Pages d'Islam

Part 3

Chapter 33,737 wordsPublic domain

Exempt de colère et de passion, sans famille, sans soucis, Hadj Hamouda vit, attendant en paix l’heure inconnue...

LE MAGICIEN

Si Abd-es-Sélèm habitait une petite maison caduque, en pierre brute grossièrement blanchie à la chaux, sur le toit de laquelle venait s’appuyer le tronc recourbé d’un vieux figuier aux larges feuilles épaisses.

Deux pièces de ce refuge étaient en ruines. Les deux autres, un peu surélevées, renfermaient la pauvreté fière et les étranges méditations de Si Abd-es-Sélèm, le Marocain.

Dans l’une, il y avait plusieurs coffres renfermant des livres et des manuscrits du Magh’reb et de l’Orient.

Dans l’autre, sur une natte blanche, un tapis marocain avec quelques coussins. Une petite table basse en bois blanc, un réchaud en terre cuite avec de la braise saupoudrée de benjoin, quelques tasses à café et autres humbles ustensiles d’un ménage de pauvre, et encore des livres, composaient tout l’ameublement.

Dans la cour délabrée, autour du grand figuier abritant le puits et le dallage disjoint, il y avait quelques pieds de jasmin, seul luxe de cette singulière demeure.

Alentour c’était le prestigieux décor de collines et de vallons verdoyants sertissant, comme un joyau, la blanche Annéba[5]. Autour de la maison de Si Abd-es-Sélèm, les _koubbas_ bleuâtres et les blancs tombeaux du cimetière de Sid-el-Ouchouech se détachaient en nuances pâles sur le vert sombre des figuiers.

[5] Bône.

* * * * *

... Le soleil s’était couché derrière le grand Idou’ morose, et l’incendie pourpre de tous les soirs d’été s’était éteint sur la campagne alanguie.

Si Abd-es-Sélèm se leva.

C’était un homme d’une trentaine d’années, de haute taille, svelte, sous des vêtements larges dont la blancheur s’éteignait sous un burnous noir.

Un voile blanc encadrait son visage bronzé, émacié par les veilles, mais dont les traits et l’expression étaient d’une grande beauté. Le regard de ses longs yeux noirs était grave et triste.

Il sortit dans la cour pour les ablutions et la prière du Magh’reb.

--La nuit sera sereine et belle, et j’irai réfléchir sous les eucalyptus de l’oued Dheheb, pensa-t-il.

Quand il eut achevé la prière et le _dikr_ du bienheureux cheikh Sidi Abd-el-Kader Djilani de Bagdad, Si Abd-es-Sélèm sortit de sa maison. La pleine lune se levait là-bas, au-dessus de la haute mer calme, à l’horizon à peine embruni de vapeurs légères d’un gris de lin.

Les féroces petits chiens des demeures bédouines proches du cimetière grondèrent, sourdement d’abord, puis coururent, hurlant, vers la route de Sidi-Brahim.

Alors, Si Abd-es-Sélèm perçut un appel effrayé, une voix de femme. Surpris, quoique sans hâte, le solitaire traversa la prairie et arrivant vers la route, il vit une femme, une Juive richement parée qui, tremblante, s’appuyait contre le tronc d’un arbre.

--Que fais-tu ici la nuit? dit-il.

--Je cherche le _sahâr_ (sorcier) Si Abd-es-Sélèm le Marocain. J’ai peur des chiens et des tombeaux... Protège-moi.

--C’est donc moi que tu cherches... à cette heure tardive, et seule. Viens. Les chiens me connaissent et les esprits ne s’approchent pas de celui qui marche dans le sentier de Dieu.

La Juive le suivit en silence.

Abd-es-Sélèm entendait le claquement des dents de la jeune femme et se demandait comment cette créature parée et timide avait pu venir là, seule après la tombée de la nuit.

Ils entrèrent dans la cour et Si Abd-es-Sélèm alluma une vieille petite lampe bédouine, fumeuse.

Alors, s’arrêtant, il considéra son étrange visiteuse. Svelte et élancée, la Juive, sous sa robe de brocart bleu pâle, avec sa gracieuse coiffure mauresque, était belle, d’une troublante et étrange beauté.

Elle était très jeune.

--Que veux-tu?

--On m’a dit que tu sais prédire l’avenir... J’ai du chagrin et je suis venue...

--Pourquoi n’es-tu pas venue de jour, comme les autres?

--Que t’importe? Écoute-moi et dis-moi quel sera mon sort.

--Le feu de l’enfer, comme celui de ta race infidèle!--Mais Si Abd-es-Sélèm dit cela sans dureté, presque souriant.

Cette apparition charmante rompait la monotonie de son existence et secouait un peu le lourd ennui dont il souffrait en silence.

--Assieds-toi, dit-il, l’ayant fait entrer dans sa chambre.

Alors la Juive parla.

--J’aime, dit-elle, un homme qui a été cruel envers moi et qui ma quittée. Je suis restée seule et je souffre. Dis-moi s’il reviendra.

--C’est un juif?

--Non... un musulman.

--Donne-moi son nom et celui de sa mère et laisse-moi faire le calcul que m’ont appris les sages du Mogh’reb, ma patrie.

--El Moustansar, fils de Fathima.

Sur une planchette Si Abd-es-Sélèm traça des chiffres et des lettres, puis, avec un sourire, il dit:

--Juive, ce musulman qui s’est laissé prendre à ton charme trompeur et qui a eu le courage louable de le fuir, reviendra.

La Juive eut une exclamation de joie.

--Oh, dit-elle, je te récompenserai généreusement.

--Toutes les richesses mal acquises de ta race ne récompenseraient point dignement le trésor inestimable et amer que je t’ai donné: la connaissance de l’avenir...

--A présent, Sidi, j’ai quelque chose encore à demander à ta science. Je suis Rahil, fille de Ben-Ami.

Et elle prit le roseau qui servait de plume au _taleb_ et l’appuya contre son cœur tandis que ses lèvres murmuraient des paroles rapides, indistinctes.

--Il vaudrait mieux ne pas tenter de savoir plus entièrement ce qui t’attend.

--Pourquoi? Oh, réponds, réponds!

--Soit.

Et Si Abd-es-Sélèm reprit son grimoire mystérieux. Tout à coup un violent étonnement se peignit sur ses traits et il considéra attentivement la Juive. Si Abd-es-Sélèm était poète et il se réjouissait du hasard étrange qui mettait en contact avec son existence celle de cette Juive qui, selon son calcul, devait être tourmentée et singulière, et finir tragiquement.

--Écoute, dit-il, et n’accuse que toi-même de ta curiosité. Tu as causé l’infortune de celui que tu aimes. Il l’ignore, mais, d’instinct, peut-être, il a fui. Mais il reviendra et il saura... O Rahil, Rahil! En voilà-t-il assez, ou faut-il tout te dire?

Tremblante, livide, la Juive fit un signe de tête affirmatif.

--Tu auras encore avec celui qui doit venir une heure de joie et d’espérance. Puis, tu périras dans le sang.

Ces paroles tombèrent dans le grand silence de la nuit, sans écho.

La Juive cacha son visage dans les coussins, anéantie.

--C’est donc vrai! Tout à l’heure, au Mogh’reb, j’ai interrogé la vieille Tyrsa, la gitane de la Porte du Jeudi... et je ne l’ai pas crue... Je l’ai insultée... Et toi, toi, tu me répètes plus horriblement encore sa sentence. Mourir? Pourquoi? Je suis jeune... Je veux vivre.

--Voilà... C’est ta faute! Tu étais le papillon éphémère dont les ailes reluisent des couleurs les plus brillantes et qui voltige sur les fleurs, ignorant de son heure... Tu as voulu savoir et te voilà devenue semblable au héron mélancolique qui rêve dans les marécages enfiévrés...

La Juive, affalée sur le tapis, sanglotait.

Si Abd-es-Sélèm la regardait et réfléchissait avec la curiosité profonde de son esprit scrutateur, affiné dans la solitude. Il n’y avait pas de pitié dans son regard. Pourquoi plaindre cette Rahil? Tout ce qui allait lui arriver n’était-il pas écrit, inéluctable? Et ne prouvait-elle pas la vulgarité et l’ignorance de son esprit, en se lamentant de ce que la Destinée lui avait donné en partage, un sort moins banal que celui des autres... plus de passion, plus de vicissitudes en moins d’années, la sauvant du dégoût et de l’ennui?

--Rahil, dit-il, Rahil! Écoute... Je suis celui qui blesse et qui guérit, celui qui réveille et qui endort... Écoute, Rahil.

Elle releva la tête. Sur ses joues pâlies, des larmes coulaient.

--Cesse de pleurer et attends-moi. Il est l’heure de la prière.

Si Abd-es-Sélèm prit dans une niche élevée un livre relié en soie brodée d’or, et l’ayant pieusement baisé, l’emporta dans une autre pièce. Puis dans la cour, il pria l’_âcha_[6].

[6] Prière du soir.

Rahil, seule, s’était relevée et, accroupie, elle songeait et sa pensée était lugubre... Elle regrettait amèrement d’avoir voulu tenter le sort et savoir ce qui devait lui arriver...

Si Abd-es-Sélèm rentra avec un sourire.

--Eh bien, dit-il, ne savais-tu pas que, tôt ou tard, tu allais mourir?

--J’espérais vivre, être heureuse encore et mourir en paix...

Si Abd-es-Sélèm haussa les épaules dédaigneusement.

Rahil se leva.

--Que veux-tu comme salaire? La voix de la Juive était devenue dure.

Il resta silencieux, la regardant. Puis, après un instant, il répondit:

--Me donneras-tu ce que je te demanderai?

--Oui, si ce n’est pas trop.

--Je prendrai comme salaire ce que je voudrai.

Il lui prit les poignets.

Elle fut insolente.

--Laisse-moi partir! Je ne suis pas pour toi. Lâche-moi.

--Tu es comme la grenade mûre tombée de l’arbre: pour celui qui la ramasse; le bien trouvé est le bien de Dieu.

--Non, laisse-moi partir... Et elle se débattit, cherchant à se dégager, à le griffer.

Irrésistiblement, il l’inclinait vers le tapis.

La beauté de Rakhil charma les heures d’une courte nuit d’été, pour le magicien mélancolique...

Et le matin, quand Rahil eut connu l’enchantement presque douloureux, tant il était intense, de l’amour du magicien, quand, indifférent et songeur, il lui dit qu’elle pouvait partir, elle se laissa choir à ses pieds qu’elle baisa, l’implorant:

--Oh! laisse-moi revenir! Auprès de toi j’oublierai El Moustansar le soldat, et j’éviterai peut-être la perte que son amour me réserve!

Si Abd-es-Sélèm hocha la tête.

--Non. Ne reviens pas. La griserie d’une heure charmante ne renaîtrait plus... Non, ne reviens pas... Va à ton destin, j’irai au mien.

*

* *

Rouge et ardent, baigné d’or pourpré, le soleil se levait au-dessus de la mer, d’une nuance lilacée, nacrée, où de légers serpents d’argent couraient, rapides, fugitifs.

Le long de l’oued Dheheb limpide et tranquille, sous les eucalyptus bleuâtres, Si Abd-es-Sélèm s’avançait lentement, rêveur.

Souvent, après la première prière du jour, Si Abd-es-Sélèm aimait promener son rêve triste, communier au sourire des choses...

Tout à coup, sur la plage déserte, parmi les herbes longues et verdâtres, les coquillages blancs et les galets noirs, Si Abd-es-Sélèm aperçut un corps de femme couchée sur le dos, vêtue d’une robe de brocart rose, et enveloppée d’un grand châle de cachemire.

Il s’approcha et se pencha, soulevant le châle.

Il reconnut la Juive, jeune et belle, les yeux clos, les lèvres retirées dans un sourire douloureux.

Deux coups de baïonnette avaient transpercé son corps et le sang inondait sa poitrine.

Si Abd-es-Sélèm se redressa.

Il regarda le cadavre pendant un instant et, dans sa pensée, il détailla les souvenirs de la nuit d’amour que, trois années auparavant, il avait prise à la belle Rahil, puis, du même pas tranquille, il reprit sa promenade, dans la splendeur plus ardente du jour éblouissant.

LE MEDDAH

Dans les compartiments de troisième classe, étroits et délabrés, la foule, en burnous terreux, s’entasse bruyamment. Le train est déjà parti et roule, indolent, sur les rails surchauffés, que les bédouins ne sont pas encore installés. C’est un grand brouhaha joyeux... Ils passent et repassent par-dessus les cloisons basses, ils calent leurs sacs et leurs baluchons en loques, s’organisant comme pour un très long voyage... Habitués aux grands espaces libres, ils s’interpellent très haut, rient, plaisantent, échangent des bourrades amicales.

Enfin, tout le monde est casé, dans l’étouffement croissant des petites cages envahies à chaque instant par des tourbillons de fumée lourde, chargée de suie noire et gluante.

Un silence relatif se fait.

Des baluchons informes, des sacs, émergent les _djouak_, les _gasba_, les _benadir_ et une _rh’aïta_, tout l’orchestre obligé des pèlerinages arabes.

Alors, dans le compartiment du centre, un homme se lève, jeune, grand, robuste, fièrement drapé dans son burnous dont la propreté blanche contraste avec le ton terreux des autres... Son visage plus régulier, plus beau d’homme du sud est bronzé, tanné par le soleil et le vent. Ses yeux, longs et très noirs, brillent d’un singulier éclat sous ses sourcils bien arqués.

De sa main effilée d’oisif, il impose silence.

C’est El Hadj Abdelkader, le _meddah_[7]. Il va chanter et tous les autres, à genoux sur les banquettes, se penchent sur les cloisons pour l’écouter.

[7] Rapsode arabe.

Alors, tout doucement, en sourdine, les _djouak_ et les _gasba_ commencent à distiller une tristesse lente, douce, infinie, tandis que, discrètement encore, les _benadir_ battent la mesure monotone.

Les roseaux magiques se taisent et le _meddah_ commence, sur un air étrange, une mélopée sur le sultan des saints, Sidi Abdelkader Djilani de Bagdad.

Guéris-moi, ô Djilani, flambeau des ténèbres!

Guéris-moi, ô la meilleure des créatures!

Mon cœur est en proie à la crainte.

Mais je fais de toi mon rempart.

Sa voix, rapide sur les premiers mots de chaque vers, termine en traînant, comme sur une plainte. Enfin, il s’arrête sur un long cri triste, repris aussitôt par la _rh’aïta_ criarde, qui sanglote et qui fait rage, éperdue, comme en désespoir... Et c’est de nouveau le bruissement d’eau sur les cailloux ou de brise dans les roseaux des _djouak_ et des _gasba_ qui reprend, quand se tait la _rh’aïta_ aux accents sauvages... puis la voix sonore et plaintive du rapsode arabe.

Les auditeurs enthousiastes soulignent certains passages par des Allah! Allah! admiratifs.

Et le train, serpent noir, s’en va à travers la campagne calcinée, emportant les _ziar_, leur musique et leur gaîté naïve vers quelque blanche koubba de la terre africaine.

*

* *

Vers le nord, les hautes montagnes fermant la Medjoua murent l’horizon. De crête en crête, vers le sud, elles s’abaissent peu à peu jusqu’à la plaine immense du Hodna.

Au sommet d’une colline élevée, sur une sorte de terrasse crevassée et rouge, sans un arbre, sans un brin d’herbe, s’élève une petite koubba, toute laiteuse, esseulée dans toute la désolation du chaos de coteaux arides et âpres où la lumière incandescente de l’été jette des reflets d’incendie.

En plein soleil, une foule se meut, houleuse, aux groupes sans cesse changeants et d’une teinte uniforme d’un fauve très clair... Les bédouins vont et viennent, avec de grands appels chantants autour du _makam_ élevé là en l’honneur de Sidi Abdelkader, le seigneur des Hauts-Lieux.

Sous des tentes en toile bise déchirées, des kabyles en blouse et turban débitent du café mal moulu dans des tasses ébréchées. Attirées par le liquide sucré, sur les visages en moiteur, sur les mains, dans les yeux des consommateurs, les mouches s’acharnent, exaspérées par la chaleur.

Les mouches bourdonnent et les bédouins discutent, rient, se querellent, sans se lasser, comme si leur gosier était d’airain. Ils parlent des affaires de leur tribu, des marchés de la région, du prix des denrées, de la récolte, des petits trafics rusés sur les bestiaux, des impôts à payer bientôt.

A l’écart, sous une grande tente rayée et basse, les femmes gazouillent, invisibles, mais attirantes toujours, fascinantes par leur seul voisinage pour les jeunes hommes de la tribu.

Ils rôdent le plus près possible de la bienheureuse _bith-ech-châr_, et quelquefois un regard chargé de haine échangé avec une sourde menace de la voix ou du geste révèlent tout un mystérieux roman, qui se changera peut-être bientôt en drame sanglant.

... A demi couché sur une natte, les yeux mi-clos, le _meddah_ se repose.

Très apprécié pour sa belle voix et son inépuisable répertoire, El Hadj Abdelkader ne se laisse pas mener par l’auditoire. Indolent et de manières douces, il sait devenir terrible quand on le bouscule. Il se considère lui-même comme un personnage d’importance et ne chante que quand cela lui plaît.

Originaire de la tribu,--héréditairement viciée par les séculaires prostitutions--des Ouled-Naïl, vagabond dès l’enfance, accompagnant des _meddah_ qui lui avaient enseigné leur art, El Hadj Abdelkader avait réussi à aller au pèlerinage des villes saintes, dans la suite d’un grand marabout pieux. Adroit et égoïste, mais d’esprit curieux, il avait, pour revenir, pris le chemin des écoliers: il avait parcouru la Syrie, l’Asie Mineure, l’Égypte, la Tripolitaine et la Tunisie, recueillant, par-ci par-là, les histoires merveilleuses, les chants pieux, voire même les cantilènes d’amour et de _nefra_ affectionnés des bédouins... Il sait dire ces histoires et ses propres souvenirs avec un art inconscient. Illettré, il jouit parmi les _tolba_ eux-mêmes d’un respect général rendant hommage à son expérience et à son intelligence. Indolent, satisfait de peu, aimant par-dessus tout ses aises, le _meddah_ ne voulut jamais tremper dans les louches histoires de vol qu’il a côtoyées parfois et n’a à se reprocher que les aventures, souvent périlleuses, que lui fait poursuivre sa nature de jouisseur, d’amoureux dont la réputation oblige.

En tribu, le coq parfait, l’homme à femmes risquant sa tête pour les belles difficilement accessibles, jouit d’une notoriété flatteuse et, malgré les mœurs, malgré la jalousie farouche, ce genre d’exploits jouit d’une indulgence relative, à condition d’éviter les conflits avec les intéressés et surtout le flagrant délit, presque toujours fatal. Pour l’étranger, cette quasi-tolérance est bien moindre et l’auréole de courage du _meddah_ se magnifie encore de ce surcroît de danger et d’audace.

Aussi, durant toute la fête, les yeux du nomade cherchent-ils passionnément à découvrir, sous le voile de mystère de la tente des femmes, quelque signe à peine perceptible, prometteur de conquête.

... Après les danses, les luttes, la longue station autour du _meddah_, dont la robuste poitrine ne se lasse pas, après les quelques sous de la _ziara_ donnés à l’_oukil_, qui répond par des bénédictions, les bédouins, las, s’endorment très tard, roulés dans leurs burnous, à même la bonne terre familière, refuge de leur confiante misère. Peu à peu, un grand silence se fait, et la lune promène seule sa clarté rose sur les groupes endormis sur la terre nue...

C’est l’heure où l’on peut voir un fantôme fugitif descendre dans le lit desséché de l’oued, où, assis sur une pierre, le _meddah_ attend, dans la grisante incertitude... Comment sera-t-elle, l’inconnue qui, dessous l’étoffe lourde de la tente, lui fit, au soleil couchant, un signe de la main?

* * * * *

... Sur des chariots, sur des mulets, à pied ou poussant devant eux de petits ânes chargés, les _ziar_ de Sidi Abdelkader s’en vont, et, arrivés au pied de la colline, se dispersent pour regagner leurs douars, cachés par là-bas dans le flamboiement morne de la campagne.

Et le _meddah_, lui, prend au hasard une piste quelconque, son maigre paquet de hardes en sautoir, attaché d’une ficelle. Droit, la tête haute, le pas lent, il s’en va vers d’autres _koubba_, vers d’autres troupes de _ziar_, qu’il charmera du son de sa voix et dont les filles l’aimeront, dans les nuits complices...

Insouciant, couchant dans les cafés maures où on l’héberge et où on le nourrit pour quelques couplets ou quelques histoires, El Hadj Abdelkader s’en va à travers les tribus bédouines ou kabyles, sédentaires ou nomades, remontant en été vers le nord, franchissant en hiver les Hauts-Plateaux glacés pour aller dans les _ports_ souriants du Sahara: Biskra, Bou-Saâda, Tiaret...

De marché en marché, de _taâm_ en _taâm_, il erre ainsi, heureux, en somme, du bonheur fugitif, peu compliqué des vagabonds-nés...

Mais un jour vient, insidieux, inexorable, où toute cette progression, à travers des petites joies successives, faisant oublier les revers, s’arrête.

La taille d’El Hadj Abdelkader s’est cassée, sa démarche est devenue incertaine, l’éclat de ses yeux de flamme s’est éteint: le beau _meddah_ est devenu vieux.

Alors, mendiant aveugle, il continue d’errer, plus lentement, conduit par un petit garçon quelconque, recruté dans l’armée nombreuse essaimée sur les grandes routes... Le vieux demande l’aumône et le petit tend la main.

Parfois, pris d’une tristesse sans nom, le vieux vagabond se met à chanter, d’une voix chevrotante, des lambeaux de couplets, ou à ânonner des bribes des belles histoires de jadis, confuses, brouillées dans son cerveau finissant...

* * * * *

... Un jour, des bédouins qui s’en vont au marché trouvent, sur le bord de leur chemin, le corps raidi du mendiant, endormi dans le soleil, souriant, en une suprême indifférence... «Allah iarhemou»[8], disent les musulmans qui passent, sans un frisson...

[8] «Dieu lui accorde sa miséricorde». Se dit des morts.

Et le corps achève de se raidir, sous la dernière caresse du jour naissant, souriant avec la même joie mystérieuse à l’éternelle Vie et à l’éternelle Mort, aux fleurs du sentier et au cadavre du _meddah_...

Bou-Saâda, février 1903.

LA DEROUICHA

Sous le ciel noir, des nuages en lambeaux fuient, chassés par le vent qui hurle. Au loin, derrière les montagnes où une obscurité sinistre semble ouvrir les portes des ténèbres infinies, la mer déferle et gronde, tandis que mugissent les _oued_ boueux qui roulent des arbres déracinés et des rochers arrachés au flanc déchiqueté des hautes collines rouges. Le pays est raviné, hérissé de chaînes de montagnes enchevêtrées, boursouflé d’un chaos de collines où la brousse jette des taches lépreuses.

Il fait froid, il fait désolé, il pleut...

Sur les cailloux aigus, dans les flaques d’eau glacée de la piste sans nom qui est la _route_ du _douar_ de Dahra, une femme avance péniblement, ses loques grisâtres arrachées, enflées comme des voiles par le vent. Maigre et voûtée comme le sont vite les bédouines porteuses d’enfants, elle s’appuie sur un bâton de _zebboudj_. Son visage sans âge est osseux. Les yeux, grands et fixes, ont la couleur terne des eaux dormantes et croupies. Des cheveux noirs retombent sur son front, ses joues et ses lèvres bleuies par le froid se retroussent et se collent sur des dents aiguës, jaunâtres.

Elle va droit devant elle, comme les nuages qui s’en vont sous la poussée du vent... Elle va sans savoir, peut-être.

Quand elle croise les rares _fellah_ se rendant à l’ouvrage ou les bergers, elle passe indifférente et muette.

Après des heures longues, dans le froid atroce, elle arrive à la porte d’un bordj, au fond d’un ravin que surplombent de hautes montagnes d’un noir d’encre, et où flottent des nuées livides.

Les chiens fauves, au poil hérissé, aux petits yeux louches, éclairant d’une lueur féroce le museau aigu, fait pour fouiller les chairs saignantes, s’acharnent sur la mendiante avec leur rauquement sourd qui n’a rien de l’aboiement joyeux des bons gardiens d’Europe. De son bâton, elle protège ses jambes maigres.

Sans appeler, sans frapper, elle entre dans la cour, puis, par la porte basse, dans un gourbi d’où s’échappe une fumée âcre et où bourdonnent des voix de femmes.

Autour d’un foyer de bois humide, allumé entre quatre pierres, des femmes en _mlahfa_ blanches s’activent, préparant le premier repas de la longue journée de jeûne.

--Sois la bienvenue, mère Kheïra! disent les femmes avec une nuance de respect dans la voix. Et elles font à l’étrangère une place près du feu.

Mère Kheïra répond par monosyllabes, et ses traits gardent leur inquiétante immobilité. L’eau trouble de ses yeux ne s’allume d’aucune lueur dans le bien-être soudain du gourbi tiède.

Le groupe devient plus compact. Elles sont cinq ou six qui entourent une femme d’une trentaine d’années, au profil dur sous la _chechiya_ pointue des Oranaises. Chargée de bijoux, elle est vêtue plus proprement que les autres. Sa voix et ses manières sont impérieuses. C’est Bahtha, la femme du Caïd, vieux marabout bédouin, débonnaire et souriant.

Par des ordres brefs, l’épouse du caïd dirige les mouvements des femmes autour du foyer et des marmites.