Part 6
Condamné. Il était condamné. Injustice noire. Ces interminables jours de prison préventive qu’il avait subis ne suffisaient-ils pas? Quel crime, quel crime avait-il commis? Tant d’événements incompréhensibles le harcelaient. Le capitaine Joussert avait été tué, un ouvrier avait également été tué, et Panouille revoyait les témoins de son affaire: le lieutenant Calorgne, impitoyable; le brigadier de chambrée, timide et accablant; et surtout le colonel Bouteril, qu’on venait de nommer général; et Maître Pigace, avocat merveilleux, qui avait su flétrir d’avance publiquement la méchanceté des juges militaires. Et, parmi tant d’événements incompréhensibles, Panouille seul pouvait démêler le seul qui eût une importance véritable: Marguerite perdue.
Marguerite perdue se marierait, oublierait Panouille, le mépriserait peut-être, alors qu’il n’était condamné que parce qu’il avait voulu la revoir. Perdue, Marguerite, et perdue toute la vie magnifique dont il rêvait pour elle, à côté d’elle, avec elle!
Perdue, en effet, et sans aucun espoir, car l’infortune s’acharna sur Panouille.
--Soyons courageux, lui dit son avocat après le jugement.
Il savait ce que Panouille ne savait pas encore et sut bientôt: depuis une semaine, Marguerite était fiancée et promise. Le curé avait lu la promesse officielle. Maître Pigace le savait.
Panouille, en l’apprenant, quand il l’apprit enfin, se sentit rougir. Il ne prononça pas une parole, il ne fit pas un geste. Cette condamnation, plus pénible que l’autre, l’achevait. Et, renonçant à le consoler, Maître Pigace le quitta; il laissait dans la prison un Panouille anéanti.
IV
Les affaires du genre de l’affaire Panouille deviennent névralgiques peu à peu par périodes. Ce n’est pas d’abord et une fois pour toutes qu’elles prennent leur signification et leur gravité. Au moment où Panouille passa devant les juges du conseil de guerre, l’intérêt commençait à se détourner de lui. Le procès le raviva. La condamnation, désirée pour les uns, redoutée, au moins en apparence, par les autres, fut pour tous une surprise.
--Comment? Encore?
--Ce n’était donc pas fini?
--Qu’a donc fait ce malheureux?
Condamné, Panouille fut la victime et le martyr indiscutable.
Le parti communiste tenait en lui un otage sérieux. Par ses journaux, par ses députés, il le mit au premier plan. L’heure était bonne: dans le Sud-Algérien, les rebelles d’Abd El Kracine, utilisant au mieux les retraites des montagnes de l’Aurès, tenaient tête sans peine au corps expéditionnaire. Condamné pour des motifs mal établis, mais aussi pour avoir probablement levé la main sur ses chefs, et certainement pour s’être levé contre la guerre, Panouille, élu chef de file du parti communiste, était devenu un symbole ardent.
On plaçait sous sa présidence d’honneur les métignes de protestation, organisés à Paris. Car le parti communiste, on ne l’ignore pas, organise des métignes de protestation à propos de tout et de rien, afin de témoigner de son existence et pour mériter les subsides qu’il reçoit de Moscou.
Un soir, à la salle Wagram, on laissa vide un fauteuil au milieu des orateurs inscrits, et, lorsque le président de la séance eut déclaré que ce fauteuil était le fauteuil du camarade Panouille, une puissante acclamation lui répondit.
--Vive Panouille!
--A bas la guerre!
--Vivent les Soviets!
--Vive Panouille!
Les employés, receveurs et conducteurs de la Compagnie des Transports en commun de la région parisienne décrétèrent une grève de vingt-quatre heures pour prouver leur sympathie à Panouille et pour exiger que, soldat condamné à cause de ses opinions, il fût traité au régime des prisonniers politiques.
N’ayant pas obtenu satisfaction, ils décrétèrent, un mois plus tard, la grève sans limite.
Après huit jours de résistance, et une interpellation au Sénat, et une menace de grève de solidarité des employés des Postes et Télégraphes, le gouvernement capitula.
Panouille fut transporté dans une nouvelle prison et bénéficia de faveurs auxquelles il ne s’attendait pas. Sans le savoir, sans le vouloir, il était devenu l’épouvantail que les révolutionnaires agitaient devant les bourgeois inquiets.
Lui-même ne comprenait pas bien comment il pouvait avoir tant d’importance, puisqu’on l’avait condamné sans égards. Mais, réfléchissant, et considérant que son crime avait été fort exagéré, il acceptait cette manière de compensation qu’on lui offrait.
Il en vint ainsi à ne plus s’étonner de ce changement de régime dont il profitait. Homme simple, il regardait comme normal et naturel tout ce que toutes les autorités ordonnaient. Et, sur la foi de ce qu’imprimaient les journaux communistes qui lui arrivaient dans sa prison, il se tenait pour une victime digne d’un sort meilleur.
Qu’il fût un personnage d’exception, comme ces mêmes journaux le laissaient entendre, il en doutait. Trois mois après sa condamnation, il était encore un pauvre homme qui eût préféré qu’on parlât moins de lui dans tous les journaux.
* * * * *
Cependant, peu à peu, sous l’influence déprimante de la vie qu’il menait, et à mesure qu’il se voyait davantage l’objet de l’attention publique, il comprit différemment.
Peu à peu, parce qu’il ne lisait guère d’autres feuilles, il approuva sans réserve ce qu’il lisait dans _l’Humanité_ et dans _l’Ami du Peuple_.
Il s’émut de toutes les injustices, de toutes les misères, de tous les crimes dont la société bourgeoise, militariste, impérialiste et capitaliste, était quotidiennement accusée. Il s’émut, comme aurait pu le faire un étranger, de la misère et de l’injustice dont il souffrait. Et souvent il avait envie de dire, ou d’écrire, à ces hommes compatissants, qu’il approuvait leurs rancœurs, leurs campagnes.
Quelle ne fut pas son émotion, un matin, en ouvrant _l’Ami du Peuple_! Un article d’une colonne était signé: PANOUILLE.
Panouille lut rapidement, puis relut.
L’article, dénonçant la situation précaire des prolétaires de la campagne, invitait les ouvriers agricoles à s’unir, dans le sein du parti communiste, aux ouvriers de la ville. «Tous frères!» clamait Panouille dans cet article généreux. Et Panouille, lisant cet article signé de son nom, n’y trouvait rien à reprendre.
«Mariez étroitement la faucille et le marteau!» concluait le Panouille du journal.
Alors, le Panouille de la prison se rappela que Maître Pigace s’était exprimé en ces propres termes devant lui, la première fois qu’il l’avait vu dans sa prison.
--Sûr et certain, se dit Panouille, qu’il faut marier la faucille et le marteau.
Il répéta:
--La faucille et le marteau.
C’est l’emblème dont s’ornent en manchette les journaux communistes.
Panouille regarda longuement l’emblème mystérieux. Puis, il relut l’article qu’on avait signé de son nom.
V
Trahi par sa fiancée, condamné par les hommes, Panouille ruminait dans sa prison.
Il avait cru d’abord que Marguerite n’était pas informée du malheur qui frappait Panouille. Mais Rechin avait certainement écrit à Marguerite pour lui conter le comment et le pourquoi de l’affaire. Mais l’excellent Maître Pigace avait certainement écrit aussi à Marguerite. Et elle ne répondait rien. Et Panouille, dans sa prison, se désolait de l’indifférence de sa Marguerite.
Pouvait-elle être indifférente? Elle non. Brave fille au cœur loyal, elle plaignait sans doute l’infortuné Panouille. Mais il songeait qu’on le desservait sans doute auprès d’elle, et il cherchait un moyen de l’avertir. Or, tandis qu’il luttait contre l’inquiétude, il avait appris que Marguerite se disposait à se marier. Il ne pouvait dès lors plus douter de quoi que ce fût: Marguerite le trahissait. Et Panouille s’assombrit.
Seul désormais au monde, et libre de réfléchir à loisir, il réfléchit tristement. Des phrases lues soutenaient ses pensées. Il attribuait ses infortunes à sa naissance.
Il était né... De qui était-il né? On l’avait trouvé au pied de la colline de Passenans, près du ruisseau où les paysannes lavent le linge. Un fermier s’était offert pour l’élever. L’élever? Ou le préparer à lui servir d’esclave? Panouille avait grandi en paria. D’autres enfants se moquaient de lui. Hommes et femmes ne s’adoucissaient pas plus pour lui que pour le chien de la ferme. Panouille enfant ne comptait pas. Panouille adolescent tint l’emploi d’un valet. On abusait de lui plus que d’une machine. Un jour, il avait trouvé un peu de sympathie chez une fille que ses maîtres venaient d’engager. C’était Marguerite, sa Marguerite.
Et voilà que sa Marguerite le trahissait. Loin de lui envoyer quelque lettre de consolation ou d’encouragement, elle se préparait à épouser un rival de Panouille.
Panouille était écœuré, dolent, découragé. Il se disait:
--Si j’étais riche...
Mais il n’était pas riche, et, depuis qu’il lisait les journaux communistes, il savait que les riches sont la cause de tous les malheurs que subissent les pauvres. On lui avait pris sa fiancée, on l’avait condamné pour un crime qu’il n’avait pas commis. Comment n’eût-il pas été écœuré?
Dans sa prison, Panouille exhalait à voix haute d’ignobles jurons. A quel avenir pouvait-il rêver? Quand sortirait-il de cette prison? Et où se rendrait-il? Qui lui donnerait du travail? Ne refuserait-on pas d’embaucher un valet de ferme qui sortirait de prison? Les fermiers sont gens qui n’ouvrent pas si facilement leur porte.
Maître Pigace, avocat et député, lui disait bien de ne pas désespérer avant l’heure.
--Tout n’est pas fini pour toi, précisait-il. Au contraire, ton affaire commence à peine.
Panouille eût mieux aimé des précisions plus franches. Il n’avait plus grande confiance en la justice. Que lui parlait-on de révision et, à défaut de révision, d’amnistie?
--Le parti ne te lâchera pas, lui affirmait le camarade Pigace.
Panouille n’espérait plus rien que du parti communiste.
--Des hommes comme toi font la force de nos revendications sociales, déclarait encore l’avocat.
Et Panouille, indécis, ne demandait qu’à se laisser persuader.
Quand le souvenir de Marguerite ne le harcelait pas trop, il se voyait, réalisant les ambitions de son avocat, apportant sa pierre à l’édifice commun, tel que Maître Pigace l’obligeait à se voir. S’il pensait douloureusement à Marguerite, un goût de vengeance et de rancune se mêlait à son envie de réussir. Il n’imaginait pas que ses nouveaux amis dussent ne pas l’aider, lorsqu’il sortirait de prison. Ne parlaient-ils pas de lui dans les termes les plus flatteurs? Ne parlaient-ils pas déjà de susciter toutes les grèves nécessaires pour arracher au gouvernement une amnistie totale, que les journaux voulaient complète et totale?
De sa prison, Panouille s’exagérait à la fois les facilités et les difficultés de l’entreprise. Il faisait figure de personnage célèbre dont tout le pays avait prononcé ou prononcerait toujours le nom. Il n’ignorait pas enfin la campagne que ses amis menaient en faveur de Marty et de Badina, et, se jugeant plus intéressant, il attendait un secours efficace de ses défenseurs de _l’Ami du Peuple_ et de _l’Humanité_.
Ainsi Panouille aurait sa revanche. Marguerite regretterait de s’être tant hâtée à conclure le mariage qu’on lui imposait, et les maîtres de la ferme regretteraient d’avoir si mal conseillé Marguerite. Lui seul, Panouille, sourirait. Mais de quel sourire!
VI
Ce qui frappait le plus Panouille, dans la prison où on l’avait transféré après les manifestations organisées par le parti communiste, c’était d’échapper aux autorités militaires à mesure que l’heure tournait.
A la vérité, l’opinion publique menaçant d’intervenir sans aménité, l’affaire Panouille avait cessé d’appartenir à la justice militaire. Elle appartenait à la Politique. De jour en jour, à mesure qu’il échappait à la discipline de l’armée et que s’estompaient en lui les souvenirs de ses chefs et de ses compagnons de chambrée, dans ce monde étroit de sa cellule où, n’entendant qu’un son de cloche, il acceptait de se regarder comme un personnage, Panouille éprouvait que ses geôliers, obéissant à un ordre ou opérant d’eux-mêmes, s’ingéniaient presque à lui rendre le moins insupportable possible sa prison.
Il en fit la remarque à son avocat qui, toujours plein de faconde et d’orgueil, visitait parfois son client.
--Hé! répondit Maître Pigace, ne perdez pas de vue que le fond de votre affaire est politique. Supprimez-en l’élément politique, isolez votre action des circonstances de la guerre algérienne, qu’en reste-t-il? La faute assez vulgaire d’un simple soldat qui injurie l’un de ses chefs. Au lieu de cela, Panouille est le citoyen conscient de ses droits et de ses devoirs qui, devant un crime dont sa patrie se rendait coupable, s’insurge et en appelle au peuple. Car tel est bien le sens de votre action.
--Oui, oui, dit Panouille qui enviait son avocat pour cette aisance avec laquelle il s’exprimait. Lui, demeurait le paysan gêné qui s’exprimait lentement en mêlant à ses phrases laborieuses ses ordinaires jurons.
--C’est ce qui vous sauve, continuait l’avocat. Condamné politique, victime politique, vous avez tout le peuple derrière vous. A la moindre injustice que l’on vous infligerait maintenant, le peuple en demanderait compte.
--Mais, interrompait Panouille.
--Plaît-il?
--Mais on m’a condamné: c’est une injustice.
Maître Pigace sourit. Il souriait avec une distinction de grand style.
--Félicitons-nous de cette injustice. Elle nous a permis de resserrer l’union des travailleurs autour de vous, qui symbolisez la haine de la guerre et du militarisme odieux. Et puis, ne sois pas ingrat, camarade. Il en est plus d’un qui payerait cher pour être à ta place!
--A ma place!
--Dame! Regarde le journal de ce matin.
Panouille déplia le journal que maître Pigace lui tendait.
Il vit, lut et se passa la main sur le front.
Un titre en caractères gras annonçait qu’aux prochaines élections municipales du dix-septième arrondissement de Paris, les travailleurs feraient triompher la candidature de Panouille, candidat du parti.
Ce fut pour Panouille un éblouissement.
Maître Pigace savourait son plaisir.
--Mais... mais...
Panouille était effaré.
--Mais, arriva-t-il pourtant à énoncer, je ne saurais pas être conseiller municipal.
--Tu seras député, mon ami.
--Député!
--Député.
--Alors, on m’acquittera?
Et Maître Pigace sourit encore, comme un homme qui est heureux d’être le premier à porter une bonne nouvelle.
Panouille demanda quelques renseignements. Passé le moment de la surprise, il désirait être mieux éclairé.
Il s’inquiétait déjà du nom de ses adversaires, les autres candidats. Maître Pigace avoua son ignorance.
Panouille eut l’air dépité.
--Qu’importe? dit Maître Pigace. Entre nous, tu joues sur le velours. Tu n’as même pas besoin de présenter un programme comme tes concurrents. Tu es Panouille, et ton titre te suffit. Tout le prolétariat votera pour toi.
Son avocat parti, Panouille, qui était modeste, se reprit à réfléchir. Cette nouvelle apportée par Maître Pigace, donnait un tour imprévu à ses réflexions.
--Et Marguerite? se dit Panouille.
Elle serait aussi étonnée que Panouille. Mais quelle punition pour elle! Conseiller municipal de Paris? Ce Panouille, qu’elle avait dédaigné aux jours de sa misère, serait conseiller municipal, et de Paris?
Panouille rêva. L’avenir lui apparut sous des couleurs moins sombres.
--Combien qu’ils gagnent, les conseillers municipaux de Paris? se dit-il.
Il avait oublié de poser la question à Maître Pigace.
--Faudra pas que j’oublie! songea-t-il.
Puis:
--Faudrait peut-être avertir Marguerite: elle se marierait peut-être pas.
Puis:
--Conseiller municipal, dame, c’est quelque chose.
Et aussi:
--Qu’est-ce qu’il dirait de ça, le capitaine Joussert? Il était bon fieu, il serait content.
Puis:
--Et le lieutenant Calorgne? Ah! celui-là...
Panouille le qualifia vertement et se frotta les mains.
VII
Le nom de Panouille revenait de temps en temps comme une obsession devant les yeux du public. Pour les uns, il signifiait: remords; pour les autres: menace; pour tous: prison. Un véritable prestige, pour tous et pour chacun, bon gré, mal gré, émanait des mornes syllabes de ce nom de Panouille. Quand il s’afficha sur les murs du quartier des Épinettes parmi ceux de ses concurrents, le nom de Panouille, candidat du Bloc Ouvrier et Paysan, éclata comme celui du favori.
Il ne s’agissait que d’une élection partielle, pour remplacer un conseiller mort d’un accident de voiture. Six candidats s’affrontaient: ils menèrent entre eux, les uns contre les autres, une campagne féroce. Réunions, placards, prospectus, toute la pompe électorale habituelle fut exploitée sans merci. Panouille seul ne présenta pas lui-même aux élections son programme. Des militants du parti communiste s’en chargèrent pour lui, rédigèrent le texte de ses affiches, convoquèrent les électeurs.
Panouille fut élu, dès le premier tour de scrutin.
Le lendemain, toute la presse annonçait, avec ou sans commentaires, la victoire de ce martyr du prolétariat ouvrier et paysan. Mais la plupart des journaux ne cachaient ni leur dépit ni leur réprobation.
Des controverses s’allumèrent. L’affaire Panouille, qui sommeillait, se réveilla. Pendant plusieurs jours, elle eut à nouveau les honneurs de la publicité. Pour la plupart des commentateurs, Panouille élu discréditait l’institution nationale du suffrage universel.
Panouille, en effet, et l’on en donnait au moins deux raisons, n’était pas éligible.
* * * * *
Sans valeur, l’élection devait être annulée. Elle le fut.
Il fallut procéder à une nouvelle consultation des électeurs.
Panouille, encore candidat, fut encore élu.
Il fallut procéder à une nouvelle annulation.
Les journaux républicains s’indignèrent; les communistes se turent; d’autres se réjouirent. Pendant toute une longue année, un quartier de la capitale n’eut pas de représentant à l’Hôtel de Ville.
* * * * *
Entre la deuxième et la troisième élection, une nouvelle place de conseiller municipal se trouva disponible, dans le treizième arrondissement cette fois.
Panouille fut candidat, et il fut élu.
Cette fois, les feuilles républicaines découvrirent qu’il était absurde et révoltant que de pareilles plaisanteries pussent entraver la vie politique du pays. Mais, en attendant que le Conseil d’État eût annulé ces différentes élections, Panouille était, en fait, sinon de droit, l’élu de deux quartiers de Paris où il n’avait jamais paru.
* * * * *
Dans sa prison, Panouille connaissait des heures étranges d’espoir, de joie, de contrariété, de découragement. Lui non plus n’estimait pas que la plaisanterie fût excellente; mais c’est la sottise du régime républicain et l’infamie de ses lois bourgeoises qu’il accusait, avec ses amis qui le jetaient dans cette aventure. Il ne concevait pas que, choisi par ses électeurs, ils n’eussent pas le droit de le choisir.
Cependant, les communistes saisissaient l’occasion de réclamer, au Parlement et par des métignes en plein air, l’amnistie que Maître Pigace avait promise à Panouille.
Sur ces entrefaites, un député mourut. Il était de Lyon. Pour le remplacer, le parti communiste présenta Panouille.
Panouille fut élu député.
Cette élection n’était naturellement pas plus valable que les autres.
* * * * *
Dans sa prison, Panouille attendait impatiemment d’être libéré par l’amnistie. Il rêvait. Conseiller municipal, député, quel avenir se préparait devant lui! _L’Ami du Peuple_ publiait souvent des articles signés Panouille, que Panouille lisait avec curiosité, et qui vantaient à ses frères les ouvriers agricoles la nécessité de l’union communiste. «A bas la guerre, camarades ruraux!» clamait le Panouille de ces articles. Et il engageait les prolétaires de la ville et de la campagne à former front unique contre l’ennemi capitaliste.
--Et Marguerite? se disait-il.
Était-elle mariée? Il aurait tant voulu la voir, ne fût-ce qu’une fois, avant son mariage! Mais elle le méprisait sans doute, parce qu’il était en prison, et parce qu’elle ignorait sans doute aussi qu’il avait été élu conseiller municipal de Paris et député de Lyon.
--Marguerite...
Pensait-elle à lui quelquefois?
--Marguerite...
Et il n’osait rien dire de Marguerite à Maître Pigace, qui eût dédaigné de si maigres soucis.
VIII
Depuis quinze mois déjà, Panouille était en prison, au régime des détenus politiques, ce qui lui faisait paraître moins longs ces quinze mois d’attente. Il s’accoutumait aux égards qu’on avait pour lui. N’avait-il pas été condamné injustement? Et ne méritait-il pas quelques faveurs?
--Ne parle pas de faveurs, lui disait son avocat. Tu es, de par la volonté du prolétariat indigné, conseiller municipal de deux arrondissements de Paris et de trois villes de province, et tu es en outre député de quatre circonscriptions. On te doit...
--Mais, objectait Panouille, puisque ça ne compte pas!
--Ça ne compte pas?
Maître Pigace bondissait.
--Ça ne compte pas? Ça ne compte pas aux yeux de ces bourgeois et de ces embourgeoisés qui tremblent pour leurs coupons de rente, mais la volonté du peuple est formelle. Si les lois sont idiotes, nous abrogerons les lois. Ça ne compte pas? Attends un peu. Que soit votée enfin cette amnistie que nous réclamons tous, et tu verras si l’on osera t’empêcher de siéger à la Chambre et à l’Hôtel de Ville.
--J’attends, répliquait Panouille. Même que ça fait une paye que j’attends. Quinze mois!
* * * * *
En réalité, Panouille exagérait. Après tant d’années de labeur où les jours de repos qu’il goûtait étaient rares, il menait depuis quinze mois une existence de repos. Quand il s’interrogeait, il ne se plaignait pas. Il souffrait pourtant d’avoir été séparé de sa Marguerite. Sans ce souci, il eût avoué qu’il n’était pas malheureux. Mais de vieilles pudeurs de paysan l’empêchaient d’être sincère. Devant son avocat, qu’il regardait toujours comme un homme supérieur, il gardait sa timidité des premiers jours. Et il hésitait à le questionner ou à lui demander ce que devenait Marguerite.
--Sois raisonnable, lui disait Maître Pigace. Que l’amnistie...
--Pourquoi que vous la votez pas?
--Ils ne la votent pas à cause de toi. Ils savent que nous la désirons surtout pour toi. Songes-y! Nous avons eu les mutineries de la marine, et nous avons maintenant la tienne: la mutinerie du soldat, en pleine guerre coloniale. Mieux: le communisme libérateur a trouvé de nombreux adeptes dans le prolétariat ouvrier, et les grandes villes sont nôtres; avec toi, c’est la campagne qui vient à nous, c’est la révolte du prolétariat agricole qui se prépare. Et tu penses bien que ce parlement de polichinelles n’a pas envie d’être balayé par la révolution.
--Oui, concluait Panouille.
Mais là non plus il ne comprenait pas, et son air le prouvait.
--Panouille en liberté, décrétait Maître Pigace, c’est l’immense soulèvement rural dont nous avons besoin pour que la révolution réussisse.
--Oui, je comprends.
--Et tu comprends qu’ils ne te lâcheront pas sans rechigner.
--Sûr et certain.
* * * * *
Ces visites de Maître Pigace réconfortaient Panouille. Il en restait mieux convaincu de l’importance qu’il avait prise, et il y puisait un peu de patience. Et sans doute n’avait-il pas tort de croire qu’il était devenu un personnage d’importance, car les égards qu’on avait pour lui dans cette prison, s’il les trouva d’abord étonnants, il s’habitua sans peine à les trouver légitimes. N’était-il pas, en effet, quatre fois député et cinq fois conseiller municipal?
--Songe, lui disait Maître Pigace.
Panouille songeait au jour où il sortirait de sa prison. Il imaginait les scènes de triomphe que le parti lui réservait. On viendrait le chercher en cortège. Il sortirait, vêtu d’un complet-veston neuf et coiffé d’un chapeau de feutre, comme Maître Pigace. Il prononcerait un discours. On l’emmènerait en automobile. On le conduirait à la Chambre des députés. Là aussi, il prononcerait un discours.