Part 17
Le haut de la stèle est occupé par une grande barque placée, non sur l'image conventionnelle de _l'eau_, comme les barques des habitants de la terre, mais sur le signe hiéroglyphique du _ciel_, tracé de très-grande proportion[451]. Les Égyptiens, qui ne considéraient la sculpture et la peinture que comme une sorte d'_écriture_ plus riche et plus monumentale que celle dont ils se servaient pour les usages communs, voulaient exprimer, ainsi, que les êtres divins se mouvaient dans la vaste étendue des cieux. Le Dieu, assis au milieu de la barque, est caractérisé par une tête d'_Ibis_, couverte de la coiffure ordinaire, mais surmontée du _disque et du croissant de la lune_: la légende qui l'accompagne, Ⲟⲟϩ ou Ⲓⲟϩⲑⲱⲟⲩⲧ, _Ooh-Thôout_, n'est que le nom du _Dieu-Lune_, réuni à celui du _second Hermès_; tout comme le simulacre que ce double nom désigne, est formé des images combinées de _la Lune_ et du _second Hermès_. _L'identification_ de ces deux personnages mythiques ne peut donc plus être douteuse.
Un cynocéphale, animal également consacré à l'une et à l'autre de ces divinités, présente au Dieu OOH-THÔOUT (_Lunus-Hermès_) l'œil, symbole spécial des deux corps célestes qui répandent la lumière sur la terre; ce même œil est figuré vers la proue de la barque divine dont l'extrémité, richement décorée, porte _un disque_ pour désigner, selon toute apparence, que cette _Bari_ est celle d'une _planète_. Nous ajouterons, à ce sujet, que la consécration d'une des planètes à _Hermès_ (Mercure) chez les peuples anciens, n'avait point lieu chez les Égyptiens; ils purent donc sans inconvénient assimiler leur Hermès avec la Lune, car il est certain qu'ils consacrèrent à leur Dieu _Aroeri_ (Apollon)[452] la planète nommée _Hermès_ et _Mercure_ par les Grecs et par les Romains.
La poupe de la Bari sacrée du Dieu _Lunus-Hermès_, est recourbée d'une manière très-remarquable, circonstance qu'on a pu également observer dans l'une des barques du _Dieu_-Lune[453]. Cette appendice si extraordinaire me paraît représenter _une queue de crocodile_, animal essentiellement lié aux mythes du Dieu-Soleil et du Dieu-Lune. Enfin cette queue qui est recourbée nous rappelle encore ce passage d'Horapollon[454] Σκότος δὲ λέγοντες, κροκοδείλου οὐρὰν ζωγραφοῦσιν: pour représenter _l'obscurité_, _les Égyptiens peignent_ LA QUEUE D'UN CROCODILE. Ce rapprochement nous conduit à conclure que, par _Ooh-Thôout_, les Égyptiens pouvaient entendre le Dieu qui présidait à la lune en conjonction, c'est-à-dire à la phase où cet astre cesse d'être apparent sur l'horizon. On peut supposer que _Ooh_ (la lune) restait alors dans la partie inférieure et ténébreuse du ciel, que nous avons vue être en effet du domaine de _Thôout_, le second Hermès[455].
[450] De pierre calcaire blanche, très-fine, et d'un excellent travail; hauteur, 1 pied 5 pouces; largeur, 1 pied.
[451] Voyez les variantes de ce caractère hiéroglyphique, dans notre planche 20.4, numéros 1, 2, 3, 4.
[452] PÉTAU, _Uranologium_, p. 136.
[453] Voyez notre planche nº 14.2.
[454] _Hiéroglyphiques_, liv. I, § 70; édit. de Paw.
[455] Voyez notre planche 29.2.
NATPHÉ ou NETPHÉ.
(RHÉA.)
ON a déja remarqué[456] qu'il exista en réalité, entre les mythes sacrés des Égyptiens et ceux des Grecs, des rapports beaucoup plus suivis que ne semblerait l'indiquer la diversité d'origine de langue ou de gouvernement des deux peuples, et surtout le peu d'analogie des formes choisies pour représenter chacun de leurs personnages mythiques. Cependant, si l'on a égard aux différences de temps, de races et de lieux, on s'apercevra bientôt que certaines parties de la mythologie des Grecs ne sont, et de l'aveu des Grecs eux-mêmes, que des mythes égyptiens plus ou moins complets, mais reproduits avec les modifications nécessaires pour les lier naturellement au système national des Hellènes; de là vient que les anciens auteurs grecs, à partir d'Hérodote même, lorsqu'ils ont voulu parler des divinités de l'Égypte, se sont servis indifféremment et avec une assurance bien fondée du nom grec de la divinité correspondante dans les mythes grecs, au lieu d'employer le nom égyptien lui-même. Diodore seul nous avait parlé d'une _Estia_ ou _Vesta_ égyptienne; Jablonski, s'étant flatté de retrouver l'ensemble du système religieux de l'Égypte dans le peu que les auteurs anciens ont laissé échapper sur cette matière, et s'imaginant expliquer tous les personnages mythiques par les divers états du soleil et de la lune, nia l'existence d'une divinité analogue à l'_Estia_ des Grecs dans les mythes égyptiens, et ne reconnut pour divinités vraiment égyptiennes que celles dont les Grecs avaient mentionné les noms égyptiens[457]. C'est en partant de ce principe, absolument faux, que ce savant a refusé d'admettre dans son Panthéon deux divinités égyptiennes assimilées par les Grecs à leurs _Cronos_ et _Rhéa_, le _Saturne_ et la _Rhéa_ des Romains. Mais c'est à tort, et bien gratuitement, que Jablonski accuse les Grecs d'avoir donné, sans règle et sans motif, les noms propres de leurs divinités à celles des Égyptiens, et de ne suivre en cela que leur caprice ou leur convenance particulière; enfin les auteurs et les monuments démontrent combien cet érudit était dans l'erreur, lorsqu'il affirme trop positivement que, quant à _Rhéa_, sœur et femme de _Saturne_, elle fut tout-à-fait inconnue aux Égyptiens[458], et que tout ce que les anciens ont dit d'une _Rhéa_ égyptienne doit s'entendre de la déesse _Athôr_[459].
Diodore de Sicile, que Jablonski cite cependant sans accorder à ce témoignage tout le poids qu'il mérite, nous apprend, dans son livre premier, où il expose rapidement le système religieux des Égyptiens, que parmi les _dieux terrestres_ (Ἐπιγείους), _nés des dieux célestes_ (τῶν ἐν Οὐρανῷ θεῶν), et venus après eux, ils comptaient Κρόνος et Ῥέα, c'est-à-dire _Saturne_ et _Rhéa_[460]. Ces deux personnages, qui étaient frère et sœur, succédèrent à _Hélios_ (Phré) ou à _Héphæstus_ (Phtha), et méritèrent l'immortalité et des autels par leurs bienfaits envers l'espèce humaine. Ce récit de l'historien sicilien, quoique empreint d'une teinte marquée d'Évhémérisme, conserve cependant une physionomie tout égyptienne, puisqu'il renferme clairement exprimées les deux divisions fondamentales établies parmi les divinités égyptiennes, dont les unes étaient purement _célestes_ (ce sont les deux premières classes d'Hérodote), et les autres se trouvaient dans des rapports plus intimes avec l'homme, puisque, suivant les traditions sacerdotales, ces divinités s'étaient autrefois incarnées sur la terre, et s'étaient manifestées ainsi aux yeux des mortels. Les premières entre les divinités de cet ordre de dieux _terrestres_ ou _mondains_, furent _Cronos_, et _Rhéa_, laquelle, selon Diodore de Sicile, Plutarque et Synésius, donna naissance à _Osiris_ ainsi qu'à _Isis_.
Cette seule circonstance a suffi pour nous faire retrouver avec certitude le nom et les images de la _Rhéa_ égyptienne sur les monuments originaux: la forme la plus simple de cette déesse est celle que nous reproduisons sur notre planche 30, d'après une petite stèle du Musée de Turin; la légende qui l'accompagne contient d'abord le nom propre de la déesse, qui se lit sans difficulté ⲛⲧⲡⲉ ou ⲛⲧⲫⲉ, _Netpé_, _Netphé_ ou _Natphé_: ce nom est suivi d'un titre tout particulier à cette divinité, celui de ⲙⲁⲥⲛⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ ⲧⲛⲉⲃⲡⲉ, GÉNÉRATRICE DES DIEUX, _dame du ciel_. Les chairs de _Netphé_ sont de couleur verte; le _vautour_ qui décore le devant de la coiffure, le _modius_ qui la surmonte, et les _cornes de vache_, présentent cette divinité sous l'attribution de _mère et nourrice divine_. Le _disque rouge_ indique ici, comme ailleurs, que _Netphé_ ou la _Rhéa_ égyptienne appartient à la famille de _Phré_ (le dieu-soleil), comme toutes les divinités égyptiennes du second et du troisième ordre.
[456] Voyez l'explication de la planche 28.2.
[457] JABLONSKI, _Pantheon Ægyptiorum_, liv. II, chap. I, pag. 140 et 141.
[458] _Quod vero ad_ RHEAM _attinet, quam_ SATURNO _et sororem et conjugem Græci adjungunt, ea Theologis Ægyptiorum_, omnino incognita fuit. _Idem_, _ibidem_, page 141.
[459] _Idem, ibidem._
[460] _Bibliothec. histor._, livre Ier, page 12.
API OU HAPI.
(APIS, TAUREAU CONSACRÉ A LA LUNE.)
IL serait fastidieux d'énumérer ici tous les documents que l'antiquité classique nous a transmis relativement à l'animal sacré si connu sous le nom vulgaire de _Bœuf Apis_[461]: on doit conclure de ces rapports circonstanciés, que le culte de ce taureau était populaire en Égypte, et presque général dans tous les nomes dès l'époque de la domination des Grecs, et surtout sous le gouvernement des empereurs, dont plusieurs, et des plus célèbres, crurent de leur politique de payer un tribut d'hommages publics à ce représentant de l'une des plus grandes divinités d'un pays si nécessaire à la prospérité de l'empire. Mais il est douteux que, dans les temps antérieurs, sous les rois de race pharaonique, lorsque les lois purement égyptiennes étaient en vigueur, on montrât pour Apis une vénération si marquée partout ailleurs que dans le nome où les livres sacrés avaient irrévocablement fixé la demeure et la sépulture de cet animal symbolique. Chacune des trente-six préfectures de l'Égypte primitive reconnaissait pour emblème de sa divinité protectrice un animal particulier, volatile, quadrupède, reptile ou poisson; et cette sorte de religion locale a été désignée par les Grecs sous le nom de Θρησκεία[462]. Une telle institution, calculée dans un intérêt qu'il ne nous est point encore donné de juger en définitive, avait jeté de si profondes racines, que les médailles des nomes de l'Égypte frappées sous l'empire de Trajan, d'Hadrien et d'Antonin, portent, presque toutes, d'un côté l'effigie de l'empereur régnant, et de l'autre l'_animal sacré_ particulier au nome[463], ou le dieu principal tenant sur sa main ce même animal, son symbole[464]. Plusieurs villes de l'Égypte rendaient un culte particulier au taureau ou plutôt aux divinités dont ce vigoureux quadrupède fut l'emblème spécial; mais ces animaux différaient entre eux, soit de couleur, soit par quelques qualités ou marques particulières: le taureau _Onouphis_, nourri à Hermonthis ou dans quelque autre cité de la Thébaïde, en l'honneur du premier des dieux, Ammon, fut de couleur noire, d'une taille remarquable, et ses poils étaient, dit-on, dirigés à contre-sens; _Mnévis_, autre taureau nourri à Héliopolis comme emblème du soleil, est représenté de couleur claire sur les monuments originaux; mais le taureau _Apis_ se distinguait de tous les autres taureaux sacrés de l'Égypte, non-seulement par son pelage, mais encore par des signes propres à lui seul et dont les auteurs grecs et latins parlent avec détail.
Quant à la couleur d'Apis, les monuments égyptiens originaux, sur lesquels son image est représentée, le représentent toujours noir ou bien mi-partie de noir et de blanc. Notre planche 31 le reproduit fidèlement tel qu'il est figuré à côté du taureau _Mnévis_[465], (que certains mythes populaires regardaient comme le _père_ d'Apis), parmi les peintures d'un riche cercueil de momie du Musée royal égyptien de Turin. Un collier et une housse rouge à points bleu-céleste décorent l'animal sacré, dont le corps est entièrement _noir_. Le fouet, placé au-dessus de sa croupe, est l'emblème du pouvoir incitateur du dieu que l'animal rappelle, symboliquement, à l'adoration des hommes, et le serpent _Uræus_, coiffé de la portion supérieure du pschent, indique la domination de cette divinité sur les régions d'en haut. Entre les cornes du taureau s'élève un disque de couleur jaune; c'est celui de l'astre dont Apis était l'image sur la terre. Les deux plumes bleues qui surmontent le disque, emblèmes connus de _justice_ et de _vérité_, ont un rapport direct à certaines fonctions funéraires que les Égyptiens attribuaient au taureau Apis, et dont il sera bientôt parlé dans l'un des articles suivants relatifs au même animal sacré.
[461] Voir JABLONSKI, _Pantheon Ægyptiorum_, livre IV, chap. II, qui a réuni la plus grande partie des passages relatifs à Apis, tirés des auteurs grecs et latins.
[462] CLÉMENT D'ALEXANDRIE, _Admonitio ad Gentes_, pag. 26, D.
[463] _Recherches sur les médailles des nomes_, par TOCHON, pages 54, 60, 73, 91, 100, 111, 117, 129, etc.
[464] _Idem_, pages 55, 56, 57, 63, 69, etc.
[465] Voir notre planche nº 32 et son explication.
MNÉVIS.
(TAUREAU CONSACRÉ AU DIEU PHRÉ.)
D'IMPORTANTS et nombreux témoignages, épars dans les écrits des auteurs grecs et latins, établissent qu'à Héliopolis, ville de l'Égypte inférieure, voisine du sommet du Delta, et connue dans l'antiquité par son docte collége de prêtres, on nourrissait religieusement, en l'honneur du dieu éponyme de la cité, un taureau nommé _Mnévis_, ΜΝΕΥΙΣ[466]. L'inscription de Rosette en citant, comme l'un des motifs du décret qui décerne de grands honneurs au roi Ptolémée Épiphane, les dons offerts à _Mnévis_[467] par la pieuse libéralité de ce prince, prouve l'extrême vénération que l'on portait à cet animal symbolique. Il n'est point douteux que, comme le taureau sacré de Memphis, celui d'Héliopolis fût logé dans un édifice somptueux, qui était à la fois la demeure et le temple de cette image vivante du dieu de la lumière, auquel les habitants du nome héliopolite rendaient un culte si assidu.
C'est à ces faits seulement que se bornent en général les documents fournis par les classiques anciens sur le taureau sacré _Mnévis_. D'après un passage de Porphyre, cité par Eusèbe[468], cet animal, qui surpassait en grosseur tous ceux de son espèce, était de couleur _noire_, circonstance également notée par l'auteur du traité d'Isis et d'Osiris; Porphyre prétend que cette couleur faisait allusion à la chaleur du soleil, dont l'effet est de noircir la peau des hommes qui y sont habituellement exposés, et il ajoute: _Testiculos habet_ (Mnevis) _prægrandes quod rei venereæ cupiditas vî caloris excitetur, ipsaque adeo sol naturam inseminare dicatur_. Les monuments égyptiens seuls peuvent décider jusqu'à quel point nous devons avoir confiance dans les détails que donne Porphyre sur le taureau _Mnévis_. Malheureusement il ne reste rien des temples qui ornaient jadis la ville d'Héliopolis, et l'on ne peut plus chercher parmi leurs bas-reliefs l'image de l'animal sacré, qu'il serait si intéressant de retrouver sur les lieux mêmes où il fut particulièrement honoré. Pignorius était tenté de reconnaître _Mnévis_ dans l'un des taureaux représentés sur la table isiaque[469]; mais ce monument n'est qu'un ouvrage d'imitation et d'une époque peu reculée; rien d'ailleurs n'autorisait encore ce savant à donner le nom de _Mnévis_ à l'image d'un taureau qui ne réunit évidemment aucun des caractères indiqués par Porphyre.
L'unique monument original et d'ancien style égyptien sur lequel nous ayons reconnu une représentation authentique de _Mnévis_, existe dans le Musée royal égyptien de Turin: sur le couvercle du cercueil extérieur de la momie d'un prêtre nommé Schébamon, sont peints deux taureaux; l'un, entièrement de couleur _noire_, est accompagné d'une légende hiéroglyphique qui se lit: _le dieu Api_ ou _Apévé_; c'est _Apis_ ou _Epaphus_, l'animal sacré de Memphis; l'autre taureau (voir notre planche nº 31) est, au contraire, de couleur _jaune clair_, et son nom propre se lit sans difficulté: _le dieu MNÉ_; c'est évidemment l'orthographe égyptienne du nom que les Grecs ont écrit ΜΝΕ-ΥΙΣ, et les Latins MNE-VIS. Cet animal sacré porte entre ses cornes le disque du soleil qu'il représentait sur la terre; à son cou est attaché un riche collier, dont le fermoir retombe sur sa croupe; son dos est couvert d'une housse à fond rouge, surmontée du _fouet_, symbole de l'_incitation_; devant le taureau sacré on a figuré l'uræus, emblème de la _domination sur les régions supérieures_.
Cette curieuse peinture, reproduite dans notre planche 31, légitime la conjecture de Pignorius, et nous donne en même temps le droit de croire que Porphyre a, par erreur, attribué à _Mnévis_ les caractères particuliers à l'un des autres taureaux sacrés de l'Égypte, _Onouphis_ ou _Pacis_, selon toute apparence.
[466] DIODORE DE SICILE, liv. Ier, pag. 79, édit. de Rhodoman.--STRABON, liv. XVI, pag. 553, édit. de Is. Casaubon.--MACROBE, _Saturnales_, liv. Ier, § 21.--ÆLIEN, _Histoire des Animaux_, liv. XI, chap. 10.--PLUTARQUE, _Traité d'Isis et d'Osiris_.
[467] τῳ τε Απει και τῳ ΜΝΕΥΕΙ πολλα ἐδωρησατο, ligne 31.
[468] _Préparation évangélique_, liv. III, chap. 13.
[469] _Mensa Isiaca._
HAROERI.
(AROUERIS, AROERIS, APOLLON.)
PARMI les dieux égyptiens de la troisième classe, formes ou transformations divines mises en contact avec le monde physique et descendues jusqu'à la nature humaine par la voie de l'incarnation, l'antiquité classique a nommé _Aroueris_ ΑΡΟΥΗΡΙΣ[470], personnage mythique identifié avec l'Apollon des Grecs[471]. A ce témoignage positif se joint encore l'autorité imposante d'un monument public du premier ordre, le grand temple d'Ombos, en Thébaïde, dans lequel on lit une inscription dédicatoire en langue grecque, gravée en creux[472] sur le listel de la corniche d'une porte qui donne entrée dans une des salles intérieures du temple. On y lit que les fantassins, les cavaliers, et autres personnes stationnées dans le nome Ombite, ont dédié ce secos _à Aröeris Apollon dieu grand_, ΑΡΩΗΡΕΙ ΘΕΩΙ ΜΕΓΑΛΩΙ ΑΠΟΛΛΩΝΙ, pour la conservation du roi _Ptolémée_ et de la reine _Cléopâtre_ sa sœur, dieux philométors[473].
Une seconde inscription sculptée sur le propylon (encore debout au milieu des ruines de _Kous_ dans le voisinage de Thèbes) offre la dédicace que la reine Cléopâtre et le roi Ptolémée, dieux grands, _Philométors-soters_, firent de ce beau monument à _Aröeris dieu très grand_, ΑΡΩΗΡΕΙ ΘΕΩΙ ΜΕΓΙϹΤΩΙ[474]. Mais ici le nom du dieu égyptien n'est point accompagné de celui d'_Apollon_, auquel l'assimilèrent les Grecs d'Égypte; toutefois l'identité voulue de ces deux personnages reste néanmoins prouvée par le lieu même où se trouve cette seconde inscription, _Kous_ que les Grecs nommaient en effet _la ville d'Apollon_, la petite _Apollonopolis_.
Muni de renseignements aussi positifs sur les noms de la divinité égyptienne à laquelle furent consacrés une partie du grand temple d'Ombos et le propylon de Kous, il me devint facile de distinguer dans les inscriptions et les nombreux bas-reliefs qui décorent ces deux édifices, soit le nom égyptien du dieu, soit les formes conventionnelles sous lesquelles il fut représenté. La planche ci-jointe nous montre le dieu _Aröeris_ tel qu'il est figuré dans la plus grande partie de ces tableaux d'adoration.
Le corps humain de cette divinité, debout ou assise sur un trône, est peint ordinairement de couleur bleue; sa tête, celle d'un _épervier_, porte la coiffure _pschent_, ⲡⲥϣⲛⲧ, symbole du pouvoir qu'exerce Aröeris dans les régions supérieure et inférieure. Il tient dans ses mains les insignes ordinaires des dieux.
Quant au nom égyptien de ce personnage, les mots ΑΡΟΥΗΡΙΣ ou ΑΡΩΗΡΙΣ, abstraction faite de la finale toute grecque, en reproduisent très-fidèlement l'orthographe égyptienne. Le nom hiéroglyphique du dieu est tantôt symbolico-phonétique, tantôt symbolico-_figuratif_. Dans le premier cas (lég. numéros 1 et 2), il se compose du nom symbolique d'_Horus_, (l'épervier accompagné d'une note verticale), ϩⲱⲣ, HOR, qui se prononçait ϩⲁⲣ, HAR, dans les composés, et du groupe phonétique ⲱⲏⲣⲓ formé de l'_hirondelle_ et de la _bouche_[475], ce qui produit le nom entier ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ, HAROÉRI; dans le second cas (lég. numéros 3 et 4) l'épervier symbolique est suivi d'un caractère représentant un homme debout, vêtu d'une tunique longue ou courte et tenant dans sa main un long sceptre pur, emblême de sa suprématie: ce caractère s'échange constamment avec le phonétique ⲱⲏⲣⲓ dans tous les textes sacrés: l'un est l'équivalent _figuratif_ de l'autre. Le mot ⲱⲏⲣⲓ signifie en effet _aîné, le plus âgé_, et par suite _principal_ et _chef_ (_senior_) dans toutes les inscriptions hiéroglyphiques; ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ signifiait donc _Horus l'aîné_ en langue égyptienne. La valeur de ce nom serait enfin démontrée au besoin par l'assertion formelle de l'auteur du Traité d'Isis et d'Osiris, selon lequel le dieu que les Grecs nommaient _Apollon_ était appelé l'_aîné Horus_, ΠΡΕΣΒΥΤΕΡΟΝ ΩΡΟΝ, par les Égyptiens.
Cette dénomination établissait donc des rapports directs entre _Haröeri_ et _Hôr_ ou _Harsiési_, c'est-à-dire _Horus fils d'Isis et d'Osiris_; l'un était _Horus l'aîné, l'autre Horus le jeune_; aussi les Grecs ont-ils d'habitude confondu ces deux divinités l'une avec l'autre. Ils ne les distinguent que très-rarement, et cependant _Haröeri_ occupait un rang supérieur à celui d'_Horus_ car, selon les mythes sacrés, il était né avant ce dernier, quelque tradition que l'on veuille adopter d'ailleurs relativement au dieu et à la déesse dont il fut engendré.
D'après un certain récit _Haröeri_ serait un frère d'_Horus_, né du même père et de la même mère: «_Isis et Osiris_, racontait-on, _étant amoureux l'un de l'autre devant qu'ils fussent sortis du ventre de Rhéa, couchèrent ensemble à cachettes, et disent aucuns qu'Aroueris naquit de ces amourettes-là_[476]».
Une autre tradition voulait qu'Aröeris fût _le fils du Soleil et de Rhéa_[477].
Enfin, selon Diodore de Sicile, l'Apollon égyptien naquit du dieu Cronos (Saturne) et de la déesse _Rhéa_[478].
C'est la dernière de ces trois généalogies que les monuments égyptiens originaux confirment de la manière la plus précise. On lit plusieurs fois en effet, à côté d'images en pied du dieu Haröeri, dans le grand temple d'Ombos, la légende suivante (lég. nº 5), dont voici la transcription en caractères coptes: ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ ⲡⲛⲏⲃ (ⲛ) ⲥⲁⲣⲏⲥ ⲡⲥⲓ (ⲛ) ⲥⲃ ⲙⲓⲥⲉ ⲛⲛⲧⲫⲉ ⲡⲛⲧⲣ ⲛⲁⲁ: _Haröeri le seigneur de la région du Midi_ FILS DE SÈV (Saturne) NÉ DE NATPHÉ (Rhéa), _dieu grand_[479].
Ainsi à Ombos le dieu Haröeri était considéré comme frère d'_Osiris_ et d'_Isis_. Sa mère Natphé le mit au monde le second jour épagomène, c'est-à-dire dans le deuxième des jours complémentaires ajoutés à l'année de 360 jours. Cette tradition qui d'abord nous a été conservée par Diodore de Sicile et par l'auteur du Traité d'Isis et d'Osiris, se trouve constatée par une série de tableaux que j'ai découverte dans les restes du petit temple d'Ombos: chacun de ces tableaux est relatif à l'un des jours épagomènes, et le _second_ représente le dieu _Haröeri_ en pied avec la légende (nº 6), dont voici la transcription copte: ⲡⲧⲓⲟⲩ ϩⲟⲟⲩ ⲉⲩⲛⲧⲡⲉ ⲧⲉⲣⲟⲙⲡⲉ (ϭⲓⲛ) ⲙⲓⲥⲉ ⲛ ϩⲁⲣⲱⲏⲣⲓ. _Les cinq jours en sus de l'année: naissance d'Haröeri._
La généalogie et le rang théogonique du dieu étant ainsi bien déterminés par les monuments originaux, il reste à connaître ses attributions particulières et les fonctions que lui attribuaient les mythes sacrés dans le cercle du monde intellectuel ou du monde physique. Ce sera le sujet d'un second article. Nous ne produirons ici, parmi les titres donnés à ce dieu dans les inscriptions monumentales de l'Égypte, que ceux-là seuls qui se rapportent à des fonctions d'Haröeri communes à quelques autres divinités.