Panouille

Part 4

Chapter 43,720 wordsPublic domain

Au milieu des petits tracas de leur vie quotidienne, l’incident Panouille, se greffant sur les événements du Sud-Algérien dont tous s’occupaient, procurait aux canonniers un sujet de conversation facile où le tempérament de chacun s’exerçait, et le plaisir, si humain, qu’on éprouve en face des ennuis d’un supérieur qu’on n’aime pas. La vie de caserne, si elle enseigne les vertus de la solidarité, c’est longtemps après que l’on n’est plus soldat. Tant qu’on la mène, ou qu’on la subit, elle ne développe pas, chez ceux qu’elle assemble, l’amour du prochain. Et la plupart des jeunes soldats étant incapables, par leur âge ou leur éducation, de se hausser jusqu’aux idées générales les plus modestes, imputent en bloc à leurs chefs immédiats, officiers et sous-officiers, les petites misères de cette vie de caserne que leur imposent la loi du service militaire obligatoire et les lois informulées, mais aussi strictes, qui régissent toutes les communautés d’hommes. L’incident Panouille, exagéré par la presse révolutionnaire, ne pouvait pas ne pas causer maints ennuis à la gradaille du régiment, et tous les canonniers, peu ou prou, s’en réjouissaient. Mais, dans ce concert de bavardages, nul ne se souciait de Panouille. Panouille n’existait pas. Seul existait l’incident Panouille, l’affaire Panouille.

--N’empêche qu’on est consignés, grognaient les uns.

--Encore heureux si on ne nous expédie pas tous en Algérie, d’office, franco de poste et d’emballage! enchérissaient les autres.

--Tas d’idiots! criait un malin. C’est le colonel qui encaissera, et ils amélioreront l’ordinaire.

Dans l’affaire Panouille, Panouille disparaissait pour ses camarades. Si peu d’entre eux le connaissaient! Et ceux qui le connaissaient auraient été bien empêchés de dire si l’humble Panouille était capable de se révolter contre ses chefs. L’affaire Panouille introduisait au quartier une distraction: les camarades du prisonnier n’en demandaient pas davantage. L’affaire leur arrivait du dehors, avec les journaux: elle leur en paraissait plus grosse et plus vague, et par conséquent plus passionnante.

Mais ce fut différent quand on apprit, après la soupe du matin, la dernière nouvelle, colportée sans retard par Rechin et par les plantons de la salle des services: Panouille, le prisonnier Panouille, avait lancé sa gamelle à la tête de l’adjudant de semaine. Et Panouille devint un personnage extraordinaire. Parce qu’il avait osé lancer sa gamelle à la tête de l’adjudant de semaine, on crut ce qu’affirmaient les journaux trop rapidement lus; on crut qu’il avait refusé de partir pour le Sud-Algérien; on crut qu’il avait répondu: «A bas la guerre!» N’en était-il pas capable?

L’effervescence au quartier s’accrut d’autant, et, comme il est naturel, elle se traduisit par un silence qui pesa sur tout le quartier pendant toute l’après-midi. Les canonniers, si bavards à l’heure de la soupe, se regardaient sans parler. Ou, s’ils parlaient, ils parlaient à voix basse, comme dans la chambre d’un malade. On vit, dès deux heures, revenir le colonel Bouteril, en auto, un colonel pressé qui s’enferma dans son bureau jusqu’à l’heure de la soupe du soir. On vit le capitaine Joussert se diriger vers le bureau du colonel,--bâtiment C. On vit s’y diriger également le lieutenant Calorgne, le canonnier Rechin, l’adjudant de semaine, le brigadier de garde, puis le prisonnier Panouille, encadré par deux servants en armes, puis encore le capitaine Joussert, et l’adjudant de semaine encore. Le même planton faisait la navette entre le bâtiment C et les autres bâtiments. L’immense cour du quartier semblait plus déserte que jamais. Dehors, derrière la grille fermée, on voyait des civils qui s’arrêtaient, regardaient, et s’en allaient, ou tenaient des conciliabules qui intriguaient les artilleurs.

A l’heure de la soupe du soir, le quartier étant consigné, la cantine fut envahie. Jusqu’à l’heure de l’appel, elle fut pleine d’un brouhaha inaccoutumé. Le vin aidant, et les alcools versés en cachette au comptoir dans les verres de café, les esprits s’échauffèrent. Le brigadier de garde dut emmener au poste un canonnier ivre que le cantinier expulsa brutalement.

Au crépuscule, quand les usines s’ouvrent pour laisser fuir leurs ouvriers fatigués, des rassemblements, plus importants que ceux du matin, se formèrent devant la porte du quartier. Un journaliste, arrivé de Paris, insista longtemps, pour être reçu par le colonel. On vit le colonel sortir, en auto, parmi les huées des civils rassemblés devant la grille. Et la nuit était noire, quand on vit passer un capitaine, petit, maigre, voûté, triste, que la foule hua comme elle avait hué le colonel. La foule ignorait que, contraint par son colonel qui prétendait l’ordonner de la part du général, le capitaine Joussert avait remis à son colonel une plainte en conseil de guerre contre le canonnier Panouille, et, en même temps, mais de lui-même, sa démission, qu’il adressait au ministre.

XV

Dans les affaires du genre de l’affaire Panouille, il vient un moment où, avec la meilleure volonté du monde, l’homme le moins partial ne discerne plus le vrai du faux, et le possible de l’invraisemblable; et la suite des événements échappe à ceux qu’elle intéresse le plus.

Importe-t-il de relever ici, minutieusement, le détail des interrogatoires que le colonel Bouteril, prenant l’affaire en main, fit subir aux principaux acteurs de ce drame? Panouille ne comprenait rien à tout ce qu’on lui reprochait. Secret et têtu comme tous les simples quand ils croient avoir raison, intimidé par ce colonel qu’il n’avait toujours aperçu qu’au milieu d’une pompe militaire propre à faire impression sur lui, dérouté par cet article de journal mal lu qui gâtait tout lorsque tout s’arrangeait, abasourdi par les griefs de communisme, antimilitarisme, bolchevisme, pacifisme, etc., que le colonel inscrivait à sa charge, il ne sut ni se défendre, puisqu’il n’était pas coupable, ni dire la vérité, car elle lui paraissait sans rapport aux crimes dont on le chargeait. Rechin, lui, on s’en doute peut-être, se montra d’une candeur digne d’éloges; le lieutenant Calorgne et l’adjudant de semaine, victime de la fureur de Panouille, déposèrent sans haine, mais aussi sans bienveillance; les autres gradés ne savaient et ne pouvaient pas dire grand’chose; et le capitaine Joussert, qui ne s’expliquait pas le dernier geste de Panouille, exaspéra le colonel par son calme et par sa volonté de n’agir que selon sa conscience.

Devant les manifestations, encore isolées et bénignes, mais redoutables pour les jours suivants, que les civils avaient déjà provoquées à la porte du quartier d’artillerie et qui révélaient une intention de désordres, le colonel jugeait nécessaire de ne plus étouffer le scandale; mais il estimait qu’il le résoudrait en donnant à l’affaire du canonnier Panouille des dessous que le capitaine Joussert ne voulait pas admettre. Sommé d’accomplir enfin son devoir, le capitaine Joussert avait rédigé la plainte en conseil de guerre que motivaient les gestes du canonnier Panouille; toutefois, sans tenir compte des dessous mystérieux que le colonel vitupérait, il n’avait pas négligé de noter honnêtement ce qui sauverait l’accusé. Le colonel mécontent et le capitaine tenace s’étaient affrontés sans témoins. L’un avait poussé l’autre à bout en lui reprochant de travailler à la ruine de la France républicaine, et l’autre, refoulant ses larmes et son envie de châtier celui qui l’injuriait, avait décidé d’abandonner la partie.

Loin de s’atténuer, l’affaire Panouille s’enfla. Vainement le colonel s’était enfermé dans son bureau avec le capitaine Joussert: on sut que le capitaine Joussert donnait sa démission. Pas plus que Panouille, les canonniers ne comprirent.

--Faut pas chercher à comprendre! disaient-ils.

C’est le refrain éculé de la philosophie militaire. Mais pouvaient-ils comprendre? Qui pouvait comprendre? Des bruits, ramenés de la ville par les plantons, couraient de chambre en chambre au moment de l’appel du soir. On chuchotait que le général avait infligé trente jours d’arrêts simples au colonel; que le député Cachin, du parti communiste, était arrivé, à fin d’enquête, par le train de huit heures; que les chasseurs à cheval, par crainte de grabuge, étaient consignés au quartier comme les artilleurs, mais en outre alertés; que les fantassins partaient le surlendemain pour l’Algérie au grand complet, jusqu’aux hommes libérables dans trois mois; que le capitaine Joussert avait giflé le colonel Bouteril, cependant que certains affirmaient le contraire, ce qui compliquait la situation; quoi encore?

Mais rien de ce qui se chuchotait au quartier, ce soir-là, ne faisait présumer ce que réservaient les journaux du lendemain.

Les grands journaux d’informations étaient vides pour la plupart, et les curieux en concluaient déjà que l’affaire Panouille n’était pas si terrible que d’aucuns l’imaginaient. En revanche, les journaux d’extrême-gauche ne consacraient pas moins de trois colonnes au nouveau crime dont se souillait le militarisme bourgeois. Ainsi les canonniers avides--que le cycliste du colonel avait cette fois largement approvisionnés, apprirent que leur camarade Panouille, martyr du Prolétariat, faisait dans sa prison,--un taudis immonde,--la grève de la faim, pour protester contre la barbarie de l’impérialisme capitaliste. Et le Prolétariat était convié à protester aussi, par les moyens dont il disposait et dès que le Comité d’Action le décréterait opportun, contre les procédés indignes que la bourgeoisie employait pour obtenir des volontaires en vue de la guerre sud-algérienne. Après quoi, _l’Ami du Peuple_ laissait présumer que le Comité d’Action préparait des mesures énergiques, annonçait de prochains détails sur la conduite singulière d’un capitaine qui avait donné sa démission, et publiait le texte de la demande d’interpellation que le député communiste Vaillant-Couturier avait déposée sur le bureau de la Chambre pour le président du Conseil, ministre de la guerre.

Les canonniers ne riaient plus. Ils sentaient trop que, pour une affaire où ils ne comprenaient rien, ils seraient les premières victimes de ce beau mouvement que préparait le Comité d’action de _l’Ami du Peuple_. Ils savaient que, depuis le matin, toutes les troupes de la garnison étaient consignées et que des patrouilles de gendarmerie circulaient dans la ville. Et le cycliste du colonel glissait à l’oreille de qui voulait l’entendre, que, par le train de Paris, avaient débarqué des voyageurs dont le nombre insolite dissimulait à la fois des chefs du parti communiste et des agents de la sûreté.

XVI

Son numéro de _l’Écho de Paris_ sous le bras, sa cravache et ses gants dans la même main, le lieutenant Calorgne, qui portait toujours la tenue noire d’avant la guerre, rentra chez lui d’un air soucieux. De toute la matinée, il n’avait pas pu arracher trois phrases au capitaine Joussert.

--Tu vois? dit-il à sa femme, on ne sait jamais sur quel pied danser avec cet homme-là. Il a voulu faire le malin. Total: il donne sa démission. Je te demande un peu si c’est raisonnable!

Il attendit. Sa femme se contenta de hocher la tête. Il continua:

--Avant-hier, il colle quatre jours de prison à Panouille. Hier, il le traduit en conseil de guerre. Ce matin, tu ne sais pas ce qu’il a fait?

--Non.

--Il a fait l’inventaire du magasin d’habillement.

--Puisqu’il a donné sa démission, il s’apprête.

--Le colonel nous a prescrit, ce matin, de nous montrer le moins possible en uniforme dans les rues, pour éviter de créer des incidents.

--Il a peut-être raison?

--Il a raison, il a raison... En tout cas, avant la guerre, on ne baissait point pavillon comme ça devant les anarchistes. Rappelle-toi, au printemps, quand il y avait retraite militaire, le samedi soir, tout le peuple suivait. Et même, les conseillers municipaux des faubourgs ont réclamé, parce que les retraites ne passaient point par les faubourgs. Ainsi, tu vois!

--Nous ne sommes plus avant la guerre.

--Foutre non!

--Édouard!

Madame Calorgne se permettait quelquefois de relever les écarts de langage de son mari. Il n’avait que trop souvent tendance à parler comme il parlait avant la guerre, quand il était sous-officier. Et le lieutenant Calorgne tolérait ces reproches de sa femme.

Il s’était assis à table et dépliait sa serviette.

--Revue d’armes tantôt, dit-il. Ça va barder.

--Le capitaine est de mauvaise humeur?

--Non, pas du tout. C’est moi qui passe la revue. Avant la guerre, c’était le lieutenant en premier qui passait la revue d’armes. Quand j’étais bleu...

Il s’arrêta.

--Écoute! fit-il.

Ils écoutèrent.

--Qu’est-ce que c’est?

Elle le regardait.

--_L’Internationale_. Tu n’entends pas?

Il alla vers la fenêtre et l’ouvrit.

Un cortège d’hommes et de femmes, chantant l’hymne révolutionnaire, débouchait du pont.

--Ils vont du côté du quartier, dit le lieutenant Calorgne.

--Que c’est bête! murmura sa femme.

Le cortège défila sous leurs fenêtres. Des femmes sans chapeau et des hommes à casquette marchaient au pas, quatre par quatre, derrière un drapeau rouge.

--Que c’est bête! répéta madame Calorgne.

--Ils se prétendent antimilitaristes, et vois-les! Ils marchent au pas, hommes et femmes, mieux que nos servants. Ils vont sûrement au quartier. C’est le 1er groupe qui est de service.

--Mais qu’est-ce qu’ils veulent?

Madame Calorgne était inquiète. Comme la plupart des femmes, elle tremblait à la pensée de la révolution dont tous les journaux signalaient, vantaient, ou déploraient, depuis l’armistice, les progrès certains.

--Oh! dit le lieutenant Calorgne. Beaucoup de bruit, peu de danger. Ils agitent leur drapeau rouge comme un épouvantail à moineaux. Mais, qu’on me donne seulement un peloton de chasseurs, et tous leurs épouvantails s’évanouiront.

--Tu crois?

--Viens manger. Laisse-les chanter leur _Internationale_: ça distraira nos canonniers, qui sont consignés à cause de ces braillards. Eux, ils s’en fichent: avec leur semaine anglaise, ils ont toute cette après-midi et toute la journée de demain pour se promener; ils s’en moquent bien, que nos soldats ne se promènent pas! Mais ça ne les empêchera pas de crier: «Vivent les petits soldats! A bas l’armée!»

--Je ferme la fenêtre?

--Si tu veux. Tiens! les côtelettes sont froides maintenant.

--Mets de la moutarde.

--C’est de la neuve?

--Oui.

--De la coopérative?

--Oui: vingt-sept sous. La même qu’on paye un quatre-vingt-quinze chez tous les épiciers.

--Tu m’as acheté du papier?

--Trois mains. Il a augmenté de deux sous par main.

--Elle est un peu douce, la moutarde.

--Oh! toi, il te faut du sinapisme!

--Tu exagères.

XVII

Ce samedi-là, le maréchal des logis Faituel était chef de poste au quartier.

Excellent sous-officier qui n’avait jamais attiré la moindre réprimande, il s’acquittait de son service avec un zèle remarquable. Seuls, Rechin et deux ou trois autres canonniers connaissaient mieux le véritable Faituel. Pour eux, il se réservait moins que pour tout le monde. Il les recevait assez souvent, le soir, après la soupe, dans la chambre qu’il avait louée, en ville, chez une vieille dame sourde dont il excitait l’admiration par sa courtoisie et sa sagesse. Jamais le maréchal des logis Faituel ne recevait une femme chez lui. Chaque soir, il arrivait en uniforme bien taillé, vers cinq heures. A sept heures, qu’il eût eu ou qu’il n’eût pas eu la visite de ses camarades, il repartait, en civil. Vers neuf heures, il rentrait, se déshabillait, et regagnait le quartier. Mais Rechin, qui n’était pas un sot, le soupçonnait d’avoir en ville une autre chambre, sinon tout un appartement, où l’on ignorait qu’il fût soldat et où il ne recevait aucun soldat.

Au quartier, le maréchal des logis Faituel évitait toute rencontre familière avec les camarades qu’il traitait en ville comme de véritables amis. Il avait même dû, à plusieurs reprises, en avertir expressément Rechin, qui le jugeait timoré. Pas n’est besoin sans doute de spécifier que, ce samedi-là, troisième jour de prison de Panouille, le maréchal des logis Faituel, plus circonspect que jamais, renvoya sans ménagement le canonnier Rechin qui cherchait à l’aborder dès la fin de la parade de garde. Rechin, toutefois, ne désirait lui dire que deux mots:

--Tâche de voir Panouille. Moi, je suis brûlé, tu le sais.

--Bon. Rompez! répondit le chef de poste.

Faituel avait d’autres soucis, car il pressentait que son tour de garde ne serait pas des moins délicats, mais il s’était promis de ne pas perdre une si précieuse occasion de causer avec Panouille. Chef de poste, il était responsable, et par conséquent il pouvait pénétrer dans tous les locaux pour s’assurer, à telle heure qu’il lui plairait, que tout y était bien en ordre.

Il visita les prisons quand son brigadier fut revenu de la corvée de soupe aux prisonniers. Il eut soin seulement, avant d’ouvrir la cellule de Panouille, d’abaisser le plus possible sur ses yeux la visière de son casque.

Il était adroit. Il sut trouver quelques paroles suffisantes pour que Panouille ne regimbât pas d’emblée. Et, les ayant prononcées, il n’eut plus aucune crainte: il était maître de Panouille.

--Mais oui, mon pauvre vieux, lui dit-il doucement, vous avez des amis. Ils vous sauveront.

--J’ai rien fait. J’ai pas frappé le lieutenant et j’ai pas lancé la gamelle à l’adjudant. Je vous jure...

--Oh! moi, je vous crois. Mais ici, dans ce métier, ce n’est pas toujours la vérité qu’on croit. Et à votre place, moi, je ne persisterais pas à nier. C’est un très mauvais système de nier avec obstination: il y a des juges que ça incommode, surtout au conseil de guerre.

--Alors, sûr et certain, ils me font passer au conseil?

--Dame!

Panouille, une fois de plus, exhala son juron favori.

--Vous les connaissez, poursuivit le maréchal des logis: tous des brutes, qui ne sont contents que du malheur des pauvres types. Ah! si tu étais riche, mon pauvre Panouille, sois tranquille: tu ne serais pas où tu es, et on n’aurait pas voulu t’envoyer d’office en Algérie. Ici comme ailleurs, il n’y a de misère que pour les misérables. Mais ça ne durera pas toujours: nous nous vengerons. Toute l’armée, c’est de la racaille à pendre.

--Ils sont pas tous mauvais, hasarda Panouille que semblables paroles, d’un sous-officier, rendaient perplexe. Le capitaine Joussert, il est bon fieu.

--C’est vrai qu’il ne voulait pas te punir?

--Sûr et certain. Et gentil avec ça. Il comprend les choses.

--Ça me fait plaisir de te l’entendre dire. Est-ce que tu sais qu’il a donné sa démission?

--Non!

--A cause de toi.

--Alors, je passerai pas en conseil?

--Au contraire.

--Ah! alors, je suis foutu. J’aurai personne pour me défendre.

--Mais si, tu auras un avocat. Un grand, qui te fera acquitter.

--Acquitter?

--Oui. Et puis, on me disait que tu avais un ami, comment donc? Rochin? Regin?

--Rechin? C’est un faux frère. Il m’a fait poisser hier un sale journal.

--Non, Panouille, non. Rechin est ton ami. Écoute-le, tu ne t’en plaindras pas.

--Vous le connaissez?

--Non, mais un de mes camarades le connaît très bien.

--Ah!

--Ce journal qu’il t’apportait hier, c’est lui qui te sauvera.

--Vrai! vous me dites des choses! Si c’était pas vous, je le croirais pas.

--Ne le répète à personne. Garde ça pour toi.

--Sûr et certain.

--Tu sortiras de prison, la tête haute, Panouille. Tu es du peuple, le peuple te délivrera.

--Personne me connaît.

--Plus que tu ne penses, Panouille. Allons, courage! Donne-moi la main. Espère.

--Ah! maréchal des logis! J’aimerais mieux pas passer au conseil.

--Il vaut mieux que tu y passes. Ton procès est le procès du peuple. Tu auras tout le monde de ton côté.

--Vous croyez?

--Adieu, Panouille, et silence.

Et la porte de la cellule fut refermée sur Panouille, plus perplexe que jamais.

XVIII

Le cortège qui chantait _l’Internationale_, le capitaine Joussert l’avait vu passer, lui aussi, de la terrasse du Café des Sports où il était attablé en compagnie d’un camarade, ingénieur de l’une des usines dont la ville tenait à la fois sa richesse et son air lourd de fumées.

--Pauvres gens! murmura-t-il.

Mais il n’avait dans la voix aucun mépris.

--Pauvres gens qu’animait jadis une foi religieuse propre à les consoler de leur vie si dure, et qu’anime à présent une autre foi, mais basse, et sans issue! Tels qu’ils marchent vers ils ne savent trop quoi, ils marchaient vers l’ennemi, le jour de la bataille de Guise. Il suffit d’exalter en eux cet instinct d’abnégation et de dévouement qui dort au cœur de tous nos compatriotes, pour les emmener n’importe où. C’est un beau peuple, ami, que le peuple de France.

--Tu ne les vois pas à l’atelier, toi, répondit l’ami. Ce sont les premiers ouvriers du monde, tant par leur intelligence personnelle que par leur application. Mais, Français, ils aiment à se critiquer et à critiquer leurs patrons; et les chefs communistes sont impardonnables, qui méprisent ces ouvriers au point de les vouloir ravaler tous au niveau de simples manœuvres égaux.

--Impardonnables? répliqua le capitaine Joussert. Ineptes, plutôt, les uns parce que, sincères dans leur conviction, ils n’ont les yeux fixés que sur leur idéal, et les autres parce que, véritables exploiteurs de la misère populaire, ils n’ont pour les troupes qui les suivent que le dédain le plus écœurant. Ni les uns ni les autres de ces chefs ne sont de vrais chefs: intellectuels ratés dans la plupart des cas, ils manquent ou d’esprit pratique ou de conscience. Ils perdront leurs troupes, non sans les faire d’abord décimer par la guerre civile et sans les précipiter dans une misère plus grande. Une révolution, comme une guerre, ne profite qu’à une minorité de sacripants. Le peuple n’en fait que les frais.

L’ingénieur posa la main sur le bras du capitaine.

--Comme te voilà triste!

--J’ai donné ma démission.

--Toi?

--Tu ne sais pas ce qu’est devenue notre prodigieuse armée de la guerre, cette élite de la nation. Elle est devenue ce que la nation redevient peu à peu, tandis que les anciens combattants, fatigués, s’engourdissent: la proie des anciens embusqués, des anciens lâches, la proie des partisans de toutes les compromissions.

--Allons! dit l’ingénieur, avoue-le: tu t’aperçois que tes doctrines sont en train de faire faillite.

--Non.

--Mais tu n’y crois plus.

--J’y crois plus que jamais. Plus que jamais, je crois que la France a besoin d’une monarchie.

--Le peuple, qui vote, n’en veut pas.

--Le peuple ne sait pas. Dès l’école, on le trompe; on lui enseigne que les rois mangeaient son pain et buvaient sa sueur; mais on ne lui enseigne pas qu’il ne faut pas imputer aux rois ce qui est imputable à la noblesse, et on se garde bien de lui enseigner que les rois étaient toujours en lutte contre la noblesse et que c’est contre la noblesse, avec le peuple et pour le peuple, que les rois ont créé le royaume de France. On ne lui enseigne pas que cette noblesse d’autrefois n’était que ce que sont les banquiers, les agioteurs, les accapareurs, les sociétés anonymes d’aujourd’hui. On ne lui enseigne pas que les rois étaient moins dangereux pour le peuple que ne le sont aujourd’hui ces Normaliens défroqués et ces avocats sans clientèle qui composent les trois quarts du parlement tout-puissant. Si le peuple savait...

--Veux-tu faire de la politique?

--Faire de la politique? Car c’est un métier, n’est-ce pas? C’est la France qu’il faut faire, mon ami.

--Toujours des guerres?