dont nous traiterons plus en détail dans la suite: il suffit de dire ici qu'on y voit le dieu _Atmou_ exerçant les fonctions de juge suprême des ames dans l'Amenti, et décidant de leurs futures transmigrations. On trouvera d'ailleurs dans le _Rituel funéraire_ des preuves multipliées et irréfragables de l'influence directe que cette divinité était supposée exercer sur les ames des morts. Les défunts le traitent habituellement de _père_[386] dans les invocations qu'ils lui adressent, et le dieu lui-même prend le titre de père des personnages défunts, dans les légendes qui décorent certaines momies. On lit, par exemple, à côté d'une image d'Atmou peinte, ainsi que celles de plusieurs autres divinités, sur le cercueil d'une momie de femme du Musée royal: _Voici ce que dit le dieu Atmou, seigneur du monde matériel_, etc., _à Ouaranès, fille de Pachopsch_: _Je suis venu te visiter_, MOI QUI SUIS TON PÈRE[387]. Les autres dieux ou déesses peints sur ce même cercueil adressent des paroles analogues à la défunte, en se déclarant être la _mère_, le _fils_ ou les _frères_ de cette même défunte.
Ainsi les mythes égyptiens symbolisèrent dans le personnage d'_Atmou_ le soleil à l'Occident, le soleil dans l'hémisphère inférieur, régissant en même temps les choses terrestres, et réglant le sort des ames dans les demeures infernales.
[361] Voir la partie de ce livre sacré hiéroglyphique gravée dans la _Description de l'Egypte_, A, vol. II, pl. 72, colonnes 21, 103, 34; pl. 73, col. 81; pl. 74, col. 33; pl. 75, col. 110, 100, 125, 97, 94.
[362] Voir la légende du dieu sur notre planche 26 et pl. 26.2, nº 4.
[363] Pl. 26.2, numéros 1, 2, 3; pl. 26.4, numéros 3, 4 et 5.
[364] Appartenant au Musée de Turin.
[365] Voir notre planche 26.4, nº 1.
[366] _Idem_, nº 8.
[367] _Idem_, nº 10.
[368] _Idem_, nº 6.
[369] Voir notre planche 26.2.
[370] Voir les variantes d'orthographe de ce nom, pl. 26.2, nº 5.
[371] Tableaux peints des Musées du Vatican, de Turin et de Paris.
[372] Tableaux des Musées de Paris, de Lyon et de Turin.
[373] Voir nos planches 15.3 et 15.4, ainsi que leur explication.
[374] Numéroté O, 7, dans ma _Notice descriptive des Monuments égyptiens du Musée Charles X_.
[375] Ce texte est gravé sur notre planche 26.4, nº 13.
[376] _Idem._, pl. 26.4, nº 14.
[377] Nº A, 310 de ma _Notice descriptive des Monuments égyptiens du Musée Charles X_.
[378] Pl. 26.4, nº 15.
[379] Manuscrit hiératique du Musée royal, pl. 26.4, numéros 16 et 17.
[380] Rituels funéraires hiératiques et hiéroglyphiques des Musées de Paris et de Turin.
[381] Sur les obélisques de Louqsor et la statue de Sésostris du Musée royal de Turin.
[382] Planche 26.4, nº 18.
[383] Dans AMMIEN MARCELLIN, _Rerum gestarum_, lib. XVII, cap. 4.
[384] Tableau numéroté A, 309, dans la _Notice des Monuments égyptiens du Musée Charles X_.
[385] _Description de l'Egypte_, A, vol. II, pl. 83, nº 1.
[386] Voir le Rituel funéraire gravé dans la _Description de l'Egypte_, A, vol. II, pl. 74, col. 34, etc., etc.
[387] Momie notée O, 7, dans la _Notice du Musée Charles X_.
MANDOU, MANDOU-RÉ, MANDOU-RI.
(MANDOULIS.)
L'UTILITÉ des _inscriptions grecques_ recueillies avec tant de soin et de persévérance par les voyageurs Belzoni, Burckhardt, Cailliaud et Gau parmi les ruines de l'Égypte, ne se borne point à l'accroissement de nos connaissances sur l'administration politique et sur l'état civil des habitants de ce pays, durant la domination grecque et romaine. Elles fournissent quelquefois aussi des notions d'autant plus précieuses sur la religion et le culte national des Égyptiens, qu'elles viennent confirmer, en s'accordant avec eux, les résultats du même ordre antérieurement déduits de l'étude d'inscriptions _conçues en anciens caractères égyptiens_. L'explication de notre planche nº 7 a déja prouvé la vérité de cette assertion: celle de notre planche 27 donnera un nouvel exemple des ressources qu'on peut trouver dans ce rapprochement.
D'après une inscription grecque copiée par un voyageur anglais, M. Bailie[388], sur un des temples de Calabsché (l'ancienne _Talmis_) en Nubie, cet édifice fut principalement consacré au culte d'un dieu égyptien nommé ΜΑΝΔΟΥΛΙΣ _Mandoulis_; et un grand nombre d'_actes d'adoration_, Προσκυνήματα, écrits en langue grecque et tracés sur les murailles ou dans le voisinage du même temple, témoignent aussi que la divinité locale était ΜΑΝΔΟΥΛΙΣ, personnage mythique auquel on donne constamment le titre de ΚΥΡΙΟΣ, _Seigneur_, et celui de ΘΕΟΣ ΜΕΓΙΣΤΟΣ, _Dieu très-grand_[389]. Mais rien, dans aucune de ces inscriptions, ne peut nous faire connaître les formes ni les attributs que les Égyptiens donnèrent au dieu particulièrement adoré dans le bourg sacré de Talmis. Notre curiosité eût été, à cet égard, promptement satisfaite, si quelque voyageur eût dessiné avec soin la série des bas-reliefs existants dans ce temple de Nubie: on eût bientôt reconnu le dieu principal du temple, au rang distingué qu'il doit nécessairement tenir parmi les personnages divins sculptés sur les parois de l'édifice. Mais il en est des temples de Calabsché, comme de toutes les constructions antiques de l'Égypte et de la Nubie; nous ne possédons malheureusement que des copies isolées de quelques-uns des nombreux bas-reliefs qui les décorent. Il a donc fallu recourir à d'autres moyens pour connaître les formes sous lesquelles les Égyptiens représentèrent leur Dieu _Mandoulis_ ou plutôt _Mandouli_, le Σ final de ce nom n'étant qu'une terminaison purement grecque. C'est par la lecture seule des légendes hiéroglyphiques inscrites à côté d'images de divinités, soit sur des monuments originaux, soit sur quelques dessins de bas-reliefs inédits ou déja publiés, que je suis parvenu à reconnaître le Dieu _Mandouli_, parmi la foule de Dieux que présentent les sculptures égyptiennes.
Je remarquai d'abord qu'une divinité mâle, et qui paraît avoir joué un rôle important dans le Panthéon égyptien, reçoit, dans les légendes hiéroglyphiques, le nom de _Mand_ Uⲛⲧ[390]. Ce même nom propre de Dieu se lit avec l'addition de sa voyelle finale Uⲛⲧⲟⲩ[391], _Mandou_, sur plusieurs stèles ou bas-reliefs du musée royal égyptien de Turin, de la collection de M. Durand ou du cabinet du Roi à Paris. La valeur phonétique des éléments qui composent ces noms, étant reconnue d'ailleurs et ne permettant aucun doute sur l'exactitude de leur lecture, il devint certain, pour moi du moins, que le Dieu appelé _Mand_, ou plutôt _Mandou_, dans les textes hiéroglyphiques, était aussi le Dieu principal du temple de Talmis, nommé ΜΑΝΔΟΥΛΙ _Mandouli_ dans les inscriptions grecques, lorsque surtout j'eus retrouvé ce nom divin plus habituellement écrit Ⲙⲛⲧⲣⲏ[392], _Mandou-Ri_ ou _Mandou-Li_ (MANDOU-SOLEIL), suivant la prononciation particulière de ce nom, dans les différents dialectes de la langue égyptienne.
Ce nom sacré se lit constamment inscrit à côté d'un Dieu à _tête d'épervier_, ornée du _disque solaire_, surmontée _de deux longues plumes_. Ainsi le Dieu _Mandou-Ri_ ou _Mandou-Li_ réunissait en lui les caractères ou du moins les principaux insignes des deux grandes divinités de l'Égypte _Amon-Ré_ (_Amon-Soleil_), et _Phré_ ou _Phri_ (_le Dieu Soleil_). Les images de _Mandou-Li_ sont fréquemment reproduites dans les temples de l'Égypte, de la Nubie et de l'Éthiopie; celle qui est gravée sur notre planche 27, est tirée d'une stèle du musée royal de Turin.
[388] Cité par M. Niebuhr, _Inscriptiones Nubienses_.
[389] Voyez Gau, _Monuments de la Nubie; Inscriptions; Calabsché_; pl. II, nº 4; pl. III, numéros 7, 9, 10, 14, 15, 16, 17; pl. IV, numéros 20, 22, 23, et 29.
[390] Voyez, entre autres monuments, une momie de la collection de M. Cailliaud.
[391] Légende nº 1 de notre planche; le dernier caractère est le _signe d'Espèce_, DIEU.
[392] Légendes numéros 2, 3 et 4, de notre planche: le nº 5 est la forme _hiératique_ de la légende nº 1; voyez aussi _Description de l'Egypte_, Ant.; vol. III, pl. 34; idem, pl. 31; et le Voyage de M. Cailliaud à _Méroé_, _Barkal_, etc.; pl. LXXI.
SÈB ou SEV.
(CRONOS, SATURNE.)
NOUS avons déja fait connaître les formes variées du dieu _Sovk_, _Sévék_, _Sébék_, _Sékeb_, qu'honoraient spécialement les habitants du nome Ombite, ainsi que les relations marquées de ce personnage mythique avec _le temps_ en général et le cours du soleil en particulier: _Sévék_, identifié avec cet astre sous un certain point de vue, appartenait à la classe des _dieux célestes_: c'était la forme primordiale du _Saturne_ égyptien qui, par son incarnation sur la terre, revêtant des formes matérielles, devint une des divinités de la troisième classe, celle des _dieux terrestres_ (ἐπιγείους) issus des dieux célestes. Le Saturne égyptien, dieu incarné, l'un des dynastes qui, disait-on, avait régné sur l'Égypte dans les temps primitifs et avait laissé le trône à ses enfants _Osiris_ et _Isis_, prenait le nom de _Sév_, _Siv_ ou _Sèv_, et celui de _Kèb_ ou _Kév_ (lég. nº 6); ce qui, dans les monuments originaux, distingue habituellement la forme terrestre ou secondaire de la forme céleste ou primordiale adorée sous les noms de _Sévék_ et _Sékeb_. Les légendes hiéroglyphiques sculptées à côté des images de _Sévék_ dans le grand temple d'Ombos, constatent fréquemment du reste l'identité d'essence de ces deux formes divines.
L'orthographe du nom propre du Saturne terrestre varie d'un monument à l'autre, et souvent aussi dans une même inscription. Ce nom étant phonétique, se compose de l'_œuf_ et de la _jambe_ (lég. nº 2), ou de l'_oie_ et de _la jambe_ (lég. nº 3), ce qui donne les éléments ⲥⲃ, ⲥⲩ, ⲥⲟⲩ. D'un autre côté on l'exprimait symboliquement par l'image d'une _étoile_ suivie du déterminatif figuratif (lég. nº 4) ou symbolique (lég. nº 5) des noms propres de divinités. Le rapprochement de ces deux noms nous conduit naturellement à la prononciation du nom phonétique: si l'on considère en effet que l'_étoile_, ⲥⲓⲟⲩ, _siou_ en langue égyptienne, fut l'emblême spécial du _temps_[393], et que le mot _temps_, dans cette même langue, ⲥⲏⲩ, _sèv_ ou _siv_ en dialecte thébain et ⲥⲏⲟⲩ, _séou_ ou _siou_ en dialecte memphitique, offre avec le mot ⲥⲓⲟⲩ, (_siou_) _étoile_, une grande analogie d'orthographe et de prononciation, on comprendra d'autant mieux la présence de l'_étoile_ dans le nom symbolique du Saturne égyptien, et nous reconnaîtrons l'ancienne orthographe du mot ⲥⲏⲩ, _sév_ ou _siv_, LE TEMPS, dans les légendes hiéroglyphiques phonétiques (numéros 2 et 3); _seb_, _sév_ ou _siv_, nom ordinaire du _Cronos_ ou _Saturne_ des mythes sacrés de l'Égypte.