Part 12
Le crocodile fut choisi de préférence à tout autre animal, pour devenir le symbole de _Souk_, le Cronos ou Saturne Égyptien, le dieu du temps, parce que, selon la doctrine sacerdotale, cet amphibie est l'emblême _du temps_[318]. Dans le systême hiéroglyphique, diverses parties isolées du crocodile, expriment, de plus, des phénomènes célestes, qui tous ont servi de base aux divisions du temps. Les _deux yeux_ de cet animal signifient le _lever_ du Soleil ou d'un astre (Ἀνατολὴ); le crocodile _recourbé_ désignait _le coucher_ (Δύσις), et _sa queue_, les ténèbres, l'obscurité de la nuit (Σκότος)[319]. Les écrivains Grecs nous font connaître les villes de l'Égypte dans lesquelles le crocodile, ou plutôt le dieu dont cet animal fut l'emblême spécial, était principalement adoré; ce furent surtout Ombos, Coptos, et Arsinoé qui, avant le règne des Lagides, portait parmi les Grecs le nom de Crocodilopolis.
Les bas-reliefs du grand temple d'Ombos offrent, en effet, l'image du dieu à tête de crocodile, accompagné de son nom hiéroglyphique Ⲥⲃⲕ ou Ⲥⲃϭ _sovk_, _Sovg_, reproduite un très-grand nombre de fois, et occupant le premier rang dans une moitié du temple qui a été construit par les Égyptiens, en l'honneur des dieux SOVK et Aroëris, sous le règne de Ptolémée Philométor et de Ptolémée Évergète II son frère, dont les légendes royales couvrent toutes les parties de ce superbe édifice. Les médailles du nome Ombite, portent à leur revers un _crocodile ayant la queue recourbée_, absolument semblable à celui qui, sur les bas-reliefs Égyptiens, termine le nom hiéroglyphique du dieu SOVK[320], ou qui seul tient la place de ce nom lui-même, comme caractère figuratif.
Les médailles de _Crocodilopolis_ ou _Arsinoé_, portent à leur revers soit un crocodile semblable, soit, comme les médailles de Coptos, l'image même de Cronos. Dans les temps antiques, on nourrissait dans le lac voisin d'Arsinoé, un crocodile qui, à l'époque même de Strabon, vivait des offrandes, en vin et en mets de différente nature, apportées par les dévots, et que les prêtres mettaient dans la gueule de l'amphibie apprivoisé. Ce savant géographe nous apprend aussi que ce crocodile sacré s'appelait Σουχος (Souchos), ce qui est le nom même du dieu SOVK, dont il était l'emblême; c'est ainsi que le bœuf sacré de Memphis et le bouc de Mendès, se nommaient Apis et Mendès, comme les dieux dont ils étaient les symboles; c'est encore ainsi que sur les bas-reliefs Égyptiens, les images des animaux sacrés, le bélier, l'ibis, le schacal, le crocodile, etc., portent les noms hiéroglyphiques _Amon_, _Thouth_, _Anébo_ et _Sovk_, qui sont ceux des dieux mêmes qu'ils représentent symboliquement.
[318] CLÉMENT d'Alexandrie, Stromat., liv. V, page 566.
[319] HORAPOLLON, liv. I, hierogl. 68, 69 et 70.
[320] Voyez la planche au signe (3).
BOUTO,
LETÔ, LATONE, NYX, LES TÉNÈBRES PREMIÈRES.
ON remarque, parmi les innombrables images de personnages mythiques, sculptées sur les grands édifices de l'Egypte, celles d'une Déesse dont la carnation est presque constamment verte: mais l'attribut particulier qui la distingue de _Néith_, d'_Athyr_, de _Selk_, d'_Isis_, et de toutes les autres divinités femelles des trois ordres, est la partie inférieure de la coiffure _Pschent_ ornée du lituus, qui couvre toujours sa tête. Son nom, en écriture sacrée, est composé d'un caractère symbolique présentant à l'œil la forme de deux arcs réunis et liés par leur partie convexe; ces armes, quelquefois accompagnées de _deux flèches croisées_, sont suivies des signes caractéristiques du genre féminin.
En étudiant avec soin les légendes hiéroglyphiques tracées à côté de ces images, j'ai reconnu qu'elles se rapportaient, sans aucun doute, à deux personnages mythiques bien distincts, puisque on lit dans les unes les titres: _Grande Mère_ GÉNÉRATRICE DU SOLEIL[321], ou bien MÈRE DU SOLEIL[322]; et dans les autres, ceux de _Grande Déesse Mère_, FILLE DU SOLEIL. Il est évident que, dans la théogonie égyptienne, il exista deux Déesses qui eurent les mêmes attributs et presque le même nom: mais l'une, considérée comme mère du dieu _Phrè_ ou du _Soleil_ père de tous les Dieux du second ordre et aïeul de tous ceux du troisième, appartenait incontestablement à la classe des plus anciens Dieux qui, au nombre de huit, formaient le premier et le plus haut degré de la hiérarchie céleste; l'autre Déesse, en sa qualité de fille du Soleil, était nécessairement rangée parmi les divinités du second ou du troisième ordre. Il est démontré en effet, par la comparaison des textes égyptiens en écriture sacrée, que l'ordre généalogique des divinités, fixe pour l'ordinaire le rang de chacune d'elles.
Les titres honorifiques portés par la Déesse figurée sur notre planche 23, ne permettent point de douter que ce personnage ne jouât un rôle important dans les mythes sacrés de l'Egypte. _La mère du Soleil_ ou du Dieu _Phrè_, devait nécessairement appartenir à la première classe des Dieux; et si l'on recueille les documents que les anciens auteurs nous ont transmis sur la Déesse égyptienne _Bouto_, il deviendra évident que cette même planche nous en offre l'image.
En effet, Hérodote nous apprend que _Bouto_ fut une des _plus anciennes divinités_ de l'Egypte, et qu'on la comptait au _nombre des Dieux du premier ordre_ (_note 3_). Les Grecs qui, en donnant aux divinités égyptiennes des noms tirés de leur propre mythologie, suivirent des règles constantes fondées sur une ancienne communication entre les deux peuples, assimilent constamment à leur Déesse _Létô_ (la _Latone_ des Romains), celle que l'on appelait _Bouto_ parmi les Égyptiens[323]; comme cette dernière, la _Létô_ des Grecs passait pour être la mère _du Soleil_ (Apollon). Enfin l'identité de ces deux personnages sera complètement prouvée, si nous recherchons l'expression symbolique que chacun des deux peuples rattachait à ces Déesses. Selon les Grecs qui, en cela comme dans les attributions données à la plupart de leurs Dieux, se sont conformés aux vieilles traditions égyptiennes, _Létô_ était le symbole de _la Nuit_, ou plus directement, des _ténèbres primordiales_ qui enveloppaient le monde[324]: c'est sous un pareil point de vue que les Egyptiens considérèrent _Bouto_, ainsi que le prouve incontestablement le choix seul de l'animal qui devint son symbole vivant. La _Mygale_, ou _Musaraigne_, fut l'emblême de la Latone égyptienne, et les corps embaumés de ces animaux sacrés étaient déposés dans les sépulcres de la ville éponyme de Bouto[325]. On a cherché, dans les temps anciens, à expliquer cette consécration, en disant que la Déesse s'était métamorphosée en mygale pour échapper à la rage de Typhon[326]; mais cette idée-là est purement grecque, et Plutarque nous a conservé à cet égard la véritable tradition égyptienne. «_La Mygale_, dit-il, _a reçu des honneurs divins parmi les Égyptiens, parce que cet animal est aveugle_, et que les TÉNÈBRES _sont plus anciennes que la_ LUMIÈRE»[327]. La _Mygale_, et par conséquent la Déesse _Bouto_, furent donc le symbole de l'_antique nuit, des ténèbres primordiales_ antérieures à la lumière.
Ces divers textes d'anciens auteurs, et presque tous ceux que nous aurons l'occasion de rapporter dans l'explication des planches relatives à la Déesse _Bouto_, ont été rapprochés par Jablonski qui les cite dans son _Panthéon_[328]. Mais ce savant mythographe, sacrifiant à son système favori qui fut de ne voir, dans la plupart des Déesses égyptiennes, que les emblèmes des diverses phases de la Lune, a récusé, sans raison, les témoignages de l'antiquité, et prononçant arbitrairement que le passage de Plutarque sur la _Mygale_ n'était point conforme à la doctrine des Egyptiens, a prétendu reconnaître dans _Bouto_, non _la Nuit_ personnifiée, ce qu'elle était réellement, mais une simple allégorie de la _Pleine-Lune_[329]. On peut voir dans l'explication de nos planches 14, 14.2, et 14.3, que _la Lune_, divinité _mâle_ chez les Égyptiens, ne put avoir que des rapports très-éloignés avec la série entière des Déesses égyptiennes.
[321] Voyez notre planche 23, lég. nº. 1.
[322] Statue gravée dans le Tome VII du musée Pio-Clémentin. (Pl. A des Preuves.)
[323] HÉRODOTE, liv. II, §. CLVI.
[324] PHURNUTUS, _de Natura Deorum_, cap. II.--PLUTARQUE, _de festo Dedal. apud platœenses_.
[325] HÉRODOTE, liv. II. §. LXVII.
[326] ANTONINUS LIBERALIS, fab. 28.
[327] PLUTARQUE, Sympos., lib. IV, quæst. V.
[328] Lib. III, cap. IV.
[329] _Idem._ §. 8. 13.
BOUTO,
NOURRICE DES DIEUX.
CETTE déesse, l'emblême de l'antique _Nuit_ ou des ténèbres primitives, source féconde d'où sortirent une foule d'êtres vivants, fut considérée par les Egyptiens ainsi que dans la cosmogonie des Grecs et de la plupart des peuples orientaux, comme cette obscurité première qui, enveloppant le monde avant que la main toute puissante du Démiurge eût créé la lumière et ordonné l'univers, renfermait dans son sein les germes de tous les êtres à venir. Aussi, les vers des orphiques, vénérables débris de la plus ancienne théologie des Grecs, et qui contiennent des doctrines conformes, sur presque tous les points, à celles des Egyptiens[330], donnent-ils à la déesse _Nyx_ (_la Nuit_ primitive), les titres de Πρεσϐυγένεθλ' ἀρχὴ πάντων, _première née_, _commencement de tout_, Οἰκε θεῶν, _habitation des Dieux_, et celui de Θεῶν γενέτειρα, _génératrice des Dieux_, titres qui répondent exactement aux qualifications _grande Déesse mère des Dieux_, et _génératrice des Dieux Grands_, données à _Bouto_ dans les légendes hiéroglyphiques gravées sur la tunique d'une statue qui tient dans ses mains une image de divinité placée dans un petit _Naos_[331]. Un monument semblable, mais de basalte vert, et seulement d'un pied de hauteur, a jadis existé dans la collection de feu l'abbé de Tersan; il représente, d'après l'inscription hiéroglyphique sculptée sur le dos du personnage, Aménoftèp fils d'_Horus_ et de _Tsenisis_, et petit-fils du roi _Psammitichus_ second, tenant aussi un petit _naos_ dans lequel la déesse _Bouto_ est figurée en plein relief. Tous les individus nommés dans cette inscription, prennent le titre de _chéri de Bouto_, divinité qui paraît avoir été la protectrice des Pharaons de la XXVIe dynastie égyptienne.
On donnait avec raison le surnom de MÈRE DES DIEUX à la déesse _Bouto_, puisque, unie au dieu _Phtha_, elle avait enfanté _Phrè_ ou le _Soleil_, desquels naquirent ensuite tous les autres Dieux. _Hélios_ ou le _Dieu-Soleil_ des Grecs, passait aussi pour fils de la déesse _Nyx_[332] (la Nuit).
Le culte de la déesse _Bouto_, divinité du premier ordre, et l'une des émanations directes d'Amon-ra, fut très répandu en Egypte. Plusieurs villes lui furent consacrées, et portèrent même son nom, si nous en croyons les Grecs; Hérodote[333] parle, d'une manière très-détaillée, de la ville de _Bouto_ située en basse Egypte vers l'embouchure de la Branche sébénnytique; le temple de la Déesse était orné de portiques d'une vaste étendue, et renfermait cette fameuse chapelle monolithe qui avait plus de cinquante pieds dans tous les sens. Il paraît même que le bras du Nil qui se jetait dans la mer à une petite distance de cette ville, avait reçu le surnom de Branche _thermoutiaque_ en l'honneur de la Déesse; car le mot que les Grecs ont écrit Θέρμουθις, Τερμουτὶς, Θερμουτὶς et Θερμοὺτ, nous paraît être la transcription exacte d'un titre porté par les grandes déesses de l'Egypte, et surtout par _Bouto_, titre écrit ϫⲣⲙⲟⲩⲧ, _Tjermout_ ou _Djermout_ dans les textes hiéroglyphiques, et signifiant _grande_ ou _puissante mère_. Une seconde ville du même nom, située au nord de Memphis et sur la rive occidentale du Nil, adorait spécialement la mère des Dieux _Bouto_, circonstance qui fit donner à ce lieu, par les Grecs, le nom de _Létopolis, la ville de Léto_ ou _Latone_.
_Bouto_ passait aussi, dans la croyance des Egyptiens, pour la nourrice de certains Dieux. On disait qu'Isis avait confié à cette divinité ses deux enfants _Horus_ et _Bubastis_; et ce précieux dépôt fut caché dans l'île de _Chemmis_ située dans le lac voisin de la ville de Bouto, île que la Déesse rendit flottante pour dérober les deux jumeaux aux poursuites et aux recherches de Typhon.
La singulière image de _Bouto_, reproduite sur notre planche 23.2, est tirée du fameux torse Borgia, sur lequel sont représentées la plupart des divinités égyptiennes; un sujet semblable est figuré sur un scarabée de la riche collection de M. Durand, ainsi que sur une petite statue qui appartient à M. Julliot[334]; la Déesse caractérisée par la portion inférieure du _Pschent_, qui couvre sa tête, donne son sein à _deux crocodiles_ qu'elle semble allaiter avec tendresse. Cette scène fait-elle allusion à l'enfance d'_Horus_ et de _Bubastis_, élevés secrètement sur les eaux du lac sacré; ou bien se rapporte-t-elle à l'éducation de quelques autres divinités? c'est ce qu'il est impossible de décider entièrement dans l'état actuel de nos connaissances sur les mythes sacrés de l'Egypte.
[330] HÉRODOTE, liv. II, §. LXXXI.
[331] Voyez le musée Pio-Clémentin, tome VII. Pl. A des Preuves.
[332] Ὅν αἰόλα Νὺξ..... Τίκτει. Ἅλιον Ἅλιον αἰτῶ. SOPHOCLE, trachin. v. 93 et suiv.
[333] Livre II, §. CLV et CLVI.
[334] Delaulnaye, _Histoire des Religions_.
AHA, AHI, AHÉ ou ÉHÉ,
LA VACHE DIVINE.
LE taureau, le bœuf et la vache, qui vivent dans des climats si opposés, jouent aussi un grand rôle dans le systême cosmogonique et les croyances religieuses de nations qui sont d'origines différentes; l'Europe, l'Afrique et l'Asie, ont également compris ces animaux dans leurs rites, leurs symboles et leurs allégories; et les voyageurs racontent qu'on montre encore au Japon, dans une pagode célèbre, un taureau d'or massif placé sur un autel: son cou est orné d'un collier précieux, et il frappe de ses cornes un œuf flottant sur la surface des eaux. Les docteurs du pays expliquent très-bien cette action: cet œuf, au temps du chaos, contenait le monde et flottait sur les eaux; il se fixa sur une matière solide venue du fond de la mer à sa surface par l'attraction de la lune; et un taureau, dont ces docteurs ne disent pas l'histoire, fit sortir le monde de cet œuf en le frappant avec ses cornes: en même temps il anima l'homme par son souffle. Tous les mythographes ont aussi parlé, bien ou mal, du taureau et de la vache figurés sur les monuments religieux des Égyptiens. Nous aurons bientôt l'occasion de montrer le taureau dans une scène symbolique très-intéressante pour l'explication de quelques traditions grecques; nous nous occuperons d'abord de la _vache divine_ qui se voit fréquemment dans les monuments de l'ancienne Égypte.
La dernière grande division des _Rituels funéraires égyptiens_, qui contient les oraisons et les supplications adressées au nom du défunt aux plus grandes divinités du pays, à celles qui tenaient le rang suprême dans les régions célestes, présente presque toujours, parmi les peintures qui la décorent, l'image d'une _vache_ décorée d'ornements assez variés, mais dont la tête est constamment surmontée d'un disque peint en _rouge_, et flanquée de deux grandes _feuilles_ ou _plumes_ de couleurs variées. Le col de cet animal est orné d'un collier, auquel est suspendu tantôt l'_emblème de la vie divine_ (la croix ansée), tantôt la _tête de femme à oreilles de vache_, symbole de la _Vénus égyptienne_[335]. Le corps de la vache est _blanc_ ou bien peint en _jaune_ clair, et la housse qui parfois le recouvre est ordinairement rouge.
Le nom hiéroglyphique de cette génisse sacrée se présente sous plusieurs formes différentes, mais exprimant toutes les mêmes _sons_ d'une manière plus ou moins complète. La forme la plus ordinaire (légende nº 2), peut se transcrire en lettres coptes ⲁϩⲁ, ⲁϩⲉ, ⲁϩⲓ, ou bien ⲉϩⲉ, ⲉϩⲓ. La légende nº 3 ne diffère de la précédente que par l'emploi d'un caractère homophone, la _feuille_ à la place de l'_oiseau_, et la légende nº 4 n'en est qu'une abréviation terminée par le caractère ⲧ, signe du _genre féminin_, exprimé dans les autres noms hiéroglyphiques par ⲧ et ⲥ, marques constantes de ce genre dans la langue égyptienne parlée. Dans quelques textes, au lieu du nom propre même, on lit la simple qualification LA GRANDE VACHE-REINE ou _déesse_ (légende nº 5).
L'importance du rôle que jouait dans la mythologie égyptienne cette génisse considérée non comme un simple animal sacré nourri dans un temple, mais comme forme symbolique propre à un être divin, est suffisamment dénotée par la légende nº 1 qui accompagne souvent son image dans les papyrus hiéroglyphiques: AHÉ (vache) _la grande_, GÉNÉRATRICE DU DIEU SOLEIL.
Ainsi le dieu _Phré_ ou le dieu soleil (_Hélios_) qui, dans la théogonie égyptienne, fut considéré comme le père de tous les dieux de la seconde ou de la troisième classe, devait la naissance à la vache _Ahé_; cet être mythique fut donc aussi une des principales divinités, l'une des _plus anciennes_ et par suite des plus vénérées, puisque, dans l'olympe égyptien, l'ordre seul de la naissance réglait toujours le rang et l'importance de chaque divinité.
L'extrême incertitude des signes de voyelles, dans la partie phonétique de tous les textes hiéroglyphiques, ne nous permet point encore de décider si le nom de la grande vache sacrée, lu ⲁϩⲉ (AHÉ) ou ⲁϩⲓ (AHI), doit être rapporté au mot égyptien ⲁϩⲉ ou ⲁϩⲓ, LA VIE, _vita_, l'AME (_anima_), ou bien aux mots ⲁϩⲏ[336] ou ⲉϩⲉ (AHI, ÉHÉ) qui, dans différents dialectes de la langue égyptienne, signifient _bœuf_ et _vache_. J'avoue, toutefois, que la présence habituelle de l'image d'une _vache_ à la suite de ce nom propre _phonétique_, me porte à préférer le second rapprochement au premier, et à ne voir, dans le groupe hiéroglyphique phonétique, que les sons de la langue parlée répondant au caractère _figuratif_ VACHE qui les suit immédiatement. Je pourrais citer un très-grand nombre de groupes phonétiques accompagnés ainsi d'un caractère figuratif représentant au propre l'objet exprimé par les signes de _son_.
On a déja dit (explication des planches 23 et 23.2) que, selon la doctrine égyptienne telle que les monuments eux-mêmes nous la présentent, le dieu _Phré_, ou le soleil, était regardé comme le premier né de la déesse _Bouto_, ou _la nuit primordiale_ personnifiée. La vache divine AHÉ étant aussi produite comme mère du même dieu par des autorités semblables, il est tout naturel de penser que cette vache ne fut qu'une des formes symboliques données à la déesse _Bouto_ considérée dans certaines attributions particulières. C'est ce que confirme pleinement le tableau emblématique gravé sur notre planche 23.4, que je trouve sculpté, au milieu d'une foule d'autres également importants, sur le fameux torse égyptien qui fit jadis partie de la belle collection du cardinal Borgia.
La vache divine est debout sur un énorme _uræus_ ou aspic, dont la tête est celle d'un _lion_ surmontée du _disque_ solaire; l'_uræus_ est ailé, et sa queue se termine par une _tête de bélier_. Au col de la vache est suspendu l'_emblème de la vie divine_, et on a figuré vers ses pieds antérieurs l'_œil_ sacré, symbole du soleil. Le bélier, emblème d'_Amon-Ra_, comme le prouve sa coiffure décorée des deux longues plumes du dieu, est accroupi et repose sur le dos de la vache AHÉ.
Il serait difficile, sans risquer de tomber dans de très-graves erreurs, de vouloir pénétrer, d'après l'état actuel de nos connaissances sur les mythes sacrés des égyptiens, dans le sens intime du tableau symbolique figuré sur le torse du musée Borgia. Contentons-nous d'y reconnaître avec certitude la mère du soleil mise en contact avec le démiurge _Amon-Ra_, le père des dieux et la source première de toute génération céleste et terrestre. La légende en caractères hiéroglyphiques, qui accompagne et explique en quelque sorte cette bizarre composition, établit clairement ce que de simples considérations tirées de faits reconnus nous portaient à supposer déja, savoir: que AHÉ, ou la vache divine, n'est qu'une des formes emblématiques de la déesse _Bouto_, la Latone égyptienne. L'inscription de ce tableau porte en effet (planche 23.4, légende nº 1): _Bouto-Ahé génératrice du soleil_, ou si l'on veut _Bouto vache génératrice du soleil_. Les mots ⲁϩⲉ, et ⲙⲁⲥ (_génératrice_), sont écrits en abrégé dans le texte original.
[335] Voyez planches 17.2, 17.3, et leur explication.
[336] ISAIE, I, 3; texte baschmourique.
RÉ, RI, PRÉ, PHRÉ, ou PHRI.
(HÉLIOS, LE SOLEIL.)
LE Dieu suprême _Ammon-Cnouphis_, et son fils, le Dieu _Phtha_, ou _Phtah_, occupaient les deux premiers rangs parmi les personnages mythiques de la théologie égyptienne; car _Nèith_, émanation d'Ammon, ne formait, au fond, qu'un seul Être avec le Premier Principe qui l'avait manifestée. _Ammon_ et _Phtah_ régnaient dans le monde intellectuel, dans le monde supérieur; un Être, moins ancien que les deux autres, gouvernait l'univers matériel, le monde physique: c'était PHRÉ, ou le _Dieu-Soleil_.
Cet Être divin, l'Œil du Monde et l'Ame de la Nature[337], était fils de _Phtha_[338], l'Intelligence active qui organisa l'Univers; _Phré_ régna après son père: c'est le second des Dynastes de l'Égypte.
Les représentations de _Phré_ sont très-multipliées dans les sculptures des grands monuments. Il s'y montre sous une forme humaine; mais avec une tête d'_Épervier, surmontée d'un disque, habituellement peint de couleur rouge_; c'est l'image du disque solaire. Les Égyptiens donnaient à ce Dieu une tête d'_Épervier_ «Parce que cet animal est fécond et de longue vie; il semble, plutôt que tout autre volatile, devoir être l'emblême du _Soleil_; car, doué, par la Nature, d'une puissance particulière et occulte, il tient ses yeux fixés sur les rayons de cet astre; c'est pour cela que le _Soleil_; considéré comme le Seigneur de la Vision, est ordinairement représenté _Hiéracomorphe_ (sous une forme d'Epervier)»[339].
Cette planche nous offre, en effet, le Dieu avec une tête d'_Épervier_; le _disque_ placé sur sa tête est entouré par le corps du Serpent _Uræus_, emblême de la puissance suprême, et qui rappelle le règne du Dieu avant les Dynasties humaines. Cette belle image de _Phrè_ est tirée d'un des bas-reliefs du tombeau royal découvert, à Thèbes, par M. Belzoni.
Les deux premiers signes de la légende nº 1, sont _phonétiques_, et forment la syllabe PH (_Rè_), qui est le nom du Soleil, et du Dieu, lui-même, en langue égyptienne. Le groupe suivant, dans lequel domine l'_Épervier, ayant la tête surmontée du disque_, est le nom _symbolique_ du Dieu, dont les deux signes précédents indiquent la prononciation; les quatre derniers caractères répondent aux mots égyptiens, NOUTE NAAF NEB MPÈ, _Dieu-Grand_, _Seigneur du Ciel_, titres ordinaires de cette Divinité. Les groupes hiéroglyphiques 2 et 3, sont des variantes figuratives des mêmes noms divins, et répondent aux mots RÈ NOUTE, _le Dieu Rè_; le nº 4 n'en diffère que par la forme symbolique du signe final _Dieu_; les variantes 5 et 6, montrent le disque du Soleil, décoré de l'_Uræus_, comme celui qui surmonte la tête du Dieu. On a placé, sous le nº 7, les formes hiératiques de ce nom divin, qu'on trouve fréquemment tracé en lettres grecques, et écrit ΦΡΗ ou ΦΡΙ, sur les pierres gravées gnostiques ou basilidiennes. ΦΡΗ n'est que le mot égyptien ΡΗ (_Rè_ ou _Ri_), précédé de l'article du genre masculin Φ (_Ph_). On disait ΦΡΗ, _Phrè_ ou _Phri_, en dialecte memphitique, et ΠΡΗ, _Prè_ ou _Pri_ en dialecte thébain.
Comme le Dieu _Phtah_, son père, le Dieu _Phrè_ était le protecteur spécial des souverains de l'Égypte, que l'on considérait comme membres de la famille de cette Divinité: aussi les Pharaons, les Lagides, et les Empereurs romains, portent-ils constamment, dans leurs légendes hiéroglyphiques, les titres fastueux: _Fils du Soleil, Né du Soleil, Fils préféré du Soleil, Approuvé par le Soleil, Roi, comme le Soleil, des régions inférieures et supérieures._