Pages d'Islam

Part 4

Chapter 43,800 wordsPublic domain

Cependant pour la _derouïcha_ Kheïra, la dame hautaine se fait plus avenante et plus douce. Ses lèvres arquées en un pli méchant se détendent en un sourire.

--Comment es-tu venue, par un temps si affreux, mère Kheïra, et d’où viens-tu?

--De loin... Hier, j’ai lavé et habillé du linceul la fille d’El-Hadj ben Halima, dans le Maïne... Puis, à la nuit, je suis partie... Il fait froid... Louange à Dieu!

--Louange à Dieu! répètent en un soupir les femmes en regardant la _derouïcha_ avec admiration; depuis la veille, cette créature frêle et usée marche dans le froid et la tempête et elle est venue, poussée par sa mystérieuse destinée, chercher son pain à quatre-vingts kilomètres de l’endroit où, hier, elle exerçait sa lugubre profession de laveuse des morts.

--Et tu n’as pas peur, mère Kheïra? demandent les femmes.

--Dieu fait marcher ses serviteurs. Les hyènes et les goules fuient quand passe celui qui prie. Louange à Dieu!

Dans ce cerveau éteint, seule la foi en Dieu demeure vivace.

D’humain, mère Kheïra n’a plus que ce besoin de recours suprême qui attendrit les cœurs les plus durs, et qui, chez les simples, résume toute la poésie de l’âme.

La nuit tombe brusquement, et les hommes rentrent, annonçant que l’heure de rompre le jeûne est venue; à la mère Kheïra, femme d’entre les femmes, ils ne prennent pas garde et se font servir, parlant entre eux... Et comme je demande à l’un d’eux l’histoire de la _derouïcha_, il me la conte brièvement.

--Quand elle était jeune, elle était belle. Son père était un khammès très pauvre, et elle aimait garder les troupeaux dans la montagne. Elle se faisait des colliers de fleurs sauvages et parfumait ses loques avec du myrte et du _timzrit_ (thym) écrasés entre deux pierres. Quand elle grandit, elle connut l’amour illicite et changeant des jeunes hommes qui vont, la nuit, guetter aux abords des douars les jeunes filles et les épouses, et qui, pour les joies prohibées, risquent leur vie.

Elle fut aimée par plusieurs, et deux jeunes hommes, tous deux fils de grande tente et semblables à des lions, échangèrent pour elle, une nuit, des coups de couteau... L’un mourut, l’autre alla s’engager aux spahis, pour fuir la vengeance des parents de sa victime.

Puis, honteux de sa fille, le père de Kheïra, homme honnête et naïf, qui craignait Dieu, la donna en mariage à un khammès aussi pauvre que lui et qui avait déjà deux jeunes épouses. Tous les plus durs travaux furent imposés à Kheïra. Étroitement surveillée, accablée de besogne et de coups, elle vieillit vite. Son mari mourut et elle se réfugia chez son père qui eut pitié d’elle et qui la garda.

Un jour, elle prit un bâton et s’en alla le long des routes en demandant l’aumône au nom de Dieu. Elle est devenue _derouïcha_ et elle prie le Seigneur. Depuis cinq ans qu’elle erre ainsi, elle est inoffensive et sa vie est devenue pure. Elle lave les mortes et mendie. Quand on lui donne, elle partage avec tous les pauvres qu’elle rencontre et, souvent, ne garde rien pour elle... Elle est devenue aussi douce que l’agneau qui joue près de sa mère et l’innocence de sa vie la met à l’abri de tous les maux... Dieu pardonne nos péchés et ceux de tous les musulmans!

Le vieil homme se tut, mais le regard pensif de ses yeux d’ombre fixé sur la _derouïcha_ disait peut-être ce qu’avaient tu ses lèvres...

Quand elle eut mangé et loué Dieu, malgré les instances des femmes, mère Kheïra se leva, reprit son bâton et sortit dans la nuit d’épouvante et de tempête, l’âme éteinte, insensible désormais aux agitations et aux passions humaines, comme à la morsure du vent et à la menace des ténèbres.

LE TALEB

Les concitoyens de Si Abderrahmane ben Bourenane, de Tlemcen, le vénéraient, malgré son jeune âge, pour sa science et sa vie austère et pure. Cependant, il voyageait modestement, monté sur sa mule blanche et accompagné d’un seul serviteur. Le savant allait ainsi de ville en ville, pour s’instruire.

Un jour, à l’aube, il parvint dans les gorges sauvages de l’oued Allala, près de Ténès.

A un brusque tournant de la route, Si Abderrahmane arrêta sa mule et loua Dieu, tout haut, tant le spectacle qui s’offrait à ses regards était beau.

Les montagnes s’écartaient, s’ouvrant en une vallée de contours harmonieux. Au fond, l’oued Allala coulait, sinueux vers la mer, qui fermait l’horizon.

Vers la droite, le mont de Sidi-Merouane s’avançait, en pleine mer, en un promontoire élevé et hardi.

Au pied de la montagne, dans une boucle de l’oued, la Ténès des musulmans apparaissait en amphithéâtre, toute blanche dans le brun chaud des terres et le vert puissant des figuiers.

Une légère brume violette enveloppait la montagne et la vallée, tandis que des lueurs orangées et rouges embrasaient lentement l’horizon oriental, derrière le djebel Sidi-Merouane.

Bientôt, les premiers rayons du soleil glissèrent sur les tuiles fauves des toits, sur le minaret et les murs blancs de la ville.

Et tout fut rose, dans la vallée et sur la montagne. Ténès apparut à Si Abderrahmane, à la plus gracieuse des heures, sous des couleurs virginales.

Près des vieux remparts noircis et minés par le temps, entre les maisons caduques, délabrées sous leur suaire de chaux immaculée, s’ouvre une petite place qu’anime seul un café maure fruste et enfumé, précédé d’un berceau fait de perches brutes où s’enroulent les pampres d’une vigne centenaire. Un large divan en plâtre, recouvert de nattes usées, sert de siège.

De là, on voit l’entrée des gorges, les forêts de pins, le djebel Sidi-Abdelkader et sa _koubba_ blanche, les ruines de la vieille citadelle qu’on appelle la _smala_. Tout en bas, parmi les roches éboulées et les lauriers-roses, l’oued Allala roule ses eaux claires.

Dans le jour, Si Abderrahmane professait le Coran et la Loi à la mosquée. On avait deviné en lui un grand savant et on l’importunait par des marques de respect qu’il fuyait.

Aussi, venait-il tous les soirs, avant l’heure rouge du soleil couchant, s’étendre à demi sous le berceau de pampres.

Là, seul, dans un décor simple et tranquille, il goûtait des instants délicieux.

Loin de la demeure conjugale il évitait soigneusement toutes les pensées et surtout tous les spectacles qui parlent aux sens et les réveillent.

Cependant, un soir, il se laissa aller à regarder un groupe de jeunes filles puisant de l’eau à la fontaine.

Leurs attitudes et leurs gestes étaient gracieux. Comme elles étaient presque enfants encore, elles jouaient à se jeter de l’eau en poussant de grands éclats de rire.

L’une d’elles pourtant semblait grave.

Plus grande que ses compagnes, elle voilait à demi la beauté de son visage et la splendeur de ses yeux, sous un vieux _haïk_ de laine blanche qu’elle retenait de la main. Sa grande amphore de terre cuite à la main, elle était montée sur un tas de décombres et elle semblait regarder, songeuse, l’incendie crépusculaire qui l’empourprait toute et qui mettait comme un nimbe léger autour de sa silhouette svelte.

Depuis cet instant, Si Abderrahmane connut les joies et les affres de l’amour.

Tout son empire sur lui-même, toute sa ferme raison l’abandonnèrent. Il se sentit plus faible qu’un enfant.

Désormais, il attendit fébrilement le soir pour revoir Lalia: il avait surpris son nom.

Enfin, un jour, il ne put résister au désir de lui parler, et il lui demanda à boire, presque humblement.

Gravement, détournant la tête, Lalia tendit sa cruche au taleb (lettré).

Puis, comme Si Abderrahmane était beau, et que, tous les soirs, il adressait la parole à la jeune fille, celle-ci s’enhardit, lui souriant dès qu’elle l’apercevait.

Il sut qu’elle était la fille de pauvres khammès, qu’elle était promise à un cordonnier de la ville et qu’elle ne viendrait bientôt plus à l’aiguade, parce que sa plus jeune sœur, Aïcha, serait guérie d’une plaie qui la retenait au lit et que ce serait à elle, non encore nubile, de sortir.

Un soir, comme les regards et les rires de ses compagnes faisaient rougir Lalia, elle dit tout bas à Si Abderrahmane: «Viens quand la nuit sera tombée, dans le Sahel, sur la route de Sidi-Merouane.» Malgré tous les efforts de sa volonté et les reproches de sa conscience, Si Abderrahmane descendit dans la vallée, dès que la nuit fut.

Et Lalia, tremblante, vint, pour se réfugier dans les bras du taleb.

*

* *

Toutes les nuits, comme sa mère dormait profondément, Lalia pouvait s’échapper. Enveloppée du burnous de son frère absent, elle venait furtivement rejoindre Si Abderrahmane au Sahel, parmi les touffes épaisses des lauriers-roses et les tamaris légers.

D’autres fois, les nuits de lune surtout, ils s’en allaient sur les coteaux de Chârir, dormir dans les _liazir_ et le _klyl_ parfumés, les grandes lavandes grises et les romarins sauvages... Ils éprouvaient, à se serrer l’un contre l’autre, dans l’insécurité et la fragilité de leur union, une joie mélancolique, une volupté presque amère qui leur arrachait parfois des larmes.

*

* *

Pendant quelque temps, les deux amants jouirent de ce bonheur caché.

Puis, brutalement, la destinée y mit fin; le père de Si Abderrahmane étant à l’agonie, le taleb dut rentrer en toute hâte à Tlemcen.

Le soir des adieux, Lalia eut d’abord une crise de désespoir et de sanglots. Puis, résignée, elle se calma. Mais elle mena son amant à une vieille petite fontaine tapissée de mousse, sous le rempart.

--Bois, dit-elle, et sa voix de gorge prit un accent solennel. Bois, car c’est l’eau miraculeuse d’Aïn-Djaboub, qui a pour vertu d’obliger au retour celui qui en a goûté. Maintenant, va, ô chéri, va en paix. Mais celui qui a bu à l’Aïn-Djaboub reviendra, et les larmes de ta Lalia sécheront ce jour-là.

--S’il plaît à Dieu je reviendrai. N’est-il pas dit: c’est le cœur qui guide nos pas?

Et le taleb partit.

Lui que les voyages passionnaient jadis, que la variété des sites charmait, Si Abderrahmane sentit que, depuis qu’il avait quitté Ténès, tout lui semblait morne et décoloré. Le voyage l’ennuyait et les lieux qui lui plaisaient auparavant lui parurent laids et sans grâce.

«Hélas, pensa-t-il, ce ne sont pas les choses qui sont changées, mais bien mon âme en deuil.»

*

* *

Le père de Si Abderrahmane mourut et les gens de Tlemcen obligèrent en quelque sorte Si Abderrahmane à occuper le poste du défunt, grand mouderrès.

Il fut entouré des honneurs dus à sa science et à sa vie dont la pureté approchait de la sainteté. Il avait pour épouse une femme jeune et charmante, il jouissait de l’opulence la plus large.

Et cependant, Si Abderrahmane demeurait sombre et soucieux. Sa pensée nostalgique habitait Ténès, auprès de Lalia.

Cependant, il eut le courage de demeurer cinq ans dans ses fonctions de mouderrès. Quand son jeune frère Si Ali l’eut égalé en science et en mérites de toutes sortes, Si Abderrahmane se désista en sa faveur de sa charge. Il répudia sa femme et partit.

Il retrouverait Lalia et l’épouserait...

Ainsi, Si Abderrahmane raisonnait comme un petit enfant, oubliant que l’homme ne jouit jamais deux fois du même bonheur.

*

* *

Et à Ténès, où il était arrivé comme en une patrie, le cœur bondissant de joie, Si Abderrahmane ne trouva de Lalia qu’une petite tombe grise, sous l’ombre grêle d’un eucalyptus, dans la vallée.

Lalia était morte, après avoir attendu le taleb dans les larmes plus de deux années.

Alors, Si Abderrahmane se vit sur le bord de l’abîme sans bornes, qui est le néant de toutes choses.

Il comprit l’inanité de notre vouloir et la folie funeste de notre cœur avide qui nous fait chercher la plus impossible des choses: le recommencement des heures mortes.

Si Abderrahmane quitta ses vêtements de soie de citadin et s’enveloppa de laine grossière. Il laissa pousser ses cheveux et s’en alla nu-pieds dans la montagne où, de ses mains inhabiles, il bâtit un gourbi. Il s’y retira, vivant désormais de la charité des croyants qui vénèrent les solitaires et les pauvres.

Sa gloire maraboutique se répandit au loin. Il vivait dans la prière et la contemplation, si doux et si pacifique que les bêtes craintives des bois se couchaient à ses pieds, confiantes.

Et cependant, l’anachorète revoyait, des yeux de la mémoire, Ténès baignée d’or pourpre et la silhouette auréolée de Lalia l’inoubliée, et l’ombre complice des figuiers du Sahel, et les nuits de lune sur les coteaux de Chârir, sur les lavandes d’argent et sur la mer, tout en bas, assoupie en son murmure éternel.

LE MARABOUT

Les parois rouges de la montagne enserraient la vallée profonde et la brousse sombre tapissait les gorges et les fissures déchiquetées que les oueds tumultueux de l’hiver creusent dans le roc. Des oliviers sauvages, tordus et d’aspect maussade, de grands lentisques à ramure raide et immobile, au feuillage métallique, jetaient leur ombre bleue sur la terre raboteuse et dure. Au fond de la vallée, l’Ansar-ed-Dêm (la Source de Sang) jaillissait d’un creux d’obscurité, dans un fouillis de roches brisées, de stalactites dorés où, entre les mousses noires et les fougères graciles, l’eau souterraine, laissait des coulées de rouille. Parfois, à l’aube, les bergers trouvaient dans l’herbe foulée et sur la rive humide du ruisseau les traces puissantes des _nefra_ (batailles) nocturnes; les panthères et les hyènes venaient boire là et des querelles éclataient terribles et sournoises, entre les grands rôdeurs de l’ombre.

Sur le versant occidental des montagnes qui ferment la vallée, une _forka_ (traction de tribu) gîtait, vivant pauvrement de quelques maigres petits champs conquis sur la montagne hostile.

Les habitants de la région parlaient arabe, mais la vallée portait le nom berbère de Taourirt et sa _forka_ celui, plus étrange, d’_Ouled-Fakroun_ (les Fils de la Tortue).

Même les plus vieux d’entre les _fellah_ ignoraient l’origine de ce surnom bizarre... Peu leur importait d’ailleurs: ils étaient bien trop occupés à labourer leurs champs ingrats, à faire paître leurs maigres troupeaux, à fabriquer du charbon et, à l’occasion, à braconner un peu.

Dominant les chaumières de la fraction, au sommet d’une colline nue et rocheuse, s’élevait le gourbi, plus vaste et mieux bâti, de Sidi Bou Chakour[9], vieux marabout très vénéré dans la région. Près du gourbi, un palmier _doum_ arborescent poussait, et son étrange parasol de feuilles en éventails abritait la natte où le pieux vieillard aimait à s’asseoir, pour méditer, dire son chapelet ou recevoir les pèlerins.

[9] L’homme à la hache.

Cependant, Sidi Bou Chakour ne dédaignait pas l’humble et dur labeur du fellah. Il labourait et ensemençait lui-même son champ et surveillait son troupeau que des enfants faisaient paître dans la montagne.

Le bédouin appelle son bétail d’un nom caractéristique: _el mêl_ (la fortune)... Vieille tradition de la vie pastorale nomade, déjà lointaine.

Sidi Bou Chakour était un grand vieillard mince, quoique robuste. Son visage ovale, d’une beauté vraiment arabe, était bronzé et éclairé par la flamme toujours vive de son regard: sous les sourcils blancs, l’œil noir du marabout brillait comme aux jours de sa jeunesse.

Quand Sidi Bou Chakour avait senti l’approche de la vieillesse, il avait congédié, sans querelles et sans dureté, ses deux plus jeunes femmes, gardant Aouda, sage et calme.

--L’homme vieux est comme le tronc d’un jeune arbre arrivant à la force de l’âge: il ne se courbe plus.

Le courant de la rivière que Dieu nous fait descendre, nous ne le remonterons plus jamais, et il ne sied pas à la créature vieillie d’essayer de se rajeunir. L’heure est venue pour moi, avait-il dit, de laisser de ce monde tout ce qui n’est pas strictement indispensable à la vie, et de me consacrer uniquement à l’adoration de Dieu le Très Haut, et à son service dans le bien et le sentier droit.

Mais les fellahs des Ouled Fakroun obligèrent leur marabout à ne pas abandonner tout à fait les affaires temporelles. Ils avaient en lui une grande confiance et, dans toutes les circonstances difficiles, allaient le consulter.

En effet, le vieillard n’était servile envers personne, pas même envers les _hokkam_ (autorités). Quand une cause lui semblait juste, il prenait courageusement la parole pour la défendre et, bien des fois, il avait souffert de cet esprit d’indépendance qui, s’il eût eu des émules nombreux, eût été pour sa race un gage sûr de renaissance.

Sidi Bou Chakour avait eu souvent des dissentiments avec les différents caïds qui s’étaient succédé depuis trente ans aux Béni-Bou-Abdallah, tribu dont dépendaient les Ouled-Fakroun. Mais ces hommes, bédouins eux-mêmes, avaient au fond le respect du marabout, en même temps que la crainte de sa clairvoyance et de sa liberté de langage, et ils préférèrent entretenir des rapports courtois avec Sidi Bou Chakour.

Un jour on envoya comme caïd aux Beni-Bou-Abdallah, un jeune fils de famille, devant sa nomination à la longue domesticité des siens. Cet homme, d’une platitude servile devant l’autorité, se montra d’autant plus dur envers les fellah sans défense qu’il administrait.

Fils de père naturalisé, élevé au lycée d’Oran où d’ailleurs ses études furent déplorables, nommé caïd très jeune grâce à ses hautes protections, le caïd Salah était un ambitieux, très dédaigneux au fond de sa race et sans scrupules.

Ces bédouins loqueteux, durs à la détente quand il s’agissait de donner des _douros_, loquaces quand ils se défendaient, irrésolus mais entêtés, le caïd ne voyait en eux qu’un vil bétail bon à mener durement et à exploiter autant que possible. Pour eux, il ne sentait aucun sentiment fraternel et il avait la naïveté étonnante et quelque peu ridicule de les considérer comme des sauvages, des êtres d’une _tout autre race_...

D’une servilité plate vis-à-vis des autorités, le caïd Salah était hautain envers les pauvres, ses administrés. Par cette dureté envers ceux qu’il appelait dédaigneusement et avec une belle inconscience, les «Arabes», et par sa servilité, il espérait obtenir ce qu’on a le tort d’appeler les _honneurs_: les décorations et, qui sait, peut-être un jour un aghalik quelconque.

Dès son entrée en fonctions, dès sa première rencontre avec Sidi Bou Chakour, le caïd sentit que le marabout serait son adversaire acharné. Selon son habitude, il s’empressa de dénoncer à son administrateur et même à Alger, le marabout comme «animé d’un très mauvais esprit à l’égard de _notre_ domination».

Mais on savait à quoi s’en tenir sur les aptitudes policières du caïd, et le marabout fut laissé en paix.

Toutes les fois que le caïd essayait d’intervenir dans les affaires de la _forka_ des Ouled Fakroun, il se heurtait au bon sens et à l’énergie du marabout qui ne le laissait pas circonvenir les fellah apeurés et naïfs.

Un jour même, le marabout dit en pleine djemaâ au caïd qui, par des paroles cauteleuses recelant des menaces, poussait les fellahs à céder leurs terres pour la colonisation.--«Dépouille-nous, mais ne dis pas que tu es notre bienfaiteur.»

La haine du caïd Salah pour le marabout s’envenima de tous ces échecs. Malgré tout le faux «parisianisme» du caïd, la lutte qui, dès le premier jour, se poursuivait entre lui et Sidi Bour Chakour était bien bédouine, sombre et pleine d’embûches.

Mais l’ordre le plus parfait régnait dans la _forka_, l’attitude du marabout était irréprochable et l’administration, malgré toutes les insinuations et les délations venimeuses du caïd, n’avait aucune raison de sévir. D’ailleurs, le caïd Salah se méprenait singulièrement sur l’effet produit par ses manières et ses procédés, il se croyait estimé tandis qu’en réalité il était méprisé. On se servait simplement de lui pour les besognes qu’il eût peut-être été imprudent de confier à d’autres, mais on ne voulait pas se créer des ennemis inutiles pour lui complaire.

Malheureusement, la triste et sombre affaire de Margueritte vint jeter la panique et la désorganisation dans tous les esprits. Le caïd, heureux de l’occasion, dénonça Sidi Bou Chakour comme fanatique et dangereux. Et un jour le vieillard partit, menottes aux mains, pour la lointaine Taâdmit dont le nom seul fait frémir les Arabes d’Algérie.

Fier et résigné, le marabout répondit aux accusations perfides du caïd par un réquisitoire précis et impitoyable contre son accusateur, contre celui que la France avait envoyé parmi eux pour la faire aimer et respecter et qui, au contraire, la faisait haïr en commettant des iniquités en son nom.

Dans le tumulte provoqué par l’affaire de Margueritte, la voix du marabout se perdit et il accepta son sort avec la résignation simple et sans faiblesse du vrai musulman.

Là-bas, dans les montagnes qui dominent les Hauts-Plateaux, avec tant d’autres internés, Sidi Bou Chakour, qu’aucun tribunal n’avait jugé ni condamné, travailla comme un forçat, coucha à terre par un froid glacial, sans même un couvrepied, mangeant pour toute nourriture un demi-pain d’une livre et demie par jour...

Quand son mari fut parti pour le douloureux exil, la vieille Aouda, accablée de chagrin, fut cruellement traquée par le caïd _moderne_ au bagout parisien, aux manières si singulièrement distinguées. Spoliée de son petit avoir sous prétexte que Sidi Bou Chakour n’avait point de titre régulier de propriété, Aouda dut se réfugier avec l’infirme chez des fellahs. Les Ouled-Fakroun et toute la tribu murmurèrent, mais, craignant la vengeance du «_caïd roumi_», ils se turent et courbèrent la tête.

Les mois passèrent. La vieille femme pieuse s’éteignit bientôt, inconsolée. Quand, relâché sur l’intervention d’un fonctionnaire d’Alger, brave homme de sens droit, Sidi Bou Chakour revint à Taourirt, c’était un vieillard caduc à l’incertaine démarche, au regard perdu. Il trouva sa petite terre passée en d’autres mains, son gourbi délabré, sa vieille compagne morte, et son palmier-doum à l’ombre duquel il aimait jadis s’asseoir, abattu.

Serein et résigné, sans une révolte, le vieux marabout s’accroupit sous le lentisque de la djemaâ et attendit, en priant Dieu et en demandant l’aumône en son nom, que l’heure prédestinée sonnât.

Sidi Bou Chakour mourut peu de temps après son retour de Taâdmit, entouré de la vénération des fellahs pauvres et naïfs de la forka des Ouled-Fakroun. On l’enterra près de l’Ansard-ed-Dêm; sa sépulture devint un lieu de pèlerinage pour les bédouins des environs, car le saint homme, sans orgueil, les avait aimés et conseillés.

FEMMES

LE PORTRAIT DE L’OULED-NAÏL

Exposé aux regards curieux des étrangers, dans toutes les vitrines de photographes, il est un portrait de femme du Sud au costume bizarre, au visage impressionnant d’idole du vieil Orient ou d’apparition... Visage d’oiseau de proie aux yeux de mystère. Combien de rêveries singulières et peut-être, chez quelques âmes affinées, de presciences de ce Sud morne et resplendissant, a évoquées ce portrait d’«Ouled-Naïl» chez les passants qui l’ont contemplé, que son effigie a troublés?

Mais qui connaît son histoire, qui pourrait supposer que, dans la vie ignorée de cette femme, d’un ailleurs à la fois si proche et si lointain, s’est déroulé un vrai drame humain, que ces yeux d’ombre, ces lèvres arquées ont souri au fantôme du bonheur?

Tout d’abord, cette appellation d’«Ouled-Naïl» appliquée au portrait d’Achoura ben Saïd est fallacieuse: Achoura, qui existe encore sans doute au fond de quelque gourbi bédouin, est issue de la race farouche des Chaouïya de l’Aurès.

Son histoire, mouvementée et triste, est l’une de ces épopées de l’amour arabe, qui se déroulent dans le vieux décor séculaire des mœurs figées et qui n’ont d’autres rapsodes que les bergers et les chameliers, improvisant, avec un art tout intuitif et sans artifices, des complaintes longues et monotones comme les routes du désert, sur les amours de leur race, sur les dévouements, les vengeances, les _nefra_ et les _rezzou_.