Part 7
Et Marguerite?
Il aurait préféré revoir Marguerite au moment où il sortirait de prison. Il serait passé près d’elle sans la regarder, pour la punir de sa trahison. Mais Marguerite, mariée à Passenans, n’assisterait pas au triomphe de Panouille. Saurait-elle même que Panouille était devenu un grand personnage? Le savait-elle? Elle ne lisait jamais les journaux, autrefois.
Panouille irait donc à Passenans, non plus en soldat libéré qui veut reprendre sa place de valet à la ferme où il travaillait avant son service, mais en représentant du peuple que tout le monde salue.
--Monsieur le député, lui dirait-on.
Ses anciens maîtres se cacheraient de honte, ou bien ils salueraient très bas leur ancien valet devenu député. Et c’est lui qui leur parlerait en maître.
--De par la volonté du prolétariat.
L’avocat de Panouille s’exprimait à merveille. De par la volonté du prolétariat, Panouille, député et représentant du peuple, prononcerait à Passenans un discours. Il avait eu le temps d’apprendre par cœur, dans sa prison, les articles que publiaient sous son nom les journaux du parti. Ah! il leur dirait des choses dures, aux exploiteurs du prolétariat paysan. Les fermiers baisseraient la tête. Il les désignerait à son auditoire pour les représailles proches.
Et Marguerite?
Panouille emporté s’arrêtait. Comment verrait-il Marguerite? La verrait-il? Devenu un grand personnage dont l’arrivée au pays susciterait la curiosité de tous, il ne pourrait pas voir Marguerite en secret, comme il aurait voulu la voir, pour lui reprocher sa trahison.
Si fier de la vengeance que le sort lui offrait, Panouille commençait à regretter cette gloire qui l’empêcherait de rentrer dans son village sans être remarqué.
IX
Or, tandis que Panouille, ancien valet de ferme, ex-canonnier conducteur de derrière au caisson, cinq fois conseiller municipal et quatre fois député,--car il fut tout cela,--achevait mélancoliquement son seizième mois de prison, il arriva que le gouvernement lui joua, et au parti communiste, le plus vilain tour.
Au lieu d’abdiquer devant des sommations théâtrales en faisant voter par le Parlement le projet d’amnistie que proposait le camarade Cachin, le Gouvernement, sournois et tranquille, usa de son droit de grâce amnistiante.
Tout le tapage que le parti de la Faucille et du Marteau déchaînait pour obtenir de force la mise en liberté de Panouille, s’acheva par un long feu, comme une fusée sous la pluie. Du jour au lendemain, sans éclat, quand nul ne s’y attendait, Panouille fut déclaré libre.
* * * * *
Les chefs du parti se regardèrent avant de prendre une décision.
Le soir même, en effet, un métigne extraordinaire devait avoir lieu à Paris. Ils espéraient que la salle Wagram retentirait de cris et d’applaudissements. Ils avaient convié le prolétariat ouvrier à manifester à la fois contre la guerre du Sud-Algérien qui se perdait dans les sables du Sahara où Abd El Kracine s’était enfui, et pour le prolétariat paysan martyrisé en la personne de Panouille. Les premiers ténors du parti étaient inscrits parmi les orateurs: les affiches menaçaient les passants bourgeois de noms hauts de quinze centimètres. Et, par mesure de prudence, le préfet de police avait mobilisé toutes ses troupes, cependant que l’on interdisait la réunion de la Ligue d’Action Française annoncée pour le même soir à la salle Austerlitz. De quoi l’on pouvait conclure que la manifestation communiste, redoutée du gouvernement, aurait un retentissement sérieux.
Or, le matin, on apprit que Panouille était libéré. La formidable manifestation s’achèverait-elle, elle aussi, par un long feu, comme cette guerre du Sud-Algérien à laquelle ni le gouvernement ni le Bloc Ouvrier et Paysan n’avaient pu donner une fin honorable? L’ennemi s’était volatilisé. La France, victorieuse dans l’Aurès, ne trouvait plus devant elle ni soldats à combattre ni rogui qui signât une paix quelconque: elle eût été mal fondée à se vanter de sa victoire, mais le parti communiste ne l’avait pas contrainte à déposer les armes. Piètre dénouement, sauf pour ceux qui s’étaient battus et dont nul ne s’inquiétait, hors de leur entourage immédiat.
Mais Panouille était libéré.
* * * * *
Panouille accueillit sans enthousiasme la nouvelle. Maître Pigace, héraut joyeux, était accouru, les bras chargés de l’un de ses vieux complets, d’un vieux pardessus, et d’un vieux chapeau de feutre qui fut trop grand pour Panouille, mais qu’on ajusta en glissant une bande de papier plié sous le cuir intérieur.
En réalité, Panouille n’éprouva pas une joie sans ombre. Venue l’heure qu’il avait tant souhaitée, il ne se sentait pas prêt. Toutes les résolutions lentement machinées lui remontaient en même temps à la tête. Il craignit de décevoir ceux qui allaient le fêter.
--Est-ce qu’il y a beaucoup de monde, dehors? demanda-t-il.
--Mais non, répondit Maître Pigace. Dépêche-toi de t’habiller.
Maître Pigace avait-il seulement écouté la question?
Panouille, docile, enfila le vieux pantalon de son avocat.
--Et Cachin? demanda-t-il.
--T’occupe pas de Cachin, répliqua Maître Pigace. Tu boutonnes ton pantalon tout de travers.
Le veston endossé, Panouille se regarda. Le pantalon était un peu court, le veston un peu étroit.
--Ah! fit Maître Pigace. J’ai oublié le faux-col.
--C’est vrai, constata Panouille.
--Ça vaut mieux. Avec un faux-col, tu aurais l’air de vouloir poser devant les camarades. Tu n’as pas l’intention de poser, n’est-ce pas?
--Non, maître.
--Ah! pas de ça! coupa Maître Pigace. Je ne suis plus ton avocat. Pour toi, comme pour tous les camarades, je suis le camarade Pigace, rien de plus.
--Du moment que vous me le dites...
--Et puis, tutoie-moi, que diable! Perds ces habitudes qui ne riment à rien. Entre camarades, on se tutoie.
--Bon. Je tâcherai. C’est vrai que j’ai pas l’habitude. Mais...
Il se gratta la nuque.
--Allons! dit le camarade Pigace, plein d’aménité. Qu’y a-t-il encore?
Panouille encore hésita, puis:
--Est-ce qu’il faut tutoyer aussi Cachin?
--Pourquoi pas? Il n’est ni plus ni moins que toi et moi.
--C’est drôle, avoua Panouille. Ça me fait drôle maintenant.
--Tu veux rire? Que sera-ce donc, ce soir!
--Je le verrai?
--Qui?
--Cachin.
--Tu le verras, et il t’embrassera devant dix mille camarades.
--Dix mille!
--Salle Wagram.
Panouille lâcha son juron favori, celui-là qui avait causé son malheur d’abord, puis l’extraordinaire fortune dont il entrevoyait la splendeur désormais certaine.
Il n’eut pas le temps de penser à Marguerite.
Les formalités accomplies, il se dirigea vers la porte de la prison. Il marchait derrière son avocat.
A la porte, Maître Pigace s’effaça, cédant le pas à Panouille.
Panouille sortit. Il se sentait faiblir des genoux.
Dehors, le long du trottoir, une automobile attendait. Le chauffeur sauta de son siège.
--Salut, Panouille! fit-il.
--Camarade... fit Panouille.
Mais le camarade Pigace poussait Panouille dans la voiture.
--En route! ordonna-t-il au chauffeur.
La rue était déserte.
X
Comme si Panouille ne fût pas sorti de prison le jour même, les organisateurs du métigne de la salle Wagram n’avaient fait aucun changement au programme de la manifestation. Ils n’en avaient du moins annoncé aucun.
Au milieu de l’estrade réservée aux orateurs, on avait laissé un fauteuil vide:
--Le fauteuil du camarade Panouille, déclara le président de séance, sous la présidence d’honneur de qui nous plaçons la manifestation d’aujourd’hui en hommage fraternel à celui qui souffre dans les prisons du capitalisme criminel pour la libération du prolétariat ouvrier et paysan.
Et une clameur avait approuvé le président.
--Vive Panouille!
--A bas la guerre!
--Vivent les Soviets!
--Vive Panouille!
--A bas Poincaré!
--Vive Lénine!
Avec force gestes pacificateurs, le président amena un silence relatif.
Les premiers orateurs inscrits devaient parler contre la guerre du Sud-Algérien, qui s’éternisait.
--La parole est au camarade...
Le camarade dont on n’entendit pas le nom crié par le président, se leva, et, à mi-voix, comme s’il renonçait avant plus d’effort à se faire entendre, commença:
--Camarades! Depuis près de deux ans, la campagne d’Algérie, chaque jour, vide un peu plus la France de son or et de son sang. Les communistes ont démontré à la Chambre et dans le pays, sans que personne ait jamais pu les contredire, que nous nous battons là-bas pour satisfaire les appétits d’un petit groupe de forbans financiers.
Est-ce parce qu’il manquait de souffle ou de conviction, ou parce qu’il répétait ce qu’il avait lu dans une brochure de propagande éditée par le parti? L’orateur ne s’emparait point du public, et sa voix ne dominait pas le brouhaha de la salle surpeuplée. Il n’en fut pas moins plusieurs fois interrompu par des applaudissements et des vociférations.
Des deux orateurs qui lui succédèrent, le dernier eut un sort plus heureux. On l’écoutait avec plus d’attention: il se servait d’un langage plus vert. Quand il disait que l’aube allait luire où le prolétariat pendrait les généraux aux réverbères de la place de la Concorde, toute la salle trépignait de satisfaction. Et il en profita pour menacer du même supplice les banquiers, les mercantis, les curés, M. Loucheur, le directeur de la Compagnie des autobus et Léon Daudet.
Il n’oublia que de parler de la guerre dont il devait parler. Mais on l’applaudit tellement qu’on ne s’en aperçut pas. Et la parole fut donnée au camarade député Fesselard qui ne prononçait jamais un discours sans lire des fragments d’articles dont il avait les poches gonflées.
Le camarade député Fesselard tenait à la main une feuille de papier, quand il se leva pour parler en faveur de l’amnistie.
--Camarades!
Il assujettit son binocle. Il voulait citer d’abord les termes exacts d’une déclaration que le ministre de la Marine avait faite naguère à la Chambre.
--Le ministre déclarait...
Et il lut:
--«_Lorsque les sanctions judiciaires deviennent susceptibles de provoquer dans la nation des sentiments de colère, nous devons tenter par tous les moyens d’apaiser ce ressentiment et conclure le plus tôt possible ce traité de paix civile qui s’appelle l’amnistie._»
Un roulement d’applaudissements l’arrêta. Le camarade député, fâché que la salle se méprît, agitait les bras pour la réduire au silence. On applaudissait le ministre, on avait tort. On avait tort, dit-il, car le gouvernement ne tint pas la promesse du ministre et le ministre n’avait pas l’intention de la tenir plus que les autres membres du gouvernement.
Il continua.
Tout bourré de lectures qu’il était, et capable de présenter comme siennes des idées ou simplement des phrases qui ne lui appartenaient pas,--mais rien appartient-il à personne pour un vrai communiste?--on peut croire, quand on sait ce qui s’ensuivit, qu’il avait préparé son discours avec soin. En effet, rassemblant ses forces pour dominer le brouhaha de la salle, il dit, en détachant les mots:
--Les sentiments de colère qui auraient pu obliger le gouvernement à déposer un vrai projet d’amnistie, n’ont pas été déchaînés. La nation a trop escompté la clémence des gouvernants. Aujourd’hui, ceux-ci, d’un ton rogue, osent dire: «Jamais!» Au pays de répondre: «Demain!»
Il se retourna. Et il sourit.
Au milieu des applaudissements que son appel avait excités, on vit s’avancer sur l’estrade, poussé par plusieurs hommes parmi lesquels on reconnut le camarade député Maître Pigace, un inconnu sans faux-col qui semblait fort embarrassé de son chapeau.
Maître Pigace cria:
--Camarades, nous avons vaincu! Voici le camarade Panouille, que je vous amène.
Coup de théâtre. Tous les manifestants s’étaient dressés. Et soudain, sans que personne en eût donné l’ordre ou le signal, il se passa une chose magnifique, une chose magnifique et profondément émouvante; car, si l’estrade où péroraient les chefs avait des airs de théâtre, la salle, confiante, crédule, mais sincère et prête au sublime, était émue; et soudain, le refrain révolutionnaire éclata, chanté par tous les manifestants debout:
_C’est la lutte finale! Groupons-nous, et demain L’Internationale Sera le genre humain!_
XI
Hommage unanime et bouleversant. Le refrain avait été chanté avec ferveur par tous les manifestants debout. Qui fût entré à ce moment dans la salle, eût pu se croire entré dans quelque église d’un culte nouveau à l’heure d’une cérémonie exceptionnelle. Mais l’estrade réservée aux orateurs n’était pas un autel: elle avait des airs de théâtre. Et c’est de l’estrade qu’une voix, celle de Maître Pigace, lança le début du couplet:
_Debout, les damnés de la terre! Debout, les forçats de la faim! La raison tonne en son cratère: C’est l’éruption de la fin._
Le couplet était moins assuré que le refrain. Moins de bouches le chantaient.
Panouille, immobile, son chapeau pendant au bout du bras, demeurait interdit.
--Chante donc! lui conseilla Maître Pigace.
Bouche close, Panouille n’osa pas répondre qu’il ne connaissait pas l’_Internationale_.
La salle chantait, s’exaltant:
_Du passé faisons table rase. Foule esclave, debout, debout! Le monde va changer de base: Nous ne sommes rien, soyons tout!_
Et de nouveau, puissant, nourri, plus houleux, plus tragique, le refrain:
_C’est la lutte finale!_
Quand l’émotion se fut un peu calmée, le camarade député Fesselard, content du succès qu’il avait créé, n’éprouva pas le besoin de reprendre son discours au point où l’arrivée de Panouille l’avait interrompu. Mais il avait la parole, et, dans un dernier effort pour se faire entendre, il clama:
--Camarades, je passe la parole au martyr du prolétariat ouvrier et paysan; je passe la parole au camarade Panouille.
De longs applaudissements, mêlés de «Vive Panouille!» l’approuvèrent et le remercièrent. Il s’assit.
Panouille, debout au bord de l’estrade, eut l’impression que le plancher vacillait sous ses pieds.
Pour lui, le silence s’établit, plus prompt, plus complet. Après le tumulte qui avait salué son arrivée, Panouille se sentit moins ferme encore devant le silence et la curiosité de la salle surpeuplée.
--Camarades!
Il avait cru que sa bouche ne s’ouvrirait pas. Elle s’était tout à coup desséchée.
--Camarades!
--Vas-y, lui intima Maître Pigace.
--Camarades, j’ai qu’une chose à vous dire.
Il regarda autour de lui, puis, brandissant son chapeau:
--A bas la guerre! cria-t-il.
Et il s’assit brusquement dans le fauteuil qui était derrière lui.
La salle applaudit à toutes mains.
--Vive Panouille!
--A bas la guerre!
--Vive Panouille!
--Vive Panouille!
Elle désirait peut-être un discours. Elle accepta que le camarade Pigace le prononçât à la place de Panouille.
Maître Pigace s’était levé en hâte. Il prit la salle à témoin de la pâleur de Panouille, de l’énergie de Panouille qui, après deux années de réclusion,--deux années!--et tout ébloui de la lumière qu’il revoyait enfin, avait eu le courage et la volonté de venir remercier sans délai le prolétariat qui l’avait tiré de son cachot.
La voix du camarade Pigace, avocat, portait loin. Il en jouait comme un virtuose joue de son violoncelle.
--Voilà, dit-il, l’homme qui, pendant deux années, a effrayé la bourgeoisie et le gouvernement. Voilà l’homme qu’on refusait d’amnistier parce qu’on le supposait trop dangereux. Voilà l’homme en effet qu’on n’avait pas à amnistier, car il n’était pas coupable. Son crime? Quel était son crime? C’était d’avoir, un jour, craché au visage des suppôts du militarisme et de la réaction sa haine du massacre, sa haine de la guerre, sa haine de la haine.
Maître Pigace parlait avec aisance. Il parla pendant vingt minutes. Et sa péroraison enflammée dressa toute la salle comme l’avait dressée l’arrivée de Panouille.
Panouille était émerveillé. Il écoutait attentivement, mais il ne saisissait pas le sens de bien des phrases de son avocat. Et il admirait que la foule qui emplissait la salle pût le saisir.
Mais le métigne touchait à sa fin. Le président lut un ordre du jour qu’on n’entendit pas, déclara que l’ordre du jour était voté à l’unanimité par les quinze mille prolétaires présents, et annonça:
--La séance est levée.
* * * * *
Pour arracher Panouille à l’enthousiasme de la foule, Maître Pigace le fit sortir de la salle par une porte de service. Panouille fut cependant accompagné par une vingtaine de fidèles, mais qui étaient de l’état-major du parti communiste. On l’installa dans un taxi, à côté d’une femme et en face de Maître Pigace et d’un gros littérateur qui s’étaient contentés des strapontins. Maître Pigace se dispensa de nommer Panouille à sa compagne et à son compagnon, mais il lui nomma Romaine Vacaza et Gaston Pelle, tous deux journalistes.
Les cinq taxis du cortège de Panouille gagnèrent Montmartre. Un souper fut commandé.
Assis sur la banquette du fond, entre Romaine Vacaza et Maître Pigace, Panouille, intimidé, gauche, silencieux, effaré par les événements de cette journée qui s’achevait, mangeait et buvait comme jamais de sa vie il n’avait bu et mangé.
Peu à peu, il s’échauffa. Romaine Vacaza lui versait à boire. Il s’enhardit. Ce fut pour conter des histoires de caserne et des souvenirs de prison qui ne prenaient de couleur que sous les termes d’argot, presque toujours orduriers, dont il les agrémentait.
--Quel type! disait Romaine Vacaza en lui versant à boire.
Et Panouille lui souriait béatement: il n’avait jamais vu de si près une aussi jolie femme, et elle lui plaisait, car, comme lui, elle agrémentait ses propos d’ordures banales.
Quand il s’aperçut qu’il était seul à côté d’elle, sur la banquette du fond, devant une table chargée de bouteilles vides que leurs compagnons avaient quittée, il ne trouva même pas que son bonheur fût excessif.
Il était entré de plain-pied dans le beau royaume de la gloire.
XII
Le beau rêve fut d’abord incomparable: en quelque lieu que Romaine Vacaza emmenât Panouille, et elle l’emmena de tous côtés à travers Paris, on les recevait comme des personnages de qualité. Romaine, que certains nommaient sans façon Zaza, ce qui offensait Panouille, était fière du héros que chacun désirait connaître. On questionnait Panouille avec empressement. Il savourait les douceurs de la gloire.
Il estimait cependant que la plupart de ces inconnus, qui se montraient si empressés à le connaître, auraient pu se rappeler qu’il était député et conseiller municipal. Au lieu de quoi, chacun le congédiait avec des mots de compassion et d’encouragement. Avait-on donc à Paris si peu de respect pour les élus du peuple?
Il craignait d’interroger Romaine là-dessus.
Dès le lendemain de leur rencontre, il lui avait demandé si Rechin était de ses amis.
--Rechin? Qui c’est?
--Le copain au maréchal des logis Faituel, tu sais bien?
--Faituel?
--Oui, le maréchal des logis.
Et elle lui avait répondu:
--Il n’y a que sept maréchaux de France, et on sait déjà pas leur nom à tous les sept. Tu penses alors ce que c’est pour tes maréchaux des logis!
--N’empêche, avait-il répliqué. J’aimerais voir Rechin.
--Pourquoi faire?
--Ben! pour le voir. Il doit être baba que je soye député.
--Oh! tu es député sans l’être.
--Sûr et certain, avait-il conclu, afin d’éviter des complications.
Mais Romaine l’avait blessé. Et il s’était engagé à part soi à ne plus lui poser de questions de ce genre.
Pauvre Panouille! Même aux plus pures heures de sa gloire, il gardait cette pudeur qui lui avait toujours été funeste. Ne lui suffisait-il pas d’être content, sans approfondir?
Romaine Vacaza, elle, n’eut pas besoin d’approfondir beaucoup pour juger Panouille.
--Un vrai ballot! glissa-t-elle à l’oreille de Maître Pigace, dès le lendemain de l’arrivée de Panouille. Quelle pochetée!
--Dame! répondit sobrement l’avocat.
Et Romaine, déçue, répétait la même courte phrase définitive, à tous ses amis.
Éberlué par sa conquête, victoire qui couronnait ses autres victoires, Panouille, rabroué par Romaine, ne comprenait pas pourquoi il avait perdu si vite l’ascendant qu’il avait pris, si vite aussi, sur elle. Il songeait à Marguerite, qui l’aimait déjà tant quand il n’était rien du tout. Ah! que n’assistait-elle à la manifestation de la salle Wagram! Elle aurait vu quel homme était devenu son Panouille, comment une foule de quinze mille prolétaires accueillait son Panouille, avec quels applaudissements on approuvait le discours qu’il avait prononcé.
Croyait-il vraiment qu’il eût prononcé un discours?
Le surlendemain de la manifestation à la salle Wagram, il était prié de présider à une réunion des employés des Postes et Télégraphes. Il accepta, ajoutant qu’il prononcerait un discours; car les journaux communistes, qui avaient relaté les circonstances de son entrée triomphale à Paris, ne s’étaient pas privés d’enguirlander la réalité.
Panouille donc s’assit dans le fauteuil de président que lui offraient les postiers et télégraphistes assemblés. Romaine Vacaza était au premier rang des spectateurs.
Salué d’applaudissements serrés lorsqu’il se leva, Panouille déclara, non sans bredouiller:
--La séance est ouverte.
Puis, aussitôt:
--La parole est au camarade...
Et il nomma le camarade qu’on lui avait dit de nommer.
Les postiers et télégraphistes s’étaient assemblés pour discuter de l’insuffisance de leurs salaires et pour rédiger un ordre du jour qui intéressât le gouvernement à leur situation. Panouille écouta les orateurs qui se succédèrent à la tribune ou qui, demandant de leur place la parole, dissertaient d’indices, d’échelles mobiles et de péréquations,--langage trop mystérieux pour Panouille. Mais Panouille comprit du moins que ces orateurs protestaient contre un état de choses inique, car l’un d’eux parla précisément d’iniquité sociale, et qu’ils se plaignaient d’être les victimes du capitalisme. Et il applaudit à son tour les orateurs. Si bien que, sur l’air des lampions, l’assemblée exigea de lui quelques mots.
Il dut obéir.
Il se leva.
--Camarades!
Sa bouche s’était desséchée, comme à la salle Wagram, deux jours plus tôt.
Il se raidit.
--Camarades! reprit-il.
Et à nouveau il bredouilla:
--J’ai qu’une parole à vous dire: A bas la guerre!
De maigres applaudissements s’égrenèrent. Les employés des Postes et Télégraphes comptaient, de la part de ce fameux Panouille, sur un discours mieux approprié à la circonstance.
--Non, fit aigrement Romaine, à la sortie. Tu es trop gourde. Je préfère arrêter les frais. Bonsoir, mon vieux.
Elle lui tendit la main. Il la serra, sans être sûr d’avoir compris.
Elle s’éloigna, d’un pas rapide. Il la regarda s’éloigner. Avait-il compris?
XIII
A la vérité, tout s’était passé trop vite et dans une fièvre trop grande.
Que pouvait comprendre Panouille? Il s’était déjà tellement senti dépaysé, lors de son arrivée au régiment, au milieu d’un monde nouveau! Il commençait à peine de s’y trouver moins gêné quand son affaire éclata, le retirant de ce monde plein de pièges et de surprises de la caserne pour l’enfermer, pendant des semaines et des semaines, dans une prison. Là, comme sous un vase clos, et l’air lui manquant, Panouille déconcerté n’avait pas pu se défendre contre les amitiés tapageuses qui s’offraient à lui de la façon que l’on sait. Après la dangereuse solitude où mainte tête plus solide eût tourné comme la sienne, l’ivresse de la gloire que le Paris communiste lui réservait l’avait achevé. Que pouvait-il comprendre au caprice d’une Romaine Vacaza?
Romaine, qu’on nommait si souvent Zaza sans aucune espèce de considération, et que l’on tutoyait avec désinvolture, il avait fini par comprendre qu’elle n’était point une «dame» fort respectée, sinon fort respectable.
--Une créature, quoi! se dit-il, quand elle l’eut laissé en plant dans l’avenue de Wagram, à la sortie de la réunion des postiers.