Pages d'Islam

Part 9

Chapter 93,724 wordsPublic domain

Mohammed Achouri, un grand vieillard maigre au visage ascétique, aux traits durs, à l’œil soucieux, attendait un peu à l’écart, roulant entre ses doigts osseux les grains jaunes de son chapelet. Son regard se perdait dans les lointains où une poussière d’or terne flottait.

Les fellahs, soucieux sous leur apparence résignée et fermée, parlaient peu.

On allait leur payer leurs terres, justifier les avantages qu’on avait, avant la pression définitive, fait miroiter à leurs yeux avides, à leurs yeux de pauvres et de simples.

Et une angoisse leur venait d’attendre aussi longtemps... On les avait convoqués pour le mardi, mais on était déjà au matin du vendredi et on ne leur avait encore rien donné.

Tous les matins, ils venaient là, et, patiemment, attendaient. Puis, ils se dispersaient par groupes dans les cafés maures de C..., mangeaient un morceau de galette noire, apportée du douar et durcie, et buvaient une tasse de café d’un sou... Puis à une heure, ils retournaient s’asseoir le long du mur et attendre... Au «magh’reb», ils s’en allaient, tristes, découragés, disant tout bas des paroles de résignation... et la houle d’or rouge du soleil couchant magnifiait leurs loques, parait leur lente souffrance.

A la fin, beaucoup d’entre eux n’avaient plus ni pain ni argent pour rester à la ville. Quelques-uns couchaient au pied d’un mur, roulés dans leurs haillons...

Devant les bureaux, un groupe d’hommes discutaient et riaient: cavaliers et gardes champêtres se drapaient dans leur grand burnous bleu et parlaient de leurs aventures de femmes, voire même de boisson.

Parfois, un fellah, timidement, venait les consulter... Alors, avec le geste évasif de la main, familier aux musulmans, les _makhzenia_[16] et les _chenâbeth_[17] qui ne savaient pas, eux aussi, répondaient:

[16] _Mokhazni_, cavalier d’administration.

[17] _Chenâbeth_, pluriel, par formation arabe, du mot sabir _Chambith_, garde champêtre.

--Osbor!... Patiente...

Le fellah courbait la tête, retournait à sa place, murmurant:

--Il n’est d’aide et de force qu’en Dieu le Très Haut!

Mohammed Achouri réfléchissait et, maintenant, il doutait, il regrettait d’avoir cédé ses terres. Son cœur de paysan saignait à la pensée qu’il n’avait plus de terre...

De l’argent?

D’abord, combien lui en donnerait-on?... puis, qu’en ferait-il? où irait-il acheter un autre champ, à présent qu’il avait vendu le lopin de terre nourricière?...

Enfin, vers neuf heures, le caïd des Ouled-Bou-Naga, un grand jeune homme bronzé, au regard dur et fermé, vint procéder à l’appel nominatif des gens de sa tribu... Un papier à la main, il était debout sur le seuil des bureaux. Les fellahs s’étaient levés avec une ondulation marine de leurs burnous déployés... Ils voulurent saluer leur caïd... Les uns baisèrent son turban, les autres son épaule. Mais il les écarta du geste et commença l’appel. Son garde champêtre, petit vieillard chenu et fureteur, poussait vers la droite ceux qui avaient répondu à l’appel de leur nom, soit par le «_naâm_» traditionnel, soit par: «C’est moi...» Quelques-uns risquèrent même un militaire «brésent!» (présent).

Après, le caïd les conduisit devant les bureaux qu’ils désignent du nom générique de «Domaine» (recette, contributions, domaines, etc.).

Le caïd entra. On lui offrit une chaise.

Un cavalier, sur le seuil, appelait les Ouled-Bou-Naga et les introduisait un à un.

Parmi les derniers, Mohammed Achouri fut introduit.

Devant un bureau noir tailladé au canif, un fonctionnaire européen, en complet râpé, siégeait. Le khoja, jeune et myope, avec un pince-nez, traduisait debout.

--Achouri Mohammed ben Hamza... Tu es l’arrière-petit-cousin d’Admed Djilali ben Djilali, qui possédait les terrains du lieu dit «Oued-Nouar», fraction des Bou-Achour. Tu as donc des droits légaux de propriété sur les champs dit Zebboudja et Nafra... Tous comptes faits, tous frais payés, tu as à toucher, pour indemnité de vente, la somme de _onze centimes et demi_[18]... Comme il n’y a pas de centimes, voilà.

[18] Rigoureusement authentique (_Note de l’auteur_).

Et le fonctionnaire posa deux sous dans la main tendue du fellah.

Mohammed Achouri demeura immobile, attendant toujours.

--Allez, _roh! balek!_

--Mais j’ai vendu ma terre, une charrue et demie de champs et plusieurs hectares de forêts (broussailles)... Donne-moi mon argent!

--Mais tu l’as touché... C’est tout! Allez, à un autre! Abdallah ben Taïb Djellouli!

--Mais ce n’est pas un payement, deux sous!... Dieu est témoin...

--Nom de Dieu d’imbécile! _Balek fissaâ!_

Le cavalier poussa dehors le fellah qui, aussitôt dans la rue, courba la tête, sachant combien il était inutile de discuter.

En un groupe compact, les Ouled-Bou-Naga restaient là, comme si une lueur d’espoir leur restait dans l’inclémence des choses. Ils avaient le regard effaré et tristement stupide des moutons à l’abattoir.

--Il faut aller réclamer à l’administrateur, suggéra Mohammed Achouri.

Et ils se rendirent en petit nombre vers les bureaux de la commune mixte, au milieu de la ville.

L’administrateur, brave homme, eut un geste évasif des mains...--Je n’y peux rien... Je leur ai bien dit, à Alger, que c’était la ruine pour la tribu... Ils n’ont rien voulu savoir, ils commandent, nous obéissons... Il n’y a rien à faire.

Et il avait honte en disant cela, honte de l’œuvre mauvaise qu’on l’obligeait à faire.

Alors, puisque le _hakem_ qui ne leur avait personnellement jamais fait de mal, leur disait qu’il n’y avait rien à faire, ils acceptèrent en silence leur ruine et s’en allèrent, vers la vallée natale, où ils n’étaient que des pauvres désormais.

Ils ne parvenaient surtout pas à comprendre, et cela leur semblait injuste, que quelques-uns d’entre eux avaient touché des sommes relativement fortes, quoique ayant toujours labouré une étendue bien inférieure à celle qu’occupaient d’autres qui n’avaient touché que des centimes, comme Mohammed Achouri.

Un cavalier, fils de fellah, voulut bien leur expliquer la cause de cette inégalité de traitement.

--Mais qu’importe la parenté avec des gens qui sont morts et que Dieu a en sa miséricorde? dit Achouri. Puisque nous vivions en commun, il fallait donner le plus d’argent à celui qui labourait le plus de terre!...

--Que veux-tu? Ce sont les _hokkam_... Ils savent mieux que nous... Dieu l’a voulu ainsi...

Mohammed Achouri, ne trouvant plus de quoi vivre, quand le produit de la vente de ses bêtes fut épuisé, s’engagea comme valet de ferme chez M. Gaillard, le colon qui avait eu la plus grande partie des terres des Bou-Achour.

M. Gaillard était un brave homme, un peu rude d’ailleurs, énergique et, au fond, bon et honnête.

Il avait remarqué l’attitude nettement fermée, sournoise, de son valet. Les autres domestiques issus de la tribu étaient, eux aussi, hostiles, mais Mohammed Achouri manifestait un éloignement plus résolu, plus franc, pour le colon, aux rondeurs bon enfant duquel il ne répondait jamais.

Au lendemain de la moisson, comme le cœur des fellahs saignait de voir s’entasser toute cette belle richesse née de leur terre, les meules de M. Gaillard et sa grange à peine terminée flambèrent par une belle nuit obscure et chaude.

Des preuves écrasantes furent réunies contre Achouri. Il nia, tranquillement, obstinément, comme dernier argument de défense... Et il fut condamné.

Son esprit obtus d’homme simple, son cœur de pauvre dépouillé et trompé au nom de lois qu’il ne pouvait comprendre, avaient, dans l’impossibilité où il était de se venger du Beylik, dirigé toute sa haine et sa rancune contre le colon, l’usurpateur. C’était celui-là, probablement, qui s’était moqué des fellahs et qui lui avait donné à lui, Achouri, les dérisoires _deux sous_ d’indemnité pour toute cette terre qu’il lui avait prise! Lui, au moins, il était à la portée de la vengeance...

Et, l’attentat consommé, cet attentat que Mohammed Achouri continuait à considérer comme une œuvre de justice, le colon se demandait avec une stupeur douloureuse ce qu’il avait fait à cet Arabe à qui il donnait du travail, pour en être haï à ce point... Ils ne se doutaient guère, l’un et l’autre, qu’ils étaient maintenant les solidaires victimes d’une même iniquité grotesquement triste!

Le colon, proche et accessible, avait payé pour les fonctionnaires lointains, bien tranquilles dans leurs palais d’Alger... Et le fellah ruiné avait frappé, car le crime est souvent, surtout chez les humiliés, un dernier geste de liberté.

HAUSSER LE TRAVE

A perte de vue, des ondulations basses de Taourira aux montagnes bleues des Beni-Haoua, la forêt de chênes-lièges moutonnait, sombre, marine, sous la caresse du vent.

Sur les dos arrondis des collines, dominant la houle verte d’en bas, c’était le maquis épais, la puissante brousse africaine: l’argent des lavandes et des absinthes amères dans le velours profond, presque noir, des lentisques nains, l’or pâle des jujubiers épineux sur le gris terne des oliviers sauvages, l’émeraude des myrtes dans le brun obscur des romarins, les éventails mordorés, tachés de rouille, des palmiers _doum_ au milieu des chevelures grisonnantes de l’alfa... et çà et là, des espaces nus, des lèpres crayeuses, coupées d’âpres falaises rouges, d’oueds desséchés, envahis de lauriers-roses, sur les galets blanchissant comme des ossements.

Sous l’ardente caresse du soleil, une senteur forte de vie et de fécondité montait de cette terre haletante de chaleur...

Au milieu d’une grande clairière, des gourbis, des baraques en troncs à peine équarris, des tentes blanches, une petite enceinte en terre: le camp des travaux publics, le détachement envoyé de l’atelier d’Orléansville aux chantiers de chêne-liège de Bissa.

Ils vivaient là, ragaillardis par le grand air, par le bon soleil déjà chaud du printemps qui effaçait leur pâleur morne de reclus. Des chants montaient de la forêt, aux heures de travail, même des éclats de rire... Et pourtant, les hommes à l’impassible visage de bronze, en veste bleue, ceinturés et coiffés d’écarlate qui circulaient alentour, inexorables, le fusil chargé sur l’épaule, et le revolver des chaouchs hargneux, demeuraient une double menace perpétuelle.

*

* *

Jean Hausser, la forte tête du détachement, avait encore treize ans à tirer. Un soir de _fièvre tafiatique_, à Bel-Abbès, légionnaire, il avait insulté et menacé le sergent de sa section... Grand, les muscles saillants sur sa robuste charpente, l’œil gris et vif sous la longue visière, Hausser était très fier des tatouages qui illustraient son corps: scènes de l’histoire de France, portraits de personnages illustres, inscriptions patriotiques[19].

[19] D’une autre version:

Depuis deux ans, Hausser dit _Pied de bœuf_, trimait, aux travaux publics, à l’atelier d’Orléansville.

A Bel-Abbès, légionnaire, _Pied de bœuf_ avait, en un moment d’impatience, insulté un sergent: dix ans de travaux.

Maintenant, c’était le printemps, et tout à coup, une nouvelle se répandit parmi les _Traves_, joyeuse: on allait en envoyer une partie aux chantiers de liège, dans les environs de Ténès.

Tout l’espoir des détenus se résume en ceci: changer d’atelier, si l’évasion n’est pas possible.

Et ce fut la joie au cœur, en chantant, que les _Traves_ se mirent en route, un matin, pour la grande forêt de Sinfita. _Pied de bœuf_ en était.

Mornes, les autres, ceux qui restaient, suivirent des yeux le détachement qui partait, encadré de gendarmes à cheval et de tirailleurs...

Après s’être, selon son expression, fait _bouillir le cuir_ pendant deux ans dans l’ardente plaine du Chélif, il avait été envoyé à Bissa. Malgré la déveine qui l’avait fait passer au tourniquet, il était donc quand même né sous une heureuse étoile. En effet, si on trimait toujours ferme, et si les chaouchs n’étaient pas devenus meilleurs, il y avait au moins de l’air et aussi, dans tous les cœurs, un espoir plus vivace d’évasion possible. Et puis, pour le détenu, tout changement, parfois même aggravant son sort, est une chance.

Hausser dédaignait ses camarades. Il n’avait trouvé, parmi eux, aucun qui fût digne de devenir son _frangin_. Il trimait en silence, tout seul, et, tout seul aussi, s’enivrait.

... C’était décidé, cela, dès l’arrivée du détachement au chantier. Hausser avait tout calculé d’avance, tout pesé. Et, après, calme, sans hâte, il attendait l’occasion.

Elle vint. Un soir, le sergent l’envoya remplir des bidons à la source d’Aïn-Taïba, en dehors du camp. Un seul homme l’accompagnait, un bleu. Hausser causa au soldat, plaisanta. L’autre, tout jeune, naïf encore et indécis en son redoutable métier de geôlier en plein air, répondit, souriant. Hausser fit mine de se pencher sur le réservoir où coulait l’eau de la source.

--Tiens, dit-il, qu’est-ce qu’il y a là au fond. Le tirailleur se pencha à son tour... Il fut saisi à la gorge, terrassé, bâillonné avec un chiffon mouillé, préparé d’avance.

Ligoté avec sa propre ceinture, le soldat resta couché près de son fusil inutile. Hausser le fouilla, lui prenant monnaie et tabac, puis, il fila dans la forêt, changea de direction, gagnant la brousse; il n’avait pas voulu faire son affaire au tirailleur. On ne savait jamais, on risquait d’être repris, et, alors, ça faisait une sale affaire.

Hausser, étendu dans la brousse, à quelques kilomètres du camp, attendait la tombée de la nuit: il avait son idée, qui le faisait sourire d’aise.

Quand il fut presque nuit, il descendit dans un oued, à l’orée de la chênaie. Il entassa des feuilles sèches de palmier-nain contre la broussaille résineuse. Il y mit le feu: comme cela, ça couverait longtemps, car le doum est comme de l’amadou, et il aurait le temps de s’éloigner. «V’là de l’ouvrage pour les hirondelles de potence! Plus souvent qu’y vont me courir après... à présent!»

Et il s’en alla vers l’est, alerte et dispos, tandis que, derrière lui, une aube rouge montait, envahissant bientôt la moitié du ciel. Le vent fraîchissant roulait une houle de flammes sur la forêt et sur la brousse.

*

* *

Après des jours de fringale, au fond des oueds, et des nuits de marche, Hausser, épuisé, arriva dans les environs de Cherchell.

Enfin, une lessive hasardeusement étendue sur une haie vive lui fournit une blouse, un pantalon, une chemise.

Une casquette hors d’usage ramassée sur un tas d’ordures compléta sa «tenue civile». Quant aux vêtements de _trave_, il les jeta au fond d’un oued embroussaillé de ronces: ni vu, ni connu!

Alors, joyeux, Hausser gagna Cherchell: maintenant, il était libre, définitivement.

*

* *

Pendant des mois, Hausser travailla chez des colons, en une quiétude parfaite. Il en arriva peu à peu à oublier presque ses treize années de bagne qui lui restaient à subir, et qui le guettaient à chaque instant. Barbu, redevenu fort et souple, se faisant appeler Pierre Godard, qui le reconnaîtrait?

Hausser s’enhardit même jusqu’à accepter une place de charretier à Duperré... bien près, pourtant, d’Orléansville.

Et là, très vite, un de ces hasards bêtes et meurtriers, qui brisent tout à coup les vies, perdit Hausser.

C’était à l’époque du tapage et des beuveries, à l’occasion des élections municipales. Le patron de Hausser se présentait comme conseiller. Il paya à boire, largement.

Et Hausser, qui ne pouvait même pas voter, vivant sous un faux nom, se mêla aveuglement à ces choses, il but; il se mêla à des groupes, il pérora... Le soir, dans l’ivresse plus ardente, il y eut une bagarre. Hausser, avec ses poings de géant, tapa, blessant du monde... Puis, comme une masse, ivre et à moitié assommé, on le porta à la geôle.

Le réveil fut sombre. Maintenant, s’il s’en tirait, ce serait bien par un miracle!

Devant le commissaire, Hausser voulut lutter jusqu’à la fin. Il s’appelait Godard, il avait perdu ses papiers, il était honorablement connu en ville... Oui, mais où avait-il fait son service militaire? Il répondit, sans se troubler, qu’il avait été réformé ayant les poumons malades... Alors, une autre question vint, plus redoutable; où avait-il passé son conseil de révision? Hausser pâlit un peu. A Lorient...

C’était loin... Pourtant, il y avait le télégraphe, on pourrait savoir... Que faire?

Depuis un instant dans le jour gris et terne tamisé par les croisées sales, le commissaire feuilletait les vieux signalements des individus recherchés. Un silence lourd régnait dans la laideur pauvre du bureau de police. Dehors, un enfant arabe chantait.

Le commissaire releva la tête, considéra Hausser. Puis, tout à coup, il se tourna vers le planton.

--Défrusque-moi cet homme-là.

Et le commissaire sourit... C’était fini.

Alors, crânement, Hausser se déshabilla lui-même.

--Mon garçon, lui dit le commissaire, quand on a treize ans à tirer aux travaux et surtout quand on est ornementé dans votre style, on ne fait pas de politique... C’est malsain!

Hausser resta calme. Il se consolait, songeant qu’il avait quand même su s’évader et vivre en liberté pendant près d’un an. Et puis, on ne le renverrait plus à Orléansville: évasion avec violence sur le factionnaire, incendie, c’étaient les travaux forcés, cette fois.

Il se redressa, goguenard.--Ben quoi, m’sieu le commissaire? Oui, c’est vrai, c’est moi que je suis Hausser. Et pis? C’est y qu’y en a beaucoup de comme moi? Pt’ête ben que vous-même, que vous êtes galonné et tout, et que vous vous f... du public, à c’te heure, vous seriez pas fichu d’faire ce que j’ai fait. Pis, dites-le vous bien, si ç’avait pas été qu’on s’a soûlé, c’est pas encore vous, ben sûr, que vous m’auriez pigé!

--Taisez-vous! Allez avec l’agent, qui vous mènera à la gendarmerie. En avant!

--C’est bon... c’est bon! On y va. Comme c’est pour longtemps, pas b’soin d’se presser.

PRISONNIERS SUR LA ROUTE

Sous la caresse du soleil dissipant lentement la buée violette de la nuit, la plaine s’étend, immense, toute rose, tachetée de noir, comme une peau de panthère étalée: elle est couverte de petits arbrisseaux gris, coriaces, rampants, qui sont des _chih_ et des _timzrith_ et qui, lavés de rosée, embaument.

Heure bénie, heure légère de l’aube dans la plaine libre où la lumière vivifiante roule sa vague de feu, sans obstacle, d’une plage du ciel à l’autre... Heure où l’on oublie la fatigue et la morne somnolence de la route nocturne, longue, monotone, dans le froid qui, avec l’invincible sommeil, engourdit hommes et chevaux..., heure où la gaîté des choses réveillées pénètre les âmes...

Là-bas, vers le sud, la plaine s’ouvre, infinie, attirante... L’horizon est encore voilé de brume légère... Ce sont les chotts limpides et bleus, les _sebhka_ perfides, les sables blonds, les montagnes étranges de la chaîne saharienne aux sommets en terrasses, puis, le désert avec toute sa lumière resplendissante et morne..., son éternel et décevant printemps, sa vie libre et errante et son bienfaisant silence.

Au nord, de hautes montagnes barrent l’horizon, azurées, aux crêtes neigeuses, précédées de collines pâles, blanchâtres où glissent les lueurs roses du soleil... Et là est le Tell, avec les villes, les chemins de fer, les haines, les hypocrisies, le bruit agaçant, l’ennui lourd et exaspérant de la vie «civilisée».

Elle est déserte, cette route de Boghari à Laghouat... Rarement, on croise quelques lourds chariots attelés de six ou sept mulets au pesant collier surchargé de sonnailles. Les cochers, en blouses et turbans, sommeillent assis de côté sur l’avant-train, leur fouet au cou... Quelques-uns, conservant des âmes de bédouins à travers les vicissitudes du _trabadjar_ européen, chantent ou tirent d’un petit _djouak_ en roseau des sons d’une immatérielle tristesse lente, exprimée en un souffle ou en un murmure d’eau courante.

Mais, vers le Nord, un petit tourbillon de poussière fauve monte, comme une fumée rousse. Cela se rapproche, et bientôt on distingue une troupe noirâtre de piétons qui avancent entre des cavaliers rouges.

Un convoi de prisonniers...

Soldats en uniformes râpés et souillés, chargés pesamment de sacs, beaucoup portent deux fusils qui leur battent dans le dos; d’autres, les épaules serrées dans un carcan fait de deux bûches attachées au-dessus des bras. Arabes enchaînés, pieds nus, obligés de marcher au milieu de la route, sur les cailloux aigus.

Les militaires s’en vont aux compagnies de discipline, à Laghouat sans doute. Les indigènes, à Taadmith, le bagne administratif, mystérieusement caché dans les hauteurs les plus glacées et les plus inhospitalières des Hauts Plateaux et dont le nom seul fait frémir.

Et tous ces hommes que, civils comme militaires, aucune juridiction régulière n’a jugés, qui sont livrés au bon plaisir de chefs hiérarchiques et d’administrateurs qui les condamnent sans appel, en dehors de toutes les formes élaborées par les codes, s’en vont, mornes, l’œil sombre, le visage poussiéreux et ruisselant de sueur vers les géhennes obscures du sud, où leurs souffrances sont sans témoins, et leurs plaintes sans écho... Démenti flagrant jeté à la vantardise et à l’orgueil de l’hypocrite civilisation!

Les musulmans échangent avec les passants le salut de paix... Quelques-uns se retournent vers ces inconnus qui s’en vont, libres, et les regardent, comme cherchant auprès d’eux un appui.

Mais la troupe douloureuse passe, s’éloigne, et bientôt, dans le rayonnement rouge du matin, elle n’apparaît plus, de nouveau, que comme un petit tourbillon de fumée fauve qui se dissipe et disparaît.

Vision de mauvais rêve!

Boghari, février 1903.

ILOTES DU SUD

En dehors de la ville, au pied des dunes grises, un carré de maçonnerie sans toit, aux murs percés d’ouvertures en forme de trèfles, se dresse, projetant une courte ombre transparente sous les rayons presque perpendiculaires du soleil, au milieu du flamboiement inouï de tout ce sable blanc qui, vaste fournaise, s’étend à l’infini, des petites maisons à coupoles de la ville aux dos monstrueux de l’Erg.

Un chant lent et triste monte de cette singulière construction, avec le grincement continu, obsédant, d’une roue et de chaînes mal graissées.

Dans la petite bande d’ombre bleue, un homme vêtu de blanc, coiffé du haut turban à cordelettes noires, est à demi couché, un bâton à la main. Il fume et il rêve. De temps en temps, quand le grincement se fait plus sourd et plus lent, l’homme crie: «Pompez! Pompez!»

A l’intérieur, trois ou quatre hommes maigres et bronzés, vêtus de laine blanche, tournent péniblement un treuil rouillé, et la chaîne fait monter l’eau qui coule avec un bruissement frais dans les petites _séguia_ de plâtre.

Ils tournent, ils tournent, accablés, ruisselants de sueur. Si le spahi de garde est un brave garçon, conservant sous la livrée du métier de dureté la reconnaissance d’une commune origine, les pauvres diables peuvent s’arrêter parfois, éponger leur front en sueur... Sinon, pompez, pompez toujours!

Et ainsi toute la longue journée, avec, au cœur, l’angoisse de se demander si leurs parents leur apporteront un peu de pain ou de couscous, car l’État ne leur donne rien, sauf l’écrasant travail sous le ciel de plomb, sur le sable calciné... Ceux qui viennent de loin, attendent, plus mornes, la dérisoire pitance que leur accorde la «commune» par l’intermédiaire du _dar-ed-diaf_ et qui suffit à peine à entretenir leur existence.

--Pourquoi es-tu en prison? demande le spahi à un nouveau venu, grand garçon mince, au profil d’oiseau de proie.

--Hier, je sommeillais devant le café de Hama Ali. Le lieutenant de tirailleurs a passé et je ne l’ai pas salué... Alors, il m’a donné des coups de canne et s’est plaint au bureau arabe. Le capitaine m’a mis quinze jours de prison et quinze francs d’amende.

Le spahi, récemment arrivé des territoires civils, s’étonne:

--Alors, ici, les Arabes sont tenus de saluer les officiers, comme nous autres, les militaires?

--Oui, tous les officiers... sinon, on est battu et emprisonné... Nous avons eu un lieutenant qui obligeait même les femmes à le saluer... Oh, le régime militaire est serré, terrible!