Panouille

Part 2

Chapter 23,774 wordsPublic domain

--Géomètre, va!

--Sans doute, mon colonel, et avouez à votre tour que j’ai le droit de m’étonner que, si peu de temps après l’armistice, cette République, rentrée dans son ornière, se laisse entraîner vers une guerre de diversion qu’elle peut achever du jour au lendemain, si elle le désire.

--Vous en tranchez à votre aise.

--Mais non, mon colonel. Le soulèvement des Beni-Aïn était facile à prévoir et à prévenir. Rappelez-vous que les montagnards de l’Aurès se sont déjà soulevés pendant la grande guerre: la répression fut immédiate et, en France, on l’ignora. Aujourd’hui, l’Islam, exaspéré par l’Angleterre et attisé par la Russie, cherche à se délivrer. Voyez l’Égypte, voyez l’Inde. Nous verrons la Tunisie, le Maroc, toute l’Algérie peut-être, pour le seul profit de l’Allemagne qui, cachée dans la coulisse, s’amuse de nous énerver ainsi sans risquer autre chose qu’un peu d’argent.

--Hé! mon ami, la République n’ignore pas, je pense, ce que vous n’ignorez pas? Faites-lui confiance. Elle a conquis l’Islam par une politique d’humanité plutôt que par les armes: elle saura garder sa conquête. On a beaucoup exagéré l’importance de cette guerre du Sud-Algérien, parce que nous avons été surpris. Au fond, ce n’est qu’un soulèvement de trois ou quatre tribus: pour nous, une promenade militaire, quand notre corps expéditionnaire sera prêt. Ça ne vous tente pas, Joussert? Je regrette quant à moi qu’on n’ait pas besoin de colonel: je reviendrais peut-être de là-bas avec les étoiles, tandis qu’ici je ne peux plus rien espérer, et pourtant je ne me plains pas.

Ils étaient arrivés au tournant de la rue. Le colonel tendit la main au capitaine.

--Au revoir, Joussert. Vous allez à gauche?

--C’était sans le vouloir, fit-il de suite.

Et il sourit à son jeu de mots. Mais, afin de ne pas se séparer du capitaine sur une plaisanterie, il ajouta, sans transition:

--L’adjudant de semaine m’a dit qu’on avait conduit un de vos hommes aux locaux disciplinaires. Rien de grave?

--Non, mon colonel. Rien.

--Au revoir.

Le capitaine Joussert joignit les talons et salua, réglementairement.

VI

Quand le brigadier de garde, jugulaire au menton, ouvrit la porte du cachot, Panouille leva la tête.

--Voilà ta soupe, lui annonça Rechin, qui se hâta d’entrer.

Panouille sourit tristement à son voisin de lit.

--T’es un bon pote, dit-il.

--C’est bien le moins. Les autres n’y pensaient même pas, à ta soupe. J’ai dû le rappeler au cabot.

--Allons, allons! commanda le brigadier. Pas de discours! Défense de communiquer avec les prisonniers.

Rechin protesta.

--Tu fais du zèle?

--Ne me tutoie pas, répondit le brigadier, et dépêche-toi de sortir. Tu ne vois pas que l’adjudant de semaine nous regarde?

--Bon, bon, je sors. T’avais qu’à le dire.

Rechin sortit du cachot.

--Quel métier! murmura-t-il. Si c’est pas une honte de traiter des hommes comme ça, pire que des forçats qui ont commis un crime! Ah! vivement la classe!

--Cent quinze demain matin, acheva le brigadier en soupirant.

Mais il se ressaisit, et, élevant la voix:

--Dites donc! Faudrait dire à votre maréchal des logis de semaine que cet homme-là n’a pas de couverture, et puis qu’on ne l’a pas fouillé. C’est la consigne. Vous le direz à votre maréchal des logis: je tiens à ma perme de dimanche, moi.

--Le copain n’ira pas, lui, lança Rechin, la bouche amère.

--Ce n’est pas une raison pour que je n’y aille pas, répliqua le brigadier.

--T’as rien à cacher de tes affaires? demanda Rechin à Panouille qui mangeait machinalement.

--Allons! allons! répéta le brigadier. Que ça finisse!

--Je m’en vais, je m’en vais.

Et Rechin s’éloigna, sans hâte.

La gamelle entre les genoux, Panouille mangeait. Debout devant la porte, le brigadier attendait, le trousseau de clefs à la main.

--Qu’est-ce que c’est que vous avez fait? dit-il d’une voix indifférente.

Panouille en laissa la cuiller à mi-chemin de sa bouche, puis, la reposant dans la gamelle:

--Des bêtises, dit-il sourdement. Ils m’avaient mis à ressaut.

--Qui ça?

--Le logis de semaine.

--Je croyais que c’était le lieutenant Calorgne.

--Lui aussi, mais après, parce que j’étais à ressaut. Le lieutenant, c’est une charogne, sûr et certain, tu parles! Mais le maréchal des logis, ah!...

Et derechef il lâcha le juron qui, dans la chambre, une heure plus tôt, avait déchaîné sur lui l’orage.

--Comprenez, brigadier, poursuivit-il, ne mangeant plus. Il m’en veut, celui-là. Ça fait le troisième dimanche que je suis garde d’écurie. C’est-il juste?

--Évidemment, trois dimanches...

--Sûr et certain. Et puis, vous savez, c’est pas mon tour. J’ai calculé, c’est pas mon tour, je devais avoir ma perme. Ça fait deux mois que j’en ai pas demandé. Il a rien voulu savoir: ça m’a mis à ressaut, comprenez.

--Je comprends. C’est pas drôle.

--La petite m’avait écrit.

--Vous êtes fiancé?

--C’est pas ça. C’est parce qu’elle avait des ennuis dans sa place avec le gars qu’ils ont pris après moi.

--Je comprends.

--Comprenez, qu’est-ce que ça va devenir maintenant? J’en aurai bien pour trente jours par le général.

Le brigadier, moins indifférent, hocha la tête.

--C’est un cas de conseil, prononça-t-il lentement.

Panouille blêmit.

--Un cas de conseil!

--Probable. Voies de fait contre un supérieur à l’occasion du service.

--Voies de fait?

--T’as pas l’air de comprendre. As-tu frappé le lieutenant, oui ou non?

--Je l’ai pas frappé.

--Tu es sûr?

--Je l’ai pas frappé. C’est lui qui voulait me foutre sur la gueule avec sa cravache.

--Alors, je ne sais plus.

--Ça peut pas être un cas de conseil. J’ai jamais fait de mal à personne.

--Mange toujours, tu as le temps d’y penser. Grouille-toi, voilà l’adjudant qui rapplique.

--J’ai pas faim.

--Faut manger.

Panouille n’avait plus faim. La crainte du conseil de guerre, éveillée en lui par le brigadier, l’écrasait tout à coup. Il essayait de se débattre contre l’obsession prochaine. Il en demeurait stupide. Il répéta:

--Ça peut pas être un cas de conseil.

--Vous ne voulez plus manger?

Le brigadier prit la gamelle à moitié pleine que Panouille lui abandonnait, et la posa devant la porte.

--Dites, brigadier!

Les yeux de Panouille imploraient.

--Dites! ça peut pas être un cas de conseil? J’ai pas frappé le lieutenant.

--Je ne sais pas, moi.

Le brigadier cherchait parmi les clefs du trousseau la clef nécessaire.

--Il ne peut pas dire que je l’ai frappé. Je l’ai pas frappé.

--Dans ce cas, vous n’avez rien à craindre.

Il poussait la clef dans la serrure.

--Vous croyez, brigadier?

--On ne sait jamais.

Il tira la porte à lui.

La porte fermée, Panouille disait encore:

--Je l’ai pas frappé. Ça peut pas être un cas de conseil.

VII

A l’habile Rechin, canonnier servant qui s’écriait «vivement la classe!» le brigadier de garde avait répondu: «Cent quinze demain matin.» Les deux hommes, comme Panouille, canonnier conducteur, avaient encore cent quinze jours de service militaire à décompter jour par jour, selon la coutume de tous les soldats, avant d’être rendus à la vie civile. Cent quinze jours: à peine un peu moins de quatre mois: le tiers d’une année: pour un soldat qui attend sa libération, le tiers d’une année est un laps de temps considérable; pour les soldats de la classe de Panouille, ces cent quinze jours représentaient à la fois une menace et un réconfort: une menace, parce que chacun d’eux songeait aux hommes de la classe 1911, qui comptaient moins de soixante jours à tirer quand la guerre de 1914 éclata; un réconfort aussi, car chacun d’eux se persuadait que, pour une guerre spéciale telle que celle qui venait d’éclater dans le Sud-Algérien, on se contenterait d’employer des volontaires de la métropole à côté des troupes coloniales, désignées d’avance. Et si chacun souhaitait que de nombreux volontaires pussent empêcher le gouvernement d’envoyer d’office contre le rebelle Abd El Kracine des unités constituées, chacun se trouvait d’excellentes raisons de ne pas grossir le nombre des volontaires.

Il est certain que Panouille, canonnier conducteur, ne s’était jamais égaré dans de subtiles réflexions sur ces événements du Sud-Algérien dont ses camarades s’entretenaient devant lui avec des opinions diverses, et sur les conséquences que ces événements pouvaient avoir quant à lui. Paysan des moins favorisés de toute façon, il était sans famille. Si loin qu’il remontât vers le passé, il se revoyait travaillant à des besognes ingrates pour un maître difficile. Plus tôt qu’à son tour, il avait pesé de ses poings sur le manche d’une charrue, abreuvé les chevaux, sué de fatigue et de poussière près d’une batteuse, supporté les bourrades des valets plus âgés que lui et la perpétuelle mauvaise humeur d’une maîtresse qui se plaignait qu’il la ruinât avec son appétit, le tout au milieu du désordre et des exigences nés de la guerre. L’humble Panouille, enfant trouvé, avait grandi sans connaître aucune tendresse, voire aucune sympathie. Nul ne s’était inquiété des droits que les lois inopérantes lui accordaient en principe. A vingt ans, l’humble et solide Panouille ne savait pas lire, n’ayant au reste jamais eu le temps ni le goût d’y penser.

Penser, établir des rapports entre certaines choses et certaines autres, comparer et juger, qu’on l’observe, c’est faire œuvre de loisir et de luxe, même quand l’intelligence n’est pas d’une évidente supériorité. L’intelligence de Panouille ne s’était appliquée qu’aux réalités les plus simples de son étroite vie journalière. Si maigrement partagé, il était cependant sans méchanceté et sans jalousie. La caserne lui avait donné conscience de sa force et cette revanche contre les brimades et les moqueries dont il avait été l’objet dès le début de son service militaire. Il s’était ainsi découvert un avantage qui l’avait soutenu.

Mais il avait fait une autre découverte au régiment: c’est que lui, le Panouille sans famille, sans ami, sans attache d’aucune sorte, se sentait plus seul à la caserne qu’il ne l’eût senti s’il n’avait pas laissé à la ferme la Marguerite, fille simple comme lui, chargée des travaux de la cuisine, comme lui toujours rabrouée par la maîtresse, bien qu’elle le fût moins par le maître, comme lui sans famille quoique pour des raisons différentes. S’il n’avait pas laissé la Marguerite à la ferme, la Marguerite avec qui il pouvait causer de ce qui les intéressait tous deux, il n’aurait peut-être jamais demandé ces permissions qu’il demandait de temps en temps pour aller au village. Mais Panouille désirait épouser Marguerite, qui n’avait pas refusé de l’accepter. Il emporta sa promesse en partant pour la caserne. A la caserne, il sentit, tandis que les jours s’accumulaient, qu’il tenait à elle davantage. A chacune de ses permissions, il la retrouvait plus belle et plus douce.

--Cent quinze demain matin!

Il avait, avec les autres, jeté son cri dans la chambre au réveil. Le dimanche suivant, trois jours plus tard, il espérait aller voir sa Marguerite. Il l’espérait et il le voulait. Ne lui avait-elle pas écrit, car elle savait écrire, d’une grosse écriture bien lisible, que la maîtresse lui conseillait avec trop d’insistance d’épouser le valet qui avait remplacé Panouille à la ferme? Et Panouille entendait dire deux mots à la maîtresse, et deux mots sérieux, le dimanche suivant, prêt qu’il était à chercher une autre ferme et d’autres maîtres pour Marguerite et pour lui, dès sa libération.

--Cent quinze demain matin!

Mais on sait comment le maréchal de logis de semaine, en assignant à Panouille la garde d’écurie du dimanche suivant, avait dangereusement détruit le projet de Panouille. Et l’on sait le reste, à cause de cette brusque réponse que Panouille jeta dans la chambre, devant le lieutenant Calorgne, à Rechin, son voisin de lit.

VIII

Arrivé au troisième étage du bâtiment B, Rechin, sans souffler, enfila rapidement le couloir de gauche et, à la septième porte, frappa trois coups, en détachant le dernier par un léger temps d’arrêt.

La porte s’ouvrit. Rapidement, Rechin entra dans une petite chambre qui avait pour meuble une table placée devant la fenêtre, deux façons d’armoires fixées au mur de chaque côté de la table, deux chaises et deux lits, pareils à ceux des chambres d’hommes, allongés contre le mur de chaque côté de la porte. La porte se referma, découvrant le maréchal des logis Faituel, qui s’était effacé derrière le battant pour laisser entrer le canonnier Rechin.

--C’est toi? fit simplement le maréchal des logis. Je t’avais recommandé de ne plus venir. Faut se méfier, et vaut mieux qu’on se retrouve à ma carrée en ville.

--Oui, mais il y a urgence.

--Tu as du nouveau?

--Et du bon!

Rechin se frottait les mains en clignant de l’œil, d’un air mystérieux et satisfait.

--Alors dépêche-toi, j’ai à me raser.

--Oh! tu peux te raser. Je te conterai l’histoire pendant.

--Doucement donc! Ne crie pas comme ça: le fourrier est dans sa chambre, à côté.

Le maréchal des logis Faituel, sans vareuse, les manches de sa chemise à carreaux relevées au-dessus du coude et le col déboutonné, avait la joue droite toute blanche de mousse de savon. Il se ficha devant le minuscule miroir à trois faces qui était accroché à son armoire, et continua de se savonner le visage.

--Vas-y, dit-il. Je t’écoute.

Rechin se planta près de lui.

--Je t’apporte de quoi faire un article de première.

Et il conta son histoire.

C’était celle du canonnier Panouille, mais arrangée par Rechin, et quelque peu augmentée.

--Quel nom que tu dis?

--Panouille.

--Ça sonne mal.

--Pas plus que Badina. Et puis quoi? Si c’est son nom, à ce garçon? Tout le monde peut pas s’appeler Marty.

--Alors, comme ça, tu dis qu’il a refusé d’être volontaire? Et au lieutenant?

--Tu parles qu’il a refusé! Même qu’il a répondu... Sais-tu ce qu’il a répondu?

--Non.

--Il a répondu: «Du flan.»

--Ça, c’est riche. Et alors, ils se sont battus?

--Je peux pas t’assurer qu’ils se sont battus. Dans ces machins-là, ça va toujours trop vite, on ne voit pas bien. En tout cas, le lieutenant gueulait comme un veau.

--Le lieutenant Calorgne, que tu m’as dit?

--Oui, l’ancien juteux.

--Attends une seconde. Comment que ça s’écrit, Panouille?

Le maréchal des logis Faituel s’était dirigé vers sa vareuse et fouillait dans la poche intérieure. Il en tira un calepin, sur lequel il inscrivit quelques mots.

--Ta batterie, demanda-t-il, c’est la 5e, n’est-ce pas?

--Oui. Capitaine Joussert.

--Avec un t ou un d?

--Je crois un t.

--Bon, ça va. Tu sais qu’à ma batterie il n’y a pas un seul volontaire?

--A la mienne, je ne sais pas encore. Ils sont tous après l’affaire de Panouille, tu comprends? Mais c’est du hasard s’il y a des volontaires. On s’en ressent pas pour leur guerre du Sud-Algérien.

--Il paraît que, chez les biffins, le colonel a fait un grand discours de propagande dans la cour du quartier. Mais ça n’a presque pas rendu. Chez nous, avec cette histoire de ton Panouille et le raffut que le parti peut faire autour, faut espérer que ça ne rendra pas non plus beaucoup. Mais dis donc, comment qu’il est, ton Panouille? Il est intelligent?

--Ça, mon vieux, non. Pour tout dire, une vraie gourde, un ballot pur jus. Et vaut mieux pas insister de ce côté.

--C’est embêtant. Et il n’est pas avec nous, naturellement?

--Oh! tu sais, il ne connaît pas très bien le parti. Je te dis, il ne connaît pas grand’chose à rien.

--C’est embêtant. Il est vrai que le refus d’un imbécile peut être d’un meilleur exemple.

--Faut que je te dise en tout cas: les fourriers ont trouvé dans son paquetage _l’Humanité_ d’hier.

--Oh! ça, c’est excellent. Il lisait _l’Humanité_, ton Panouille?

--A toi j’aime mieux te le dire: non. J’ai essayé, mais c’est tout juste s’il peut lire un petit bout d’article. Après, il déclare que ça le fatigue et que c’est pas fait pour lui.

--Alors, ce journal d’hier?

Rechin sourit finement.

--Nous sommes voisins de lit, avoua-t-il. A l’heure qu’il est, il ne sait peut-être pas qu’on a trouvé ça dans son paquetage.

--Je comprends. Tu es un homme utile. Il faudrait un homme comme toi dans chaque batterie.

--C’est à _l’Humanité_ que tu enverras ta lettre?

--A _l’Humanité_ et à _l’Ami du Peuple_, aux deux. Il faut marquer le coup.

--Je vois d’ici la tête du colonel.

--Bon, ça suffit. J’ai assez vu la tienne. Décanille en vitesse, que j’écrive mes lettres avant la reprise. J’ai à peine le temps, et il y a un type qui part pour Paname ce soir à 6 heures.

--Rendez-vous à ta carrée?

--A six et demie. Mais pas d’imprudence, hein!

--Sois tranquille.

--Et merci.

--Tu veux rire!

Les deux camarades se serrèrent la main, et le maréchal des logis poussa dehors le canonnier.

IX

Le capitaine Joussert, commandant la 5e batterie, n’était ni aussi prétentieux que l’affirmait une fois par jour à sa femme le lieutenant Calorgne, ni aussi entier que l’imaginait son colonel. Devant ses supérieurs, il gardait un air d’indépendance qui ne plaisait pas à tous, et qu’il avait rapporté de la guerre, où souvent il avait dû prendre des décisions contraires aux ordres de ses chefs. Devant ses subordonnés, il était presque toujours plein d’indulgence et de bonhomie: il savait de quel dévouement, de quel courage, de quelle patience s’étaient montrés ses hommes pendant la guerre; et si, la guerre finie, il ne commandait plus qu’à des hommes dont il n’avait qu’à préparer l’instruction en vue d’une guerre future, que tout le monde en France et lui-même espéraient à jamais impossible, il songeait, lui, avec quelques autres, que l’impossible parfois se réalise et il préparait, non sans une infinie compassion, en vue de cette future guerre impossible, les jeunes soldats que l’administration lui confiait. Le capitaine Joussert, officier né de la guerre et formé par elle, car il avait à peine vingt ans le 2 août 1914, était officier comme certains sont prêtres. C’est pourquoi, bien que sans morgue, il tolérait difficilement les préjugés et les scrupules de son lieutenant, le lieutenant Calorgne, serviteur zélé, mais serviteur trop zélé.

Qu’on ne s’y trompe pas: le colonel aimait à taquiner le capitaine Joussert, en l’appelant, avec une pointe d’ironie, disciple de Maurras; mais, si de jeunes officiers français ne cachent pas leur désir ardent d’être les officiers d’un pays où l’ordre ne soit pas constamment menacé et dont le sort ne soit pas à la merci d’une clique politique jouant, pour son profit, des hasards du suffrage universel, le capitaine Joussert, tête de mathématicien et cœur prompt à s’émouvoir, rêvait avec plus de calme, sinon plus d’amour, d’une France grande, forte, respectée, et par là même inattaquable. Jeune lui aussi, il observait curieusement les jeunes recrues qu’il avait à instruire. Il cherchait en eux les traces du destin misérable de leurs pères et de leurs frères aînés, et quelle âme leur avait forgée le temps de guerre où d’enfants ils devenaient hommes, et de quel avenir ils rêvaient, eux, pour leur pays sauvé du désastre. Tête de logicien et cœur pitoyable, le capitaine Joussert ne se résolvait à punir qu’à la dernière extrémité.

--Punir! disait-il. Punir, quand demain ils se feront tuer sans broncher!

Un tel capitaine, on l’admettra, ne pouvait pas accepter les yeux fermés l’affaire Panouille. Il connaissait Panouille pour un canonnier qui tenait avec soin son attelage et qui ne s’était jamais fait remarquer.

--Un de ces hommes qui nous arrivaient du dépôt, se disait-il, ravitaillaient de nuit la batterie en position, et, quinze jours plus tard, étaient pulvérisés sur leur cheval par un 105, sans que le capitaine eût vu, même une seule fois, à la lumière du soleil, leur bonne figure tranquille et résignée.

* * * * *

Le capitaine Joussert avait décidé qu’il interrogerait Panouille, l’après-midi, en présence du lieutenant.

--Vous ne parlerez, Calorgne, que lorsque je vous prierai de parler. Cet homme est un simple. Ne l’intimidons pas, si nous voulons qu’il s’explique.

--Il n’était pas si timide, ce matin, mon capitaine.

--Je sais, Calorgne, attendons.

Amené au bureau par le brigadier de semaine et laissé en face du capitaine et du lieutenant, les deux fourriers ayant été renvoyés, Panouille fut timide comme le capitaine l’avait prévu.

--Panouille, fit le capitaine, vous n’avez pas eu jusqu’ici de punition grave. Vous êtes bientôt libérable. Comment avez-vous pu vous oublier, ce matin, jusqu’à...

--J’ai pas frappé mon lieutenant, coupa Panouille.

--Pas si vite! fit le capitaine. Nous n’en sommes pas encore au lieutenant. Procédons par ordre.

Le lieutenant lança:

--Il a commencé par insulter le brigadier. Il lui a dit...

Et il répéta le mot que Panouille avait dit.

--Je vous en prie, Calorgne!

Le lieutenant se tint coi.

Non sans peine, le capitaine Joussert parvint à remonter aux causes de l’incident malheureux. Non sans peine, car Panouille, affirmant tout à coup qu’il n’avait pas frappé le lieutenant, embrouillait le fil de l’histoire. Non sans peine, car, pudique et secret comme la plupart des simples, Panouille sembla longtemps vouloir refuser de prononcer le nom de Marguerite.

--Mais parle donc! lui ordonna presque rudement le capitaine, qui le tutoya, comme il tutoyait au front quelques-uns de ses canonniers. Parle donc! Tu ne sens donc pas que c’est le principal que tu caches?

Ainsi toute la déplorable vérité s’était révélée. Une seule ombre subsista: Panouille parut ne pas comprendre quand on lui demanda pourquoi un numéro de _l’Humanité_ se trouvait dans son paquetage. Mais le capitaine comprit mieux sans doute que le délinquant. Du moins ne s’attarda-t-il pas sur ce détail.

--Ma religion est faite, conclut-il. Qu’on le reconduise en prison, Calorgne, voulez-vous?

Panouille inquiet, salua. Avant de sortir, il dit au lieutenant:

--Je vous jure, mon lieutenant, je vous ai pas frappé.

Mais le lieutenant n’avait pas prétendu que Panouille l’eût frappé.

* * * * *

--Qu’en pensez-vous, Calorgne? demanda le capitaine, tête à tête.

--Mon capitaine...

Il n’osait pas.

--Mon capitaine, je m’en rapporte entièrement à votre décision.

--Je pense, Calorgne, que, si nous appliquons le règlement dans toute sa rigueur, nous commettrons une mauvaise action. Tenez-vous à ce que cet homme fasse du rabiot et n’aille pas épouser la pauvre fille qui a besoin de lui?

--Il est certain, mon capitaine...

--Il mérite pourtant une punition. Je n’entends pas l’absoudre. Mais il a droit aux circonstances atténuantes. Je suis d’avis de lui infliger quatre jours de prison, avec un motif adouci.

--Quatre jours...

--Ça lui en fera huit par le colonel, Calorgne. Vous ne croyez pas que ce soit suffisant? Franchement? Entre nous?

--Surtout qu’il n’a jamais eu de punition grave, mon capitaine, comme vous disiez.

--Comme vous dites, Calorgne. Rappelez-moi les fourriers, voulez-vous?

X

Le lendemain, la 5e batterie ne parlait plus de Panouille.

Un lit avait été inoccupé dans la chambre, mais un lit inoccupé ne se remarque pas dans une chambre de caserne: l’homme est de garde, ou permissionnaire, ou à la salle de police, et il reviendra le lendemain occuper son lit. Et Panouille, au surplus, n’était pas de ces soldats dont la présence s’impose à l’attention de leurs camarades. Il était absent, on savait que le capitaine, bon fieu comme à son ordinaire, n’avait pas chargé le motif de Panouille; Panouille s’en tirait avec quelques jours de prison.

Le gros événement de la veille s’était réduit à un incident de chambrée. Et tout le monde, sans doute, était content.