Pages d'Islam

Part 8

Chapter 83,798 wordsPublic domain

Peu de jours après, comme Mohammed était assis, silencieux comme toujours désormais, devant sa cahute, et que Mahdjoub menait les bêtes à l’abreuvoir, Benalia, assis devant le gourbi, jouait de la flûte. Tout à coup, Mahdjoub revint en courant.--Si Mohammed! les gendarmes viennent vers le gourbi! Par habitude, il demandait aide et protection à l’aîné, mais Mohammed répondit:--Que nous prendraient-ils encore, puisque mon fils est mort et que le champ est vendu?

Devant le gourbi, guidés par le garde-champêtre à burnous bleu, les gendarmes mirent pied à terre. Ils entrèrent tous deux. L’un portait des papiers à la main.

--Où est Aïchouba Benalia ben Ahmed?

Benalia avait pali.

--C’est moi..., murmura-t-il,

Le gendarme s’approcha et lui passa les menottes. Alors, comme Mohammed, les yeux grands ouverts, se taisait, Mahdjoub s’avança tremblant.

--Si Ali, dit-il au garde-champêtre, pourquoi arrête-t-on mon frère?

--Il était absent, cette nuit?

--Oui...

--Eh bien, il est allé à Timezratine, et il a volé un fusil chez M. Gonzalès, le colon. Comme le colon l’a surpris, il lui a tiré dessus. M. Gonzalès est blessé, et on l’a porté à l’hôpital. Il a reconnu ton frère.

Et on emmena Benalia, tandis que les femmes se lamentaient, comme sur le cadavre d’un mort.

Mohammed ne proféra pas une parole.

Mabhdjoub, après un instant, ramassa le bidon et reprit la longe des chevaux, qu’il mena à l’abreuvoir.

De caractère morose et dur, âpre au gain, sans jamais un mot affectueux pour les siens, Mahdjoub avait au fond l’amour du foyer et de la famille, un amour jaloux de ceux de son sang, et le malheur de son frère l’accablait. Il n’éprouvait pas de honte, le brigandage étant considéré comme un acte de courage, illicite, certes, mais point honteux. Il souffrait seulement de la souffrance de son frère, car ils étaient sortis du même ventre et avaient tété la même mamelle.

Pourquoi Benalia avait-il si mal tourné, quand tous les Aïchouba étaient des laboureurs paisibles? Et comment en était-il arrivé à une audace semblable?

Et la ruine de la famille apparaissait à Mahdjoub, consommée, maintenant.

Et quelle année! L’enfant mort, le champ vendu, l’aîné devenu fou, le cadet enchaîné et certainement condamné! La colère de Dieu s’appesantissait sur leur race, et il n’y avait qu’à s’incliner en disant: «Louange à Dieu, dans tous les cas!»

Mohammed semblait devenu muet. Il prenait la nourriture qu’on lui présentait sans rien dire.

Lalia, dans les coins obscurs, pleurait son malheur. Ses belles-sœurs lui reprochaient d’avoir apporté avec elle le malheur et les calamités. Mais elle attendait patiemment, ne voulant pas s’en aller. Dans son cœur d’enfant, une sorte d’attachement était né pour Mohammed, qui avait été bon pour elle et qui souffrait.

Après plusieurs mois de silence, quand Mahdjoub rapporta la nouvelle de la condamnation de Benalia à cinq ans de réclusion, Mohammed ne dit rien; mais, le lendemain, quand Lalia lui porta son écuelle, elle ne le trouva plus dans sa cahute: dès l’aube, Mohammed était parti, avec son bâton d’olivier, droit devant lui, vers l’Ouest, mendiant son pain au nom de Dieu.

Ce jour-là, Lalia, devenue veuve, rassembla ses hardes. Dans le coffre de bois vert, avec les gandoura et les melhfa, il y avait deux robes et une paire de souliers qui avaient appartenu au petit Mammar. Lalia les regarda et puis, avec des larmes dans les yeux, elle les serra avec son linge, en murmurant: «Petit agneau, depuis ta mort, le malheur est entré dans cette maison...» Et elle partit chez ses parents.

*

* *

De jour en jour, la misère augmentait et, un jour, dégoûté, Mahdjoub vendit ses dernières bêtes et le jardin.

Puis, il répudia sa femme restée sans enfants, et il partit à la ville, où il s’engagea comme garçon d’écurie chez un marchand de vin en gros.

... Un jour, assis devant la porte de son écurie, Mahdjoub travaillait, avec son couteau, le manche de sa canne. L’hiver touchait à sa fin, et une année s’était écoulée depuis la dispersion des Aïchouba. Mahdjoub avait beaucoup changé. Il savait maintenant un peu parler le français. Il s’habillait proprement en citadin, risquant même le costume européen avec une simple chéchia, et il buvait de l’absinthe dans les cafés d’Orléansville.

... Un vieux mendiant passait, les cheveux longs et gris, sous un vieux voile en lambeaux, le corps couvert de loques, un long bâton à la main.

--Au nom de Dieu et de son Prophète, faites-moi l’aumône! clamait le vieux cheminot.

Mahdjoub tressaillit, se leva, laissant son travail.

--Si Mohammed! Si Mohammed! Je suis ton frère, Mahdjoub. Où vas-tu?

Mais le vieillard passait. Aucune lueur d’intelligence ne brilla dans ses yeux ternes. Alors, Mahbjoub lui mit tout ce qu’il avait de monnaie dans la main, le baisa au front et rentra dans l’écurie. Là, appuyé contre un pilier, il se mit à pleurer.

Et le vieillard passa, s’en allant plus loin dans la nuit de son intelligence éteinte, demander au nom de Dieu le pain bis que la terre rouge et caillouteuse de son pays lui avait refusé.

VESTE BLEUE

Lentement, dans la tiédeur de la nuit, le clairon égrena les notes tristes de l’extinction des feux. La dernière phrase se prolongea en une plainte, mourut.

Au quartier des tirailleurs, tout s’endormit. Les corps las se vautraient dans l’accablement du sommeil.

Kaddour Chénouï ne dormit pas cette nuit-là. Couché sur le dos, les bras nus sous sa tête brûlante, il rêva, dans le vague de son esprit d’illettré. Il était libérable le lendemain. En quatre ans, bien souvent, il avait furieusement désiré ce jour béni. Et voilà que maintenant, ce dernier soir au quartier, il ne savait pas si c’était de la joie ou de l’angoisse qui faisait battre son cœur si fort.

De quinze à vingt ans, au Dahra, son douar natal, Kaddour avait déserté la _mechta_ et le champ paternel, pour courir la brousse profonde avec le vieux fusil de son oncle, le jour à la chasse, la nuit à la poursuite des belles au front tatoué. Il gardait avec orgueil sur sa poitrine bombée, sur les muscles saillants de ses bras, les traces des coups de couteau, de pierre, voire même de feu reçus pour des maîtresses auxquelles il ne songeait plus.

La dure autorité du père, pauvre fellah, n’avait pu soumettre Kaddour. Parfois, il allait vendre des charges de bois ou de charbon à Orléansville ou à Ténès. Il regardait alors avec envie les tirailleurs. Il les admirait ces hommes si crânes qui ne craignaient plus rien, pas même Dieu, et qui allaient en riant jusqu’aux pires débauches, jusqu’aux excès sanglants. Il crut que la liberté était sous la veste bleue.

Un jour son père le frappa. Kaddour s’enfuit à Ténès et s’engagea.

La prison, voire même les coups, réprimèrent vite les révoltes de sa désillusion. Il apprit plus tard que le soldat, esclave à la caserne, peut être le maître au dehors, terroriser les civils, boire, jouer, courir les filles. Et il se fit à cette vie, pas mauvais soldat, plutôt doux au quartier, chenapan terrible au dehors, d’ivresse mauvaise.

Pourtant il n’avait pas eu le courage de rengager au corps. Une nostalgie lui était venue, du douar, des grandes montagnes sombres, avec, pour l’horizon, la mer qui semblait remonter plus haut que les sommets... Et maintenant qu’il allait être libre, une angoisse lui venait, presque de la peur.

*

* *

--Va en paix et pardonne-nous!

Les tirailleurs, sans émotion, embrassèrent celui qui s’en allait. Il sortit. Sa tête tournait, il était comme ivre.

Tout de suite, il quitta Ténès, où il avait fait ses derniers six mois, au retour de Laghouat. Sous la porte d’Orléansville, il se retourna pour regarder encore une fois le grand quartier, dominant, par-dessus le rempart gris, la vallée profonde de l’oued Allala... Et Kaddour se souvint des heures nocturnes, haletantes, passées sous cette porte, à attendre les femmes, servantes mauresques ou espagnoles, que tentaient sa large carrure, son masque régulier de statue de bronze et l’éclat ardent de ses longs yeux dorés... C’était fini.

Il continua sa route.

Dans les gorges, des aigles planaient, fauves, avec un imperceptible battement des ailes. Ils ressemblaient à des clous d’or fichés dans le ciel incandescent. Puis, ce fut la vraie campagne, les dos arrondis des collines arides, dominant la plaine nue où le village français de Montenotte, serti d’eucalyptus, jetait sa tache noire.

On était en juillet. Il n’y avait plus une note verte dans la gamme exaspérée des couleurs. Les pins, les lentisques, les palmiers nains étaient d’un noir roux, sur le sol rouge.

Les oueds desséchés, avec leurs parois de sanguines, semblaient de longues plaies béantes avec, au fond, l’ossature grise des pierres et les lauriers-roses étoilés qui agonisaient. Les champs moissonnés jetaient leurs reflets fauves sur le versant des collines. Sous le ciel terne, tout brûlait. A l’horizon menaçant, des flammèches semblaient courir, sous des fumées rousses.

Kaddour avait coupé un bâton d’olivier sauvage. Il le portait sur sa nuque, les deux mains aux bouts, la poitrine en avant. C’était bon: marcher seul et libre, sans sac ni fusil, retourner chez soi...

Au loin, une promenade militaire passa. Ce furent d’abord les clairons sonores et insouciants, puis, la déchirante, la griserie sombre de la _nouba_ africaine.

C’était fini cela encore: il n’obéirait plus à la cadence! Pour un instant encore, son cœur se serra.

*

* *

Les grands caroubiers de la _djemmaâ_, sur un plateau dénudé, les gourbis en diss noirâtre, enclos d’épines grises.

C’était la _forka_ des Ouled-bou-Medine.

Le tirailleur s’avança vers leur gourbi, timidement presque; des chiens s’élancèrent hurlant leur menace sauvage. Une jeune femme s’enfuit, se couvrant le visage.

Quand le père grand, osseux, au profil d’aigle, vit Kaddour, il loua Dieu, gravement, sans joie. Les deux frères, plus jeunes, étaient devenus des hommes élancés et fiers, avec une fine barbe naissante et une audace farouche dans leurs beaux yeux roux.

Mohammed et Aly restèrent indifférents, fermés. Seule la vieille Kheïra, la mère, pleura de joie sur la tête rasée de son fils aîné.

Elle obtint pour lui une vieille gandoura, un burnous et un turban du père. Kaddour avait honte maintenant de sa défroque militaire.

Dans un coin, le tirailleur apercevait Fathma, la femme de son frère Mohammed. Elle se tenait dans l’ombre, se voilant le visage.

Mohammed, méfiant, rôdait autour des deux gourbis de la famille. Il n’osait cacher sa femme à son frère, c’était contraire aux usages, mais une sourde haine lui venait, pour cet homme qu’il ne reconnaissait plus, qui avait fait le pire des métiers, mangé la soupe immonde, bu du vin en blasphémant Dieu et le Prophète.

Ainsi s’ouvrait la _mechta_, d’accueil rude, comme à regret.

Au café maure, les fellahs, dès la fin des travaux strictement nécessaires, coulaient de longues journées d’inaction. Quand Kaddour entra, on eut pour lui un vague regard de mépris. Peut-être que s’il fût sorti de prison on eût été plus indulgent; on allait en prison de force, tandis qu’on s’engageait volontairement.

Alors, toute la joie du retour tomba en lui. Il sentit bien qu’il serait presque toujours pour eux, _l’askri_ (le soldat), presque un _m’tourni_, un renégat.

Au gourbi, la vie lui sembla dure. Il couchait à terre, mangeant de la galette noire. Il fallait couper du bois dans la brousse épineuse, le descendre en ville, très loin, brûler du charbon dans la montagne, réparer les huttes.

Kaddour essaya de reprendre les courses aventureuses, nocturnes, qui occupent la jeunesse des douars. Mais seules les déchues, celles pour lesquelles on ne se cachait même pas, voulaient de l’amour d’un tirailleur...

Et au gourbi, il y avait Fathma, la femme de Mohammed, belle, langoureuse, avec des yeux de soumission et de tendresse.

Kaddour avait été repris par la foi et les scrupules de sa race. L’inceste lui sembla d’abord un crime si monstrueux qu’un musulman ne pouvait le commettre.

Mais l’hostilité du milieu, la haine croissante de Mohammed et la violence du désir de Kaddour brisèrent sa résistance.

Marié, Mohammed courait toujours les _mechta_ voisines, abandonnant souvent Fathma... Et elle avait remarqué l’amour de son beau-frère, le tirailleur, qui lui semblait une sorte de héros, parce qu’il avait beaucoup péché.

Une nuit, Mohammed poursuivit une hyène qui rôdait autour du troupeau.

Et Kaddour, son couteau à la main, se glissa dans le gourbi de son frère. Tout de suite, sans résistance, Fathma céda.

Dès lors, presque toutes les nuits, avec une audace inouïe, Kaddour alla la rejoindre, profitant des moindres absences de son frère.

*

* *

L’hiver passa. A la _mechta_ des Chénouï, Kaddour était resté un étranger. Il était devenu un laboureur déplorable, passant des heures à fumer, vautré dans la brousse, tandis que les bœufs sommeillaient dans le sillon interrompu. Aly s’était marié, et, comme Mohammed, il se méfiait de Kaddour, lui témoignant ouvertement son inimitié. Le père Chénouï, silencieux et raide, manifestait sa désapprobation, n’adressant jamais la parole à Kaddour.

Dans la _forka_ d’ailleurs, on méprisait le tirailleur, on lui reprochait de jurer et de blasphémer parfois.

Et il se sentait gênant, détesté, stigmatisé pour toujours, comme si sa chair avait gardé l’empreinte indélébile de la veste bleue.

*

* *

Le soleil déjà chaud du printemps brûlait les collines. Depuis quarante jours, pas une goutte de pluie n’était tombée. Dans les champs pâles, de larges taches livides se formaient, comme des lèpres, des brûlures mauvaises.

De tous les douars éparpillés dans la campagne, un grand cri montait vers l’ironie du ciel souriant. Encore la sécheresse, qui décimait les fellahs depuis deux ans!

Chez les Chénouï, la misère aigrissait les cœurs. La vieille Kheïra était morte. Le tirailleur était de trop.

Un jour, la haine, latente depuis des mois, qu’il y avait entre Kaddour et Mohammed, les jeta l’un contre l’autre, le couteau à la main. Séparés par le vieux Chénouï, à coups de matraque, ils restèrent tremblants de rage.

Et, malgré les larmes secrètes de Fathma, Kaddour s’en alla, un matin, sans dire adieu aux siens, le cœur durci et fermé à jamais.

... Le long de la route, Kaddour marchait. Le vent sec, achevant de crevasser la terre, fouettait les jambes musclées du bédouin, sous sa gandoura en loques et son burnous fauve. Maigre, les yeux ardents, il retournait là-bas, à la ville, reprendre la veste bleue et la chéchiya écarlate.

Sur le flanc des collines brûlées à travers l’agonie des récoltes, une troupe d’enfants venait. Les garçons, déjà enturbannés, fiers de leurs burnous, les petites filles en _mlahfa_, le front tatoué, l’œil farouche, marchaient, promenant une grande poupée, une longue perche affublée d’une gandoura rouge et d’un foulard noir. Sur un air lent et triste, ils chantaient une invocation pour demander la pluie.

Les petits bédouins passèrent, dans la gloire du soleil dévorateur, accomplissant leur rite millénaire, conservé à travers des siècles d’Islam.

Ils passèrent, et le réprouvé, sur la route poudreuse, haussa les épaules.

--Que tout brûle ici! Là-bas, au quartier, il y aura toujours de la soupe[15].

[15] Isabelle Eberhardt, frappée des difficultés de la réadaptation du soldat de métier à la vie de sa tribu, aurait voulu écrire un roman de mœurs telliennes sur le même sujet.

EN MARGE

CHEMINOT

La route serpente, longue, blanche, vers les lointains bleus, vers les horizons attirants.

Sous le soleil, elle flambe, la route pulvérulente, entre l’or mat des moissons, le rouge des collines que voile une brume incandescente, et le vert sombre de la brousse.

Au loin, fermes opulentes, bordjs délabrés, gourbis pauvres dans l’accablement du jour, tout dort.

De la plaine monte un chant, long comme la route sans abri, comme la pauvreté sans lendemain de joie, comme une plainte inentendue: le chant des moissonneurs kabyles.

Le blé pâle, l’orge fauve, s’entassent sur la terre épuisée de son labeur d’enfantement.

Mais tout cet or tiède étalé au soleil n’allume pas une lueur dans l’œil vague du cheminot.

Ses loques sont grises... Elles semblent couvertes de la même poussière terne qui adoucit la terre battue au pied nu de l’errant.

Grand, émacié, le profil aigu abrité par l’auvent du voile en loques, la barbe grise et inculte, l’œil terne, les lèvres fendillées par la soif, il va.

Et, quand il passe devant une ferme ou une _mechta_, il s’arrête et frappe le sol de son long bâton d’olivier sauvage.

Sa voix rauque perce le silence de la campagne et il demande le _pain de Dieu_.

Il a raison, le cheminot à la silhouette tragique, le pain sacré qu’il demande sans implorer lui est dû, et l’aumône n’est qu’une faible restitution, comme un aveu d’iniquité.

Le cheminot n’a pas de logis, pas de famille. Libre, il erre et son regard vague fait sien tout ce grand paysage d’Afrique dont, selon son gré, il écarte les bornes, à l’infini.

Quand, las d’avancer, accablé de chaleur, il veut se reposer, les grands lentisques des coteaux et les eucalyptus en pleurs des routes lui offrent leur ombre et la sécurité d’un sommeil sans rêves.

Peut-être, jadis, le cheminot a-t-il souffert d’être un sans-foyer, de ne rien avoir, et aussi, sans doute, de _demander_ ce que, d’instinct, il savait dû.

Mais maintenant, après des années longues, toujours pareilles, il n’a plus de désirs, et subit la vie, indifférent.

Souvent, les gendarmes l’ont arrêté et il a été emprisonné... Mais il n’a jamais compris--on ne lui a d’ailleurs pas expliqué--pourquoi il pouvait être défendu à un homme de marcher sous la caresse de la bonne lumière féconde, de traverser ce coin de l’univers qui lui semble sien. Il n’a pas compris pourquoi ces gens qui ne lui avaient pas donné d’abris et de pain lui _interdisaient de ne pas en avoir_.

A l’accusation d’être un vagabond, il a toujours répondu: «Je n’ai pas volé, je n’ai pas fait de mal...» Mais on lui a dit que cela ne suffisait pas, et sa défense simple est restée inentendue...

Et cela lui a semblé injuste, ainsi que beaucoup d’autres choses qui sont écrites pour les illettrés sur le ruban de la grand’route.

*

* *

Mais, la haute taille du cheminot s’est cassée et sa démarche est devenue incertaine: la vieillesse et son usure sont venues prématurées, dans l’abandon.

Un jour, malade d’une de ces tristes maladies de vieillards dont la brève guérison ne console plus, le cheminot tomba sur le bord de la route.

Des musulmans pieux le trouvèrent là et l’emportèrent à l’hôpital. Silencieux, il accepta.

Mais là-bas, le vieil homme des horizons larges souffrit de l’oppression des murs blancs, de l’espace limité...

Et ce lit trop moelleux lui sembla moins doux et moins sûr que la terre, la bonne terre dont il avait l’accoutumance.

L’ennui le prit, avec la nostalgie de la route libre. Il sentit que, s’il restait là, il mourrait tristement, sans même la consolation des choses dont son œil avait l’habitude.

Avec dédain, on lui rendit ses loques sordides... Mais il ne put marcher longtemps et resta affalé, en ville.

Un agent de police l’aborda, lui offrant son aide. Le cheminot répondit:

--Si tu es musulman, laisse-moi, de grâce... Je veux mourir dehors... dehors! Laisse-moi.

Et, avec le respect de sa race pour les pauvres et pour les fous, l’agent s’éloigna.

Alors, dans la nuit tiède, le cheminot se traîna hors de la ville hostile et s’endormit sur l’herbe douce, au bord d’un oued qui murmurait à peine.

Sous l’obscurité amie, dans le grand vide d’alentour, le cheminot goûta l’adoucissement du repos non troublé.

Puis, comme il se sentait plus fort, il repartit de nouveau droit devant lui à travers les champs et la brousse.

*

* *

La nuit finissait. Une lueur pâle montait, profilant en noir les montagnes lointaines de Kabylie. Dans les fermes, le cri enroué des coqs appelait la lumière.

Le cheminot avait dormi sur un talus de gazon que les premières pluies d’automne avaient fait germer.

Une fraîcheur pénétrante flottait dans la brise avec de subtiles senteurs de lis et de cyclamens invisibles.

Le cheminot était bien faible. Une grande langueur envahissait ses membres, mais la toux qui l’avait secoué depuis les premières fraîcheurs s’était calmée.

Il fit jour. Derrière les montagnes, une aube rouge resplendissait, jetant des traînées sanglantes sur le golfe calme où à peine quelques frissons vagues couraient, teintant l’eau de hachures dorées.

La brume infuse voilait à peine d’une haleine éparse les coteaux de Mustapha, et le paysage s’ouvrait, grand, doux, serein. Pas de lignes heurtées, pas d’oppositions de couleurs. Un sourire un peu sensuel et triste aussi planait dans l’assoupissement mal dissipé des choses. Et les membres du cheminot s’engourdissaient.

Il ne songeait à rien, sans désirs ni regrets et, doucement, dans la solitude de la route, la vie sans complications, et pourtant mystérieuse qui l’avait mû pendant tant d’années, s’endormait en lui; et c’était sans exhortations ni tisanes, la félicité ineffable de mourir.

Les premiers rayons du soleil tiède, filtrant à travers les voiles humides des eucalyptus, parèrent d’or et de pourpre le profil immobile, les yeux clos, les loques tendues, les pieds nus et poudreux et le long bâton d’olivier: tout ce qui avait été le cheminot, dont l’âme insoupçonnée s’était exhalée en un murmure de vieil Islam résigné, en une harmonie simple avec la mélancolie des choses.

CRIMINEL

Dans le bas-fond humide, entouré de hautes montagnes nues et de falaises rouges, on venait de créer le «centre» de Robespierre.

Les terrains de colonisation avaient été prélevés sur le territoire des Ouled-Bou-Naga, des champs pierreux et roux, pauvres d’ailleurs... Mais les «directeurs», les «inspecteurs» et autres fonctionnaires d’Alger, chargés de «peupler» l’Algérie et de toucher des appointements proconsulaires n’y étaient jamais venus.

Pendant un mois, les paperasses s’étaient accumulées, coûteuses et inutiles, pour donner un semblant de légalité à ce qui, en fait, n’était que la ruine d’une grande tribu et une entreprise aléatoire pour les futurs colons.

Qu’importait? Ni de la tribu, ni des colons, personne ne se souciait dans les bureaux d’Alger...

Sur le versant ouest de la montagne, la fraction des Bou-Achour occupait depuis un temps immémorial les meilleures terres de la région. Unis par une étroite consanguinité, ils vivaient sur leurs terrains sans procéder à aucun partage.

Mais l’expropriation était venue, et on avait procédé à une enquête longue et embrouillée sur les droits _légaux_ de chacun des fellahs au terrain occupé. Pour cela, on avait fouillé dans les vieux actes jaunis et écornés des cadis de jadis, on avait établi le degré de parenté des Bou-Achour entre eux.

Ensuite, se basant sur ces découvertes, on fit le partage des indemnités à distribuer. Là, encore, la triste comédie bureaucratique porta ses fruits malsains...

*

* *

Le soleil de l’automne, presque sans ardeur, patinait d’or pâle les bâtiments administratifs, laids et délabrés. Alentour, les maisons en plâtras tombaient en ruines et l’herbe poussait sur les tuiles ternies, délavées.

En face des bureaux, la troupe grise des Ouled-Bou-Naga s’entassait. Accroupis à terre, enveloppés dans leurs burnous d’une teinte uniformément terreuse, ils attendaient, résignés, passifs.

Il y avait là toutes les variétés du type tellien: profils berbères aux traits minces, aux yeux roux d’oiseau de proie; faces alourdies de sang noir, lippues, glabres; visages arabes, aquilins et sévères.

Les voiles roulés de cordelettes fauves et les vêtements flottants, ondoyants au gré des attitudes et des gestes, donnaient aux Africains une nuance d’archaïsme, et sans les laides constructions «européennes» d’en face, la vision eût été sans âge.