Panouille

Part 3

Chapter 33,735 wordsPublic domain

Rechin, voisin de lit de Panouille, Rechin seul pensait encore au gros événement de la veille. Habitué, par principe plutôt que par expérience, à compter tous les officiers et tous les sous-officiers, du général au maréchal des logis,--le maréchal des logis Faituel excepté,--pour autant de brutes à galons, il se sentait maussade. La matinée lui parut éternelle. Désigné de corvée au parc pour le nettoyage des pièces, il avait apporté à sa tâche plus de nonchalance que jamais. En vain pourtant s’efforçait-il de travailler le plus lentement possible, afin de se donner l’illusion que le temps coulerait plus vite: il bâillait, et, à neuf heures, s’écriait déjà, d’une voix pâteuse:

--Vivement la soupe! Je la crève.

C’est qu’à l’heure de la soupe, les exercices du matin terminés, le cycliste du colonel revenait de la gare avec sa grande sacoche pleine de journaux. Il n’avait le droit,--encore vaut-il mieux dire que ce n’était qu’une tolérance,--de rapporter que les journaux qu’on nomme journaux d’informations, ceux-là étant considérés comme inoffensifs. Mais il en rapportait d’autres, qu’il dissimulait et que, en raison des risques qu’il courait, il revendait avec un sou de bénéfice. Il faisait d’ailleurs preuve d’une stricte neutralité et revendait indifféremment _l’Humanité_, _l’Égalité_, _l’Ami du Peuple_, feuilles communistes et révolutionnaires, _les Temps nouveaux_, organe radical plus rouge que rose, ou _l’Action française_, feuille royaliste.

Rechin ne fut pas le dernier à prendre, des mains noires d’encre du cycliste, le journal qu’il préférait. Mais d’autres avaient déjà leur _Ami du Peuple_ ou leur _Humanité_.

--Grouille, grouille! lui dit le cycliste. Je n’ai plus d’_Humanité_. Ça barde. Le colonel a lu le canard, il est dans une colère de tout le tremblement.

--Ah! fit Rechin.

--Tu parles!

--Donne vite.

Et, son journal enfoui dans la poche de son pantalon de treillis, il courut s’enfermer au fond de la cour.

_L’Ami du Peuple_ avait monté en épingle la nouvelle qu’il tenait du maréchal des logis Faituel et qu’il déclarait tenir d’un groupe de canonniers exaspérés.

Des titres, en caractères énormes étalés sur la largeur de deux colonnes, en bonne place, en première page, annonçaient:

LE CAPITALISME AUX ABOIS

UN CRIME A LA CASERNE

_Un soldat qui refusait de partir pour le Sud-Algérien est assommé par les officiers._

Et l’incident de la veille, qui avait été pour la batterie de Panouille un gros événement et qui ne l’était déjà plus, devenait un drame effroyable. Le canonnier Panouille, désigné d’office pour le Sud-Algérien, parce qu’on le considérait au régiment comme un homme dangereux, avait refusé de partir et répondu: «Non, je n’irai pas me faire tuer pour le capitalisme bourgeois. A bas la guerre!» Sur quoi, une immonde brute à deux ficelles, alcoolique et affiliée aux bandes réactionnaires et cléricales de _l’Action française_ et de _l’Écho de Paris_, avait assommé le courageux Panouille à coups de cravache. Le capitaine, qui assistait à cette scène d’ignoble sauvagerie, dont tout le prolétariat devrait s’alarmer, n’était intervenu que pour commander à deux canonniers de tenir la victime sanglante, qui, à chaque coup de cravache reçu, répondait: «A bas la guerre!» Pas un seul canonnier n’avait obéi au commandement du sinistre capitaine. On avait dû appeler deux sous-officiers, vils flicards. Déjà toute la caserne était sur pied. Des rassemblements se formaient sous les fenêtres du bâtiment A. Des cris montaient vers les assassins casqués. Le poste de police avait pris les armes. Et c’est au milieu d’une escorte de fusils, mais aussi de cris de protestation, que le canonnier Panouille, martyr du prolétariat et victime du militarisme, le visage tuméfié et l’œil droit probablement perdu, avait été transporté par quatre traîtres à la prison régimentaire. Le comité de direction de _l’Ami du Peuple_, estimant la mesure comble, terminait le récit de ce drame symptomatique en engageant le prolétariat ouvrier et paysan à se lever contre les assassins du camarade Panouille et en adressant aux soldats ce conseil viril: «Imitez le canonnier Panouille, exemple de conscience humaine. Refusez de partir pour la boucherie du Sud-Algérien. Le Sud-Algérien aux Sud-Algériens! A bas la guerre!»

Cette fois, le gros événement de la veille, qui n’avait ému que le deuxième groupe, courut tout le quartier. En moins d’une heure, les trois groupes du régiment étaient en effervescence. Dans toutes les chambres, aux écuries, à la cantine, dans les bureaux, dans la cour, au parc d’artillerie, officiers, sous-officiers et canonniers, ne s’entretenaient que de Panouille. Il n’était peut-être pas entré au quartier, par les soins du cycliste, plus de trente exemplaires de _l’Humanité_ et de _l’Ami du Peuple_, qui avaient circulé promptement, et le cycliste du colonel regrettait sans doute de n’avoir pas acheté tout le stock de journaux de la gare. Mais il n’était plus personne, quand le trompette de garde sonna la soupe, qui ignorât au quartier l’aventure de Panouille.

Un officier l’ignorait pourtant, ou du moins l’ignorait sous la forme où les autres la connaissaient: c’était le capitaine Joussert, qui signait les paperasses du rapport quotidien. Le lieutenant Calorgne ne s’était pas encore présenté au bureau, et les fourriers travaillaient autour du capitaine, lequel ne signait rien sans avoir exigé les explications d’usage.

Mais le capitaine Joussert n’ignora plus longtemps ce qui troublait la vie monotone du quartier. Un planton lui apporta une enveloppe cachetée.

--De la part du colonel, mon capitaine.

Le capitaine lut.

--Tout de suite? Bien, j’y vais.

XI

--Et vous trouvez que ce n’est pas grave? Vous trouvez qu’il n’y a pas lieu de s’émouvoir?

Le colonel n’avait plus sa voix amicale de la veille. Mais le capitaine Joussert n’en paraissait pas ému.

--Pourquoi serais-je ému, mon colonel? répliqua-t-il. Tout, dans le récit de ce journal, sent le mensonge et la provocation. Qui pensez-vous qui s’en émeuve?

--Qui? Vous êtes jeune, capitaine Joussert, très jeune. Oui, je sais que vous avez gagné la croix sur le champ de bataille, et que vous avez été blessé deux fois, je sais, et que votre audace a sauvé la division sur la Vesle. Mais la guerre est finie, vous me le disiez vous-même hier, non sans amertume.

--Moi, mon colonel!

--Mettons: sans amertume; mais la guerre est finie, et l’audace, en temps de paix, ou la bravoure, comme il vous plaira, n’est pas une vertu que l’on requiert de vous. L’armée en temps de paix...

--Mon colonel!

Le colonel rougit subitement. Droit devant lui, au garde à vous, le capitaine Joussert venait de claquer des talons en les joignant, et les éperons avaient cliqueté. Le colonel voulut se ressaisir.

--Demandez à votre commandant, Joussert!

Le chef d’escadron, qui fumait près de la fenêtre, et qui n’avait presque rien dit depuis le début de l’entretien, leva les mains à hauteur de la poitrine, pour signifier qu’il désirait laisser au colonel la responsabilité de tout. Il avait vu, le matin même, dans les papiers du rapport, la punition infligée à Panouille par le capitaine Joussert. Elle ne l’avait pas arrêté. Il la transmettait sans augmentation au colonel, lorsque le colonel l’avait fait appeler. Le colonel était hors de lui, et, tout en plaçant sous les yeux du chef d’escadron étonné les deux journaux en cause, il avait fait appeler le capitaine Joussert. Un peu vexé qu’on n’eût pas daigné prendre son avis, le chef d’escadron boudait, écoutait, et ne disait rien.

Mais le colonel s’était ressaisi.

--Vous parlez de mensonges, Joussert, et ce sont des mensonges, soit. Empêcherez-vous les gens d’y croire?

--Veuillez observer, mon colonel, que l’une de ces feuilles prétend que le canonnier Panouille fut porté en prison au milieu d’une escorte de fusils. Ce détail seul ne peut tromper personne, car personne n’ignore que les artilleurs n’ont pas de fusils.

--Oh! fusils ou mousquetons, pour le public, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Ne jouons pas sur les mots, je vous prie. Le public croira... Et nous n’avons pas le droit de démentir. D’ailleurs, si ce journal ment, il ne ment qu’en partie: on vous répondra qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Et tout retombera sur nous, car enfin vous avez puni votre canonnier et vous avez transformé le motif de la punition.

Le colonel cherchait sur sa table la feuille de situation de la 5e batterie.

--Mon colonel, répliqua, toujours calme, le capitaine Joussert, le règlement n’interdit pas la mansuétude aux officiers.

--Sans doute, mais vos quatre jours de prison m’obligent de les porter à huit. Huit jours de prison? Cela non plus ne peut tromper personne, et l’on jugera que nous avons eu peur de la vérité.

--Peur, mon colonel? Ayez l’obligeance de me rendre ma situation: je vous adresserai une plainte en conseil de guerre.

--Vous êtes fou?

--Mon colonel, je suis très jeune, mais je défends à quiconque de douter de ma conscience. Avant de punir le canonnier Panouille, qui était coupable, mais auquel je reconnaissais, moi, l’excuse des circonstances atténuantes, j’ai réfléchi. Il mérite quatre jours de prison infligés par moi, huit par vous, mon colonel. Ce n’est pas un journal d’exploiteurs du peuple qui changera rien à ma décision.

--Je vous prie de ne pas faire ici de politique, capitaine.

--Je ne fais pas de politique. Ces journaux sont à la solde de l’étranger.

--Raison de plus pour ne pas leur donner d’armes contre nous. Mais, encore un coup, laissez ce chapitre. C’est moi qui vous conseillais de réfléchir davantage.

--J’ai réfléchi.

--Bien. Mais vous n’aviez pas prévu les conséquences de cette affaire.

--Je n’ai pas à les prévoir.

--C’est votre dernier mot?

--Oui, mon colonel, je ne diminuerai pas la punition que j’ai portée.

--A votre aise. Je n’oublierai pas que vous avez refusé de nous aider à étouffer un scandale qui rejaillira sur toute l’armée. Nous n’avions pas besoin de scandale en ce moment.

Le colonel congédiait le capitaine Joussert.

Pâle, le capitaine Joussert hésita. Puis, ayant regardé le chef d’escadron qui semblait soucieux, il prononça:

--Mon commandant, j’aurai l’honneur de vous présenter une demande d’envoi au Sud-Algérien, pour moi. Je vous serais reconnaissant de la transmettre avec avis favorable.

--Nous vous regretterons, Joussert, répondit le commandant. Mais je ne m’opposerai pas à votre volonté.

Et il tendit la main au capitaine, qui la serra vigoureusement, puis rectifia la position, salua le colonel, coude haut, et sortit.

--Et voilà! marmonna le colonel. Ce petit freluquet ira se faire nommer chef d’escadron en Algérie, pendant que nous... Il n’en faut pas plus pour briser la carrière d’un colonel.

Le chef d’escadron allumait une nouvelle cigarette.

XII

Quoi qu’il en eût dit, le colonel Bouteril n’avait peut-être pas prévu toutes les conséquences de l’affaire Panouille. Il ne les prévoyait que dans le sens militaire, et à titre personnel. Sa première pensée avait été celle qu’il finit par avouer devant le chef d’escadron commandant le deuxième groupe de son régiment. Car, bien qu’il eût déclaré, la veille, au capitaine Joussert, qu’il n’espérait plus, la guerre étant finie, recevoir jamais les étoiles de général et qu’il ne s’en plaignait pas, il ne désespérait point de les décrocher, un jour, quand son tour d’ancienneté serait venu.

Dès l’armistice, il avait calculé ses chances, dénombré les généraux qui seraient placés avant peu de temps dans le cadre de réserve, dénombré aussi les survivants de sa promotion, et leurs droits, et leurs chances. Trois colonels lui seraient probablement préférés, à cause de ses opinions: tout en se défendant, et avec ardeur, d’en avoir, il se mordait les doigts de ne s’en être pas assez défendu, jadis, avant la guerre. Mais qui pouvait deviner, vers 1910 et même aux premiers mois de 1914, que la guerre éclaterait et que l’esprit de radicalisme, dont tant d’officiers avaient cru bon de se réclamer pour distancer leurs camarades, s’évanouirait sous le dégoût et la colère d’une France amenée au bord du gouffre et ressuscitée de son sommeil? Lui, ne l’avait pas deviné plus que les autres. Et il se reprochait de n’avoir pas deviné que la guerre renverserait les valeurs et que l’esprit nouveau, méprisant les vieilles querelles intestines dont la France avait failli mourir, élirait la Chambre du Bloc National du 16 novembre 1919. Ah! comme il se reprochait de n’avoir pas eu le courage de se faire affecter à l’armée de Salonique, au temps que Sarrail la commandait! Il y aurait été promu plus vite colonel, et il ne serait pas, à cette heure, condamné à piétiner sur place, ou à s’incliner devant des chefs qu’il avait dédaignés jadis. Mais il ne désespérait pas complètement.

--Sait-on jamais, se disait-il, avec le suffrage universel? La Chambre de l’armistice est une Chambre de droite. Qui peut deviner si celle qui lui succédera ne sera pas une Chambre de gauche? Et alors...

Alors le colonel Bouteril rêvait, et s’efforçait de tenir son régiment de telle façon qu’on n’eût pas l’occasion de lui imputer la moindre peccadille.

Rien de plus aisé au demeurant.

Certes, il tenait garnison, après un an d’occupation sur la rive gauche du Rhin, dans une ville ouvrière où le communisme avait un grand nombre de partisans. Mais la ville était petite,--trente mille habitants environ,--et, outre un régiment d’artillerie de campagne, elle avait un régiment de chasseurs à cheval et quatre bataillons d’infanterie, sans compter le quartier général et tous les services qu’il entraîne. Aussi les artilleurs n’avaient-ils guère à craindre d’intervenir en cas de troubles ou de simple grève. Le 1er mai, cavaliers et fantassins suffisaient à maintenir l’ordre. Par précaution, le colonel Bouteril consignait au quartier ses artilleurs, mais sans fièvre. Et les colonels des chasseurs et de l’infanterie étaient quelquefois sifflés au passage dans les faubourgs, tandis que les batteries du colonel Bouteril ne recueillaient que plaisanteries sans aigreur, quand elles gagnaient le polygone de manœuvre.

Or, c’est dans cette tranquillité sans mélange que surgissait, inopportune et terrible tout de suite, l’affaire Panouille. L’affaire Panouille! Tout de suite, en effet, le colonel Bouteril avait songé aux journaux du lendemain. Les titres énormes de _l’Ami du Peuple_ et de _l’Humanité_ lui annonçaient les titres de la presse entière. Il voyait déjà son nom mis en vedette, et il redoutait les explications qu’il devrait fournir au général,--un catholique fervent, que sa ferveur avait, avant la guerre, immobilisé dans tous ses grades jusqu’à l’extrême limite de la décence et que cette constante disgrâce n’avait pas lassé.

Depuis qu’il avait lu ces journaux de malheur, le colonel Bouteril tâchait vainement de garder son sang-froid. En face du capitaine Joussert, il s’était trahi. Car, plus qu’aux explications qu’il entendait, il pensait à celles qu’il fournirait. L’heure s’avançant, il s’irritait davantage. Il attendait qu’un cycliste du quartier général lui apportât l’ordre de comparaître que lui-même avait, quelques instants plus tôt, envoyé au capitaine Joussert. Mais nul ne frappait à la porte du bureau, et le colonel, impatient à la fois et découragé, s’était hâté de congédier le capitaine trop fier de ses décorations, puis le chef d’escadron dont le silence lui était moins tolérable que l’orgueil de l’autre.

Comme il l’attendait, il reçut enfin l’ordre de comparaître.

L’enveloppe déchirée, il relut et relut les trois lignes que le général avait écrites de sa fine écriture très nette. Il essayait d’y découvrir un indice des sentiments du général. Il n’en découvrit aucun.

N’ayant plus de hâte, il traversa la salle des secrétaires sans saluer les cinq «auxis» qui s’étaient dressés de leurs chaises.

--Où est l’adjudant? dit-il au planton qui se dressa de son banc.

--Au poste de garde, mon colonel.

--Non, non, restez là. J’y vais.

Mais le colonel n’avait pas prévu toutes les conséquences de l’affaire Panouille. En débouchant du couloir qui menait à ses bureaux, il s’arrêta: les hommes de garde et l’adjudant de semaine repoussaient hors de la cour du quartier une trentaine de civils qui semblaient résister.

Le colonel marcha droit à la grille.

--Qu’est-ce que c’est? criait-il de loin.

Et il gesticulait.

--Fermez la grille! cria-t-il encore.

Puis à l’adjudant:

--Ordre au commandant major: le quartier est consigné. Personne ne sortira sans billet de service. Et défense de stationner dans la cour.

Et au brigadier de garde:

--Mon cheval!

Il n’avait pas fini de parler, et déjà l’adjudant, d’une part, et deux canonniers, d’autre part, couraient où il l’ordonnait.

Les civils s’étaient retirés en maugréant. Rassemblés à quelques pas de la grille, ils discutaient entre eux.

Quand le colonel sortit du quartier, à cheval, des coups de sifflet fusèrent. Pour la première fois, on l’insultait dans la rue.

Il piqua son cheval, qui prit le trot.

Le brigadier de garde repoussait vers les bâtiments les canonniers en treillis que l’aventure égayait.

XIII

Dans l’étroite et sombre cellule qui lui servait de prison, l’humble Panouille se morfondait. Il ignorait, naturellement, que sa petite histoire fût l’objet de toutes les conversations au quartier. Il avait appris, la veille, à l’heure de la soupe du soir, que le capitaine ne lui infligeait que quatre jours de prison, et il avait voué une reconnaissance infinie à cet homme dont l’indulgence le déconcertait.

Quatre jours de prison. Six ou huit par le colonel. Peut-être dix. Peut-être huit seulement. Et par le général? En supposant que le général fût très sévère, Panouille espérait s’en tirer avec un maximum de vingt jours. Vingt jours! Il admettait qu’il devait s’estimer heureux de s’en tirer avec vingt jours. Cela, grâce au capitaine. Mais vingt jours, même mérités, vingt jours, presque trois semaines, trois semaines en fait pour simplifier, trois semaines à demeurer dans cette étroite et sombre cellule sans fumer, sans voir personne en dehors des heures de la soupe, quel supplice! Trois semaines sans voir personne, sans voir surtout la Marguerite qu’il n’avait pas vue depuis deux mois, et qu’il s’était promis de voir le dimanche suivant, quelle atroce punition! Marguerite l’appelait; elle serait déçue. Que ferait-elle sans lui?

Il ne pouvait même pas lui écrire qu’il n’irait pas la voir. A-t-on le droit d’écrire quand on est en prison? Et oserait-il écrire qu’il était en prison pour trois semaines? Sans compter que, les trois semaines écoulées, il n’obtiendrait peut-être pas d’emblée une permission de vingt-quatre heures. En la demandant au capitaine? Le capitaine avait été très bon pour Panouille. Mais, de toute façon, que ferait Marguerite jusque-là? Et que dirait-elle, sans nouvelles de son ami? Elle croirait qu’il ne voulait plus d’elle. Elle obéirait à la maîtresse, et elle se marierait avec le gars de Sellières qui avait remplacé Panouille à la ferme. En revanche, si elle savait que Panouille pensait toujours à elle, ne pensait qu’à elle dans sa prison, elle serait rassurée. Comment la rassurer?

Dans sa cellule, Panouille avait mal dormi. Non pas qu’il y fût plus mal couché qu’à l’ordinaire: il avait dans sa chambre le plus mauvais lit, et il y dormait bien; et il dormait bien sur la paille des baraquements, quand il était garde d’écurie. Mais de penser à Marguerite l’avait perdu. Il ne s’était assoupi qu’après avoir entendu sonner, au cadran du bâtiment central, toutes les heures, jusqu’à deux heures. Puis il s’était réveillé en sursaut, au milieu d’un cauchemar où le gars de Sellières et le lieutenant Calorgne l’étranglaient ensemble. C’était nuit pleine. Et, longtemps avant de s’assoupir à nouveau, il avait entendu sonner trois heures. Mais, à cinq heures, le trompette de garde et le jour naissant, qui entrait dans la cellule par une ouverture en forme d’entonnoir évasé vers le ciel, l’avaient définitivement éveillé.

--Ils prennent le jus, songeait-il.

Lui, puni de prison, ne prendrait pas de café. Il n’avait droit qu’à l’eau de la cruche, s’il en désirait: ce que Rechin nommait du jus de canard.

Rechin? Il consentirait peut-être à écrire pour Panouille à Marguerite? Mais comment demander ce service à Rechin? Par l’entremise du camarade qui apporterait au prisonnier la gamelle de midi? En priant Rechin d’apporter la gamelle du soir? Tout s’arrangerait ainsi. Rechin écrirait. Marguerite ne serait pas sans nouvelles, et le prisonnier endurerait avec moins de peine le supplice de ses trois semaines de prison.

A chaque sonnerie de trompette, Panouille prêtait l’oreille. Ayant fait le tour de ses pensées, délivré de cette crainte du conseil de guerre qui le hantait la veille, délivré du souci d’écrire à Marguerite, il se morfondait. L’inaction lui pesait: il lui eût préféré la corvée la plus harassante, car il n’était point paresseux, et il ne semblait jamais si embarrassé de ses puissantes mains que lorsqu’il ne s’en servait pas.

Assis au bord du bat-flanc, jambes écartées, coudes aux genoux, ses puissantes mains pendantes, il regarda ses mains. Un jour, un dimanche d’août,--le souvenir s’en ranimait en lui,--comme ils rentraient à pied de la fête de Darbonnay, bras dessus, bras dessous, Marguerite avait posé sa main dans la main de Panouille, paume contre paume, à plat, pour les mesurer toutes deux. Et celle de Marguerite était si menue au milieu de la grande patte de Panouille, qu’il avait dit en riant:

--Une soucoupe sur une assiette.

Sur quoi Marguerite ne s’était pas privée de rire aux éclats.

Mais, dispersant les souvenirs agréables, le trompette sonna la soupe.

Panouille craignit qu’on ne l’oubliât dans sa prison, et trouva les dernières minutes plus longues que les heures de la matinée.

Il fut récompensé de son attente, et au delà de ce qu’il souhaitait. Et tant, qu’il poussa un juron joyeux à la vue de l’homme qui lui apportait sa gamelle, car c’était Rechin, son voisin de lit, son fidèle copain.

--Mon vieux pote!

--Ferme! ferme! dit précipitamment Rechin, et dégrouille, cache ça.

Il lui jetait un journal roulé en boule.

--Qu’est-ce c’est?

--Boucle! Tu verras.

Et Rechin se retournait pour s’assurer que le brigadier de garde ne s’occupait pas d’eux.

Mais la feuille s’était dépliée, et Panouille en aperçut le titre.

--Qu’est-ce c’est?

Déjà, il abandonnait sa gamelle.

--Lis, lui dit Rechin. Le cabot s’en va. L’adjudant de semaine lui a fait signe. Tu as le temps.

Panouille, lisait, lentement, tête basse.

--Range ça, les voilà qui radinent. C’est tapé, hein?

Rechin, sur le seuil de la cellule, reculait.

--Range ça, que je te dis! Les voilà.

Panouille leva la tête. Il avait l’air hagard.

--C’est toi? fit-il, la voix lourde.

--Range donc! Vrai, ce que tu es nouille!

--C’est toi!

Brusque, Panouille, dressé, saisit sa gamelle et, de toutes ses forces, la lança vers Rechin.

L’autre reculait. Il s’effaça. La gamelle alla tomber aux pieds de l’adjudant de semaine.

--Bon Dieu! fit Panouille.

XIV

Les révélations de _l’Humanité_ et de _l’Ami du Peuple_ avaient moins ému les hommes que les officiers. Les hommes, qui s’étaient instruits auprès de leurs camarades de la 5e batterie, savaient que l’incident Panouille se réduisait à peu de chose et que les journaux exagéraient. Certes, chacun possédait de l’incident une version qui n’était ni celle du capitaine Joussert, ni celle du lieutenant Calorgne, ni celle de Rechin, ni celle de Panouille. Mais tous, ou presque tous, n’éprouvaient, à l’annonce du scandale, qu’une impression de joie.