Pages d'Islam

Part 10

Chapter 103,819 wordsPublic domain

Le spahi, indifférent, continue son interrogatoire.

--Et toi, le vieux? La question s’adresse à un petit vieux timide et silencieux.

--Moi... je suis des Ouled-Saoud. Alors, comme la maîtresse du lieutenant Durand est partie, et qu’elle avait beaucoup de bagages, le lieutenant a donné des ordres aux caïds. Le mien m’avait ordonné d’amener ma chamelle, mais comme elle est blessée au dos, je n’ai pas voulu la prêter. Je suis en prison depuis huit jours. Le lieutenant, en m’interrogeant, m’a donné une gifle quand j’ai dit que ma chamelle était malade et on ne m’a pas dit combien de prison j’ai à faire... Dieu m’est témoin que ma chamelle est blessée...

Lancé sur le chapitre des doléances, le vieux qu’on n’écoute plus continue à larmoyer sa détresse prolixe.

--Moi, dit un troisième, je suis venu au marché où j’ai vendu un pot de beurre. Le lendemain, je devais en toucher le prix, mais il y avait une lettre pressée pour le cheikh de Debila... Alors, on me l’a remise en m’ordonnant de repartir tout de suite... J’ai eu beau supplier, j’ai été menacé de la prison. Alors, pour ne pas perdre le prix de mon beurre, j’ai fait semblant de partir, restant jusqu’au matin. Ça s’est su, Dieu sait comment, et je suis en prison pour quinze jours, avec quinze francs d’amende.

--Tu aurais mieux fait de perdre le prix du beurre, alors, remarque judicieusement le spahi.

Mais tout ça «c’est des histoires!» Et il retourne se coucher à l’ombre, criant aux prisonniers: «Pompez!»

Et le grincement monotone reprend, en même temps que le chant long, plaintif, des prisonniers qui semblent dévider indéfiniment leurs tristesses, leurs timides récriminations contre cette puissance redoutable, qui broie et écrase toute leur race: l’Indigénat discrétionnaire.

LES ENJÔLÉS

Le soleil clair d’automne effleurait d’une tiédeur attendrie les platanes jaunis et les feuilles éparses sur le sable herbu de la Place du Rocher, la plus belle de la croulante Ténès. Dans la limpidité sonore de l’air, les sons gais et excitants des clairons retentissent, alternant avec les accents plus mélancoliques et plus africains de la _nouba_ arabe... Déployant toute la fausse pompe militaire, revêtus de leurs vestes les moins usées, de leurs _chéchias_ les moins déteintes, les tirailleurs passèrent... Il leur était permis de parler aux jeunes hommes de leur race qui, curieux ou attirés instinctivement par ce tableau coloré, suivaient le défilé.

Et les mercenaires, par obéissance et aussi par un malin plaisir, faisaient miroiter aux yeux des _fellahs_ les avantages merveilleux de l’état militaire, donnant sur leur vie des détails fantastiques.

Parmi ceux qui suivaient, attentifs aux propos des soldats, Ziani Djilali ben Kaddour, bûcheron de la tribu de Chârir, se distinguait par sa haute taille, son fin profil aquilin et son allure fière.

Ce qui l’avait le plus frappé dans les discours des tirailleurs, c’était leur affirmation qu’ils ne payaient pas d’impôts. D’abord, il avait été incrédule: de tous temps, les Arabes avaient payé l’impôt au Beylik... Mais Mustapha le cafetier lui avait certifié que les _askar_ (soldats) avaient dit vrai... Et Djilali réfléchissait.

Son père se faisait vieux. Ses frères étaient encore jeunes et, bientôt, ce serait sur lui que retomberait tout le labeur de la _mechta_, et l’entretien de sa famille, et l’impôt, et le payement des sommes empruntées au riche usurier Faguet et aux Zouaoua...

Comment ferait-il? Leur champ était trop petit et mal exposé, mangé de toutes parts par les éboulements de rochers et la brousse envahissante... Pour achever de lui rendre le séjour de son gourbi insupportable, sa jeune femme venait de mourir en couches...

Vivre sans s’inquiéter de rien, être bien vêtu, bien nourri, ne pas payer d’impôts et avoir des armes, tout cela séduisit Djilali, et il s’engagea avec d’autres jeunes gens, comme lui crédules, avides d’inconnu et d’apparat...

Le vieux Kaddour, brisé par l’âge et la douleur, le vieux père en haillons accompagna en pleurant les jeunes recrues qui partaient pour le dépôt des tirailleurs, à Blida... Puis, il rentra, plus cassé et plus abattu, sous le toit de _diss_ de son gourbi, pour y mourir, résigné, car telle était la volonté de Dieu.

A la caserne, ce fut, pour Djilali, une désillusion rapide. Tout ce qu’on lui avait montré de la vie militaire avant son engagement n’était que parade et leurre. Il s’était laissé prendre comme un oiseau dans les filets. Il eut des heures de révolte, mais on le soumit par la peur de la souffrance et de la mort... Peu à peu, il se fit à l’obéissance passive, au travail sans intérêt et sans utilité réelle, à la routine, à la fois dure et facile du soldat où la responsabilité matérielle de la vie réelle est remplacée par une autre, factice.

La boisson et la débauche dans les bouges crapuleux remplacèrent pour lui les libres et périlleuses amours de la brousse, où il fallait de l’audace et du courage pour être aimé des bédouines aux yeux d’ombre et au visage tatoué.

Le cœur du fellah s’endurcit et s’assoupit. Il cessa de penser à la _mechta_ natale, à son vieux père et à ses jeunes frères: il devint soldat.

Trois années s’écoulèrent.

L’automne revint, l’incomparable automne d’Afrique avec son pâle renouveau, ses herbes vertes et ses fleurs odorantes cachées dans le maquis sauvage. A l’ombre des montagnes, les coteaux de Chârir reverdissaient, dominant la route de Mostaganem et l’échancrure harmonieuse du grand golfe bleu, très calme et très uni, avec à peine quelques stries roses.

Sur la route détrempée par les premières pluies vivifiantes, les tirailleurs en manœuvres passent, maussades et crottés. Sur leurs visages bronzés et durs, la sueur et la boue se mêlent et, souvent, en un geste exaspéré, une manche de grosse toile blanche essuie un front en moiteur... Avec un juron, blasphème ou obscénité, les épaules lasses déplacent la morsure lancinante des bretelles de la lourde berdha[20].

[20] Berdha, bât de mulet, nom expressif que donnent à leur sac les tirailleurs indigènes.

Depuis que, au hasard des «opérations», sa compagnie est venue là, dans la région montagneuse et ravinée de Ténès, Ziani Djilali éprouve un malaise étrange, de la honte et du remords...

Mais la compagnie passe au pied des collines de Chârir et Djilali regarde le coteau où était sa _mechta_, près de la _koubba_ et du cimetière où dort son vieux père qu’il a abandonné... Les frères, dispersés, sont devenus ouvriers chez des colons; vêtus de haillons européens, méconnaissables, ils errent de ferme en ferme. Le gourbi a été vendu et Djilali regarde d’un regard singulier, un _fellah_ quelconque qui coupe des épines sur le champ qui était à lui, jadis, sur l’ancien champ des «Ziani». Dans ce regard, il y a le désespoir affreux de la bête prise au piège, et la haine instinctive du paysan à qui on a pris _sa terre_ et la tristesse de l’exilé...

Oh! elle a beau retentir maintenant, la musique menteuse, elle ne trompe plus le _fellah_ et elle ne l’entraîne plus, il se sent un poids dans le cœur, il voit bien qu’il a conclu un marché trompeur, que sa place n’est pas loin des siens, mais bien sur la terre nourricière, sous les haillons du laboureur, dans la vie pauvre de ses ancêtres!

Et, d’un geste rageur, au revers de sa manche il essuie la sueur et la poussière de son front, et les larmes de ses yeux... Puis, il courbe la tête et continue sa route, car nul ne peut lutter contre le _mektoub_ de Dieu.

DANS LE SENTIER DE DIEU

Les champs crevassés agonisaient sous le soleil. Les collines fauves, nues, coupées de falaises qu’ensanglantaient les ocres et les rouilles, fermaient l’horizon où des vapeurs troubles traînaient.

Çà et là, tranchant durement sur le rayonnement terne du sol, quelques silhouettes noires de caroubiers ou d’oliviers sauvages jetaient une ombre courte, rougeâtre.

Vers le sud, au delà des ondulations basses et des ravins desséchés où se mouraient les lauriers-roses, une ligne s’étendait, d’un bleu sombre, presque marin: la grande plaine du Hodna, barrée, très loin et très haut dans le ciel morne, par la muraille azurée, toute vaporeuse, du djebel Ouled-Naïl.

L’immense campagne calcinée dormait dans la chaleur et la soif. Quelques broussailles de jujubiers et de lentisques nains avaient poussé à l’ombre grêle d’un bouquet d’oliviers grisâtres, aux troncs contournés et bizarres. Les menues herbes du printemps, desséchées, tombaient en poussière, parmi l’envahissement épineux des charbons poudreux.

Enveloppé de loques terreuses, un vieillard était couché là, seul dans tout ce vide et ce silence. Décharné, le visage osseux, de la teinte brune rougeâtre de la terre alentour, avec une longue barbe grise, l’œil clos, il semblait mort, tellement son souffle était faible et son attitude raidie.

Près de lui, dans un tesson de terre cuite, quelques débris de galette azyme attestaient la charité des croyants de quelque douar voisin, caché dans les ravins profonds.

Un essaim de mouches exaspérées couvrait le visage et les mains noueuses du vieux, dont le soleil brûlait les pieds nus. Insensible, il dormait béatement.

Sur la piste qui serpentait au pied des collines, trois cavaliers parurent: un Européen, portant le képi brodé des administrateurs, et deux indigènes drapés dans le burnous bleu du makhzen.

Le roumi aperçut le vieillard endormi et sa pitié en fut émue. Aux questions des mokhaznis, Terrant répondit de sa voix presque éteinte déjà: «Je suis Abdelkader ben Maammar, des Ouled-Darradj de Barika. Je ne fais point de mal, et comme je n’ai rien, sauf la crainte de Dieu, c’est Dieu qui pourvoit à la vie qu’il m’a donnée, jusqu’à ce que l’heure soit sonnée.»

Mais le _hakem_ roumi crut devoir adoucir les dernières heures du vieux musulman, et il lui dit qu’il serait transporté à dos de mulet jusqu’à l’hôpital de Bordj-bou-Arreridj, où il aurait un bon lit et une nourriture suffisante. Il pourrait s’y reposer, y reprendre au moins quelques forces.

Insensible, sans un mot, le vieillard se laissa charger sur un mulet amené du douar. Le _hakem_ en avait décidé ainsi et lui, l’Arabe n’avait pas à juger cette décision. Il se soumettait sans joie ni révolte, parce que c’était ainsi.

*

* *

Couché sur l’étroit lit blanc, lavé de ses souillures et revêtu de linges immaculés, l’errant semblait se rétablir, revenir à la vie.

Pourtant, il gardait son silence farouche. Obstinément il tournait le vague de son regard terne vers la large baie ouverte sur le vide du ciel incandescent. Dans tout ce bien-être inusité, lui, le nomade, fils de nomades, regrettait la misère pouilleuse et les longues marches pénibles sous le soleil de feu, à la recherche des maigres offrandes _dans le sentier de Dieu_...

Et bientôt cette longue salle blanche et sévère, ce lit trop doux, ce calme et cette abondance lui devinrent intolérables...

Il se dit guéri, supplia en pleurant les médecins de le laisser partir. On l’accusa d’ingratitude, on lui dit qu’il n’était qu’un sauvage, et, pour s’en débarrasser, on le laissa sortir.

Un matin limpide dans la grande joie du jour commençant, il reprit ses haillons et son long bâton d’olivier. Sans un regret, presque allègrement, il se hâta vers la porte de la ville et s’en alla, sordide et superbe dans le soleil levant.

*

* *

Sur la croupe nue d’une colline aride, en face du Hodna bleuâtre, immense et monotone comme la mer, une koubba blanche dressait la silhouette neigeuse de ses murs rectilignes, de sa coupole ovoïde.

Alentour, pas un arbre, pas une ombre sur la terre brûlée d’un rouge sombre qui flambait au soleil.

Vers le nord, les coteaux s’étageaient, comme les vagues figées d’un océan tourmenté. Ils allaient, montant insensiblement, jusqu’à la montagne géante des monts de Kabylie.

Une famille grise de petites tombes en pierre brute se pressait sous la protection de Sidi Abdelkader de Baghdad, maître de la koubba et Seigneur des Hauts Lieux...

Accroupi contre le mur lézardé, près de la petite porte basse, le vieux cheminot rêvait l’œil mi-clos, son bâton entre ses genoux maigres.

Depuis qu’il avait quitté l’asile abhorré où il s’était senti prisonnier, le vieillard avait erré de douar en douar.

Maintenant, sa vie vacillante s’éteignait. Une grande langueur engourdissait ses membres et un froid lui semblait monter de la terre qui l’appelait.

Il était venu échouer là, près de la koubba sainte. Une très vieille femme au visage parcheminé, drapé d’une _melahfa_ de laine en loques, gardait seule le lieu vénéré, gîtant dans un vieux gourbi en pierres sèches. Elle aussi était avare de paroles et usée, bien près de la fin.

Tous les matins et tous les soirs, la pieuse veuve déposait devant le vagabond, hôte de Dieu, une galette d’orge et un vase en argile plein d’eau fraîche. Puis elle rentrait dans l’ombre de la koubba pour y brûler du benjoin et marmotter des prières.

Tous deux, sans presque jamais se parler, avaient associé leurs décrépitudes, attendant l’heure sans hâte ni effroi.

Quand, par hasard, quelques bédouins venaient prier sous les voûtes basses de la koubba miraculeuse, le vieillard, par accoutumance, élevait sa voix chevrotante en une psalmodie monotone.

--Pour Dieu et Sidi Abdelkader Djilani, seigneur de Baghdad, sultan des saints, faites l’aumône, ô croyants!

Et, gravement, les musulmans tiraient de leurs capuchons de laine un peu de galette noire ou quelques figues sèches.

Les jours s’écoulaient, monotones, dans la somnolence de l’été finissant...

Aux premières fraîcheurs de l’automne, le vent du nord balaya les brumes troubles de l’horizon, et la lumière terne des journées accablantes devint dorée sur la terre reposée et dans le ciel serein.

Le vieillard s’était encore desséché, son corps s’était comme replié sur lui-même, comme rapetissé, son œil cave s’était voilé des premières ombres de la nuit définitive et sa voix s’était éteinte.

Il finissait, lentement, sans secousses ni angoisses, avec les dernières ardeurs de l’été.

*

* *

Le chant éclatant des coqs perchés sur le toit du gourbi réveilla la vieille, sur sa mince natte usée.

Elle prit une petite amphore d’eau, fit les ablutions rituelles. En silence, selon la coutume des femmes, elle pria, se prosternant devant la majesté de Dieu, _seigneur de l’aube_.

Elle pria longuement accroupie, ses doigts osseux et gourds égrenant son chapelet. Son visage de momie, raccourci et noir, sous le turban de laine rouge et de linges sombres des nomades, n’exprimait rien, comme celui d’une morte. Puis, elle redressa ses reins cassés avec un gémissement, prit sous un grand plat en bois une galette froide, emplit un petit vase rouge à la peau de bouc, et sortit.

Le jour se levait, lilas et rose, sur le moutonnement infini des collines, sur le vide marin de la plaine.

De grandes ombres violettes obscurcissaient encore le fond des ravins, entre les dos éclairés des coteaux, tandis que la koubba solitaire flambait déjà, toute rouge.

La gardienne caduque s’en alla à pas lents vers la porte du sanctuaire, portant l’offrande quotidienne au vieil hôte.

Depuis la veille, tassé, affalé à sa place coutumière, sans quitter le bâton symbolique, le vagabond n’avait pas bougé.

Ses traits s’étaient comme adoucis et la vieille crut voir une singulière clarté glisser sur le visage mort. Sans agonie, sans plaintes, le vieux était retourné à la poussière, durant les heures calmes de la nuit. Sans frayeur, la gardienne étendit le corps déjà glacé, lui tournant le visage vers le soleil rouge qui montait à l’horizon. Puis, elle le recouvrit des pans rabattus de son burnous en invoquant Dieu.

Lentement, comme tous les jours, elle nettoya le sol plâtré de la koubba, elle secoua la poussière des draperies de vieille soie rouge et verte couvrant le _makam_. Quand elle eut terminé ces soins pieux, elle rentra dans son gourbi et s’enveloppa de son haïk noir, et, son bâton à la main, elle s’en vint au douar voisin.

Des hommes graves, hachem en burnous fauves, le front ceint de cordelettes noires, vinrent laver le corps du vagabond et l’envelopper du linceul blanc. Debout, superbes dans la gloire du soleil d’automne, ils prièrent, tandis que deux autres creusaient la fosse à coup de hachette. Quand le corps fut couché dans le trou béant, les bédouins le couvrirent de branches de myrte et l’isolèrent du sol par des poutrelles grossièrement taillées. Puis ils rejetèrent la terre sanguine, comblant la fosse.

La vieille femme apporta, sur un chiffon de laine, des galettes azymes et des figues sèches qu’elle distribua, en mémoire du mort, aux quelques mendiants, habitués à hanter les enterrements.

Graves, calmes devant la mort qu’ils jugeaient nécessaire et sans laideur ni épouvante, les hachem s’en allèrent.

La vieille resta seule, près de la tombe récente, pour attendre l’heure proche où elle aussi descendrait dans l’obscurité éternelle.

Ben-Ounif, novembre 1903.

AU VILLAGE

L’ARRIVÉE DU COLON

Jules Bérard, fils d’un petit propriétaire jurassien, affiné par un séjour à la ville, ouvrier jardinier, imbu d’idées libertaires, avait voulu apporter sur un sol nouveau le petit avoir que lui avait laissé son père. De loin, Bérard s’était fait une idée des groupements français d’Algérie, qui l’avait séduit. Ces groupements devaient être comme de fortes familles françaises essaimées sur la terre vierge, y apportant leur énergie, leur solidarité florissante loin du cadre étroit et routinier de la vie métropolitaine.

Certes, il y aurait là-bas beaucoup de difficultés: le climat parfois meurtrier, le sol inconnu, la sécheresse, le sirocco, les sauterelles, les indigènes... Les manuels qu’avait lus Bérard parlaient de tout cela. Mais il trouverait là-bas d’autres colons, expérimentés déjà, qui le mettraient sur la voie, qui le conseilleraient, le protégeraient.

Et, après de longues et coûteuses formalités, Bérard avait obtenu une concession au «centre» de Moreau qu’on agrandissait et qui dépendait de la petite ville de *** dans le Tell constantinois.

Bérard arriva à Moreau un soir d’automne triste et nuageux. Il faisait noir, il faisait froid et un vent âpre courbait les eucalyptus grêles de la grand’rue.

--Vous êtes le _Français_ de la concession de l’Oued Khamsa?

L’aubergiste, une grosse italienne en caraco lâche, accueillit Bérard par ces mots.

Bérard avait hâte de prendre contact avec ses nouveaux concitoyens, et il entra dans la salle de l’auberge.

Un vacarme assourdissant y régnait, et le «Bonjour, tout le monde!» de Bérard s’y perdit. Il distingua quelques bribes de phrases, jetées à pleine voix, avec un accent qui lui sembla étranger.

--Quand je te dis qu’il est avec Santos, le patron du b...!

--Alors, comme ça, on aurait un _caoued_ pour maire?

... Et un troisième reprenait avec rage:

--Tous des vendus, des crapules, des voleurs!

Le tumulte augmentait.

Un homme d’une trentaine d’années, brun et de gestes exubérants, vint s’attabler en face de Bérard, et tout de suite, entama la conversation:

--Alors, vous venez de débarquer? Ça se voit..., seulement, comme on est Français, faut pas s’y tromper... Nous savons qu’ils vont tout de suite chercher à vous embrouiller, les hommes à l’adjoint... Veillez-vous... C’est tous des canailles, des sans-patrie... C’est eux qui mangent la colonie. Pensez voir: aux élections sénatoriales, ils ont voté pour Machin, celui-là qu’il est pour les bicots contre les colons. Nous, nous sommes avec le maire. Faudra pas vous laisser embrouiller, vous comprenez.

--Mais je ne suis pas venu ici pour faire de la politique... Ça m’est égal. Je veux me rendre compte, travailler.

Le colon le regarda avec un air de surprise hostile.

--Ah, voilà... ça, on le sait. Le gouvernement donne des concessions à des gens de France qui se fichent pas mal des intérêts de la colonie, qui ne veulent pas marcher avec les colons, tandis que nos fils sont obligés de travailler comme ouvriers, côte à côte avec les pouilleux...

Et le colon se leva...

Un autre le remplaça. Celui-là encore parla longuement à Bérard des mérites du maire, un philanthrope qui... un homme de bien, quoi! qui était au moins avec les colons, celui-là. En même temps, l’interlocuteur de Bérard ne tarissait pas d’invectives et de menaces contre les vendus, les francs-maçons, les voleurs, les _types de l’adjoint Molinat_. Bérard écoutait, ennuyé. Il eût voulut demander quelques renseignements utiles sur le climat, la qualité de la terre, les ouvriers. Mais, à toutes ses questions, le colon répondait, agacé:

«--Vous verrez... le climat? Bien, il est pas mauvais... Vous vous arrangerez... Vous ferez comme nous...» Et, tout de suite, il retombait dans son rabâchage «politique», avec une faconde extraordinaire.

Bérard manœuvra pour se débarrasser de cet orateur intarissable et sortit.

La rue était déserte et noire. Après une courte promenade, Bérard entra dans un autre débit. Là aussi on criait, on discutait.

Bérard avisa un groupe de colons un peu calmes qui jouaient aux cartes, et s’assit à leur table, dans un coin.

--Eh bien, Messieurs, est-ce que ça marche à votre convenance, par là? Moi, je viens faire comme vous... me mettre colon.

Tout de suite, Bérard remarqua une certaine gêne dans l’attitude des joueurs.

--Où êtes-vous descendu?

--Mais dans la première auberge à droite sur la route de ***...

Les joueurs s’entre-regardèrent, comme si Bérard avait dit une énormité.

--Ah, mince alors? Alors à présent, ils recrutent leur monde comme ça, de force? Mais vous ne savez pas chez qui vous êtes descendu. Monsieur? C’est un repaire de voleurs, de bandits... C’est la réunion de la bande au maire, à l’usurier Girot!

--Mais ça m’est égal. Je suis descendu là en attendant de m’établir, d’avoir bâti!

--Mais vous ne comprenez pas que vous serez déshonoré, si vous restez avec ces gens-là. Et puis, ils vous entortilleront. Vous ne connaissez pas Girot, ça se voit.

Encore une fois, Bérard affirma son indépendance politique, mais il fut interrompu.

--Ce n’est pas admissible. Ici nous sommes pour les situations franches: faut être avec les honnêtes gens, ou bien faut être avec les voleurs... Y a pas à faire de manières... C’est comme ça.

--Je serai toujours avec les honnêtes gens, dit Bérard, évasivement.

Un autre colon, à qui Bérard s’adressa pour avoir quelques éclaircissements, lui tint un tout autre langage. Nettement hostile, celui-là, il se contenta de répondre aux questions du nouvel arrivant.

--Nous autres, fils de colons, nous trimons, nous nous débrouillons comme nous pouvons. Eh bien, faites comme nous, puisqu’on vous donne des concessions... Seulement, si vous êtes venu par ici, c’est que vous n’avez pas pu vous arranger chez vous... C’est ce que le gouvernement ne veut pas comprendre, quand il s’obstine à nous envoyer un tas de gens qui ne connaissent rien du pays et qui veulent faire les malins. Quand on vous aura vu à l’œuvre, on parlera... A présent, c’est pas la peine.

Bérard sortit.

Un instant encore il erra dans la nuit. Comme il passait devant une échoppe ouverte, éclairée par une lampe fumeuse, il s’arrêta: des Arabes étaient là, qui buvaient du café. Alors, pour voir, il entra et commanda une tasse.

Assis dans un coin, il observa ces hommes d’une autre race qu’on lui avait dite, ennemie de la sienne.

Dépenaillés, vêtus de loques européennes, ils avaient l’air misérable et sombre.

A son entrée, quelques-uns s’étaient chuchoté des mots en le regardant... Et ce regard était fermé et hostile...

Bérard eut l’idée de parler au cafetier qui comprenait le français.

--Ils n’ont pas l’air heureux... Je crois qu’ils ne nous aiment pas...

--Non, pourquoi? Kif-kif... seulement il y en a par là qui en avaient de la terre et du blé, avant l’agrandissement. A présent, ils n’ont rien... Alors ils en sont pas contents, tu comprends. Mais ça fait rien.